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Ce qu’il reste, malgré la fin

Par Christophe Pruvot

Il faut dire de là où je parle et pour qui je prends la plume.

J’écris ces lignes en tentant une parole commune pour trois personnes : moi, ma compagne et un ami. Trois trajectoires étroitement liées à une association, un centre social, un espace de vie sociale et un organisme de formation. Trois parcours engagés dans un projet associatif que nous avons porté et défendu ensemble. Moi, directeur du centre social, puis co-directeur de l’association. Ma compagne, directrice adjointe du centre social, directrice de l’espace de vie sociale, directrice du centre social et codirectrice de l’association. Notre organisation a toujours été pensée en mouvement, en dialogue, en relief. Et notre ami, le président de l’association : celui qui, dès le départ, a accompagné et incarné ce projet. Ensemble, nous formions un trio de capitaines. Nos chemins de vie se sont croisés, entremêlés, construits avec cette association. Ce projet a traversé nos existences autant que nous l’avons porté. Il a fait de nous ce que nous sommes, tout autant que nous avons contribué à lui donner forme et sens. L’amour et l’amitié se sont invités dans cette histoire. Et cette histoire a existé parce qu’il y avait de l’amour et de l’amitié.

Pendant près de 15 années, nous avons dirigé et piloté un centre social d’abord municipal, que nous avons transformé en structure associative porteuse d’un projet politique. Dans ce même élan, nous avons créé un espace de vie sociale et un organisme de formation, développant une action ancrée dans un quartier populaire classé en politique de la ville, marqué par une pauvreté grandissante, une précarité chronique et une misère quotidienne. Dans ce territoire délaissé par les institutions, où les habitants étaient souvent perçus comme indésirables, nous avons construit, au fil du temps, un projet d’éducation populaire communautaire et émancipatrice.

Partis d’un modèle classique centré sur les activités, les cotisations et les loisirs, nous avons fait évoluer notre action vers une pédagogie sociale et une éducation intégrale, investissant à la fois les murs du centre social et l’espace public, tous les jours, sans relâche. Nous avons déconstruit les logiques traditionnelles de l’animation sociale : plus de programmes figés, plus de secteurs cloisonnés, mais un accueil inconditionnel, une présence sociale de proximité, un travail quotidien attentif aux besoins réels, aux désirs, aux élans de joie comme puissances d’agir. Un projet reconnu, remarqué, parfois admiré jusqu’à ce qu’il devienne dérangeant.

Car ce n’est que dans les deux dernières années que les tensions se sont accentuées : attaques institutionnelles, pressions, reprises en main, puis désolidarisation progressive de l’interne. Et pourtant, ce que nous avons porté pendant plus d’une décennie reste un projet fort, vivant, profondément politique. C’est à partir de cette expérience (et de cette fin difficile) que je prends aujourd’hui la parole pour nous : nous qui avons porté, espéré, lutté, aimé.

A la suite de situations de violences en interne et dans un contexte tendu avec les partenaires institutionnels, nous avons décidé de quitter nos fonctions de direction et de présidence  du centre social et de l’espace de vie sociale, après plusieurs années d’engagement. Ce départ, loin d’un simple choix personnel, est le fruit d’un processus long, douloureux, lucide. Nous sommes partis par ruptures conventionnelles, pour les directeurs, et par démission, pour le président. Nous sommes partis parce que les conditions d’un travail social fidèle à nos convictions n’étaient plus réunies.

L’ambiance interne s’était profondément dégradée. Les relations dans l’équipe des salariés étaient devenues difficiles, fragmentées, parfois toxiques. Le conseil d’administration, autrefois force politique, n’assumait plus la ligne que nous défendions. Les soutiens s’étaient dissipés. Et surtout, les institutions (qui prétendent soutenir les projets sociaux) se sont peu à peu imposées en prescripteurs autoritaires : pressions sur les actions, injonctions à l’évaluation, exigences de réécriture de projets dans le langage aseptisé des appels à subvention, relances incessantes. Toute demande semblait devoir être reformulée, justifiée, rationalisée, mesurée. Le réel devait être tordu pour entrer dans les cases.

Nous avons résisté. Nous avons dénoncé ces logiques destructrices. Et cela n’a fait qu’aggraver les tensions. Dire non à l’injonction gestionnaire, c’est rompre avec les jeux de connivence. C’est devenir suspect, voire illégitime.

Aujourd’hui, on nous demande : « Mais que vous reste-t-il de cette expérience, de cette fin ? » Derrière la question, une autre plus insidieuse : « Quelle part de responsabilité portez-vous dans cette issue ? Quelles ont été vos erreurs, vos manquements, vos angles morts ? »

Certains acteurs, qui auraient pu jouer un rôle de soutien ou de médiation, ont au contraire endossé la posture de l’évaluateur, du prescripteur, du garant de la norme. Plutôt que d’ouvrir un espace de reconnaissance ou de conflictualité constructive, ils ont réduit plus de dix années d’action à une fin compliquée, tendue, parfois violente. Dans l’après, la continuité institutionnelle du lieu a été organisée, en réintégrant des administrateurs que nous avions écartés pour des raisons éthiques, en facilitant le retour de certains salariés, en installant une nouvelle direction, en annotant et corrigeant nos choix de gouvernance, en instituant de nouvelles conditions . L’important semblait être de maintenir un centre social et un espace de vie sociale, peu importe les projets, les identités ou la ligne politique.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés. Nous savons les lire, les analyser. Oui, dans notre volonté de tenir une ligne politique forte, nous avons parfois délaissé l’organisation interne. Oui, nous avons été moins présents dans l’accompagnement quotidien des équipes et du conseil d’administration. Les soutiens internes, fragilisés par les tensions, se sont peu à peu éteints. Et nous sommes restés, seuls, du côté d’un projet politique. Légitimes dans l’intention, mais isolés dans l’action. Nous avons tenu la ligne, sans toujours réussir à maintenir le lien.

Mais ce qu’il reste ne se résume pas à cela.

Il reste une expérience sociale et politique fondée sur les relations humaines, la confiance, la construction de communs.
Il reste des expérimentations de coopération et d’autogestion, modestes peut être mais puissantes.
Il reste un travail quotidien d’éducation populaire, une lutte constante contre les rapports de domination.
Il reste des temps de formation partagés entre habitants et salariés, des espaces de parole, d’élaboration, de transformation.
Il reste une politisation du travail éducatif, une mise en lumière de ses enjeux philosophiques, sociaux, existentiels.
Il reste des projets réellement émancipateurs, porteurs de sens et de vie.

Il reste aussi des parcours de réussite : des habitants et des salariés formés, diplômés et qualifiés, mais aussi nous-mêmes, en tant que professionnels engagés dans cette aventure collective : nous avons suivi des formations professionnelles, obtenu des Masters, la directrice a mené une thèse jusqu’à son aboutissement, obtenant son doctorat. Parce que penser, apprendre, se former faisait partie intégrante du projet politique que nous portions pour les autres, mais aussi pour nous-mêmes.

Il reste des relations profondes, des amitiés solides, tissées dans l’intensité de l’action et de l’engagement. Certaines demeurent encore aujourd’hui, au sein de l’équipe, parmi les habitants, et aussi dans nos vies respectives, au-delà du lieu.

Il reste la création de réseaux, d’alliances, de complicités politiques et pédagogiques construites au fil des années, avec d’autres acteurs de la transformation sociale.

Il reste un tissu de liens vivants, bien plus fort que les fonctions, les statuts ou les cadres institutionnels.

Il reste aussi des souvenirs puissants, des fêtes partagées, des éclats de rire, des moments de joie collective, de solidarité concrète, de lutte assumée.

Il reste des combats menés ensemble, avec leurs victoires, leurs traces, leur dignité.
Il reste une mobilisation populaire dans un quartier longtemps relégué, devenu espace de lutte, de dignité, de puissance d’agir.

Il reste la transformation d’un équipement municipal en un projet associatif porté, réfléchi, habité.
Il reste des enfants qui ont accédé à leurs droits.
Il reste une lutte contre les inégalités et les violences.
Il reste une gouvernance partagée, des décisions construites à plusieurs, des pratiques quotidiennes d’association entre bénévoles et professionnels.

Et il reste des savoirs : en gestion, en ressources humaines, en pédagogie, en philosophie, en sociologie… Des savoirs concrets, situés, politiques.

Alors, c’est évident : il reste bien plus que la fin.

Alors pourquoi toujours nous demander ce qu’il reste de la fin et ne pas mettre en lumière ce qu’il s’est passé pendant près de 15 ans ?

Et pourquoi nous faire porter seuls la responsabilité de la fin ?

Pourquoi ce besoin si pressant de trouver des coupables plutôt que de comprendre les dynamiques collectives à l’œuvre ? Est-ce plus simple de désigner quelques personnes que d’interroger les responsabilités partagées – celles des institutions qui nous ont pressurés, de certains partenaires qui nous ont attaqués après nous avoir soutenus, des instances qui se sont tues, des collègues qui se sont désengagés, des logiques de pouvoir qui traversent toutes les organisations, y compris les plus militantes ?

Nous avons assumé notre part. Nous savons ce que nous n’avons pas pu, pas su, ou plus voulu faire. Mais devons-nous porter seuls le poids de cette fin difficile, alors que tant d’autres facteurs (politiques, structurels, institutionnels) y ont contribué ?


Derrière cette injonction à faire le bilan, à rendre des comptes, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement notre responsabilité, mais une certaine lecture du réel : une manière de lisser les conflits, de préserver les cadres existants, de maintenir l’ordre des choses.

Mais justement, notre projet visait autre chose.

Alors, pourquoi réduire cette expérience à son dernier chapitre ? Pourquoi ne retenir que l’effondrement et pas la construction ? Pourquoi ne pas reconnaître le travail, les expérimentations, les tentatives de rupture, les engagements, les transformations ?

Parce qu’il s’agit de sauver l’équipement centre social plutôt que le projet.

Il faut maintenir la façade, même si l’intérieur change de nature. Il faut pouvoir dire que ça continue, peu importe ce que ça devient. L’important, ce n’est pas la politique, c’est la continuité.

Mais à quoi bon un centre social s’il n’est plus qu’un gestionnaire de loisirs, une machine à occuper la population ? À quoi bon un centre social qui se conforme, s’aligne, applique, remplit, mesure ?


Un centre social sans projet politique, ce n’est plus un lieu d’émancipation. C’est un rouage du système.

Nous avons fait un autre choix. Celui de la fidélité à nos convictions. Celui de partir plutôt que de trahir.


Et ce qu’il reste, c’est cela : Une tentative. Une expérience. Un combat. Des savoirs. Une mémoire. Un exemple.

Et c’est bien plus que ce que veulent bien retenir celles et ceux qui ne voient que les ruines au lieu des fondations.

Et maintenant ?

Une autre question demeure. Elle ne concerne plus seulement notre départ. Elle concerne ce qui advient aujourd’hui.

Depuis les dernières élections municipales, la ville a changé de majorité politique. Après des décennies d’une municipalité issue de la gauche, c’est désormais l’extrême droite qui gouverne la commune.

Il y a là un paradoxe qui mérite d’être interrogé. Les dernières années de notre engagement ont été marquées par des tensions fortes avec une municipalité qui se réclamait pourtant d’une tradition de gauche. Les conflits furent réels, parfois violents. Les institutions partenaires qui finançaient le projet social ont, elles aussi, largement contribué à ces tensions, multipliant les injonctions, les remises en cause et les pressions qui ont participé à notre départ.

Quelques mois plus tard, avec l’arrivée d’une nouvelle direction et d’un nouveau conseil d’administration, les relations se sont rapidement apaisées. Les mêmes partenaires institutionnels, hier particulièrement critiques à l’égard de notre manière de conduire le projet, ont retrouvé une place centrale dans la vie de l’association. Ils sont redevenus des interlocuteurs privilégiés, des soutiens affichés du nouveau fonctionnement.

Il ne s’agit pas de regretter que des relations de confiance puissent se reconstruire. Une association a besoin de dialoguer avec ses partenaires. Mais cette rapidité interroge. Comment ceux qui étaient présentés comme les principaux contradicteurs du projet politique porté pendant quinze années ont-ils pu devenir, en si peu de temps, les partenaires les plus proches de la nouvelle gouvernance ?

Cette évolution dit peut-être quelque chose de plus profond. Les tensions ne portaient-elles finalement pas moins sur les personnes que sur le projet lui-même ? Ce qui semblait difficile à accepter n’était peut-être pas notre manière d’exercer nos fonctions, mais la ligne politique que nous défendions : une éducation populaire critique, conflictuelle lorsque cela était nécessaire, refusant de réduire le centre social à un opérateur de politiques publiques.

Si tel est le cas, alors la rupture dépasse largement notre départ. Elle concerne la place même que l’on accorde aujourd’hui à un centre social : partenaire docile des institutions ou acteur capable d’en discuter les orientations, d’en interroger les effets et, parfois, de leur résister.

Aujourd’hui, la situation est différente. Le centre social semble absent du récit municipal. Alors que la communication de la ville met largement en avant de nombreuses initiatives locales, les actions du centre social paraissent reléguées au second plan, comme si elles n’existaient plus. Est-ce un choix ? Une stratégie ? Une période d’observation ? Nous n’en savons rien.

À l’intérieur même de l’association, une forme d’attente semble s’être installée. Certains disent : « Pour le moment, tout va bien. Nous n’avons pas d’informations. On nous laisse tranquilles. » Comme si l’absence de conflit suffisait à produire un sentiment de sécurité. Comme si le silence devenait rassurant.

Mais le silence n’est jamais neutre.

Il peut être une manière de différer les affrontements. Il peut aussi être une façon d’installer progressivement une nouvelle normalité.

Pendant la campagne électorale, l’association est restée silencieuse. Elle n’a pris aucune position publique. Ce choix peut se comprendre au regard des équilibres institutionnels auxquels sont soumises les associations. Pourtant, il interroge.

Que signifie, pour une association d’éducation populaire, de ne rien dire lorsque l’extrême droite accède au pouvoir dans sa ville ? Jusqu’où la neutralité protège-t-elle ? À partir de quand devient-elle une forme de renoncement ?

L’éducation populaire n’a jamais consisté à accompagner les pouvoirs quels qu’ils soient. Elle consiste à développer l’esprit critique, à défendre les libertés, à lutter contre les rapports de domination, à permettre aux habitants de comprendre le monde pour pouvoir le transformer.

Cela n’impose pas de soutenir un parti contre un autre. Mais cela oblige peut-être à ne jamais oublier les valeurs sur lesquelles reposent ces projets : la démocratie, l’égalité, la solidarité, la dignité de toutes et tous.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est peut-être moins l’arrivée d’une nouvelle majorité que la manière dont chacun semble suspendre son jugement. Comme si tout le monde attendait de voir. Comme si le simple fait que rien ne se passe encore suffisait à conclure qu’il ne se passera rien.

Pourtant, l’histoire nous enseigne autre chose.

Ce n’est pas parce que les premières semaines semblent calmes que les transformations n’ont pas déjà commencé. Les évolutions politiques s’installent souvent dans les habitudes, les silences, les petites renonciations, les sujets que l’on cesse progressivement d’aborder.

Et pendant ce temps, un autre phénomène apparaît. Les anciens responsables politiques, qui manifestaient parfois peu d’intérêt pour le projet lorsqu’ils étaient aux responsabilités, prennent désormais publiquement la parole pour soutenir les actions du centre social. Comme si le changement de contexte rendait soudain visible ce qui paraissait auparavant aller de soi. Là encore, ce paradoxe mérite d’être pensé.

Nous ne savons pas comment cette histoire se terminera.

Peut-être que le centre social conservera son autonomie. Peut-être que les tensions ne viendront jamais. Peut-être aussi que les rapports entre pouvoir municipal et projet associatif évolueront autrement.

Mais faire comme si la question ne se posait pas ne la fait pas disparaître.

Un centre social n’est pas seulement un équipement de proximité. C’est un espace démocratique. Une association d’éducation populaire. Un lieu où l’on apprend à débattre, à comprendre, à résister aux simplifications et aux exclusions.

Lorsque ces lieux cessent de se poser des questions politiques, ils prennent le risque de devenir de simples opérateurs de services.

Et c’est peut-être là que commence leur véritable dépolitisation.

Au fond, qu’est-ce qui dérangeait ?

Une question continue de nous habiter.

Au fond, qu’est-ce qui était devenu si difficile à accepter ?

Était-ce notre manière de diriger ? Nos choix organisationnels ? Nos erreurs, que nous avons déjà reconnues ? Était-ce notre manière parfois exigeante de tenir une ligne politique ?

Ou bien le désaccord était-il plus profond ?

Car un fait demeure. Les partenaires institutionnels qui, pendant plusieurs années, ont contesté notre manière de conduire le projet, sont rapidement redevenus des partenaires privilégiés de l’association après notre départ. Les relations se sont apaisées. Les échanges se sont normalisés. Les mêmes acteurs qui exerçaient hier une forte pression sont aujourd’hui pleinement associés à la vie du projet.

Nous ne disons pas que cela est en soi condamnable. Une association a besoin de relations de confiance avec ses partenaires. Mais cette évolution pose une question : qu’est-ce qui a réellement changé ?

Les personnes ? Ou le projet ?

Étions-nous le problème ? Ou bien était-ce une certaine manière de concevoir un centre social ?

Pendant quinze ans, nous avons défendu l’idée qu’un centre social n’est pas seulement un équipement de proximité chargé de mettre en œuvre des dispositifs publics. Nous le pensions comme une association politique au sens noble du terme : capable de partir des habitants, de produire de la conflictualité lorsque les injustices l’exigent, d’interpeller les institutions, de défendre des positions parfois inconfortables, d’expérimenter d’autres manières de faire société.

Cette conception suppose une relation exigeante avec les financeurs. Non pas une opposition permanente, mais une autonomie réelle. La possibilité de dire oui, de dire non, de discuter, de contester lorsque cela paraît nécessaire.

Or, cette autonomie produit inévitablement des tensions. Elle oblige chacun à accepter le conflit démocratique. Elle rappelle qu’un financeur n’est pas propriétaire d’un projet associatif, pas plus qu’une association n’est le simple exécutant des politiques publiques.

Alors la question mérite d’être posée.

Les tensions que nous avons connues étaient-elles la conséquence de nos seuls choix ? Ou révélaient-elles une difficulté plus large à reconnaître l’autonomie politique des associations d’éducation populaire ?

Et si, finalement, ce qui est attendu d’un centre social n’était plus qu’il transforme la société, mais qu’il contribue à la gérer ?

Si tel est le cas, alors notre histoire dépasse largement notre propre parcours. Elle raconte peut-être une évolution plus générale : celle d’une éducation populaire progressivement invitée à devenir consensuelle, gestionnaire, évaluée sur sa capacité à répondre aux appels à projets plutôt qu’à faire émerger des conflits, des aspirations collectives et des transformations sociales.

C’est cette hypothèse que nous laissons ouverte. Non pour désigner des responsables, mais parce qu’elle nous semble plus féconde que la recherche de quelques coupables.

Car la véritable question n’est peut-être pas : « Pourquoi sont-ils partis ? »

Elle est peut-être : quelle place laisse-t-on encore, aujourd’hui, à des associations qui revendiquent une autonomie politique et une fonction de transformation sociale ?

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La fraternité : ce qui ne se décrète pas

Par Christophe Pruvot

Mars 2026 (Notes de février 2020) à partir de livre LA FRATERNITÉ, POURQUOI ? » d’Edgar Morin.

La devise républicaine française associe trois mots : liberté, égalité, fraternité. Trois mots que nous répétons souvent comme s’ils formaient un tout harmonieux, un bloc cohérent, un équilibre naturel. Pourtant, ils ne s’imbriquent pas si facilement. Ils vivent dans une tension permanente. Ils s’appellent, se contredisent parfois, se corrigent aussi.

C’est précisément cette tension qu’explore Edgar Morin dans son ouvrage « La fraternité, pourquoi ? ».

Et ce qu’il nous rappelle est à la fois simple et profondément dérangeant : la fraternité est le seul des trois termes que l’on ne peut pas imposer.

Liberté, égalité : la loi peut agir

La liberté et l’égalité peuvent être encadrées par des lois.
Les sociétés modernes ont construit des dispositifs juridiques pour tenter d’équilibrer ces deux principes.

Mais cet équilibre est fragile.

La liberté, notamment lorsqu’elle devient liberté économique, tend à produire des inégalités. C’est l’une des critiques majeures adressées au néolibéralisme, qui transforme la liberté de quelques-uns en domination économique sur les autres.

À l’inverse, lorsque l’on cherche à imposer l’égalité de manière stricte, on peut limiter la liberté individuelle.

Ainsi, liberté et égalité sont prises dans une tension structurelle. Les lois tentent d’arbitrer cette tension. Elles cherchent à corriger les excès, à limiter les injustices, à organiser la vie collective.

Mais la fraternité, elle, échappe à cette logique.

La fraternité ne se décrète pas

On peut voter des lois sur la solidarité.

On peut créer des dispositifs d’aide, des mécanismes redistributifs, des politiques sociales. Mais aucune loi ne peut produire de l’affection, ni créer un lien entre les personnes.

La solidarité administrative peut exister sans fraternité. Elle peut même devenir froide, bureaucratique, mécanique.

La fraternité relève d’un autre registre : celui de la relation humaine.

Elle est un lien. Elle naît d’un rapport entre des personnes. Et sa source n’est ni l’État ni l’institution. Sa source, c’est nous.

L’individu : entre le JE et le NOUS

Edgar Morin rappelle que l’individu n’est jamais seulement un « je ».

Nous sommes toujours un mélange de moi et de nous.

Le JE, lorsqu’il se détache totalement du collectif, peut conduire à l’égoïsme, à l’isolement, à la solitude.

Mais l’être humain est aussi traversé par deux forces relationnelles fondamentales : le NOUS, qui renvoie au collectif, au sentiment d’appartenance et le TU, qui renvoie à la relation personnelle, à la rencontre avec l’autre.

C’est dans cette double relation (collective et intime) que se forme le sentiment de fraternité.

Le danger des fraternités fermées

Mais toute fraternité n’est pas forcément émancipatrice. Une fraternité qui se referme sur elle-même, qui se limite à un groupe fermé, peut rapidement se transformer en nationalisme, en patriotisme exclusif, en rejet de l’autre. Une fraternité purement communautaire peut devenir une frontière.

À l’inverse, la fraternité ouverte se tourne vers l’humanité. Elle reconnaît l’existence d’une communauté de destin humaine. Elle s’adresse aussi à l’étranger, à l’inconnu, à celui qui ne fait pas partie du cercle initial. Elle ouvre la possibilité d’une joie collective, d’un sentiment partagé d’appartenance à l’humanité.

Quand la fraternité devient illégale

Paradoxalement, il arrive que la fraternité entre en conflit avec la loi.

En 2012, une disposition juridique a introduit en France ce que certains ont appelé un « délit de solidarité » : aider des personnes en situation irrégulière pouvait être poursuivi.

Dans ces situations, la fraternité peut se retrouver du côté de la désobéissance. Elle peut conduire à enfreindre la loi lorsque celle-ci devient un instrument de discrimination ou d’oppression. La fraternité n’est donc pas seulement un sentiment moral. Elle peut devenir un acte de résistance.

L’entraide : une force du vivant

La fraternité ne concerne pas seulement les sociétés humaines.

Le penseur anarchiste Pierre Kropotkine s’est opposé à une lecture simplifiée de Darwin, selon laquelle la nature serait dominée par la seule compétition. Dans son ouvrage L’entraide, Kropotkine montre que les espèces les mieux adaptées sont souvent celles qui coopèrent le plus. On observe des formes d’entraide chez les fourmis, les abeilles, les loups, les singes, certaines plantes. Les êtres vivants développent des associations durables qui leur permettent de survivre et de prospérer.

Dans la nature, deux phénomènes illustrent cette dynamique. La symbiose qui est une  relation vitale entre espèces différentes et le mutualisme qui est la coopération bénéfique entre organismes. L’exemple classique est celui des fleurs et des insectes pollinisateurs : chacun dépend de l’autre.

L’entraide n’est donc pas une anomalie du vivant. Elle est une condition de son développement.

Coopération et conflit : une relation diabolique

Pour Edgar Morin, il serait pourtant faux d’opposer brutalement entraide et compétition. Les sociétés humaines (comme les sociétés animales) connaissent à la fois la coopération et le conflit. Solidarité et rivalité entretiennent un rapport qu’il qualifie de diabolique, au sens originel du terme : un rapport à la fois antagoniste et complémentaire.

La philosophie grecque exprimait déjà cette idée.  Concorde et discorde sont pères et mères de toutes choses. La concorde produit des organisations, des structures, des communautés. La discorde provoque des crises, des ruptures, parfois la désintégration des systèmes.

Dans la mythologie symbolique : Eros cherche à unir, Polémos cherche à opposer, Thanatos cherche à détruire. La fraternité relève du côté d’Eros : la force qui relie.

La fraternité dans les expériences humaines

On observe très tôt des formes de fraternité. Chez les enfants. Chez certains animaux.

La fraternité juvénile se manifeste souvent dans le jeu, dans la complicité spontanée.

Mais les structures sociales introduisent aussi des rôles.

Dans les sociétés traditionnelles la paternité renvoie à la protection mais surtout à la domination et la maternité renvoie à la nourriture et à la protection (le soin) également.

La fraternité, elle, apparaît lorsque surgit une chaleur affective faite d’entraide, de coopération, d’association et d’union. Elle constitue l’une des expériences les plus intenses de la vie humaine.

La fraternité comme expérience de vie

Beaucoup peuvent reconnaître ceci : les moments de fraternité comptent parmi les plus beaux moments d’une existence. Lorsque l’on donne son secours à quelqu’un. Lorsque l’on se sent utile. Lorsque l’on agit ensemble.

Ces moments donnent un sentiment de richesse humaine. Ils s’opposent aux forces qui fragmentent les sociétés : l’égoïsme, la mesquinerie, l’ambition individuelle.

Les fraternités fondées sur l’amitié et l’amour sont généralement ouvertes. Elles créent des espaces de respiration.

Edgar Morin parle parfois d’« oasis de fraternité ». Ces oasis peuvent être durables ou simplement provisoires. Mais même éphémères, elles réchauffent nos vies.

L’individualisme contemporain

Notre civilisation est marquée par un développement massif de l’individualisme.

Cet individualisme possède des aspects positifs comme l’autonomie, la responsabilité personnelle, la créativité, l’émancipation vis-à-vis des structures traditionnelles

Mais il comporte aussi des dimensions ambivalentes comme la compétition, la concurrence, l’obsession du profit, l’agressivité, les conflits, la domination.

Et parfois des effets franchement négatifs comme l’égoïsme, la dégradation des solidarités l’isolement social.

Les solidarités familiales, de voisinage, urbaines ou professionnelles se fragilisent. On parle beaucoup de communication, mais on se comprend de moins en moins. Les ressentiments et les incompréhensions se multiplient. Chaque JE tend à s’isoler. Et pourtant, partout renaît un besoin de NOUS.

La mondialisation : unité et repli

La mondialisation a créé un système de communication quasi immédiat. Nous pouvons être informés en temps réel de ce qui se passe à l’autre bout du monde. Mais paradoxalement, cette interconnexion s’accompagne souvent d’un repli.

La mondialisation produit une communauté de destin planétaire.

Les grands périls qui menacent l’humanité sont désormais communs : crise écologique, dérèglement climatique, accroissement des inégalités, conflits armés, instabilité économique.

L’humanité est plus liée que jamais. Mais cette unité ne doit pas effacer la diversité des cultures et des personnes. L’unité humaine s’exprime dans la diversité.

Comprendre l’autre suppose deux choses : reconnaître notre humanité commune et respecter nos différences.

Les oasis de fraternité

Malgré les fractures du monde contemporain, des espaces de fraternité continuent d’exister. Edgar Morin les appelle les oasis. Ce sont des lieux où l’échange est permanent. On peut les trouver dans des associations, des initiatives citoyennes, l’économie solidaire, des collectifs locaux.

Ces oasis sont des espaces de résistance spontanée. Elles permettent à chacun de s’épanouir comme JE dans le NOUS.

Le local et le mondial

Il ne s’agit pas d’opposer mondialisation et enracinement local. Au contraire. Plus le monde devient global, plus le local devient essentiel.

Les territoires peuvent devenir des oasis de vie, à condition qu’ils soient reliés entre eux.

La question n’est pas de choisir entre croissance et décroissance, mais de déterminer ce qui doit croître et ce qui doit décroître.

Une responsabilité humaine

L’avenir reste incertain. Le problème fondamental de l’humanité n’est peut-être pas seulement technologique ou économique. Il est aussi humain. Il concerne notre capacité à développer la compréhension, l’amour et la fraternité.

Cela suppose plusieurs choix.

Créer des îlots de vie.
Multiplier les lieux de résistance et de solidarité.
Avoir conscience de notre communauté de destin.
Maintenir l’unité humaine dans la diversité des cultures.
Assumer une responsabilité collective envers l’humanité.

Et surtout, choisir le camp d’Eros.

La force qui relie plutôt que celle qui divise.

La fraternité comme chemin

La fraternité n’est pas une solution miracle. Elle ne supprime ni les conflits ni les rivalités. Mais elle constitue une force de résistance à la cruauté du monde. Si elle reste un simple mot gravé sur les frontons des mairies, elle ne change rien.

Mais si elle devient une pratique, un lien vécu, une expérience partagée, elle peut ouvrir une autre perspective. Peut-être que le futur ne naîtra pas d’un grand projet global. Peut-être qu’il naîtra d’une multitude d’oasis fraternelles, dispersées mais reliées. Des avant-gardes humaines. Des lieux où l’on continue de croire que l’aventure humaine mérite d’être vécue ensemble.

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Esprit critique à l’école : sous contrôle ?

Par Christophe Pruvot

Quand le ministre de l’Education Nationale écrit aux parents que l’école « forge l’esprit critique », on pourrait se réjouir. Enfin ! On parle d’émancipation, de pensée autonome, de capacité à questionner le monde ? 

Non ! Quelques lignes plus loin, le même courrier rappelle qu’« à l’École, on écoute les adultes, on les respecte » et que les règles « ne sont ni amendables ni négociables ».

Alors il faut s’arrêter. Parce que cette tension n’est pas un détail de rédaction. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond : on invoque l’esprit critique comme finalité, mais on l’encadre strictement comme pratique.

Le ministre voudrait faire croire qu’il célèbre l’esprit critique. Mais il en balise soigneusement le périmètre.

L’injonction paradoxale : pense… mais dans les limites

Peut-on apprendre à penser par soi-même dans un cadre où la contestation des normes institutionnelles est perçue comme une menace ?

Peut-on former des esprits critiques sans accepter que l’institution elle-même puisse être interrogée ?

On voudrait un esprit critique appliqué au monde extérieur, aux fake news, aux réseaux sociaux, aux discours complotistes mais surtout pas aux rapports de pouvoir, aux choix politiques, aux inégalités structurelles, à l’école elle-même.

Un esprit critique sans conflictualité. Un esprit critique sans politique. Un esprit critique sans risque.

Autrement dit : une compétence scolaire. Quelle rigolade !

Quand une chanson dérange

Et en voici une illustration. L’interdiction de chanter Les Mains d’or de Bernard Lavilliers dans une commune industrielle fragilisée n’est pas un simple épisode culturel. C’est un révélateur.

Une chanson qui parle d’ouvriers, de dignité, de travail devient suspecte. Une chanson qui qui précède des luttes collectives.

Pourquoi ?

Parce qu’elle parle du réel. Parce qu’elle parle d’un territoire. Parce qu’elle parle de désindustrialisation, de pertes d’emplois, de décisions économiques prises ailleurs.

Empêcher des élèves de chanter cela, ce n’est pas protéger une prétendue neutralité. C’est éviter le politique. C’est éviter la conflictualité sociale. C’est éviter que l’école devienne un lieu où l’on relie les savoirs à la vie.

Or développer l’esprit critique supposerait exactement l’inverse. L’esprit critique permet de questionner : Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? Pourquoi des usines ferment-elles ? Qui décide ? Qui subit ? Quelle mémoire ouvrière traverse nos territoires ?

Ne pas ouvrir ces questions, c’est déjà faire un choix politique. Un choix de pacification.

L’école entre émancipation proclamée et tri social

Le courrier ministériel insiste sur l’autorité, la conformité, l’alignement sur les règles.

Oui, toute vie collective nécessite des repères communs. Mais la question est ailleurs : comment ces règles se construisent-elles ? Qui peut les discuter ? Sont-elles compréhensibles, négociables ?

Quand l’essentiel du message porte sur la discipline et l’obéissance, l’école glisse vers une fonction normative : préparer les enfants à entrer dans un ordre social donné plus qu’à le transformer.

Et nous le savons : l’école française reste traversée par la sélection sociale, la hiérarchisation des parcours, la valorisation de certaines cultures au détriment d’autres.

L’école parle d’égalité. Mais elle trie. Elle parle d’émancipation. Mais elle classe.

L’esprit critique devient alors une promesse sous condition : critique, oui… mais pas trop.

De l’obéissance à l’émancipation : Freinet et Freire

Cette tension traverse toute l’histoire de l’école et de l’éducation.

Célestin Freinet nous rappelle qu’un enfant ne devient pas autonome en obéissant, mais en agissant, en produisant, en débattant. L’expression n’est pas un supplément d’âme : elle est la condition de l’émancipation.

Interdire une chanson ouvrière, c’est l’inverse de Freinet. Freinet aurait dit : chantons-la, analysons-la, relions-la à notre territoire.

Paulo Freire, lui, parle d’« éducation bancaire » lorsqu’on dépose des savoirs dans la tête des élèves sans jamais les relier à leur vécu. Pour lui, apprendre à lire, c’est d’abord apprendre à lire le monde.

Si une usine ferme, si des familles vivent la précarité, si le chômage traverse le quartier, l’école ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Sinon, elle forme à l’adaptation. Pas à la transformation.

L’éducation populaire : partir du réel, pas l’éviter

C’est précisément ici que l’éducation populaire devient indispensable.

Elle ne part pas d’un programme abstrait. Elle part des expériences vécues. Elle considère les enfants, les jeunes, les habitants comme des sujets politiques.

Elle ne craint ni les chansons engagées, ni les débats sur le travail, ni les questions d’injustice sociale.

Elle ne cherche pas à protéger les enfants du réel. Elle leur donne des outils pour le comprendre.

Dans nos espaces éducatifs, dans les associations, dans les collectifs, dans les assemblées populaires, quand un jeune parle de précarité, de discriminations ou de violences, nous ne disons pas : « Ce n’est pas le lieu. » Nous disons : « Parlons-en. Comprenons. Relions. » Parce que l’émancipation commence là.

Et pourtant, aujourd’hui, les libertés associatives sont fragilisées. Sous couvert de neutralité, les associations sont sommées de se taire. On leur demande d’animer, d’accompagner, de réparer mais pas de questionner. D’apaiser mais pas de politiser.

Alors certaines se taisent. Par prudence. Par peur de perdre un financement. Par crainte d’être accusées de sortir de leur rôle. L’autocensure s’installe doucement, presque sans bruit.

Mais si nos espaces ne peuvent plus accueillir la parole sur l’injustice, sur les rapports de domination, sur les causes structurelles des difficultés vécues, alors que deviennent-ils ?

La neutralité n’est pas le silence. Et l’éducation n’est pas la mise sous cloche du réel.

Nous ne sommes pas des espaces de gestion du malaise social. Nous sommes des lieux de parole, de compréhension et de transformation.

L’esprit critique ne se décrète pas

Un esprit critique autorisé seulement dans les limites de l’institution n’est pas un esprit critique.

C’est une compétence évaluée.

La vraie question n’est pas : faut-il faire de la politique à l’école ? La vraie question est : quelle politique faisons-nous quand nous prétendons ne pas en faire ?

On peut multiplier les circulaires. On peut invoquer l’autorité. On peut neutraliser les débats. Mais on ne muselle pas durablement l’intelligence.

Chaque fois qu’un enfant pose une question dérangeante, quelque chose s’ouvre. Chaque fois qu’un enseignant ose relier un savoir à une réalité sociale, quelque chose se déplace. Chaque fois qu’une chanson raconte un territoire, quelque chose résiste.

Oui, il y a de la révolte dans cette exigence. Parce que nous refusons une école qui formate au nom de la paix scolaire.

Mais il y a surtout de la joie.

La joie de voir des enfants penser. La joie de voir des éducateur·ices tenir la conflictualité démocratique. La joie de savoir que l’éducation peut encore être un lieu de transformation.

L’esprit critique ne s’autorise pas. Il se pratique.

Et tant qu’il y aura des enfants pour questionner, des adultes pour accueillir ces questions, des espaces pour relier savoirs et réalités, il restera une brèche. Une brèche démocratique. Et c’est peut-être cela, au fond, qui dérange.

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Le cercle vicieux de l’accueil : quand les institutions fabriquent l’exclusion

Par Christophe Pruvot

On part d’un récit, on regarde une situation

Un jeune homme de 25 ans, originaire d’Afrique, arrive en France avec l’espoir de poursuivre des études. Son projet est clair : il souhaite s’inscrire à l’université pour construire un avenir. Mais très vite, il se retrouve pris dans les engrenages d’un système administratif opaque et indifférent.

Arrivé sans ressources, ayant déjà subi des vols et de mauvais conseils, il doit affronter seul un parcours semé d’embûches. L’université lui remet un dossier d’inscription, assorti de frais qu’il n’est pas en mesure de payer. Pour déposer ce dossier, il doit effectuer un déplacement coûteux en train (une heure de trajet), mais une fois arrivé sur place, on lui explique qu’il n’est pas venu au bon créneau et qu’il doit revenir.

Sans logement stable, sans réseau, il se retrouve dans un cercle vicieux : pour bénéficier d’aides sociales ou d’un logement étudiant, il doit d’abord prouver son inscription. Mais pour s’inscrire, il lui faut avancer des frais qu’il n’a pas. Les institutions, chacune cloisonnée dans son périmètre, se déclarent impuissantes. Aucune ne prend la responsabilité d’assurer un accompagnement global.

Un centre social, en bout de chaîne, se retrouve à jouer le rôle de palliatif : accompagnement administratif, aide aux déplacements, avance des frais d’inscription. Face à cela, le jeune homme, méfiant et fragile, exprime des craintes à l’idée d’avoir une dette envers le centre social, ce qui illustre à la fois son insécurité matérielle et la défiance générée par les expériences vécues.

Cette situation met en lumière plusieurs mécanismes de violence institutionnelle.

La logique du labyrinthe administratif
Les institutions fonctionnent en silos, chacune exigeant des preuves que seule une autre peut délivrer. Cela produit un cercle sans issue : pas d’aides sans inscription, pas d’inscription sans argent, pas d’argent sans aides. La cohérence globale est absente, et l’individu se perd dans des contradictions kafkaïennes.

La mise sous conditions comme violence
L’accès aux droits est conditionné à des démarches inaccessibles pour les plus vulnérables. Ce n’est pas un manque ponctuel d’aide, mais un système organisé qui crée de l’exclusion : il faut prouver sa légitimité, avoir déjà des ressources, respecter des calendriers, maîtriser des codes. Ceux qui ne les possèdent pas sont exclus d’emblée.

La délégation implicite au secteur associatif
Les institutions publiques, incapables d’assurer un accueil humain et une continuité, se déchargent sur les associations, les centres sociaux, ou même la bonne volonté des travailleurs sociaux. Ce sont eux qui avancent les frais, qui accompagnent physiquement, qui prennent des risques financiers et humains. Le service public, au lieu d’assumer sa fonction protectrice, organise sa propre défaillance.

La fabrique de la précarité et de la peur
Reconnaître une dette même de manière informelle, l’impossibilité d’accéder à des droits sans contrepartie préalable, l’instabilité du logement : tout cela produit de l’angoisse, de la défiance et une insécurité permanente. Le système fabrique non seulement de la précarité matérielle, mais aussi une précarité psychique et relationnelle.

Une violence sourde et structurelle
Rien ici n’est le fruit d’un geste violent explicite. Personne ne frappe, personne ne rejette frontalement. Mais tout, dans le fonctionnement institutionnel, produit du rejet. C’est une violence froide, bureaucratique, qui nie la dignité des personnes et qui transforme un projet d’avenir en parcours d’humiliation.

Ce que cette situation nous dit de nos institutions.

Ce cas illustre la manière dont nos institutions, au lieu de protéger et d’accompagner, organisent des épreuves qui découragent et brisent. La violence institutionnelle n’est pas un accident : elle est produite par un système qui place la condition, la suspicion et le cloisonnement au cœur de son fonctionnement. Certaines association, certains centres sociaux, derniers recours, absorbent les chocs, mais au prix d’un épuisement et d’un déplacement de responsabilités.

Cette histoire est un miroir : elle nous dit que dans la société actuelle, l’accès aux droits n’est pas pensé comme un droit, mais comme un privilège réservé à ceux qui savent déjà se débrouiller, à celles et ceux qui ont accès à certaines ressources, à ceux qui ont un statut reconnu par les institutions.

La suite de l’histoire, la poursuite du récit.


Le jeune homme, désormais inscrit à l’université et logé, poursuit son cursus avec une stabilité matérielle et administrative retrouvée. Pourtant, ce succès apparent ne doit pas masquer les traces laissées par le parcours précédent. Chaque étape franchie a été le fruit d’un accompagnement intensif et souvent improvisé du centre social : avances financières, déplacements organisés, mise en relation avec des connaissances, recherche de logement temporaire. Ces gestes, bien que porteurs de solutions concrètes, révèlent que ce sont des relations humaines et des réseaux de solidarité qui suppléent le dysfonctionnement des institutions.

La situation met en lumière le décalage entre le cadre institutionnel et la réalité vécue des personnes vulnérables. Le centre social n’a pas seulement fourni une aide ponctuelle : il a créé un chemin balisé dans le labyrinthe bureaucratique, transformant des obstacles insurmontables en étapes franchissables. Mais ce chemin reste fragile, dépendant de la disponibilité et de la volonté des travailleurs sociaux, et non d’un système stable et prévisible.

Une analyse critique

Le rôle ambivalent du centre social.
Le centre social devient un acteur central du parcours du jeune, mais cette centralité révèle à quel point les institutions formelles sont en défaillance. Ce rôle ambivalent est lourd de conséquences : il permet l’accès aux droits, mais déplace la responsabilité du service public vers l’associatif, souvent sans reconnaissance institutionnelle ni moyens adéquats. Le centre social joue ainsi le rôle d’“assurance sociale improvisée”, absorbant les risques financiers et humains que le système public refuse de prendre.

La fragilité du soutien individuel.
L’histoire montre que la réussite du jeune n’est pas le fruit d’un système, mais d’une attention singulière et personnalisée. Cette singularité est précieuse mais éminemment fragile : elle dépend d’une rencontre, d’une confiance instaurée, de l’engagement de quelques personnes. Elle illustre la dépendance à l’aléatoire, là où l’institution devrait garantir la stabilité et l’égalité d’accès aux droits.

La symbolique de la dette et de la confiance.
Le jeune a voulu que l’avance financière soit un prêt et non un don, ce qui révèle une logique de dignité et de réciprocité. Même lorsqu’une institution ou une association agit pour soutenir, les personnes vulnérables peuvent ressentir la nécessité de rester “en règle” ou de ne pas dépendre de la charité. Cela souligne combien la précarité et la bureaucratie créent des tensions psychiques supplémentaires, et combien le respect de la dignité est central pour un accompagnement réellement émancipateur.

La persistance de la violence institutionnelle structurelle.
Même après la résolution pratique de ses problèmes, le jeune demeure marqué par le circuit d’obstacles qu’il a dû franchir. La violence institutionnelle n’est pas seulement ponctuelle : elle se manifeste dans la nécessité de naviguer entre des systèmes cloisonnés, dans l’insécurité générée par l’absence de continuité et dans la dépendance à l’intercession de tiers. Le parcours du jeune montre que la sortie de l’exclusion est possible, mais reste l’exception et non la norme, grâce à des ressources humaines et relationnelles qui compensent les manques du système.

Et maintenant si on résume.

Ce récit illustre que l’accès aux droits et aux opportunités dans notre société est souvent conditionné à la capacité des individus à mobiliser des réseaux, à naviguer dans la complexité administrative et à recevoir un accompagnement personnalisé. Le centre social, par son engagement, a transformé un parcours impossible en une trajectoire de réussite, mais cette réussite est fragile et repose sur des mécanismes informels et précaires. Le cas montre à quel point la dignité, l’accompagnement humain et la solidarité sont essentiels pour contrer les effets de la violence institutionnelle, et souligne la nécessité de repenser les dispositifs publics pour qu’ils garantissent réellement l’accès aux droits, de manière stable, prévisible et universelle.

Manifeste contre la violence institutionnelle et pour l’émancipation

J’affirme que l’accès aux droits, à l’éducation, au logement et à la dignité ne doit pas dépendre de la chance, de la débrouillardise ou de la générosité d’autrui.

J’affirme que la bureaucratie cloisonnée, la mise sous conditions des aides et la fragmentation des services publics produisent de l’exclusion, de la peur et de la précarité, même lorsqu’aucune violence physique n’est exercée. Cette violence, froide et systémique, nie la dignité des personnes et brise les projets de vie avant même qu’ils ne commencent.

Je dénonce la délégation implicite au secteur associatif : les associations, les centres sociaux et les travailleurs sociaux ne doivent pas pallier les défaillances d’un système public qui abandonne ses responsabilités. Leur rôle n’est pas de compenser l’indifférence bureaucratique, mais de soutenir l’émancipation collective dans un cadre qui leur assure des moyens, des droits et une reconnaissance.

Je revendique un système qui :

  • Garantisse l’accès inconditionnel aux droits à toutes et tous, sans preuves préalables, sans avance de frais et sans condition d’appartenance ou de statut.
  • Permette un accompagnement humain et continu, là où les institutions échouent, sans que cela repose sur l’aléatoire des rencontres ou des réseaux personnels.
  • Transforme la bureaucratie en outil d’émancipation et non d’exclusion, en intégrant la coordination, la simplicité et la clarté dans l’accès aux services.
  • Reconnaisse et soutienne les structures sociales et solidaires, en leur donnant les moyens de garantir la continuité, la dignité et la sécurité des parcours des personnes.

J’appelle à une société où les droits ne sont pas des privilèges, où l’injustice administrative ne condamne plus des projets de vie, et où la solidarité n’est pas un supplément d’âme mais un fondement collectif.

Je refuse que l’exception devienne la norme : chaque jeune, chaque adulte, chaque famille doit pouvoir construire sa vie sans être enfermé dans un labyrinthe administratif ni contraint par la peur et l’incertitude.

Je crois en une action collective : réformer les institutions, renforcer les réseaux sociaux et associer les personnes concernées à chaque décision qui touche leur vie. Ce n’est pas un geste charitable : c’est une exigence de justice, de dignité et de démocratie.

Il nous faut une société qui ne fabrique pas l’exclusion, mais qui fait exister l’émancipation.

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Assumer l’éducation populaire comme lutte : subversion, alliances et contradictions

Par Christophe Pruvot

Introduction. Des tensions qui traversent nos vies : penser l’éducation populaire comme un lieu de lutte

Penser l’éducation populaire, c’est accepter de marcher sur une ligne de crête.
Entre transmission et transformation, entre soin et rupture, entre pédagogie et politique, entre “vivre-ensemble” et conflits sociaux.
Ces tensions, nous les vivons au quotidien quand on est éducateur·, travailleur social, pédagogue, militant.
Mais aussi bien au-delà de nos métiers : dans nos familles, dans nos groupes d’amis, dans nos amours, dans la manière dont on habite le monde.

Ces contradictions s’infiltrent partout :

  • Comment créer des espaces sûrs sans s’enfermer dans l’entre-soi ?
  • Comment politiser les colères sans les instrumentaliser ?
  • Comment assumer des convictions subversives tout en composant avec les institutions ?
  • Comment refuser la neutralité sans tomber dans le dogme ?

Ce texte est né de cette complexité.
Il ne prétend pas trancher. Il cherche à mettre en lumière, à poser les bonnes questions, à ouvrir des brèches dans les discours dominants sur l’éducation populaire.
Il s’adresse à celles et ceux qui travaillent avec, dans, ou contre les structures de l’éducation populaire.
À celles et ceux qui veulent faire de cette pratique un levier d’émancipation et non un simple outil de gestion sociale.

L’éducation populaire face à ses contradictions : entre entre-soi et nécessité du conflit

L’éducation populaire, quand elle est fidèle à ses racines, reconnaît le conflit.
Elle prend acte des désaccords, des contradictions, des tensions irréconciliables qui traversent le social. Elle ne cherche pas à les aplanir. Elle se construit même souvent dans le conflit : en le rendant lisible, en l’habitant, en y inventant des issues collectives.
Elle se veut du côté des opprimés, des dominé·es. Elle travaille à visibiliser les rapports de domination. Elle revendique la construction de contre-pouvoirs.

Mais aujourd’hui, on peut s’interroger.

Car si l’éducation populaire critique les pouvoirs en place, elle agit souvent dans des espaces déjà conquis.
Elle s’organise entre personnes déjà alignées sur des valeurs proches. Elle se réunit dans des tiers-lieux où l’on partage un vocabulaire commun, des idéaux partagés, des indignations similaires. Elle parle beaucoup à celles et ceux qui pensent déjà comme elle. Et elle prend peu le risque de l’affrontement symbolique dans les espaces où le désaccord est rude, où les idées sont violentes, là où les rapports sociaux sont les plus déchirés.

Les quartiers populaires, ceux qui ont été les terrains historiques des luttes sociales et politiques, sont devenus des zones de relégation. Zones de relégation pour les services publics… mais parfois aussi pour l’éducation populaire.
Ces quartiers sont traversés par la désespérance, les replis identitaires, la défiance généralisée, et parfois l’adhésion à des idées d’extrême droite, racistes, sexistes, autoritaires.


Et pourtant : c’est là que l’éducation populaire devrait être.
Là où c’est tendu. Là où les colères sont brutes. Là où les contradictions sont les plus visibles. Là où les personnes s’affrontent parfois les unes aux autres au lieu de pouvoir faire cause commune.

Mais intervenir dans ces espaces-là, ce n’est pas confortable.
Ce n’est pas valorisé par les institutions.
Ce n’est pas rentable.
Et ce n’est pas toujours bien accueilli.

Alors on se retrouve dans une contradiction :

  • D’un côté, le besoin vital de se retrouver entre personnes qui résistent, qui cherchent, qui théorisent, qui bâtissent. Ce temps de repli stratégique est essentiel.
  • De l’autre, l’évitement trop fréquent du rapport de force, du frottement, du conflit réel.

L’éducation populaire ne fait plus toujours débat.
Elle est parfois devenue une rubrique des appels à projets.
Elle est instrumentalisée par les politiques publiques néolibérales dans les contrats de ville, dans les dispositifs participatifs sans enjeux, dans les démarches de « citoyenneté » aseptisée.
Elle est réduite à du vivre ensemble, à de la gestion des tensions, à de l’animation socio-consensuelle.

Alors on peut poser la question frontalement :
L’éducation populaire est-elle encore subversive ?
Et si elle ne l’est plus, comment le redevenir ?

Se retrouver entre soi : une nécessité pour penser, se renforcer, construire

Il ne faut pas caricaturer l’entre-soi.
Dans les dynamiques d’éducation populaire, se retrouver entre personnes partageant des valeurs communes n’est pas toujours un repli. Cela peut être un moment stratégique, vital, réparateur.
Car pour pouvoir affronter l’extérieur, il faut parfois prendre le temps de se nourrir entre allié·es, de poser ses mots, de construire des grilles de lecture communes, de soigner les blessures, de réarmer la pensée.

Ces espaces d’entre-soi permettent :

  • de nommer les oppressions sans avoir à les justifier en permanence ;
  • de partager des expériences vécues similaires, sans être constamment dans la pédagogie envers les dominant·es ;
  • de formuler des analyses politiques à partir de vécus situés, dans un cadre sécurisé ;
  • de créer des alliances entre personnes ou groupes en lutte, sans la pression de la contradiction immédiate.

Loin d’être un enfermement, cet entre-soi peut devenir un laboratoire politique, un espace de reconstruction collective, un lieu de formation émancipatrice. Il s’agit d’un temps de ressourcement, de consolidation, de co-construction des savoirs.

Mais il ne peut être une fin en soi.

Le danger, ce serait d’y rester.
Car l’éducation populaire n’a pas vocation à ne parler qu’à ses pairs. Elle doit se confronter au monde, porter ses analyses dans les espaces de conflits, affronter les désaccords, sortir de la bulle.
Elle doit sans cesse alterner entre deux mouvements :

  • un mouvement de repli stratégique, pour penser, se régénérer, se renforcer ;
  • et un mouvement d’expansion politique, pour s’adresser au plus grand nombre, aller là où c’est difficile, porter la conflictualité dans l’espace public.

C’est dans cette tension créatrice que l’éducation populaire peut garder sa force transformatrice.
Car se parler entre convaincu·es est nécessaire. Mais s’organiser pour agir au-delà, là où ça résiste, l’est tout autant.

Pourquoi l’éducation populaire n’est pas toujours subversive ?

Parce qu’elle a été institutionnalisée

L’éducation populaire est née dans les luttes. Elle portait une ambition d’émancipation et de transformation sociale, contre les pouvoirs en place. Mais depuis les années 1980, elle a été largement intégrée aux dispositifs publics : subventionnée, encadrée, contractualisée, évaluée.
Cela a transformé ses pratiques. Ce qui était un geste politique est devenu un projet d’animation. Ce qui relevait du conflit est devenu une démarche de participation.
Subversion et convention ne font pas bon ménage. Quand on dépend d’une collectivité pour vivre, on apprend vite à ne pas trop la déranger.

Parce qu’elle a parfois renoncé à l’analyse des rapports de pouvoir

Dans certains espaces, l’éducation populaire est réduite à une pédagogie douce, bienveillante, sans aspérités. On parle de vivre ensemble, d’inclusion, de citoyenneté… mais rarement de lutte, de racisme structurel, de patriarcat, de capitalisme, d’aliénation, de dépossession.
Ce glissement vers une éducation populaire dépolitisée est aussi un choix : celui de rester audible, compatible, acceptable.

Parce qu’elle se replie sur l’entre-soi

À force de ne fréquenter que des personnes déjà convaincues, l’éducation populaire perd parfois sa capacité à produire du désaccord. On tourne en rond dans des cercles militants où l’on pense la même chose, où l’on parle le même langage, et où l’on évite les confrontations inconfortables.
Mais c’est précisément là, dans le désaccord, que la subversion peut naître.

Parce qu’elle a parfois peur du conflit

Subvertir, c’est affronter. C’est prendre le risque de déranger, de fâcher, d’être rejeté.
Mais beaucoup de structures ont appris à éviter le conflit pour préserver leur existence, leurs subventions, leur tranquillité. Or une éducation populaire qui ne prend pas le risque de heurter l’ordre établi finit par le conforter malgré elle.

Parce qu’elle est rattrapée par les logiques gestionnaires

Appels à projets, tableaux d’indicateurs, culture du résultat, injonction à l’évaluation : tout cela formate les pratiques.
Le sens politique s’efface derrière des objectifs quantifiables. L’action se fragmente en activités, déconnectées d’un projet global de transformation sociale.

Parce que certains de ses acteurs oublient d’où elle vient

L’éducation populaire ne vient pas des institutions : elle vient des mouvements ouvriers, des syndicats, des luttes antifascistes, de l’autogestion.
Quand ses acteurs ne connaissent plus cette histoire, quand ils n’assument pas cet héritage, ils peuvent la transformer en outil de pacification plutôt qu’en levier d’émancipation.

L’éducation populaire n’est pas toujours subversive parce qu’elle a été domestiquée.
Parce qu’elle a appris à se rendre compatible avec le système au lieu de le contester.
Parce qu’elle a parfois préféré la reconnaissance institutionnelle à la dissidence politique.
Parce qu’il est plus facile de faire de l’éducation populaire un outil de médiation que de subversion.

Être subversif, ça veut dire quoi au juste ?

Le mot subversif est souvent utilisé, mais rarement défini. Il évoque une posture de résistance, de contestation, mais aussi une forme d’inconfort.
Être subversif, ce n’est pas seulement critiquer : c’est déranger, déplacer, mettre en question l’ordre établi.

C’est refuser les évidences, dénaturer les normes, désorganiser ce qui semble aller de soi.
C’est poser des questions que personne ne veut poser, ouvrir des brèches dans les consensus, réveiller les colères là où on attend l’apaisement.

Être subversif, ce n’est pas être provocateur pour le plaisir, c’est mettre en crise les dominations, les rapports de pouvoir, les logiques d’exploitation.
C’est agir pour que ce qui paraît normal apparaisse comme intolérable.

Concrètement, cela peut vouloir dire :

  • Dénoncer des injustices là où il serait plus rentable de les taire.
  • Mettre en lumière les mécanismes de domination que tout le monde préfère ignorer.
  • Créer des espaces de parole, d’action ou d’organisation autonomes, non contrôlés, non validés par les institutions.
  • Faire émerger des récits, des savoirs, des voix, que le système nie ou invisibilise.
  • Refuser de se conformer, même sous la pression des normes, des financeurs, de la bonne entente sociale.
  • Favoriser les conflits politiques, plutôt que leur gestion ou leur neutralisation.

La subversion ne se mesure pas uniquement au discours.
On peut avoir un vocabulaire radical… tout en reproduisant les structures du pouvoir.
Inversement, on peut être subversif par la pratique, en créant des formes d’organisation, de soin, de pédagogie ou de solidarité qui contredisent en actes les logiques dominantes.

La subversion est donc à la fois :

  • une posture politique (refus de la neutralité, parti pris en faveur des opprimés),
  • une méthode de travail (conflit, désaccord, dé-construction),
  • et un horizon (transformation radicale du monde social).

Et cela suppose, pour l’éducation populaire, une vigilance constante :

  • Suis-je encore en train de déranger l’ordre social, ou de l’adoucir ?
  • Suis-je en train de rendre audible l’inaudible, ou de conforter ce qui est déjà légitime ?
  • Suis-je du côté de celles et ceux qu’on fait taire ou du côté de celles et ceux qu’on écoute déjà ?

Comment (et où) l’éducation populaire peut être subversive

Pour que l’éducation populaire soit subversive, il ne suffit pas de tenir un discours critique ou d’avoir de bonnes intentions.
Il faut des choix concrets, des pratiques situées, des alliances claires, et des espaces de conflit assumés.

En choisissant les bons terrains : là où c’est tendu, pas là où c’est simple

La subversion ne peut se déployer uniquement dans des lieux déjà acquis, sécurisés, sympathiques.
Elle doit se risquer dans les espaces où les contradictions sociales sont vives, où le désaccord est fort, où les idées dominantes font mal.

Cela veut dire :

  • intervenir dans les quartiers populaires, les zones rurales abandonnées, les territoires désindustrialisés, les espaces marqués par la colère, le repli, ou même l’adhésion à l’extrême droite ;
  • aller là où les gens n’ont pas les mots du militantisme, mais vivent la violence des inégalités au quotidien ;
  • être présent là où les services publics se désengagent, où les institutions évitent le conflit et y rester sans chercher à tout lisser.

En créant des formes d’organisation autonomes

La subversion passe aussi par les formes.
Être subversif, ce n’est pas seulement critiquer le système de l’extérieur, c’est organiser d’autres manières de faire, de décider, d’apprendre, de vivre ensemble.

Cela implique :

  • de favoriser l’autogestion, la prise de pouvoir collective, la démocratie directe ;
  • de refuser les logiques verticales : hiérarchies internes, le gouvernement des experts, pilotage par les financeurs ;
  • de soutenir les espaces auto-organisés, même fragiles, même imparfaits, portés par les premiers concernés.

En mettant les savoirs en lutte

L’éducation populaire devient subversive quand elle politise les savoirs, qu’elle les ancre dans les conflits sociaux.

Cela veut dire :

  • partir des savoirs situés, des vécus des personnes dominées, pour produire une lecture critique du réel ;
  • relier les expériences personnelles aux structures de domination (racisme, patriarcat, capitalisme…) ;
  • refuser l’idée d’une éducation neutre, citoyenne, apolitique.

En assumant le conflit plutôt qu’en le gérant

L’éducation populaire n’est pas là pour “faire du lien social” au sens mou du terme.
Elle est là pour faire émerger des conflits, les rendre lisibles, s’organiser à partir d’eux.

Cela suppose :

  • d’assumer que certains ateliers, discussions ou projets ne seront pas consensuels ;
  • de ne pas chercher à tout prix l’adhésion, mais la transformation ;
  • de refuser le rôle d’amortisseur social, celui qu’on attribue trop souvent aux associations : calmer, contenir, animer.

En s’alliant avec les luttes, pas avec le pouvoir

L’éducation populaire n’est pas neutre.
Elle doit se tenir du côté de celles et ceux qui luttent, et pas de ceux qui instrumentalisent la participation pour mieux contenir les colères.

Cela signifie :

  • refuser certains financements, si leur cadre impose une dépolitisation ;
  • désobéir aux cadres technocratiques, quand ils empêchent l’action ;
  • construire des alliances avec les mouvements sociaux, les syndicats, les collectifs, les réseaux radicaux même non reconnus, même précaires.

Une éducation populaire subversive…

  • n’est pas là où c’est confortable, mais là où ça frotte ;
  • n’essaie pas de réparer le système, mais d’en sortir ;
  • ne forme pas des citoyens modèles, mais des sujets critiques ;
  • ne se contente pas d’animer, elle organise ;
  • ne gère pas les tensions, elle les politise.

L’éducation populaire est-elle anticapitaliste ?

Historiquement, elle l’a été ou, du moins, elle en portait la potentialité.

L’éducation populaire est née des mouvements ouvriers, syndicaux, mutualistes, socialistes, anarchistes. Elle portait une volonté de se former entre pairs, de s’émanciper par la culture, de comprendre les rapports de domination pour mieux les renverser.
Elle n’avait rien à voir avec une simple animation culturelle ou une démarche participative telle que les institutions la récupèrent aujourd’hui.
Elle était profondément liée à une critique du capitalisme, compris comme un système d’exploitation et de dépossession.

Des figures comme Jean Guéhenno, Christiane Faure, Elise et Célestin Freinet, Paul Langevin, ou plus tard Paulo Freire, Bell Hooks, ont inscrit leurs pratiques dans une perspective de transformation radicale de la société pas simplement dans l’adaptation des dominés à l’ordre existant.

Mais aujourd’hui, l’éducation populaire n’est pas par essence anticapitaliste.

Elle est traversée de contradictions.

  • Certaines associations d’éducation populaire sont devenues des prestataires de services. Elles répondent à des appels à projets, gèrent des dispositifs, produisent des indicateurs pour les financeurs publics.
  • D’autres acceptent les règles du jeu néolibéral (mise en concurrence, logique de projet, évaluation quantitative), tout en tenant un discours critique.
  • Beaucoup d’initiatives, malgré leur sincérité, reproduisent des logiques de pacification sociale, de gestion des tensions, sans remettre en cause les structures mêmes du capitalisme (propriété privée, accumulation, hiérarchie, marchandisation du vivant et du travail…).

En ce sens, l’éducation populaire peut coexister avec le capitalisme et parfois même l’aider à se maintenir, en atténuant les effets de ses violences sans en contester les causes.

Pourtant, une éducation populaire radicale, subversive, ancrée dans les luttes, peut et doit être anticapitaliste.

Pas au sens d’une idéologie figée, mais dans la pratique :

  • En refusant la marchandisation des savoirs, des relations, du soin, du social.
  • En pratiquant l’autogestion, la coopération, l’autoformation.
  • En partant des savoirs situés, de l’expérience vécue des opprimés.
  • En dénonçant les logiques de domination (patriarcat, racisme, validisme, colonialisme) articulées au capitalisme.
  • En valorisant les communs, la solidarité, le faire collectif contre la logique de compétition.
  • En créant des espaces d’organisation autonome, de conflictualité, de désobéissance, de prise de parole pour celles et ceux qu’on n’écoute jamais.

L’éducation populaire peut être anticapitaliste mais elle ne l’est pas toujours.
Elle le devient quand elle choisit son camp.
Quand elle renonce à la neutralité.
Quand elle ne cherche pas à plaire, mais à politiser.
Quand elle n’adapte pas les individus au monde tel qu’il est, mais qu’elle les aide à en inventer un autre.

L’éducation populaire doit-elle être de gauche ?

Poser la question ainsi, c’est risquer de réduire l’éducation populaire à une étiquette politique partisane, ce qu’elle refuse justement non par neutralité, mais par volonté de rester du côté des luttes, pas des appareils.
Mais si on entend de gauche au sens large, comme une volonté de transformation sociale, de justice, d’égalité réelle, alors oui : l’éducation populaire ne peut pas être neutre. Elle doit choisir son camp.

L’éducation populaire doit être politique, mais pas forcément partisane

Elle ne doit pas faire campagne pour un parti ou s’aligner sur un programme électoral.
Mais elle doit être incarnée, située, et donc engagée contre les logiques d’oppression qui structurent nos sociétés.

Cela veut dire qu’une éducation populaire fidèle à son ambition :

  • doit être féministe, parce que l’émancipation ne peut pas ignorer les rapports de genre ;
  • doit être antiraciste, parce qu’on ne construit pas d’égalité en ignorant l’histoire coloniale et ses prolongements ;
  • doit être anticapitaliste, au sens d’une critique des logiques d’exploitation, de marchandisation, de dépossession ;
  • doit être écologiste, au sens d’une attention aux communs, à la vivabilité, à la justice environnementale ;
  • doit être anti-autoritaire, parce qu’on ne libère pas les consciences par la hiérarchie ou le dogme ;
  • doit être décoloniale, parce qu’elle ne peut pas se penser en dehors des histoires de domination globale ;
  • doit être démocratique, au sens fort : pas de gouvernance verticale, mais des espaces d’autonomie et de décision collective.

Alors oui, l’éducation populaire, si elle est fidèle à elle-même, n’est pas neutre :

Elle est radicalement engagée contre les dominations.
Et cela l’amène, dans les faits, à se tenir aux côtés des mouvements libertaires, socialistes, communistes, écologistes, féministes, décoloniaux, etc.

Mais ce n’est pas une question de camp politique traditionnel, c’est une question de cohérence éthique et stratégique.
Ce n’est pas être de gauche pour la gauche : c’est être du côté des opprimés, contre les logiques systémiques qui les écrasent.

Ce que l’éducation populaire ne peut pas être

  • Elle ne peut pas être nationaliste ou identitaire.
  • Elle ne peut pas être compatible avec les idées d’extrême droite, même sous couvert de liberté d’expression.
  • Elle ne peut pas ignorer les rapports de classe, les rapports de race, de genre, d’âge, de handicap.
  • Elle ne peut pas se contenter de faire du lien social sans poser la question du pouvoir.

L’éducation populaire n’est pas un supplément d’âme démocratique.
Elle est un levier de conflictualité, un ferment de transformation, un outil de lutte.
Elle est politique, nécessairement.
Et si elle ne l’est plus, elle se dissout dans la gestion, la neutralité, ou pire : dans la collaboration silencieuse avec l’ordre établi.

Ce que ça veut dire (vraiment) : être anticapitaliste, écologiste, féministe, anticolonialiste, antiraciste, antisexiste, reconnaître la lutte des classes… Est-ce être de gauche ?

Dans les milieux d’éducation populaire, ces termes reviennent souvent. Mais que désignent-ils vraiment ?
Sont-ils synonymes d’une posture de gauche ? Faut-il se revendiquer communiste, socialiste, libertaire pour les incarner ?
Et surtout : quelles implications concrètes cela a-t-il, dans les pratiques, les alliances, les choix ?

Être anticapitaliste

C’est ne pas seulement critiquer les effets du capitalisme (inégalités, pollution, précarité), mais remettre en cause son fonctionnement structurel :

  • la propriété privée des moyens de production,
  • la marchandisation du vivant, du travail, du savoir, du soin,
  • l’exploitation des classes laborieuses au profit de l’accumulation,
  • la mise en concurrence permanente entre individus et territoires.

Être anticapitaliste, ce n’est pas juste protéger les plus pauvres, c’est vouloir abolir les rapports d’exploitation, et inventer d’autres formes d’organisation sociale : autogestion, communs, économie sociale radicale, entraide.

Être écologiste

Ce n’est pas seulement trier ses déchets ou planter des arbres.
C’est reconnaître que la crise écologique est structurelle : issue du productivisme, du capitalisme, du colonialisme.
Être écologiste, c’est défendre :

  • la justice environnementale (pas de transition sur le dos des pauvres).
  • une soutenabilité et une vivabilité radicale (sortir de la croissance).
  • la démocratie écologique, c’est-à-dire une gouvernance des communs basée sur les besoins, pas sur les profits.
  • Une écologie pirate, populaire et radicale.

Être féministe

C’est reconnaître que les rapports de genre structurent profondément les inégalités sociales.
Être féministe, ce n’est pas aider les femmes, c’est remettre en cause le patriarcat :

  • la hiérarchie entre les sexes,
  • la domination masculine,
  • la division sexuelle du travail,
  • l’invisibilisation du soin, des émotions, des violences sexuelles et sexistes.

Un féminisme radical pense l’émancipation des genres en lien avec les luttes sociales et économiques.

Être anticolonialiste et décolonial

C’est reconnaître que la colonisation n’est pas un épisode du passé, mais un système toujours actif dans les rapports Nord/Sud, dans les discriminations raciales, dans les savoirs dominants.

C’est :

  • refuser l’ethnocentrisme,
  • visibiliser les héritages du colonialisme (racisme, inégalités d’accès aux droits, domination culturelle),
  • valoriser les savoirs et luttes des peuples colonisés ou ex-colonisés.

Être antiraciste

Ce n’est pas simplement dire on est tous égaux.
C’est reconnaître que le racisme est systémique :

  • dans la police, dans le logement, dans l’école, dans l’emploi,
  • dans les stéréotypes médiatiques,
  • dans les politiques migratoires.

C’est donc lutter pour l’égalité réelle, pour la reconnaissance, pour la justice.
C’est se positionner contre les institutions qui produisent et reproduisent ces inégalités.

Être antisexiste

C’est refuser la hiérarchie entre les sexes, les stéréotypes de genre, les violences sexuelles, mais aussi la binarité obligatoire.
C’est :

  • défendre les droits LGBTQIA+,
  • reconnaître les oppressions croisées (genre + classe + race…),
  • créer des espaces sûrs pour l’émancipation de toutes les identités de genre.

Reconnaître la lutte des classes

C’est voir que la société n’est pas seulement divisée par des valeurs ou des opinions, mais par des rapports de classe:

  • entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent,
  • entre ceux qui décident et ceux qui subissent,
  • entre ceux qui accumulent et ceux qui galèrent.

Reconnaître la lutte des classes, ce n’est pas être passéiste, c’est comprendre que l’émancipation passe par des rapports de force, par la solidarité de classe, par l’organisation collective contre l’exploitation.

Est-ce que tout cela, c’est être de gauche ?

Oui, dans une certaine acception du mot gauche.
Pas dans le sens électoral ou partisan, mais dans le sens historique et stratégique.

La gauche désigne les mouvements qui, historiquement :

  • ont pris le parti des opprimés contre les dominants,
  • ont lutté pour l’égalité réelle, pas seulement juridique,
  • ont porté les valeurs d’émancipation, d’autogestion, de solidarité, de transformation sociale.

Mais ces valeurs peuvent se retrouver dans différentes traditions :

  • communiste (critique de l’exploitation, propriété collective, planification),
  • socialiste (égalité, services publics, régulation économique),
  • libertaire (autogestion, horizontalité, refus de l’autorité, démocratie directe),
  • écologiste radicale (décroissance, sobriété, communs, climat),
  • féministe radicale, décoloniale, intersectionnelle…

Être subversif aujourd’hui, ce n’est pas forcément appartenir à une étiquette partisane.
C’est se tenir du côté des opprimés, et lutter contre les systèmes qui les oppriment.
C’est donc, en pratique, être de gauche même sans drapeau.

Comment l’éducation populaire peut assumer d’être subversive, anticapitaliste et de gauche

Se revendiquer subversive, anticapitaliste ou de gauche peut devenir un simple label identitaire, un vernis radical sans conséquences.
Assumer véritablement ces positions, c’est en tirer des conséquences pratiques, politiques et structurelles.

Cela demande du courage, des ruptures, de la cohérence.
Pas une posture morale, mais une ligne politique incarnée dans les choix quotidiens.

En l’inscrivant dans ses statuts, ses documents, son projet

Assumer une ligne politique, c’est ne pas la cacher.
C’est dire clairement que l’on est du côté des dominés, que l’on refuse la neutralité, que l’on s’inscrit dans une histoire des luttes.

Cela peut vouloir dire :

  • rédiger un projet politique explicite, non aseptisé, qui nomme les rapports de domination que l’on combat (capitalisme, patriarcat, racisme…) ;
  • intégrer ces positions dans les documents fondateurs, dans les chartes, dans les outils pédagogiques.

C’est aussi un geste de transparence vis-à-vis des partenaires, des publics, des institutions : voilà qui nous sommes, voilà ce que nous défendons.

En alignant les pratiques avec les discours

Avoir une analyse critique du capitalisme tout en reproduisant ses logiques (compétition, hiérarchie, évaluation permanente, précarisation des salariés) est une contradiction destructrice.

Il faut donc :

  • réinterroger les modes d’organisation internes : comment on décide, qui parle, qui fait le sale boulot ;
  • refuser les injonctions gestionnaires : ne pas plier systématiquement face aux appels à projets formatés, aux logiques de rendement, aux évaluations absurdes ;
  • mettre en place des pratiques d’autogestion, de gouvernance partagée, de désinstitutionnalisation quand c’est possible.

En construisant une stratégie d’alliance avec les luttes sociales

Assumer d’être de gauche ou anticapitaliste, c’est s’aligner avec les mouvements sociaux, et pas avec ceux qui les neutralisent.

Cela suppose :

  • de soutenir publiquement les mobilisations (grèves, luttes écologistes, féministes, antiracistes…) ;
  • de mettre à disposition des espaces, des compétences, du temps pour soutenir l’auto-organisation des concernés ;
  • de refuser les partenariats avec des institutions ou des acteurs qui détruisent les droits sociaux ou diffusent des idées réactionnaires.

Cela implique aussi une forme de désobéissance parfois : contourner les cadres, détourner les financements, agir malgré les interdictions.

En acceptant le coût politique de ses choix

Assumer une posture subversive, anticapitaliste et de gauche coûte : en reconnaissance, en financements, en tranquillité.

Cela signifie :

  • accepter que certaines institutions ne soutiendront plus ;
  • renoncer à l’idée d’être légitime, entendu, respecté dans tous les cercles ;
  • tenir la ligne même quand c’est fragile, même quand ça isole car c’est là que réside la force de transformation.

Assumer, c’est aussi former ses équipes, ses bénévoles, ses partenaires à cette ligne politique : pour éviter les glissements, les incohérences, les silences.

Assumer une éducation populaire subversive, ce n’est pas une posture, c’est une stratégie.

  • C’est inscrire ses luttes dans ses textes, ses choix, ses actes.
  • C’est refuser la compatibilité avec les logiques de domination.
  • C’est agir avec et pour les opprimés, même quand c’est risqué.
  • C’est faire de chaque projet un acte politique, pas une prestation.

Conclusion. Assumer la conflictualité pour une éducation populaire politique, située et engagée

L’éducation populaire n’est pas un label. Ce n’est pas une case administrative. Ce n’est pas un plus à la marge des politiques publiques.
C’est un projet politique. Une pratique de lutte. Un outil de transformation.

Mais pour qu’elle le soit vraiment, il faut faire des choix :

  • Choisir son camp : du côté des opprimés, pas de ceux qui organisent l’oppression.
  • Assumer les conflits : ne pas les fuir, ne pas les neutraliser.
  • Résister aux récupérations : ne pas se laisser dissoudre dans les logiques gestionnaires, participatives ou moralisantes.
  • Construire des alliances : avec les luttes sociales, les groupes autonomes, les mouvements critiques même imparfaits, même fragiles.

L’éducation populaire ne peut pas tout.
Mais elle peut ouvrir des brèches, former des consciences critiques, créer des solidarités actives, faire exister d’autres manières de vivre, de décider, de lutter.
Elle peut être cet espace où l’on tisse du commun dans un monde brisé à condition de ne pas oublier d’où elle vient, ni ce qu’elle est censée déranger.

Ne pas s’adapter au monde tel qu’il est.
Mais contribuer à le transformer, radicalement, collectivement.

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Démonter le capitalisme : pour une critique radicale des valeurs dominantes et en finir avec la neutralité

Avant propos.

Au-delà des étiquettes : penser depuis le commun, le social et le libertaire

Il y a des mots qui font peur, des mots abîmés, récupérés, dévoyés. Des mots qui, à force d’avoir été associés aux régimes autoritaires, aux bureaucraties étatiques ou aux guerres idéologiques, semblent aujourd’hui inemployables. Le communisme, le socialisme, l’anarchisme ou le libertaire font partie de ceux-là.

Mais ce texte ne parle pas d’idéologies d’État, ni de programmes de partis. Il parle d’une autre histoire, plus souterraine, plus vivante, plus indocile. Celle des communs, des solidarités populaires, des liens tissés dans les marges. Celle des gestes partagés qui refusent l’appropriation, qui font circuler le pouvoir, qui réinventent les règles à partir du bas.

Communisme, au sens du commun : non pas la confiscation, mais la mise en partage. Socialisme, au sens du social : non pas l’administration du monde, mais la construction de rapports de coopération, de reconnaissance, de soutien mutuel. Libertaire, au sens de la liberté réelle : celle qui ne peut se penser sans égalité, sans dignité, sans émancipation de toutes les formes de domination – économiques, racistes, patriarcales, institutionnelles.

Ce texte s’inscrit dans cette lignée-là. Celle des luttes anonymes et des pratiques concrètes. Celle des cabanes, des ZAD, des ateliers de rue, des coopératives, des cercles de parole et des foyers d’accueil. Là où l’on refait société sans permission. Là où l’on prend soin les uns des autres contre l’indifférence des pouvoirs. Là où l’on tient debout, ensemble.

Introduction générale.

Ce que le capitalisme fait aux esprits

Il est des emprises qui ne se voient plus tant elles façonnent notre manière même de voir. Le capitalisme est de celles-là. Il ne se contente pas d’organiser l’économie, de répartir les richesses ou d’orienter les politiques publiques. Il colonise nos imaginaires, infiltre nos affects, modèle nos désirs et nos peurs. Il ne se dit pas toujours par des lois, des chiffres ou des institutions : il agit aussi à travers des mots, des normes, des évidences.

Dans le langage courant, il se glisse sous les apparences de la liberté, du progrès, du mérite ou de la réussite. Il transforme des choix politiques en nécessités prétendument naturelles. Il fait passer pour neutres des rapports de pouvoir profondément inégalitaires. Et surtout, il installe en chacun de nous une manière de se juger, de juger les autres, de hiérarchiser les vies.

C’est cette emprise symbolique, morale et idéologique que ce texte entend démonter. Car ce n’est pas seulement un système économique qu’il faut critiquer, mais l’ensemble des valeurs qui le soutiennent, qui le justifient, qui le rendent tolérable. Démonter les valeurs du capitalisme, ce n’est pas un exercice théorique : c’est un geste politique. Un acte de désobéissance intellectuelle et sensible. Une manière de rouvrir le champ des possibles. Et c’est aussi une manière de travailler autrement dans les champs du social, de l’éducation et de l’animation.

Ce travail se déploie en quatre mouvements : d’abord, un dévoilement des dogmes fondateurs du capitalisme, tels qu’ils sont formulés et imposés dans nos sociétés contemporaines. Ensuite, une série de contre-valeurs, nourries par les pratiques d’émancipation, les luttes sociales et les cultures critiques. Puis, une attaque frontale de l’idéologie capitaliste, pour en mettre à nu la violence structurelle. Enfin, une autre façon d’aborder le travail social et éducatif en refusant d’être neutre.

Il ne s’agit pas seulement de penser contre. Il s’agit de penser depuis ailleurs. Depuis les marges, depuis les colères, depuis les solidarités concrètes. Depuis ce qui résiste encore.

Partie 1 : Les valeurs cardinales du capitalisme – Entre dogmes et illusions

Le capitalisme ne s’impose pas seulement par des rapports de force, il s’insinue dans les esprits, dans les langages, dans les habitudes. Il avance masqué, paré des habits de l’évidence. Il se donne comme nature alors qu’il est culture, construction historique, choix politique. Cette première partie propose de dresser un inventaire critique des piliers idéologiques qui soutiennent le récit capitaliste : la propriété, le profit, le mérite, l’innovation… autant de notions présentées comme neutres et universelles, mais qui charrient en réalité domination, exclusions et violences symboliques.

La propriété privée, tout d’abord, est présentée comme un droit fondamental, le fruit du travail personnel, l’expression même de la liberté. Pourtant, elle repose sur une histoire de dépossession, de confiscation des communs, de garantie par la force publique. Elle permet l’accumulation des richesses et fonde des rapports sociaux inégalitaires : entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre.

Le profit est érigé en moteur de l’économie. Il serait le prix du risque, la récompense du travail bien fait. En réalité, il est un prélèvement sur le travail des autres, une extraction de valeur opérée par ceux qui possèdent les moyens de production. À travers lui, se cache une logique de spoliation légalisée qui justifie précarité et exploitation.

L’exploitation, qu’on tait ou qu’on renomme en partenariat, structure le salariat moderne. Le contrat de travail, soi-disant libre, dissimule une aliénation quotidienne : l’achat d’un temps de vie, d’une force humaine réduite à un coût. Le capital ne produit rien par lui-même. Ce sont les travailleuses et travailleurs qui créent les richesses.

La concurrence est présentée comme une émulation positive. Elle serait gage d’efficacité et d’innovation. Mais elle est surtout une guerre permanente, une mise en insécurité généralisée, une logique de désolidarisation. Elle engendre des perdants, des exclus, des logiques de déclassement permanentes.

Le mérite permet de justifier l’injustifiable. Si chacun réussit selon ses efforts, alors les perdants n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. C’est là le cœur du mensonge méritocratique : nier les conditions de départ, les dominations structurelles, les inégalités héritées. Le mérite est un masque moral qui naturalise les privilèges.

La réussite individuelle est présentée comme l’horizon de toute vie. Elle se mesure à l’enrichissement, à l’ascension, à la performance. Mais elle nie les solidarités, les trajectoires situées, les transmissions collectives. Elle isole et culpabilise ceux qui « n’y arrivent pas ».

La compétition est omniprésente : dans l’école, dans le travail, dans la culture. Elle serait naturelle et stimulante. En réalité, elle détruit les liens, génère du stress, renforce les hiérarchies. Elle est une méthode de dressage social et de dépolitisation des enjeux.

L’innovation, érigée en valeur en soi, est vantée comme vecteur de progrès. Mais elle est le plus souvent détournée vers la rentabilité, la précarisation, la création de besoins artificiels. Elle est au service de la compétitivité, non de l’utilité sociale.

L’entrepreneuriat (esprit d’entreprise), dans sa version néolibérale, devient un modèle hégémonique. L’individu doit se vendre, se surpasser, se créer lui-même. Cette valorisation de l’autonomie masque en réalité une grande fragilité : absence de protection, isolement, responsabilisation forcée.

Le marché est présenté comme un mécanisme naturel, optimal, neutre. Mais il est un construit social, soutenu par l’État, et porteur de logiques de marchandisation du vivant, d’accaparement et d’exclusion.

L’autonomie par le travail est valorisée tant que ce travail est rentable. Pourtant, le salariat ne garantit ni stabilité, ni reconnaissance, ni liberté. Le travail devient condition d’accès à l’existence sociale, et sa valeur est déterminée par le marché.

Enfin, la neutralité de l’économie est l’une des grandes mystifications contemporaines. On nous dit que l’économie est technique, dépolitisée, rationnelle. Mais elle est normative, construite, idéologique. Elle masque des choix de société présentés comme nécessités.

Cette première partie pose ainsi les bases d’une critique des catégories dominantes du capitalisme. Il ne s’agit pas simplement de les dénoncer, mais de les mettre à nu, d’en montrer les ressorts et les effets.

Partie 2 : Contre-discours aux valeurs capitalistes et néolibérales

Face à ces dogmes qui naturalisent les inégalités et masquent les dominations, il est nécessaire de faire surgir des contre-discours, enracinés dans les pratiques, les solidarités, les luttes. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de proposer : des alternatives concrètes, déjà là, déjà vives, souvent invisibilisées par les logiques dominantes.

Contre la propriété privée, on affirme le droit aux communs. Terres, savoirs, ressources, espaces doivent être déposés hors des logiques marchandes et gérés collectivement, de manière solidaire et démocratique. Il ne s’agit plus de posséder, mais de prendre soin, de partager, de transmettre.

Contre le profit, on défend la valeur d’usage, le soin du vivant. Produire pour les besoins réels, pas pour le marché. Valoriser ce qui soigne, ce qui relie, ce qui nourrit : tel devrait être l’horizon d’une économie émancipée de la rentabilité.

Contre l’exploitation, on revendique un travail libéré, coopératif, choisi. Un travail qui transforme le monde et non les corps en ressources. Un travail gouverné démocratiquement, au service du bien commun.

Contre la concurrence, on construit des solidarités. Coopérer, ce n’est pas renoncer à l’efficacité, c’est remettre le lien au cœur. Les pratiques collectives, les fonctionnements horizontaux, les dynamiques d’équipe deviennent les lieux d’un autre rapport au monde.

Contre le mérite, on affirme la justice sociale. Réduire les inégalités structurelles, compenser les dominations héritées, soutenir les parcours fragilisés : c’est le sens d’une véritable égalité, fondée sur la reconnaissance et la redistribution.

Contre la réussite individuelle, on valorise les cheminements partagés. Personne ne se construit seul. La réussite devient solidaire lorsqu’elle est arrimée à l’émancipation collective, à la dignité des plus précaires, à la transmission entre générations.

Contre la compétition, on oppose l’entraide. Dans la nature comme dans les groupes humains, c’est la coopération qui assure la survie, la création, la joie. L’entraide est un choix politique contre la division, un remède contre la solitude sociale.

Contre l’innovation pour le marché, on fait vivre l’invention sociale. L’éducation populaire, l’économie solidaire, les pratiques de lutte inventent sans cesse de nouvelles formes de vivre, de produire, de décider. Créer contre, c’est déjà transformer.

Contre l’esprit d’entreprise, on revendique le pouvoir d’agir collectif. Entreprendre, oui, mais ensemble. Non pas pour la compétitivité, mais pour faire advenir ce qui a du sens. L’autogestion, la décision partagée, l’organisation solidaire sont les bases d’une émancipation réelle.

Contre le marché comme régulateur suprême, on propose la planification démocratique. Produire ce qui est nécessaire, en fonction des besoins et non des profits. Reprendre la main sur les choix économiques, sortir des injonctions d’efficacité abstraite.

Contre l’autonomie par le travail, on exige le droit à l’existence. Bernard Friot parle d’un salaire à vie : reconnaissance inconditionnelle de chacun comme contributeur à la société. Déconnecter revenu et emploi, c’est libérer les capacités créatives et sociales de toutes et tous.

Contre la neutralité prétendue de l’économie, on repolitise. Chaque décision économique est un choix de société. Qui produit ? Pour qui ? Comment ? Dans quel but ? Redonner au politique sa puissance, c’est reprendre le pouvoir sur l’économie.

Ainsi se dessine une contre-hégémonie. Non pas un simple refus, mais un projet. Non pas une utopie abstraite, mais des pratiques réelles, incarnées, partagées. Ce sont elles qu’il faut nommer, soutenir, multiplier.

Partie 3 : Démonter les valeurs dominantes. Une critique radicale

Il ne suffit pas de proposer des alternatives : encore faut-il attaquer le cœur du réacteur. Les valeurs du capitalisme ne sont pas neutres : elles construisent une vision du monde où l’exploitation est logique, où l’injustice est morale, où l’inégalité devient vertu. Il est temps de les déconstruire, de les exposer dans leur fonction politique : celle de maintenir l’ordre établi en masquant les rapports de pouvoir qui le fondent.

La propriété privée, présentée comme un droit naturel, est en fait une construction historique violente, fondée sur l’accaparement et la séparation. Derrière ce droit, il y a une idéologie de l’appropriation, une légitimation de l’exclusion de celles et ceux qui n’ont rien.

Le profit n’est pas une récompense, mais une captation. Il déguise l’exploitation en efficacité, il maquille le vol en réussite. Il justifie licenciements, délocalisations, destruction écologique. C’est la glorification d’une logique extractive.

L’exploitation est niée, rendue invisible, naturalisée. Le contrat de travail masque un rapport d’extorsion : obtenir plus que ce qu’on donne. Le travail est capté, dépossession des producteurs. La violence sociale est transformée en normalité administrative.

La concurrence est un outil de division. Elle fabrique de l’insécurité, de la défiance, de la peur. Elle empêche la coopération, pousse à l’isolement, justifie les hiérarchies. Ce n’est pas un mécanisme neutre, c’est une stratégie de contrôle.

Le mérite est un mensonge pratique. Il suppose une égalité de départ qui n’existe pas. Il culpabilise les dominés, dédouane les dominants. C’est l’habillage moral de l’ordre social, un masque qui empêche de penser les structures.

La réussite individuelle est une injonction à se conformer. Elle isole, épuise, dépolitise. Elle transforme les solidarités en compétition, les désirs en performances. Elle empêche la joie partagée, la réussite collective.

La compétition est une école de la soumission. Elle dresse, classe, trie. Elle fabrique des perdants, pour qu’il y ait des gagnants. Elle installe la peur comme règle de fonctionnement. Elle naturalise les dominations.

L’innovation est l’alibi du capital. Elle n’est pas neutre : elle est orientée, gouvernée par les intérêts du marché. Elle remplace, fragilise, contrôle. Elle n’améliore pas toujours : elle organise souvent la rentabilisation des vies.

L’esprit d’entreprise, c’est le cheval de Troie du néolibéralisme. Il individualise les responsabilités, efface les collectifs, détruit les protections. L’autonomie vantée est en réalité précarité. C’est l’âge du chacun pour soi sous injonction permanente.

Le marché n’est pas la main invisible, c’est la matraque invisible. Il impose ses règles, détruit les communs, soumet le vivant. Il est l’hégémonie d’une logique dépolitisée, qui rend toute alternative impensable.

L’autonomie par le travail est un mirage. Le travail ne rend pas libre lorsqu’il est subordonné, prescrit, évalué, fragmenté. C’est une mystification qui lie l’existence à la productivité. C’est une alibi pour enfermer dans la dépendance à l’emploi. Le travail, celui qui fait tourner le monde, ce n’est pas celui des actionnaires, des cadres supérieurs ou des patrons qui délèguent : ce sont les mains, les corps, les présences (ouvrières, soignantes, éducatives) qui portent, fabriquent, nettoient, accompagnent, nourrissent, soignent, enseignent. Ce sont elles et eux qui travaillent vraiment, souvent sans reconnaissance, sans pouvoir, sans répit.

Enfin, la neutralité de l’économie est une idéologie. L’économie est politique. Elle traduit des choix, des rapports de force, des intérêts dominants. La faire passer pour une science objective, c’est interdire le débat, c’est confisquer la démocratie.

Déconstruire pour reconstruire

Les valeurs du capitalisme forment un récit. Ce récit justifie l’ordre existant, culpabilise les dominés, rend les dominations acceptables. Démonter ce récit, c’est mettre à jour les rapports de pouvoir, libérer l’imaginaire, ouvrir des alternatives.

Ce n’est pas qu’une affaire d’idées, c’est une lutte pour le sens. L’émancipation passe par des pratiques, des gestes, des solidarités. Elle se construit dans les marges, dans les failles, dans les refus. Elle s’incarne dans les contre-cultures, les mouvements d’éducation populaire, les coopératives, les assemblées de quartier.

Penser autrement, c’est agir autrement. Refuser la fatalité, c’est déjà inventer. Et dans ce travail de dé-construction, il y a déjà les briques d’une reconstruction. Une reconstruction qui ne s’appuie pas sur de vieilles utopies d’État, mais sur des formes d’engagement vécues, ancrées, collectives. C’est là que les mots communisme, socialisme, libertaire retrouvent leur puissance : dans le commun à défendre, dans le social à construire, dans les libertés à arracher, jour après jour, contre toutes les formes de domination.

Interlude réflexif : Le capitalisme en nous. Pour une critique continue et incorporée

Il ne suffit pas de démonter les logiques du capitalisme autour de nous. Il faut aussi apprendre à les reconnaître en nous. Car ce système ne règne pas seulement par l’économie ou par la loi. Il habite nos pensées, nos réflexes, nos désirs. Il modèle notre rapport au temps, à l’autre, à nous-mêmes. Il est extérieur, mais aussi intérieur. Il est système, mais aussi habitus.

Nous avons intériorisé des catégories, des valeurs, des normes qui nous poussent à nous conformer, à nous juger, à nous adapter. Combattre le capitalisme, c’est aussi refuser ce dressage psychique.

Il y a tant d’autres notions, tant d’autres concepts, qui méritent une critique radicale  parce qu’ils nous tiennent et nous gouvernent :

  • Le progrès : érigé en dogme, il justifie tout bouleversement au nom de l’avenir. Mais quel avenir ? Celui des profits, de la destruction écologique, de la surveillance numérique ?
  • Le rendement : l’idée que toute activité doit produire davantage, plus vite, plus fort. Ce culte de l’efficacité quantitative vide les actes de leur sens, épuise les corps, détruit les liens.
  • La liberté individuelle : réduite au droit de consommer, de choisir seul, d’agir sans égard pour l’autre. Une liberté sans solidarité, une liberté antisociale.
  • La liberté de choix individuelle : qui masque les déterminismes sociaux. Choisit-on vraiment de réussir ou d’échouer quand on naît assigné, discriminé, paupérisé ?
  • Le rôle limité des pouvoirs publics : qui fait passer pour naturel l’abandon des services publics, des protections sociales, de l’intérêt général. Une logique de démantèlement maquillée en rationalité.
  • La compétitivité : cette obsession qui transforme chaque relation en rivalité, chaque structure en machine à se vendre, chaque territoire en vitrine.
  • L’efficacité : toujours mesurée en termes de résultats immédiats, jamais en termes de justice, de sens, de bien-être. Une efficacité déconnectée du vivant.
  • La croissance économique : horizon indépassable. Peu importe qu’elle détruise la planète, si elle fait monter les indicateurs.
  • La performance : mythe moderne. Se dépasser, s’optimiser, s’auto-évaluer. Jusqu’à l’épuisement, la dépression, l’oubli de soi.
  • La rentabilité : le critère suprême. Ce qui ne rapporte pas ne vaut rien : les relations, les fragilités, les solidarités.
  • L’accumulation du capital : présentée comme un moteur de prospérité. Mais pour qui ? Et à quel prix ? L’accumulation pour les uns, c’est la dépossession pour les autres.

Ces valeurs ne sont pas neutres. Elles orientent nos vies, nos institutions, nos métiers. Elles forgent un monde où tout est calcul, où le lien est remplacé par l’échange, où la dignité est conditionnée par la productivité.

Et elles s’impriment en nous : dans notre fatigue à toujours vouloir bien faire, dans notre culpabilité quand on ralentit, dans notre peur de ne pas être à la hauteur. Elles nourrissent l’auto-surveillance, l’auto-évaluation, l’auto-exploitation.

Il faut attaquer le capitalisme comme système, mais aussi comme force qui façonne nos manières d’être, de penser, de ressentir. Refuser la logique de l’optimisation, de la productivité, du contrôle. S’autoriser l’imperfection, la décroissance, la gratuité. Revenir au lien, à la présence, au soin.

Il faut décoloniser nos esprits. Se déprendre du besoin d’être utile, performant, rentable. Désarmer les injonctions. Réapprendre à habiter nos pratiques autrement.

Nous pouvons faire tant de choses : 

  • Créer des espaces où l’on peut se défaire des rôles imposés, sortir des cases, échapper aux identités normées, où l’on peut penser sans devoir produire, parler sans devoir convaincre, exister sans devoir justifier.
  • Pratiquer le sabotage doux : ralentir, détourner, ironiser, déserter les logiques absurdes.
  • Soutenir les gestes de désobéissance : pédagogiques, professionnels, intimes.
  • Déployer des contre-rituels : assemblées, discussions, créations collectives qui font émerger une autre manière d’être au monde.
  • Travailler en réseau avec d’autres qui résistent. Faire masse. Partager les outils critiques. S’encourager à tenir.

Partie 4 : Lutter contre le capitalisme est un devoir éthique, politique et professionnel

Compléter la critique pour nommer l’adversaire. Après avoir décrit de l’intérieur ce que produit l’institution lorsqu’elle aligne, neutralise et désaffilie, il est nécessaire d’élargir le regard. Car au-delà des logiques propres aux collectivités, aux structures ou aux politiques publiques, c’est un système global qui infiltre, normalise, façonne : le capitalisme et ses discours. Ce texte propose de le nommer, de le démonter, et d’affirmer une posture professionnelle engagée et située à rebours des injonctions à la neutralité. Car dans nos métiers, ne pas lutter, c’est collaborer.

Il y a des mots qu’il faut remettre sur la table, même s’ils dérangent. Surtout s’ils dérangent. Capitalisme. Domination. Neutralité. Exploitation. Il faut les dire, les nommer, les faire résonner dans les salles des centres sociaux, dans les formations d’éducateurs, dans les réunions d’équipes, dans les ateliers d’écriture ou dans les accueils de rue. Parce qu’ils désignent le réel. Et que notre boulot, justement, c’est de partir de là.

Quand on travaille dans l’éducation populaire, dans l’animation socioculturelle, dans le champ social ou dans la pédagogie sociale, on n’est pas neutre. On est du côté de celles et ceux que le système laisse de côté, fracture, culpabilise ou broie. On travaille avec les dominé·es, pas au-dessus d’eux. Et si l’on veut faire autre chose que du contrôle social déguisé, il faut avoir le courage de dire ce qui organise les dominations : le capitalisme, ses logiques, ses discours.

Le capitalisme comme pédagogie de la soumission

Le capitalisme n’est pas qu’un système économique. C’est une machine à produire de l’idéologie. Une fabrique de récits qui se glissent dans nos têtes, nos institutions, nos formations, nos manuels de projet. Il nous apprend que réussir, c’est monter. Que si tu galères, c’est que tu n’as pas assez voulu. Que ce qui compte, c’est la rentabilité, l’innovation, le mérite. Que tout se mesure. Que tout s’achète.

Or dans notre métier, on sait. On voit. On accompagne les vies abîmées par cette logique. Les enfants rendus invisibles par la compétition scolaire. Les parents humiliés par France Travail ou disqualifiés dans les commissions. Les jeunes à qui l’on propose des projets qui ressemblent plus à des exercices d’obéissance qu’à de vraies émancipations. Et il faudrait qu’on fasse comme si tout cela était neutre ?

La neutralité est un mensonge professionnel

Non, la neutralité n’est pas une posture professionnelle. C’est un masque. Un piège. Une manière de taire les rapports de pouvoir au nom d’une prétendue objectivité. Mais en éducation, dans le soin, dans l’accompagnement, il n’y a pas de position neutre. Il n’y a que des postures assumées ou des renoncements travestis.

La neutralité, c’est ce que le pouvoir demande quand il ne veut pas qu’on pense. Quand il veut qu’on applique, qu’on aligne, qu’on exécute. C’est la langue du management, de l’administration, du consensus. C’est l’outil du maintien de l’ordre social. Et dans les métiers du lien, elle fait des ravages. Parce qu’elle empêche de nommer les injustices, de soutenir les colères, de construire des solidarités.

Dire qu’on est neutre quand une mère galère à boucler ses courses, quand un ado se fait harceler par la police, quand un service se vide de son sens sous les logiques de performance, ce n’est pas être professionnel : c’est être complice.

Travailler, c’est résister

Faire de l’éducation populaire, ce n’est pas animer le vivre-ensemble. Ce n’est pas proposer des activités ou mobiliser les habitants autour d’un diagnostic partagé. C’est ouvrir des espaces pour que les gens pensent leur condition, leur histoire, leur pouvoir. C’est redonner du sens à des mots comme dignité, solidarité, conflit, transformation.

Faire du travail social, ce n’est pas insérer des gens dans un système injuste. C’est soutenir leurs tentatives de survivre, de tenir, de créer du lien malgré tout. C’est s’appuyer sur leurs forces, leurs colères, leurs rêves. C’est refuser de devenir un rouage du contrôle.

Faire de la pédagogie sociale, ce n’est pas réinventer des outils, c’est pratiquer autrement, à hauteur d’humanité. C’est affirmer que le savoir est relationnel, que l’autorité peut être partagée, que le soin est politique.

Alors non, on ne peut pas faire tout ça en faisant mine de ne pas voir que tout est traversé par la logique capitaliste : l’injonction à produire des chiffres, à lisser les discours, à rentabiliser les temps, à évaluer les personnes, à fragmenter les vies. Refuser de critiquer ce système, c’est le faire fonctionner.

Le refus comme point de départ

Nous devons retrouver le sens du refus. Refuser de parler la langue de la novlangue gestionnaire. Refuser de confondre projet et commande. Refuser de laisser les personnes dans des cases. Refuser de jouer le jeu d’un modèle qui hiérarchise les existences.

Ce refus, il est professionnel, politique, vital. Il est ce qui nous relie à toutes les luttes  : celles des travailleurs sans papiers, des éducateurss précaires, des mères isolées, des jeunes des quartiers populaires, des collectifs féministes ou antiracistes. Parce qu’on travaille avec eux, pas pour eux, on travaille ensemble. Parce qu’on est concerné, pas extérieur.

Construire depuis les marges

Alors oui, il faut le dire clairement : travailler dans le social, dans l’éducation populaire, dans l’animation, c’est choisir son camp. C’est travailler contre le capitalisme, parce qu’il déshumanise. C’est construire depuis les marges, parce que c’est là que s’inventent d’autres possibles. C’est s’engager dans les conflits, parce que la démocratie ne vit que du désaccord, du conflit, des luttes.

On ne fait pas juste des métiers de l’humain. On fait des métiers politiques. Et il est temps d’en assumer le sens.

Conclusion générale.

Penser, refuser, construire : tenir depuis les marges

Ce que ce texte cherche à dire ensemble, c’est qu’on ne peut plus faire semblant.
Faire semblant d’agir alors que tout est verrouillé. Faire semblant d’être neutre alors que tout est politique. Faire semblant de répondre à des besoins alors que les causes sont structurelles, systémiques, fabriquées.
Le capitalisme infiltre nos institutions, nos langages, nos pratiques. Il colonise les imaginaires, impose ses mots, ses normes, ses logiques. Il fabrique de la résignation, de la culpabilité, de l’impuissance.

Et pourtant, partout, il y a des failles. Des marges. Des refus. Des gestes qui dévient, des personnes qui tiennent, des collectifs qui inventent. C’est là que nous pouvons encore habiter nos métiers. C’est là que nous pouvons penser, ensemble, ce que signifie travailler avec les autres sans les administrer, sans les réduire, sans les aligner.
C’est là que se joue l’éducation populaire comme acte politique.
C’est là que la pédagogie sociale retrouve son sens : non pas une méthode de plus, mais une manière d’être au monde, de faire lien, de construire du commun là où tout pousse à l’isolement.

Refuser les logiques dominantes, ce n’est pas se marginaliser. C’est tenir dans les failles, hors des institutions dominantes. C’est reconnaître qu’on ne changera pas l’institution de l’intérieur, mais qu’on peut y créer des brèches, y soutenir les résistances, y accompagner les révoltes discrètes, les luttes radicales et la joie militante.

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UN CENTRE SOCIAL INSOUMIS : LIEU DE VIE, DE LUTTE ET DE TRANSFORMATION

Une proposition pour un centre social global et intégral, vivant, politique et inconditionnel.

Par Christophe Pruvot

Ce texte est une prise de parole. Une mise en mot d’un vécu. Une tentative de dire ce que nous faisons, ce que nous portons, ce que nous défendons. Nous pédagogues sociaux et éducateurs populaires.


Il est né dans l’expérience concrète d’un travail social et éducatif mené dans les quartiers populaires. Il est traversé par une colère sourde, une espérance têtue, une volonté de rester fidèle à ce qui fait sens.

Nous y posons une expression : centre social global et intégral. C’est notre vision du centre social.
Elle n’est pas issue d’un cahier des charges. Elle ne vient pas d’un modèle à dupliquer. Elle vient d’une pratique, d’une pensée en acte, d’une résistance quotidienne.

Par global, nous affirmons une vision qui refuse les silos, les découpages institutionnels, les cases : un centre qui agit dans la totalité de la vie sociale, sans réduire les personnes à des statuts, des âges, des dispositifs.
Par intégral, nous désignons un centre qui prend en compte la personne dans toutes ses dimensions : affective, sociale, politique, culturelle. Un lieu qui accueille sans condition, qui tient dans le temps, qui relie et transforme.

Un centre social global et intégral, c’est un espace de vie et de lutte, d’accueil et de conflictualité, de soin et de politique.
C’est un projet qui s’ancre dans la pédagogie sociale, dans l’éducation populaire, dans une éthique de la relation.
C’est un commun à défendre, un pari sur l’humain, une folie nécessaire dans un monde qui disloque, trie, contrôle.

Ce texte n’est pas un plaidoyer neutre.
Il est situé, habité, subjectif. Il parle depuis le terrain, depuis les quartiers, depuis le lien.
Il dit ce que peut un centre social quand il refuse de se soumettre aux logiques gestionnaires, quand il choisit d’être aux côtés des gens, quand il invente d’autres manières de faire société.

PARTIE 1 : Un centre social global et intégral : pour une politique du quotidien, une praxis éducative et une radicalité sociale

Nous ne voulons pas gérer la misère, nous voulons la combattre.
Le centre social global et intégral n’est pas un lieu. C’est une lutte. Ce n’est pas un bâtiment, c’est une présence. Ce n’est pas un programme, c’est une promesse. Une promesse tenue. Une promesse faite aux invisibles, aux précaires, aux relégués. Une promesse faite à la société toute entière : celle de ne pas se résigner, celle de ne pas trier, celle de refuser la norme imposée.

Nous ne voulons plus faire avec ce qui reste, pour ceux qui s’en sortent, dans le cadre de ce qui est possible. Nous voulons une action sociale intégrale, parce que la violence sociale est totale. Elle traverse les corps, les papiers, les guichets, les repas, les logements, les esprits.

Socialiser le monde, réparer les liens

Le mot est ancien, parfois galvaudé. Mais il est juste. Il faut socialiser. Socialiser les repas, les soins, les apprentissages. Reprendre ce que le néolibéralisme a éclaté, individualisé, marchandisé. Redonner du sens là où tout est compté. Socialiser, c’est refuser de laisser les existences entre les mains d’une logique gestionnaire, d’un logiciel managérial, d’un discours dépolitisé.

C’est en ce sens que le centre social global et intégral devient un outil politique. Pas un service. Pas une plateforme. Pas une case dans la cartographie des dispositifs. Un outil entre les mains des habitants pour se rencontrer, pour comprendre, pour agir.

Inconditionnalité : pas de condition, pas de case, pas de contrôle

L’accueil y est inconditionnel. Radicalement inconditionnel. C’est-à-dire qu’on y entre sans CV, sans dossier, sans adhésion obligatoire. On y entre comme on est. Et on y est accueilli pour ce qu’on est. Pas pour ce qu’on pourrait être si on se comportait bien, si on méritait, si on correspondait.

L’hospitalité est le cœur battant du projet. On y croise des enfants qui jouent avec des retraités. Des parents qui cuisinent avec des jeunes. Des professionnels qui sont aussi bénévoles. Des personnes qui pleurent et des personnes qui rient. Il n’y a pas de guichet. Il y a des regards, des mots, des gestes. Il y a des tapis posés dans la rue. Il y a des nattes d’accueil qui ne ferment jamais.

L’éducatif est politique. Le social est conflictuel. Le quotidien est révolutionnaire.

Ce lieu de vie partagée ne craint pas le désordre. Il l’organise. Il le transforme. Il s’inscrit dans une démarche de pédagogie sociale, qui refuse les murs, les seuils, les statuts. L’action éducative y est pensée comme une relation, comme une alliance, comme une recherche. Une recherche-action habitée, située, imbriquée, où chaque moment est un moment politique.

On n’éduque pas à côté du monde. On éduque dans le monde, contre ce qui l’abîme, pour ce qui le rend habitable. Nos pratiques ne sont pas des accompagnements vers l’autonomie, mais des invitations à la transformation. Pas des services, mais des actes de rébellion douce, joyeuse, collective.

Un projet politique incarné dans les pratiques : la démocratie du faire

Un centre social global et intégral, c’est aussi une expérimentation politique vivante. Une fabrique de démocratie du quotidien. Les habitants y prennent des responsabilités, pas parce qu’on les y autorise, mais parce qu’ils s’en saisissent. Les décisions se prennent au milieu des discussions, dans la cuisine, dans les ateliers, dans la rue. Il n’y a pas de séparation entre les temps formels et les temps informels. Il y a de la confiance. De la confiance en l’autre, dans sa capacité à dire, à faire, à choisir.

C’est un projet de territoire qui ne s’adapte pas à ce qui est. Il transforme. Il interroge les formes de pouvoir, de gestion, de savoir. Il produit de la pensée. Il produit de la conflictualité. Il réhabilite le débat. Il rejette la neutralité. Il affirme ses valeurs. Il assume ses contradictions.

Une philosophie politique en actes

Ce type de lieu ne triche pas sur ce qu’il est : une tentative politique d’habiter autrement le monde. Il prend appui sur des penseurs comme Freire, Freinet, Spinoza, Arendt, Butler, Korzak, Radlinska, Gramsci, Bourdieu, Winnicott, Maurel pour éclairer l’agir éducatif et social. Mais il ne reste pas dans les livres. Il les met en actes. Il fait de chaque jour un chapitre, de chaque atelier une hypothèse, de chaque rencontre une démonstration.

Il est fragile. Il est instable. Parce qu’il est vivant. Parce qu’il prend le risque du commun. Parce qu’il refuse la logique du projet comme conformité. Il préfère la démarche comme transformation. Il n’est pas neutre. Il est situé. Il est aux côtés des opprimés, des dominé·es, des oublié·es. Il est avec, jamais au-dessus.

Durer pour résister, résister pour construire

Un tel espace est une utopie incarnée. Une pratique critique. Un espace de luttes. Une zone à défendre. Il ne demande pas la permission pour exister. Il se sait menacé par les logiques néolibérales, par les normes CAF, par les grilles d’évaluation, par les appels à projets absurdes. Mais il tient. Il dure. Parce qu’il est nécessaire. Parce qu’il offre une boussole à celles et ceux qui ne veulent pas se contenter d’aménager les ruines.

Tenir depuis les marges. Résister avec les autres. Fabriquer un monde habitable. Voilà ce que fait, ce que cherche, ce que rêve un centre social intégral.

PARTIE 2 : Le centre social global et intégral : pour une politique vivante du commun, de l’accueil et de la transformation

Un centre social global et intégral, ce n’est pas un outil de la politique sociale. Ce n’est pas un service. Ce n’est pas une offre. Ce n’est même pas un projet au sens administratif du terme. C’est un lieu qui s’ouvre, un lien qui se tisse, un geste qui s’engage, un territoire qui s’habite autrement. Un espace commun, accueillant, indiscipliné, affectif, ouvert, politique.

Ce type de centre social est un refuge dans un monde traversé par les logiques d’exclusion, de performance et de tri. Il est aussi un point d’appui pour la lutte, un lieu qui redonne de la consistance à la vie quotidienne, de la stabilité dans un monde qui fragilise, de la continuité dans un environnement disloqué.

Libre adhésion, libre circulation, libre initiative : faire confiance au mouvement

Ce centre social repose sur une logique de liberté : liberté d’entrer, de sortir, de rester, de proposer, de ne rien faire, de recommencer.
C’est une libre adhésion dans tous les sens du terme : on n’impose ni projet, ni comportement, ni attentes. On ne conditionne pas la participation à une adhésion formelle, on ne la monnaye pas. On vient parce qu’on y trouve quelque chose : une parole qui ne juge pas, un espace qui accueille, un collectif qui écoute.

La libre circulation est la marque d’un lieu réellement habité, pas cloisonné. Les enfants passent des jeux au goûter, les adultes d’un coup de main en cuisine à une réunion spontanée. On ne compartimente pas les âges, les activités, les statuts. On ne surveille pas les passages. On les célèbre.

La libre initiative n’est pas un slogan, c’est un principe d’action. On n’attend pas que les gens aient des projets : on agit avec eux, à partir d’eux, dans ce qui émerge. Une idée ? On la tente. Un besoin ? On s’en occupe. Un problème ? On l’affronte ensemble. On part du réel, sans attendre de validation, de cadrage, de légitimation externe.

Stabilité et non-spécificité : créer les conditions d’une confiance durable

Dans un monde instable, le centre social intégral est un repère. Pas une variable d’ajustement. Pas un opérateur à géométrie variable. Il tient dans le temps, dans la continuité, dans la durée. Il n’est pas événementiel, pas temporaire, pas thématique. Il est présent, au quotidien, dans les hauts comme dans les bas.

Il refuse la spécialisation des actions. Il ne segmente pas l’enfance, la jeunesse, la parentalité, le handicap, les seniors. Il ne fabrique pas des « publics cibles ». Il œuvre dans la globalité des existences, dans leur complexité. Il accompagne des vies, pas des problématiques.

La force du mélange, la puissance de la diversité, la politique de la rencontre

Ici, tout se mélange. Et c’est bien. C’est voulu. C’est politique. On y trouve des enfants qui jouent avec des anciens, des femmes en exil qui racontent leur histoire à des lycéens en colère, des éducatrices qui apprennent des jeunes, des familles qui se reconstruisent ensemble.

La mixité réelle (pas l’injonction à la diversité marketing) est une force, un levier de compréhension mutuelle, un ferment de transformation. Ce mélange n’est ni naïf ni décoratif. Il est conflit, questionnement, transmission.

Le soin, l’affect, la présence : une politique de l’attention

Le centre social global et intégral ne fonctionne pas à la procédure, mais à la présence. Il ne distribue pas des services, il tisse des liens. Il ne prend pas en charge, il prend soin. Et ce soin est autant affectif que matériel, autant relationnel qu’organisationnel.

On y accueille les pleurs, les colères, les silences. On y accepte les failles. On ne demande pas aux gens d’être performants, d’aller bien, de se comporter. On leur permet d’exister. Et cette reconnaissance sensible, incarnée, est déjà en soi un acte politique.

Aller vers, rejoindre, habiter le milieu

Un tel centre social ne s’enferme pas dans ses murs. Il sort, va vers, rejoint, habite les interstices. Il agit dans la rue, sur les paliers, dans les squares, sur les marchés. Il est dans le milieu, avec le milieu, du milieu. Il ne vient pas apporter de l’aide, il se branche sur le réel, il s’inscrit dans le quotidien des habitants, dans leur géographie vécue, dans leur temporalité.

Une communauté politique en mouvement

Ce centre social, c’est aussi une communauté. Pas une communauté de statut, de croyance ou d’intérêt. Une communauté politique : celles et ceux qui se reconnaissent dans une manière de vivre ensemble, de faire lien, de résister aux logiques dominantes. Une communauté ouverte, poreuse, mouvante. Un commun en construction.

L’art, la culture, la création comme langages d’émancipation

Là où le langage administratif appauvrit, l’art libère. Là où la novlangue technocratique réduit, la culture déploie. Ce type de centre social n’est pas un opérateur culturel. Il est culturel en soi. Chaque action, chaque moment, chaque geste peut devenir création, invention, récit, poésie. L’esthétique y est une politique de la dignité.

Éducation populaire et pédagogie sociale : une praxis incarnée

Le centre social global et intégral est pédagogie sociale : il se vit dans l’action, dans la relation, dans l’expérience. Mais il est aussi profondément éducation populaire : il vise la conscientisation, la construction collective de savoirs, la transformation sociale. Il n’accompagne pas vers l’autonomie, il forme à la résistance, il arme à la pensée critique, il transmet une culture politique du quotidien.

On y débat, on y apprend, on y écrit, on y lit le monde ensemble. Les savoirs populaires y sont reconnus, valorisés, partagés. On y cultive la mémoire des luttes, le sens de la solidarité, la capacité à dire non.

Une recherche-action habitée, collective, engagée

Enfin, le centre social intégral ne se contente pas de mettre en œuvre. Il réfléchit, observe, interroge, documente. Il se pense lui-même comme recherche-action : un lieu d’expérimentation et de savoirs ancrés dans la pratique, une intelligence collective en mouvement, une dialectique entre l’agir et le penser. Il refuse les évaluations instrumentales, il produit ses propres récits, il politise les données.

Une utopie concrète, un commun à défendre

Ce lieu politique et populaire est une utopie concrète, située, habitable. Ce n’est ni un idéal lointain, ni un dispositif clé en main. C’est un espace de lutte et de soin, de quotidien et de pensée, d’accueil et de conflictualité. Une construction patiente, collective, joyeuse, qui refuse les assignations, les formats, les injonctions.

C’est une manière de vivre le monde, de le contester, de le transformer.
C’est un pari sur l’humain. Une folie nécessaire. Un geste de résistance. Un commun à défendre.

PARTIE 3 : Organiser le quotidien sans le cloisonner : pratiques concrètes pour un centre social global et intégral

On nous demande souvent : Mais concrètement, vous faites quoi ?
Comme si la légitimité de notre action dépendait de sa capacité à se laisser enfermer dans des cases : enfance, jeunesse, parentalité, seniors, emploi.
Comme si l’action sociale devait se découper en domaines, en tranches d’âge, en catégories de publics.
Nous faisons l’inverse. Nous décloisonnons. Non pas pour tout mélanger n’importe comment, mais pour reconstruire un quotidien habitable, collectif, politique.

Un accueil inconditionnel, habité et situé

Dès l’accueil, tout commence. Pas un guichet, pas une borne, pas un point info.
Un espace vivant, ouvert, traversé. Avec des canapés, des tapis, du café, des gens qui parlent. Des enfants qui jouent pendant que les adultes discutent. Une maman en galère de papier, un jeune qui cherche un boulot, un retraité qui veut raconter son histoire.

L’accueil, c’est le cœur battant du centre social global et intégral. On y entre sans rendez-vous. On y reste sans être pressé. On ne vient pas chercher une réponse mais habiter un espace de vie collective. Et parfois, sans qu’on l’ait prévu, une solution, une idée, un soutien surgissent.

Avec les enfants : du jeu libre au soin partagé

On ne fait pas de garderie. On ne fait pas de temps périscolaire. On fait de la vie partagée avec les enfants.
Des jeux dans la rue, des cabanes bricolées, des histoires inventées ensemble.
Mais aussi des temps de discussion, de médiation, d’écoute. Parce qu’un enfant n’est pas à occuper, il est à accueillir dans toute sa complexité.
On construit avec eux des espaces de confiance, où ils peuvent exprimer leurs colères, leurs joies, leurs angoisses.
Pas d’occupationnel. Pas de temps calmes imposés. De la présence éducative, de l’attention, du temps long.

Avec les jeunes : faire avec et ensemble, pas pour

Travailler avec les jeunes, ce n’est pas les canaliser, c’est les reconnaître. C’est leur donner des espaces d’initiative réelle.
Créer un média libre avec eux. Monter un ciné-débat. Organiser un tournoi politique de foot de rue. Créer une bibliothèque de rue avec des lectures publiques.
Mais c’est aussi les écouter sans juger, accueillir leurs colères, leurs ruptures, leurs refus.
C’est les considérer comme des interlocuteurs politiques, pas comme des sujets à insérer.
Et c’est leur proposer un espace d’engagement, de formation mutuelle, d’expérimentation.
Pas pour les occuper, mais pour faire société avec eux.

Avec les familles : faire communauté, pas accompagnement

Un projet familles ? Oui, mais pas un projet pour les aider à devenir de bonnes familles ou de bons parents.
Un projet qui part du réel : un repas partagé où les enfants cuisinent avec les parents. Un atelier couture où l’on parle des galères d’école et des violences administratives. Une sortie où se crée du lien entre familles qui ne se croisent jamais.
C’est faire tiers ensemble, créer des espaces de parole collective, de solidarité concrète.
C’est s’appuyer sur les savoirs des parents, sur leur expertise du quotidien. Ce n’est pas de la parentalité positive. C’est de la démocratie affective.

Avec les adultes : écouter, politiser, accompagner sans contrôler

Ici, on parle de tout. Du chômage. Des galères. Du rapport à l’école. De la police.
On ne cloisonne pas insertion et vie sociale.
Un adulte sans emploi peut venir cuisiner, tenir l’accueil, proposer une activité, participer à une recherche-action. Il n’a pas besoin d’un projet professionnel ficelé pour être reconnu. Il a une place.
Et parfois, on écrit ensemble une lettre. Un récit de vie. Un texte politique.
On peut organiser une réunion populaire sur les droits au chômage, une permanence solidaire d’accès aux droits, un atelier d’autodéfense administrative.

Avec les personnes âgées : sortir de la logique de l’animation

Pas d’atelier mémoire, pas de loto obligatoire.
Les anciens ont toute leur place dans le centre. Ils transmettent, ils racontent, ils débattent.
On fabrique des lieux où les générations se croisent.
Des ados qui filment les récits. Une mamie qui coanime un atelier tricot ou cuisine avec une jeune migrante.
Des repas intergénérationnels où les souvenirs deviennent des récits partagés.
Les personnes âgées ne sont pas des usagers à divertir. Ce sont des figures du lien social et des passeurs de culture populaire.

Sortir des silos, dépasser la transversalité : penser en termes de quotidien partagé

Le cloisonnement par domaine est un piège. Mais l’injonction à la transversalité peut être tout aussi creuse si elle ne repose sur rien.
Nous refusons l’organigramme éclaté. Nous partons du quotidien partagé.
Un mardi matin, un atelier cuisine avec une habitante, un éducateur, une maman isolée, une jeune en service civique, un retraité.
Le même jour, un temps de jeux éducatifs avec les enfants du quartier, suivi d’un débat entre parents et professionnels sur les discriminations scolaires.
Ce ne sont pas des projets transversaux. Ce sont des espaces où la vie sociale s’organise collectivement.

Oui aux jeux, non à l’occupationnel

Proposer des jeux ? Oui, bien sûr. Jouer, c’est vital. Mais pas pour faire passer le temps.
Le jeu n’est pas un outil de contrôle, mais un langage commun, un terrain de lien, d’expression, de conflits régulés.
On joue dans la rue, dans le hall, dans les ateliers. On fabrique ses propres jeux. On détourne les règles. On apprend en jouant, on pense en jouant.

Un projet jeunesse, un projet famille, un projet emploi : mais autrement

Oui, on peut avoir des projets. Mais pas au sens institutionnel du terme.
Un projet jeunesse, c’est un espace où les jeunes pensent le quartier, se forment mutuellement, construisent leurs propres narrations.
Un projet familles, c’est une communauté qui se soutient, partage ses savoirs, se politise.
Un projet emploi, ce n’est pas une plateforme de CV. C’est un accompagnement émancipateur, une reconnaissance des compétences invisibles, un appui pour créer, coopérer, se projeter autrement.

Une fabrique collective du commun, du lien et du sens

Ce que nous faisons ? Nous habitons le quotidien. Nous créons des espaces de confiance et de conflit. Nous organisons la vie sociale comme une œuvre collective.
Nous refusons d’être des gestionnaires de pauvreté ou des animateurs de lien social.
Nous sommes des passeurs, des relieurs, des éducateurs populaires, des artisans du commun.
Chaque jour, nous réinventons ce que peut un centre social quand il est libéré des carcans et des grilles d’évaluation.
Et chaque jour, malgré les contraintes, les pressions, les réductions budgétaires, nous tenons. Parce que nous savons que ce que nous construisons vaut plus que ce qu’on nous demande.

PARTIE 4 : Institutions, financements, injonctions : tenir l’espace politique depuis le terrain

Travailler dans un centre social global et intégral, c’est faire avec les institutions sans s’y dissoudre.
C’est accepter les tensions, sans céder.
C’est dire oui pour rester dans la course, et dire non pour ne pas trahir le sens.
C’est tenir sur la ligne de crête.

La tension permanente entre terrain vivant et objectifs figés

Entre les rapports d’activité attendus et la réalité vécue sur le terrain, il y a un gouffre.
Là-haut, on exige des objectifs, des indicateurs, des résultats chiffrés.
Ici, on vit de l’imprévu, de l’accident, de la rencontre, de l’inattendu.
On nous parle de pilotage par les résultats. Nous parlons de présence, de lien, de transformation lente.

Les institutions veulent savoir combien d’enfants ont été touchés.
Nous voulons dire comment certains ont recommencé à jouer.
On nous demande combien de familles ont été accompagnées vers l’autonomie.
Nous aimerions raconter comment des parents se sont mis à revendiquer.
Ce n’est pas le même langage. Ce n’est pas la même temporalité. Ce n’est pas la même vision de l’humain.

Évaluation, impact, indicateurs : refus de l’instrumentalisation, choix de l’analyse politique

Dans ce type de centre social, l’évaluation ne peut pas être une fin en soi.
Elle n’est pas une reddition. Elle n’est pas une validation extérieure.
Elle est une occasion de penser l’action, collectivement, depuis le terrain, avec les personnes concernées.

On ne mesure pas l’impact comme un cabinet de conseil.
On produit des récits. On politise les données.
On ne compte pas des usagers, on documente des histoires, on analyse des dynamiques, on partage des hypothèses d’action.

Il est possible de rendre compte. Mais pas dans le langage froid de la performance.
Nous préférons le langage de la parole habitée, de l’action située, du conflit assumé.
Rendre des comptes, oui. Mais pas se rendre.

Politiques publiques : négocier sans se soumettre, dialoguer sans se trahir

Il ne s’agit pas de se couper des politiques publiques.
Au contraire. Il faut les interroger, les déplacer, les bousculer.
Un centre social global et intégral ne fait pas juste ce qu’on lui demande.
Il fait ce qu’il doit faire pour être fidèle à sa raison d’être : accueillir, relier, soutenir, émanciper, transformer.

Cela suppose de parler vrai aux institutions, d’assumer les contradictions, de rendre visible ce qui est souvent tu comme les effets pervers des appels à projets, les logiques absurdes de court-terme ou encore les injonctions contradictoires entre inclusion et contrôle, entre autonomie et conditions.

Cela suppose parfois de dire non à une subvention, ou de dire oui tout en résistant dans l’usage des moyens.
Cela suppose aussi de travailler avec des élus, des techniciens, des agents de terrain, sans renoncer à son cap politique.

Financements : entre bricolage, alliances et désobéissance constructive

Tenir un tel lieu exige des moyens. On ne le nie pas. Mais ces moyens ne peuvent pas dicter l’action.
On ne peut pas se contenter de répondre à des appels d’offres.
On doit créer de la marge, du flou fertile, du champ libre.

Cela passe par des alliances locales : avec des collectifs, des artistes, des chercheurs, des militantes, des habitants, des syndicats, des associations.
Cela passe aussi par des financements croisés, intelligemment utilisés pour préserver la stabilité et l’ouverture.
Mais c’est également une capacité à résister aux logiques de justification à tout prix, à la bureaucratisation du travail social.
Ce sont des choix pour faire perdurer des espaces non financés mais essentiels, où l’on agit parce qu’on y croit.

Et quand il le faut, on ruse, on contourne, on désobéit en conscience.
Pas pour frauder. Pour défendre ce qui fait le cœur du projet : l’inconditionnalité, la confiance, la présence, la politique du quotidien.

Est-ce que c’est possible ? Oui. Mais ce n’est jamais tranquille.

Un tel centre social peut exister. Il existe. Mais il est toujours fragile, toujours à défendre, toujours en tension.
Il faut une équipe qui tient politiquement, des alliés dans les institutions, un ancrage fort dans le territoire, une clarté dans les valeurs.
Il faut produire du sens autant que du lien.
Il faut résister au langage managérial, refuser de se diluer dans les tableaux de bord.

Mais quand on y arrive, ça change tout.
Les gens s’approprient le lieu.
Les habitants s’organisent.
Les professionnels retrouvent du sens.
Les murs s’ouvrent.
Et tout d’un coup, on ne fait plus de l’animation sociale, on fabrique une société plus juste, depuis le bas.

PARTIE 5 : Un centre social, c’est ça. Et c’est ce que nous demandons. Manifeste pour un centre social global et intégral

Un centre social, ce n’est pas un service.
Ce n’est pas un guichet. Ce n’est pas un programme. Ce n’est pas une prestation.

Un centre social, c’est un lieu vivant, une présence politique, un espace de transformation.
C’est un territoire habité, traversé, bricolé, disputé, partagé.

Un centre social global et intégral c’est un centre social vivant, habité, ouvert, insoumis, populaire, émancipateur, politique, radical, indiscipliné, hospitalier, inconditionnel, commun et combatif. Un centre social qui fait communauté

Un centre social, c’est…

  • un accueil inconditionnel, sans dossier, sans jugement, sans tri ;
  • un lieu où l’on peut entrer sans raison, sortir sans rendez-vous, rester sans se justifier ;
  • une communauté ouverte, mouvante, faite d’habitants, de passages, de récits, de conflits et de soin ;
  • un espace de confiance pour les enfants, les jeunes, les familles, les adultes, les personnes âgées et ensemble, pas séparément ;
  • un lieu sans cloison, sans cases, sans segmentation : on y vit, on y joue, on y débat, on y agit ;
  • un foyer d’éducation populaire et de pédagogie sociale, où l’on pense, où l’on apprend, où l’on se forme, où l’on s’engage ;
  • un espace d’expression, de création, de culture : ici, l’art n’est pas un supplément d’âme, il est une arme de libération ;
  • un lieu d’expérimentation sociale et politique, où l’on fabrique des solidarités et des savoirs à partir du réel ;
  • un lieu où la libre initiative est possible, où chacun peut proposer, créer, s’impliquer ;
  • un lieu stable, durable, enraciné, qui ne ferme pas avec le projet ou le budget.

Et c’est ce que nous demandons.

Nous demandons :

  • le droit d’agir librement dans nos quartiers, avec et pour les habitant·es, sans devoir coller aux appels à projets à la mode ;
  • le droit de refuser les logiques d’évaluation instrumentale, les tableaux de bord absurdes, les indicateurs creux ;
  • le droit de penser politiquement nos pratiques, de parler de domination, de lutte, de justice, de conflit ;
  • des moyens stables et pérennes, pour ne plus mendier chaque année ce qui permet juste de tenir ;
  • la reconnaissance de nos pratiques comme travail d’intérêt public, pas comme gestion de la pauvreté ;
  • la liberté d’accueillir sans condition, d’inventer sans limite, de tenir sans se renier.

Un centre social, ce n’est pas une réponse aux problèmes.
C’est un endroit où l’on refuse de s’y résigner.

Un centre social, ce n’est pas une case dans un tableau.
C’est un lieu où le monde peut se dire, se penser, se transformer.

Un centre social, ce n’est pas ce qu’on nous laisse faire.
C’est ce que nous faisons malgré tout. Parce que c’est juste. Parce que c’est nécessaire. Parce que c’est humain.

Nous ne demandons pas la permission d’exister.
Nous exigeons les conditions de continuer.

🔲 ☆

Former les cadres à l’alignement : chronique critique d’un stage managérial en collectivité

Par Christophe Pruvot

Il y a des moments où l’on sent que tout se joue. Où, derrière le théâtre des postures professionnelles, se révèle la mécanique du pouvoir. J’ai vécu récemment l’un de ces moments. Une journée de formation, banale en apparence. Une formation destinée aux managers d’une collectivité territoriale. Ce que j’y ai vu, entendu, traversé, mérite qu’on s’y attarde. Car derrière le vernis pédagogique, c’est un projet idéologique qui s’impose. Et avec lui, une certaine vision du monde, du travail, et de l’humain.

Un contexte révélateur : les managers comme agents d’adhésion

Nous sommes dans une collectivité locale. La formation s’adresse aux responsables de service, aux cadres intermédiaires, aux directions de proximité, aux directions générales. L’objectif annoncé : accompagner le changement, donner des outils pour gérer les résistances, embarquer les équipes. Il ne s’agit pas de penser ensemble les finalités du travail public. Il s’agit d’aider à faire passer des réformes et organisations déjà décidées.

L’intitulé aurait pu être : Comment devenir un bon relais d’injonctions descendantes sans trop s’en préoccuper. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : former des cadres à jouer le rôle de courroie de transmission, dans une organisation de plus en plus marquée par la verticalité, l’accélération, la mise en conformité. Le problème n’est pas seulement ce qu’on nous apprend. C’est qu’on nous empêche de penser.

Un langage managérial qui désactive la pensée

Tout commence par les mots. Et les mots comptent. On ne parle plus d’agents, de collègues, de travailleurs. On parle de collaborateurs. On ne parle plus d’équipe mais de ressources. Les jeunes deviennent des juniors, les anciens des seniors, comme dans les cabinets de conseil et les grandes entreprises privées. Ce langage ne dit pas le réel : il le reformule pour le rendre compatible avec une logique d’optimisation. Il évacue les conflits, les inégalités, les affects profonds. Il rend le monde plus lisse, plus neutre, plus gérable. Ce n’est pas un langage descriptif. C’est un langage prescriptif. Il dit comment il faut être, ce qu’il faut devenir. Là où le travail social appelle à penser la complexité, à écouter la parole des habitants, à agir dans l’incertitude, ce langage propose des postures, des alignements, des recadrages. On transforme les cadres en petits chefs d’orchestre pour ajuster les comportements.

Le management émotionnel : deuil, résistance et acceptation

Au cœur de la formation : la fameuse courbe du changement, soit disant directement inspirée de la courbe du deuil d’Elisabeth Kübler-Ross : annonce, refus de comprendre, résistance, décompression, résignation, intégration. Mais la ligne qu’on nous propose (qu’on nous impose) est une grille linéaire qui postule que toute résistance au changement suit les mêmes étapes : choc, colère, déni, acceptation, intégration.

Mais ici, le changement n’est jamais interrogé. Il est toujours bon. Nécessaire. Moderne. Inévitable. La résistance ? Ce n’est pas un désaccord politique, ce n’est pas une critique, ce n’est même pas un refus. C’est une émotion. Une perturbation. Un bruit parasite. Une phase passagère à accompagner. Et pour accompagner, on forme les managers à observer les postures non-verbales, à maintenir la bonne distance, à détecter les croyances limitantes, à faire des feedbacks positifs. Tout se passe comme si la complexité humaine pouvait se résoudre par des outils de développement personnel standardisés.

Une mise en scène absurde : l’avion managérial

Et puis, il y a eu ça. Ce moment de bascule grotesque où les formateurs, déguisés en pilote de ligne, en hôtesse de l’air et en steward nous ont embarqués dans une simulation immersive : sons de réacteurs, images de ciel, turbulences projetées sur écran géant, etc. Nous étions censés vivre les aléas du changement comme un vol en avion. Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Cette mascarade aurait pu être drôle, si elle n’était pas le symptôme d’un monde devenu incapable de penser autrement que par des métaphores vides et des dispositifs performatifs. Une pédagogie immersive ? Non, une méthode qui qui confond l’implication avec la spectacularisation. Un théâtre managérial qui tourne à vide, où l’on mime le réel plutôt que de l’interroger. Ce théâtre managérial remplace le réel. On joue à faire semblant de gérer des crises, pendant que les vraies souffrances (celles des habitants, des agents, des travailleurs, des quartiers) sont invisibilisées.

Ce que je ne peux pas accepter

Je ne peux pas adhérer à cette mise en scène, ni à ce que cette formation prétend imposer comme horizon du travail. Parce que je viens d’un autre monde. Parce que je parle depuis les marges. Parce que j’ai vécu et accompagné les luttes de celles et ceux qui n’entrent pas dans les cases du collaborateur agile, du manager pilote, du cadre exemplaire. Parce que je sais que derrière les mots lisses, il y a des violences symboliques, des injonctions contradictoires, des formes insidieuses de dépossession.

Ce que je défends, à rebours de ce formatage managérial, c’est une vision du travail comme espace de souveraineté. Être souverain sur son travail, ce n’est pas gérer un tableau de bord ou piloter une équipe en bon ordre de marche. C’est pouvoir décider du sens de ce que l’on fait. C’est avoir prise sur ses gestes, sa temporalité, ses liens, ses valeurs. C’est ne pas être assigné à exécuter des directives sans débat, des scénarios sans incarnation. Travailler ne devrait pas être subir : cela devrait être construire ensemble, résister, inventer, transformer le réel. Ma conception du travail est à la fois libertaire socialiste et communiste. Libertaire, parce qu’elle refuse la verticalité, l’autoritarisme managérial, la dépossession des subjectivités. Communiste, parce qu’elle affirme que le travail est un bien commun, une activité humaine qui ne devrait jamais être soumise à la rentabilité, mais à la valeur d’usage, à la coopération, à la justice sociale. Socialiste, parce qu’elle considère le travail comme une activité libérée de l’exploitation. Le travail n’est pas une marchandise. Ce n’est pas un poste, un rôle ou une fonction à incarner. C’est une manière d’habiter le monde, d’y inscrire du sens, de produire du lien. Je refuse donc cette entreprise d’alignement, qui fait du cadre un agent d’adhésion, un véhicule de politiques publiques sans discussion. Je refuse cette instrumentalisation des émotions, cette mise en spectacle de la formation, cette infantilisation déguisée en coaching bienveillant. Parce que je crois encore que le travail peut être une œuvre, un espace d’émancipation, un lieu de puissance collective. Et ce que cette formation détruit méthodiquement, c’est précisément cela : la possibilité de faire œuvre. La possibilité de désobéir. De penser. De douter. De dire non. De faire autrement. Je ne peux pas accepter de devenir le bras armé d’un changement auquel je n’ai pas participé. Je ne peux pas faire taire mes conflits intérieurs au nom d’une bonne posture. Je ne peux pas me dissoudre dans un costume de pilote de ligne ou autre quand des quartiers entiers souffrent de la déshumanisation bureaucratique.

Références et lignes de fuite

Ce que j’ai vu ce jour-là, c’est l’application brute d’un management néolibéral dans la fonction publique territoriale. Un management qui, derrière ses airs bienveillants et ses mises en scène ludiques, repose sur des logiques de contrôle, d’alignement, de standardisation. Un management de l’adhésion forcée, où il ne s’agit plus d’administrer des services publics, mais de piloter le changement comme on pilote une entreprise.

C’est ce que Danièle Linhart analyse : un management qui prétend libérer alors qu’il mobilise sans émanciper, un management qui imite les codes de la liberté pour mieux verrouiller les pratiques, en prétendant que chacun peut incarner une posture là où il n’est qu’outil d’une politique décidée ailleurs.

Christophe Dejours l’a montré avec force : cette mobilisation affective imposée, ce surinvestissement émotionnel exigé dans des contextes de plus en plus contraints, fabrique de la souffrance au travail. L’implication est exigée, la reconnaissance absente, le réel dénié. Il ne s’agit plus de penser ou de débattre, mais de gérer ses émotions, accompagner le changement, maintenir la dynamique d’équipe. On ne soigne plus le lien, on produit du consentement.

Nicolas Framont montre comment la novlangue managériale colonise le champ social : elle neutralise le conflit, efface les rapports de pouvoir, dépouille les mots de leur portée politique. Les agents ne sont plus des salariés, mais des collaborateurs. L’encadrant n’est plus un responsable hiérarchique, mais un pilote. Tout est parcours, agilité, dynamique.

Bernard Friot nous invite à renverser lalogique. Pour lui, le travail ne doit pas être un instrument de pouvoir, ni une simple marchandise mise au service de l’économie ou de la performance publique. Il doit devenir une activité souveraine, libérée de la subordination, reconnue pour sa valeur d’usage sociale. Dans cette perspective, le travailleur n’est pas un rouage à mobiliser, mais un sujet politique à part entière, capable de décider de ce qu’il produit, pour qui, et comment.

Frédéric Lordon, quant à lui, éclaire un autre aspect fondamental de cette violence managériale : la dissonance entre les affects organisateurs de l’institution et ceux du travailleur. Il montre que le lien au travail est d’abord un lien d’affects, de désirs, d’engagements. Le travailleur ne tient pas seulement à sa place pour un salaire : il y met du sens, des convictions, une certaine idée de ce qu’il fait là. Mais cela suppose que les finalités de l’institution soient compatibles avec les siennes. Or, quand l’organisation se transforme en machine gestionnaire, quand elle aligne ses discours sur des logiques de performance, d’agilité, de pilotage, de conduite du changement alors que le travailleur, lui, est là pour agir dans le réel, répondre à des besoins, faire du lien, construire du commun : il y a divergence des affects. Et cette rupture fait mal. Il produit des tensions, des résistances, des décrochages. Il crée ces situations où on ne peut plus, où l’on craque, où l’on quitte, ou l’on se tait en se rongeant. Ce n’est donc pas une résistance au changement comme le prétend le lexique managérial. C’est une défense éthique et affective. Un refus de se laisser emporter par une organisation qui ne parle plus notre langue, qui ne sert plus ce que nous voulons servir. C’est une tentative de rester fidèle à soi-même dans un cadre qui ne nous reconnaît plus.

Ces lignes de fuite que sont Linhart, Dejours, Lordon, Framont, Friot (et bien d’autres) sont autant de balises critiques. Elles permettent de nommer ce qui nous sidère ou nous endort. Elles nous redonnent prise. Elles dessinent les contours d’une autre vision du travail : un travail libre, démocratique, collectif, qui n’aurait plus besoin de labels pour prouver sa valeur, ni de formations-spectacles pour faire taire les résistances.

Et maintenant ?

Face à cela, que faire ? Résister. Nommer. Témoigner. Former autrement. Refuser de se soumettre à ces dispositifs qui prétendent nous outiller alors qu’ils nous programment à l’obéissance. Réaffirmer que le travail social, éducatif, territorial, n’est pas un terrain d’expérimentation managériale, mais un lieu de démocratie, de conflictualité, de transformation réelle.

Il nous faut construire des espaces de formation où l’on parle du monde tel qu’il est. Où l’on écoute les vécus. Où l’on politise les pratiques. Où l’on n’a pas peur de dire non.

Ce jour-là, je n’ai pas appris à devenir manager. Mais j’ai compris pourquoi je ne le serai jamais dans le sens qu’ils veulent.

Parce que je porte une autre idée du travail. Une idée souveraine, qui s’oppose à sa soumission aux logiques de contrôle et d’alignement. Une idée libertaire, où l’autonomie, le collectif, le conflit ne sont pas des anomalies mais des ressources. Une idée communiste, au sens où le travail n’est pas un poste assigné, mais une activité commune, socialement utile, choisie, construite ensemble. Une vision socialiste du travail : le travail comme activité sociale fondamentale, comme puissance de création et de lien, qui ne peut être réduite à une marchandise ou à un levier d’employabilité. Ce n’est pas l’emploi soumis au marché, c’est l’activité libérée de l’exploitation. C’est ce qui se construit à plusieurs, dans l’égalité, pour répondre aux besoins réels et non pour maximiser la performance, faire exploser le profits ou satisfaire des indicateurs.

Comme le martèle Bernard Friot, il ne s’agit pas de mieux reconnaître le travail, mais de le reprendre en main, de le collectiviser, de lui redonner un pouvoir d’usage au lieu d’un prix.

C’est cela que j’essaie de tenir. Non pas une posture, mais un engagement. Non pas une adhésion, mais une lutte. Non pas une gestion, mais une manière d’habiter le travail autrement. Un travail libre, digne, situé. Un travail émancipé.

🔲 ☆

Un centre social sous pilotage : le risque de l’alignement institutionnel

Par Christophe Pruvot

Il est des scènes qui, sous leurs apparences anodines ou administratives, racontent en creux une histoire bien plus profonde. Celle d’un glissement progressif, presque imperceptible, de ce qu’était (et pourrait encore être) un centre social, vers ce qu’il devient lorsqu’il se laisse absorber par les logiques de ses financeurs, lorsqu’il s’aligne sur les attentes institutionnelles, jusqu’à en épouser la novlangue, les grilles de lecture et les modes de pilotage. Cette scène, rapportée dans le cadre d’un comité de pilotage d’évaluation à mi-parcours d’agrément CAF, illustre avec acuité ce basculement. Et pose une question centrale : à quoi sert encore un centre social aujourd’hui ? Et pour qui agit-il ?

PARTIE 1 : consentement, contradictions et réorganisation

Une mise en scène du consentement

Ce type de réunion n’a rien d’anodin. Sous couvert d’évaluation ou de pilotage, elle opère comme une mise en scène du consentement mutuel entre le centre social et ses financeurs. Chacun y joue son rôle : la direction du centre social se montre performante, alignée, apaisante, elle rassure, elle démontre, elle valorise. Les partenaires institutionnels, eux, écoutent, posent quelques questions, valident : ils exercent un contrôle feutré, tout en maintenant l’illusion d’un dialogue partenarial. En réalité, cette réunion ne produit pas de débat, elle n’ouvre aucun espace contradictoire. Elle vise avant tout à rassurer les financeurs et à légitimer les choix opérés.

Derrière les PowerPoint, les bilans d’activité et les indicateurs d’impact, se joue une autre scène : celle d’un rapport de pouvoir. L’enjeu pour les institutions est clair : surveiller, évaluer, vérifier la conformité des centres sociaux aux objectifs des politiques publiques : prévention, insertion, cohésion sociale, tranquillité publique. Le centre social devient alors un bras armé des politiques territoriales, un lieu où sont mises en oeuvre des missions sociales, un intermédiaire docile pour atteindre des publics que l’État et les collectivités ne savent plus rejoindre.

Et c’est précisément cela qui est alarmant : le centre social ne fait plus peur. Il ne gêne pas. Il ne proteste pas. Il répond. Il adapte. Il produit des indicateurs. Il rend des comptes. Il devient l’endroit parfait où les institutions peuvent continuer à exister symboliquement dans les quartiers populaires, sans y être vraiment présentes.

Des professionnels pris dans la contradiction : entre vocation sociale et injonctions gestionnaires

Dans ce dispositif, les professionnels du centre social deviennent les premiers otages de cette mise en conformité silencieuse. Ils sont sommés de s’adapter, de produire, de remplir, de faire projet mais sans toujours comprendre le sens de ce qu’on leur demande. La parole leur échappe. Leurs ressentis sont disqualifiés. Leur expertise de terrain est reléguée. Ce ne sont pas leurs récits, leurs doutes, leurs réflexions qui intéressent, mais leur capacité à cocher des cases, à répondre aux objectifs préétablis, à monter des actions mesurables dans les bilans d’activité.

Ce que produit cette logique, c’est une dépossession professionnelle. On ne travaille plus en partant du terrain, mais en partant des attendus. On ne construit plus de liens dans la durée, on enchaîne des projets. On ne politise plus les inégalités sociales, on les gère sous forme d’activités thématiques. On ne crée plus des espaces de mobilisation collective, on accompagne individuellement des parcours de vie catégorisés.

Les professionnels du social, formés à l’animation, à l’intervention sociale ou à l’éducation populaire, deviennent des agents polyvalents de la pacification sociale, instrumentalisés dans des missions de réduction des dysfonctionnements de quartier : incivilités, éloignement de l’emploi, déscolarisation, etc. On ne leur demande pas d’interroger les causes, encore moins de proposer des alternatives : on leur demande de tenir, d’occuper, d’accompagner.

Perte de sens et réorganisation silencieuse du travail social

Ce contexte génère une souffrance professionnelle souvent tue, parce que culpabilisante. Celles et ceux qui veulent bien faire se retrouvent à trahir leurs propres valeurs. Ceux qui résistent sont disqualifiés ou marginalisés comme rétifs au changement. La critique interne est neutralisée par la dynamique d’équipe, par l’urgence, ou par peur des représailles.

Ce qu’on observe alors, c’est un travail social réorganisé autour de la forme projet, soumis à des logiques d’évaluation et de résultats qui pervertissent les fondements mêmes de l’action éducative, sociale, politique. L’évaluation devient une fin en soi, un langage dominant, qui réduit la complexité humaine à des indicateurs, des tableaux de bord, des retours positifs.

Le centre social, à travers ses équipes, devient le gestionnaire de la misère sociale, sans plus pouvoir dire ni d’où elle vient, ni comment la combattre. Il n’est plus cet espace d’expérimentation collective, de lutte contre les inégalités, mais un rouage dans la machine du contrôle social.

PARTIE 2 : analyse d’une approche néolibérale

Une parole confisquée, un récit verrouillé

Une réunion est symptomatique de ce que Jacques Rancière nomme « le partage du sensible » : qui parle, qui est écouté, qui est reconnu comme légitime pour produire du discours sur la réalité sociale ? Ici, seule la direction du centre social prend la parole. Elle déroule un récit stratégique, construit, orienté, sans contradictions apparentes. Les salariés sont absents. Les habitants aussi. Cette confiscation de la parole, ce monopole du discours, est une violence symbolique. Elle renverse les logiques de pouvoir au cœur même du projet social. Celui-ci, rappelons-le, devrait être construit par et avec les habitants, à partir de leurs réalités, en croisant les regards des équipes, et non pas au-dessus d’eux, dans une verticalité managériale où l’autoritarisme et la hiérarchie remplacent le collectif.

Un récit de sauvetage, ou la figure du sauveur managérial

La direction se positionne comme héroïne d’un récit de redressement. Avant elle : chaos, déficits, passivité, désordre. Après elle : redressement budgétaire, projets dynamiques, nouveaux publics, partenariats florissants. Cette narration n’est pas anodine. Elle épouse les codes de l’évaluation néolibérale : diagnostic initial alarmiste (justifiant l’intervention), plan d’action (pragmatique et mesurable), amélioration visible (sous forme d’indicateurs), auto-valorisation (preuve de leadership et justification de l’autorité). Ce schéma est typique d’un management par objectifs où la direction devient garante d’un redressement, fût-ce au prix d’un effacement des équipes et d’une invisibilisation des conflits de terrain. Mais est-ce cela le rôle d’un centre social ? Ou est-ce celui d’un cabinet de consultant ?

Le centre social comme bras armé des politiques publiques

On observe ici une inversion des finalités. Le centre social semble devenir le prolongement opérationnel des institutions : la CAF, mais aussi la ville, les politiques de prévention, les dispositifs sécuritaires ou de cohésion sociale. Il est valorisé parce qu’il est utile, non pas aux habitants, mais aux financeurs. Il devient un instrument, un levier, un outil pour atteindre des publics que les institutions ne parviennent plus à rejoindre directement. Il ne dérange pas, ne porte plus la voix des dominés, il gère les publics, les anime, les occupe, parfois les calme. Il administre le social plus qu’il ne le transforme. Il neutralise les tensions plus qu’il ne les politise.

L’évaluation comme nouvelle vérité

Le discours de la CAF valorise la mesure d’impact, les indicateurs, les preuves. On demande du qualitatif… mais objectivé. On refuse le ressenti. Pourtant, le travail social et éducatif, comme le rappelle la tradition de l’éducation populaire, se fonde sur l’expérience vécue, sur les subjectivités, sur l’invisible et le sensible. En prétendant tout mesurer, en survalorisant les données, on dépolitise les réalités sociales. Le langage de la preuve objective, sous couvert de rigueur, disqualifie les vécus, les récits, les émotions, les résistances. Il est une forme de colonisation insidieuse du champ social par les logiques gestionnaires.

Le centre social : institution ou contre-institution ?

Historiquement, les centres sociaux naissent dans une tension féconde : insérés dans les politiques publiques, mais porteurs d’un contre-discours, d’un pouvoir d’agir citoyen, d’un ancrage critique. Ils sont des lieux de médiation entre institutions et habitants, mais aussi des lieux de friction, de conflictualité démocratique. Quand un centre social se contente de suivre ses financeurs, de répondre aux appels à projets, d’adapter ses actions aux attendus institutionnels, il perd cette capacité critique. Il devient docile, inadapté à sa propre mission. Et la question devient brûlante : qui évalue qui ? Qui pilote quoi ? Et pour quoi faire ?

L’absence des salariés et des habitants : un symptôme grave

Ce qui frappe, dans cette scène de réunion, c’est le vide. Aucun salarié. Aucun habitant. Aucun collectif vivant. Personne pour raconter la réalité du travail, des tensions, des réussites à hauteur de personne. Rien que des mots sur des chiffres, des évaluations descendantes, des discours satisfaits. Cette absence dit tout. Elle signale un effacement des subjectivités, une dépossession démocratique, une rupture de confiance. Elle révèle une structure verticale, autoritaire, managériale, éloignée des principes mêmes de l’éducation populaire : participation, horizontalité, co-construction, autonomie.

Méthode, pouvoir et responsabilité : repolitiser l’organisation

La méthode utilisée ici est typique d’une approche technocratique et néolibérale : diagnostic sombre, redressement par une seule personne, indicateurs d’impact. Elle nie les processus collectifs, elle réduit le politique au pilotage. Responsabiliser les équipes dans ce cadre revient souvent à les accuser d’immobilisme, à dépolitiser leur souffrance, à ignorer les effets de structure. Ce n’est pas une responsabilisation, mais une culpabilisation. Or, comme nous le rappelle Paulo Freire avec cette idée : « personne ne se libère tout seul : les êtres humains se libèrent ensemble ». Un centre social ne peut être un projet d’émancipation que s’il est traversé par cette logique collective.

PARTIE 3 : Vers quel horizon ?

Ce que cette scène nous montre, c’est une dérive. Non pas un dysfonctionnement isolé, mais une tendance structurelle : le centre social, autrefois lieu d’expérimentation démocratique, devient un rouage du système qu’il devrait interroger. Il devient performant, compétitif, efficient. Mais au prix de quoi ? Il perd son dimension politique, son ancrage populaire, sa conflictualité créative.

Il nous faut réinventer les centres sociaux. Les re-radicaliser. Les reconnecter aux luttes. Les rendre à leurs habitants. Il nous faut sortir du management, pour retrouver le sens. Ce n’est pas d’un sauveur que nous avons besoin, mais d’un collectif vivant. D’un espace conflictuel, joyeux, politique.

Alors, est-ce cela un centre social aujourd’hui ?
Si c’est cela, alors ce n’est plus un centre social.
C’est un centre de services sous-traitant des politiques publiques.
Et il nous faut le dire. Pour mieux ouvrir d’autres possibles.

« Alors, est-ce cela un centre social aujourd’hui ? » : une question politique

Cette question n’est pas simplement rhétorique : elle interroge le sens, la finalité et l’identité même du centre social. Elle renvoie à une tension originelle : les centres sociaux sont-ils des relais de politiques publiques ou des espaces d’expérimentation sociale et d’émancipation populaire ? Leur définition officielle parle de structures de proximité à vocation sociale globale, familiale et intergénérationnelle, ancrées sur un territoire, favorisant la participation des habitants. Mais dans les faits, cette vocation est souvent vidée de sa substance. La question pose donc un problème de cohérence : peut-on continuer à appeler centre social un lieu qui ne fonctionne plus selon ces principes fondateurs ?

« Si c’est cela, alors ce n’est plus un centre social » : une critique ontologique

Le cœur du problème est ici : la perte d’identité. Quand le centre social cesse d’être un lieu d’écoute, de mobilisation des habitants, d’éducation populaire, de conflictualité démocratique, pour devenir un lieu d’exécution des politiques publiques, il n’est plus social, au sens critique et politique du terme. Il n’est plus un espace de transformation, mais de régulation. Il ne favorise plus l’autonomie, il gère. Il ne s’ancre plus dans le vécu des gens, il aligne ses objectifs sur des grilles d’indicateurs. Il n’est plus un commun, il devient un outil de gestion publique externalisée.

« C’est un centre de services sous-traitant des politiques publiques » : le basculement néolibéral

Ce qui se joue ici, c’est la conversion des centres sociaux en prestataires, intégrés dans la logique néolibérale de la commande publique. Ils répondent à des appels à projets dictés par les priorités des financeurs, souvent déconnectées des besoins réels du terrain. Ils deviennent évaluables, chiffrables, comparables, selon des critères de performance managériale. Ils assurent la paix sociale et la domestication des publics, en gérant les effets de la pauvreté sans jamais interroger leurs causes par exemple.

Le risque est énorme : ce glissement transforme des lieux de citoyenneté en guichets polyvalents. Le centre social devient un centre de services, qui n’a plus d’autre rôle que de maintenir un semblant de cohésion dans un tissu social déchiré par des politiques inégalitaires. Il sert à faire tenir ce qui devrait se transformer. Il devient une technologie de gestion des pauvres, des populations issues de l’immigration, des enfants, des mères, des opprimés et des dominés et non un outil de lutte contre la pauvreté, contre le racisme, contre le sexisme, contre les rapports sociaux de domination, contre les oppressions.

« Et il nous faut le dire » : une urgence éthique et politique

Se taire serait consentir. Dissimuler ces dérives derrière des mots vides comme innovation sociale, impact positif, territoire dynamique, reviendrait à participer à l’effacement progressif de toute critique. Il faut nommer les choses : la normalisation managériale des centres sociaux, la verticalisation des décisions, la dépossession des habitants, la réduction du travail social à une série de prestations. Il faut politiser ces constats. Les rendre visibles. Les partager. Pour ne pas se laisser piéger dans une logique de complicité passive. Pour résister.

« Pour mieux ouvrir d’autres possibles » : sortir de la résignation, reconstruire des communs

Cette phrase est une invitation à l’action. Dire les dérives, ce n’est pas céder au cynisme ou au désespoir. C’est au contraire créer un espace pour la réinvention. Des possibles existent déjà : des centres sociaux qui construisent de véritables espaces de participation, des équipes qui repensent les méthodes à partir du terrain, du sensible, du vécu des habitants, des structures qui refusent la langue de bois et défendent un ancrage populaire, critique, et politisé, etc.

Ouvrir d’autres possibles, c’est réaffirmer que le centre social peut être un espace de conflictualité démocratique, un lieu de transformation sociale, une maison commune où l’on construit de la puissance d’agir, où l’on produit du savoir populaire, où l’on s’organise collectivement. C’est remettre l’éducation populaire au cœur du projet.

Partie 4 : mais qui définit ce qu’est un centre social ? Une tension entre l’institution et l’histoire populaire

Quand l’État social s’approprie l’histoire populaire

Les centres sociaux sont nés dans l’histoire des luttes populaires, des mouvements d’éducation populaire, des pratiques communautaires, mutualistes, laïques, parfois chrétiennes ou marxistes bien avant que la CAF ne les finance. Ils ont été conçus comme des maisons du peuple, des lieux d’organisation collective, de résistance aux inégalités, d’émancipation culturelle et politique. Mais à partir du moment où l’agrément devient une norme centrale, c’est l’institution (la CAF, en l’occurrence) qui impose un cadre, une définition, des attendus, des critères, une temporalité, une logique de projet, d’évaluation, de partenariat, de conformité. Ce n’est plus le centre social qui dit ce qu’il est. C’est la CAF qui le définit. Or cette institution (aussi utile soit-elle sur certains aspects)  ne porte pas un projet politique d’émancipation ou de transformation sociale. Elle porte une politique familiale et sociale centrée sur la prévention, l’accompagnement, la régulation des populations les plus pauvres. Son référentiel est fonctionnel, normatif, gestionnaire, bien plus que politique ou populaire.

Une dépossession de la définition : quand l’État nomme à notre place

Il existe une dépossession sémantique et politique. Quand l’institution définit le centre social, elle ne fait pas qu’en poser les contours : elle en oriente la mission, les valeurs, les pratiques et les finalités. Cela signifie concrètement que la visée critique et collective de l’éducation populaire est neutralisée au profit d’une logique d’accompagnement des familles. Que la lecture politique des inégalités est évacuée au profit d’une approche psychologisante et individuelle ou encore territoriale. Que les habitants et les publics deviennent des bénéficiaires. Que les professionnels deviennent des opérateurs de politiques publiques. Et que les centres sociaux deviennent des sous-traitants du lien social dans des territoires abandonnés par l’État.

Si c’est la CAF qui définit ce qu’est un centre social, alors tout va bien pour elle, pour l’État, pour les services de l’État et pour la plupart des collectivités territoriales. Et tout peut être redéfini à sa mesure : les missions, les indicateurs, les cibles, le sens du travail. Le conflit disparaît. L’histoire est effacée. La politique est dissimulée.

Le centre social comme institution paradoxale : entre accueil et assignation

Cela remet en question l’illusion du partenariat entre les mouvements d’éducation populaire et les institutions sociales de l’État. Car ce n’est pas un partenariat d’égal à égal. C’est une relation dirigée de l’extérieur. Le financement est conditionné à l’adhésion aux objectifs CAF. L’agrément structure les pratiques et les temporalités. L’évaluation se fait sur la base de critères définis d’en haut. Dès lors, on ne peut plus faire comme si le centre social était encore un outil libre au service de l’émancipation collective. Il devient un lieu d’ambivalence, où les professionnels doivent ruser, détourner, négocier, composer avec une réalité institutionnelle qui contrôle les marges de manoeuvre sous couvert de soutien.

Un enjeu ontologique : ce qu’est un centre social aujourd’hui

Derrière tout cela, c’est une critique ontologique qui se dessine. Ce n’est pas seulement que le centre social ne fait pas ce qu’on attend de lui. C’est qu’il n’est plus ce qu’il prétend être. Il n’est plus un espace d’organisation populaire, il devient un dispositif de maintien de l’ordre social doux, un lieu de gestion du social, un guichet d’activités, un maillon intermédiaire entre l’administration et les habitants. Un centre social qui s’auto-évalue selon les grilles CAF ne peut pas se penser politiquement autonome.

Et maintenant ? Réouvrir le conflit, rouvrir l’histoire

Ce que produit ce modèle, c’est la pacification du travail social et de l’éducation populaire. Ce que nous devons faire, alors, c’est réouvrir le conflit politique sur la définition même du centre social.

Si c’est la CAF qui définit ce qu’est un centre social, alors ce n’est plus un centre social.
C’est un centre de service social aménagé pour répondre aux besoins de pilotage des politiques publiques. Ce n’est pas une structure d’émancipation collective, c’est une interface de gestion des pauvres, de la misère, des inégalités, des violences, etc. Il faut alors reprendre en main la définition du centre social, au nom de l’histoire, des pratiques populaires, et d’une autre idée du travail social : un travail qui ne gère pas, mais libère, politise, relie, construit.

Cela suppose de réhabiliter la mémoire des luttes populaires et de leur ancrage dans les quartiers. Mais aussi de réaffirmer des pratiques collectives, réflexives, critiques au cœur du projet social. Et de refuser de se laisser définir de l’extérieur. Et pourquoi pas, de désobéir à certains cadres d’évaluation ou de financement, quand ceux-ci trahissent la visée émancipatrice initiale.

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Penser pour agir : la philosophie au service du travail social

Par Christophe Pruvot

Une expérience de formation singulière

Dans une époque marquée par l’urgence, les procédures, et la standardisation des pratiques éducatives, faire une place à la philosophie dans la formation des travailleurs sociaux peut apparaître comme une utopie. Et pourtant, ce pari a été relevé avec justesse par les étudiant·es en formation de moniteurs éducateurs et d’éducateurs spécialisés à l’AFERTES AVION (promo 2023/2024), qui ont produit collectivement un article de réflexion après six séances de philosophie appliquée au travail social.

Le texte qu’ils et elles ont écrit est bien plus qu’un simple compte rendu de formation : il est un acte de pensée, un geste d’engagement. Il montre que philosopher n’est pas un luxe réservé aux amphithéâtres universitaires, mais une nécessité dans l’exercice de métiers traversés par l’humain, les contradictions, les normes sociales et les inégalités.

Ce que dit le texte : la philosophie comme boussole éthique et politique

Dès les premières lignes, les étudiants posent une hypothèse forte : le travailleur social ne peut exercer sans une réflexion sur le monde. Ils affirment que la philosophie n’est pas un supplément d’âme mais une alliée du quotidien professionnel.

Ils reviennent sur la définition du travail social, en insistant sur ses finalités : émancipation, cohésion sociale, respect de la diversité, pouvoir d’agir. Cette vision politique et émancipatrice du métier trouve naturellement un écho dans la philosophie, entendue ici comme outil de questionnement, d’interrogation des évidences, et de construction de sens.

Trois apports majeurs de la philosophie sont particulièrement développés :

Éthique en contexte : penser pour agir sans trahir

Loin d’un code figé ou d’une morale descendante, l’éthique apparaît ici comme une exigence vivante, toujours en tension, toujours à redéfinir. Elle relie la pensée à l’action, l’idéal à la réalité, l’individu à la communauté. Dans le champ du travail social, où les dilemmes sont fréquents, les injonctions multiples, et les équilibres fragiles, l’éthique permet de maintenir un cap, sans céder à l’automatisme ou au cynisme.

Elle oblige à penser le sens de nos actes, à confronter nos convictions aux situations concrètes, à partager une délibération collective. Elle est aussi une manière de résister aux logiques normatives qui dépolitisent les pratiques. Penser éthiquement, c’est habiter sa responsabilité professionnelle avec vigilance, lucidité, et parfois désaccord. C’est choisir, au sein du réel, ce qui reste juste.

Résister à l’oppression et penser l’émancipation : un apport politique et critique

La philosophie est ici mobilisée non comme une consolation, mais comme un levier de lucidité. Face aux souffrances sociales, aux oppressions vécues, à la dépossession parfois induite par les institutions elles-mêmes, elle offre des outils pour interroger les normes, déconstruire les évidences, et faire émerger d’autres possibles.

Elle permet de passer du sentiment d’impuissance à une pensée critique, de transformer la plainte en questionnement, de redonner du pouvoir d’agir par la compréhension. En ce sens, philosopher, c’est s’armer intellectuellement pour mieux affronter les contradictions du monde, et ne pas les subir en silence. C’est un geste politique, au sens où il rend possible une parole située, une subjectivité active, une capacité à dire « non ».

Dialoguer pour exister ensemble : la parole comme pratique sociale

La philosophie, telle que l’ont expérimentée les étudiant·es, n’est pas affaire de discours abstraits : elle est dialogue, confrontation, altérité. Philosopher, c’est apprendre à se taire pour écouter, à formuler une pensée dans l’échange, à douter de ses propres certitudes. Ces postures sont au cœur du travail social, qui exige une présence à l’autre, une capacité à entendre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas.

Le dialogue est ici envisagé non comme une technique, mais comme une éthique relationnelle. Il permet de construire une relation éducative qui ne soit ni domination ni distance, mais co-présence. C’est dans ce va-et-vient entre les paroles, les silences, les conflits d’interprétation, que peuvent se tisser des liens de confiance, de reconnaissance, de transformation. Le dialogue est un espace où l’on devient sujet à plusieurs.

Ce que cela produit chez les étudiants : penser sa pratique, affûter sa conscience

Cet article témoigne d’une transformation discrète mais réelle. Les étudiants s’emparent des concepts pour interroger leur posture professionnelle. Ils découvrent que la pensée peut les aider à affronter les paradoxes de leur futur métier, les tensions entre valeurs personnelles et cadre institutionnel, entre accompagnement et contrôle, entre empathie et neutralité.

Ils montrent que la philosophie développe un esprit critique, une capacité à interroger ses propres pratiques, offre une ouverture d’esprit, nécessaire à l’accueil de la complexité humaine, favorise l’intelligence collective et la coopération dans les équipes et permet de mieux comprendre les logiques institutionnelles et les enjeux sociaux.

Ainsi, la philosophie n’est pas abordée comme un simple savoir théorique, mais comme une force d’agir, une manière de tenir debout dans l’incertitude.

L’intérêt de cette démarche pédagogique : un apprentissage transformateur

Ce travail illustre toute la richesse d’un enseignement qui ne se contente pas de transmettre, mais qui engage à penser. La philosophie, ici, devient une pédagogie en acte : non pas un corpus figé, mais une pratique vivante, collective, qui relie les savoirs, les vécus et les engagements.

Pour les étudiants, cette expérience leur permet de lier pensée et action, d’éprouver le sens de leur formation, de s’approprier une parole professionnelle et de se construire comme sujet agissant dans un monde complexe.

Pour les formateurs, c’est un exemple fort de ce que peut produire une pédagogie critique et réflexive. Une telle démarche crée les conditions d’une formation engagée, qui donne le goût de penser et d’agir ensemble.

Conclusion : philosopher, c’est déjà résister

Dans une période où les métiers du social sont menacés de technocratisation, de dépolitisation et de perte de sens, redonner place à la philosophie est un acte de résistance. Les étudiants de l’AFERTES nous rappellent que penser, c’est déjà transformer. Leur article est à la fois un manifeste, un témoignage et une promesse : celle d’un travail social habité, lucide et vivant.

ET JE VOUS LAISSE DECOUVRIR L’ARTICLE DES ETUDIANTS.

La philosophie et le travail social

Par les étudiant.es de l’école de travail social AFERTES – Avion. Promo 2023/2024 ES1 – ME1 (Éducateur.ices Spécialisé.es – Moniteur.ices Éducateur.ices)

Nous postulons que la philosophie s’intéresse à la société et que le travailleur social a le devoir de s’intéresser à la société. Alors il est de bon ton de se demander si ce travailleur social peut exercer son métier sans une réflexion sur le monde et sur le milieu dans lequel il évolue ? Ce même travailleur peut-il travailler sans la philosophie ? Nous proposons, ici, de voir la philosophie comme l’alliée du travailleur social.

Notre vision du travail social

Le travail social se définit comme étant une discipline et une pratique professionnelle qui permet le changement et le développement social, le pouvoir d’agir, la libération des personnes et la cohésion sociale. Au cœur du travail social, nous retrouvons les principes de justice sociale, de responsabilité sociale collective et de respect des diversités, et de droit à la personne. Le travail social encourage les structures et les personnes à relever les défis de la vie et agit pour améliorer le bien-être de tous. Il est étayé par les théories des sciences de l’éducation et des sciences humaines en général, par les connaissances et les théories du travail social. Afin d’effectuer au mieux son métier, le travailleur social doit nouer des relations où la confiance et l’adhésion sont indispensables. A l’inverse, le travailleur se retrouve limité dans son travail lorsque ces notions ne sont pas présentes : nous parlerons alors d’aide contrainte. 

Les travailleurs sociaux se répartissent en plusieurs domaines : l’aide sociale, l’éducation spécialisée, les services à la personne, le développement local, l’insertion professionnelle, etc.

Et la philosophie dans tout ça ?    

A elle-même la philosophie est une multitude de choses, de visions, de questionnements et de réponses. Depuis des milliers d’années elle existe et accompagne chaque génération, elle berce plusieurs domaines pourtant différents : l’éthique, l’esthétique, la métaphysique, l’ontologie, l’astronomie, etc.

En vérité la philosophie ne peut pas se caractériser et se définir seulement à travers les domaines qu’elle traverse car elle est aussi vaste et riche de chaque questionnement humain. La philosophie ne se résume pas en une seule “pauvre” définition que l’on apprend au lycée ou encore à la fac. Elle s’étend à tous les domaines de l’action et du savoir, elle embrasse la faculté des lettres et celle des sciences. Dans la philosophie, il y a plusieurs philosophies d’où la complexité et l’étendue immense de ce champ de la connaissance, du savoir et de la réflexion. 

Au sens antique, le philosophe est la personne qui « cherche la vérité et cultive la sagesse » : comme Socrate, Platon, Epicure, Lucrèce ou encore Sénèque. Mais à notre sens et à l’heure actuelle chacun de nous dès lors qu’il se pose des questions sur un sujet ou un problème est philosophe. 

La philosophie est donc progressive avec le temps et est bien plus qu’une science bien cadrée. Elle nous accompagne chaque jour, d’autant plus dans cette société constamment en mouvement qui secoue les mœurs, les questionnements, les idées et les avis de chacun.

L’éthique : un lien entre la philosophie et le travail social

La philosophie est un outil méthodologique qui permet de se remettre en question et de mettre du sens à nos actions grâce à l’éthique. La réflexion éthique est un élément crucial dans le champ du travail social, elle se reflète non seulement dans les pratiques mais aussi dans les objectifs à atteindre. 

Les travailleurs sociaux sont confrontés à des situations complexes où ils doivent travailler aux équilibres (et déséquilibres) des besoins de l’individu, de la famille et de la société.

Ainsi l’éthique permet de les guider dans leurs pratiques, assurer la protection des droits des personnes accompagnées et maintenir la confiance du public. Chacun peut avoir sa propre éthique mais dans le travail social, il faut que celle-ci soit commune à une équipe, à un corps ou à une communauté. L’éthique se différencie de la morale qui nous est imposée par les mœurs et les croyances. L’éthique est une réflexion sur ce qui bien ou mal, sur ce qui est bon ou mauvais en fonction d’un contexte et des personnes (en contexte) : c’est penser la « morale » et la manière de vivre à partir de ce que l’on est et de ce que l’on a dans notre « intérieur ». Certains résistent avec leur éthique individuelle ou collective pour continuer à exercer leur métier selon leur conscience personnelle. 

Nous pouvons ainsi dire que ce qui permet le lien entre la philosophie et le travail social c’est l’éthique.

La philosophie un remède à la souffrance des publics :

La philosophie amène à la réflexion critique, elle incite à réfléchir sur les normes, les croyances et les valeurs. La philosophie peut être comparée à une médecine « douce » pour combattre les maux de « l’âme » et de l’esprit ; en offrant des réflexions profondes (en dépassant les opinions) et des perspectives nouvelles. Elle aide à mieux penser et donc (peut-être) supporter notre condition, à mieux lutter contre « l’affection » et l’oppression dont nous sommes victimes et nous permettant l’émancipation. 

Le recours à la philosophie dans le cadre d’un soutien aux personnes « souffrantes » ne peut cependant être envisagée sans qu’auparavant ait été développée une réflexion sur le sens même de la philosophie et sur la place qu’occupe l’éventualité de la « maladie » et des oppressions dans la condition humaine en général. 

Dialogue et communication : la philosophie met l’accent sur l’importance du dialogue et de la communication authentique. Cela aide les travailleurs à établir des relations de confiance avec les personnes qu’ils accompagnent, à écouter activement leurs besoins et leurs désirs, à leur permettre d’entrer dans un processus de prise de décision et à pratiquer les conditions de liberté.

Au final pour la pratique professionnelle

Aujourd’hui, il est improbable de concevoir le travail social sans avoir un minimum d’approche philosophique. En effet, la philosophie sur le plan personnel permet à l’individu de soulever des questions relatives à son accompagnement. Parce qu’il va philosopher, cela va lui permettre de développer un esprit critique et à fortiori une remise en question sur sa pratique professionnelle. 

Un des intérêts de la réflexion philosophique dans l’accompagnement social est d’atteindre une certaine ouverture d’esprit qui fera émerger des valeurs telles que :  l’empathie, la bienveillance, la tolérance aux différentes croyances et principes éthiques, qui sont des valeurs importantes et facilitatrices dans la compréhension et l’approche de l’autre.

La philosophie permet au travailleur social de visualiser une problématique et d’aborder une situation dans sa globalité et pas seulement la partie émergée de l’iceberg.

Qui-plus-est, elle permet au professionnel de développer des capacités de travail en équipe car elle favorise une meilleure compréhension de la communication et permet ainsi l’échange et l’ouverture de débats. La philosophie amène à comprendre quelques mécanismes de fonctionnement de la société en général et de ses institutions à grande et à plus petite échelle. Le professionnel peut être confronté à des réalités en contradiction avec ses propres valeurs. Vouloir imposer sa vision des choses peut amener le travailleur social à sortir de ses fonctions « premières » et de prendre trop de libertés hors cadre institutionnel. En effet, la frontière entre souplesse et marginalisation est faible, il est donc préférable d’y être préparé.

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Le droit à l’alimentation : une action quotidienne, une action politique.

Par Christophe Pruvot

Aujourd’hui, c‘est l‘urgence. On aide, on donne comme on peut. Nous souhaitons la fin de l‘aide alimentaire. Nous demandons à l’État d‘assurer la sécurité de toutes et tous. Pouvoir s’alimenter ne doit pas permettre le profit.

Ça commence par un débat.

C’est l’été, nous sommes une vingtaine d’adultes posés sur des tapis dans l’espace public et nous avons décidé de nous emparer d’un sujet de la vie quotidienne : l’alimentation. Nous souhaitons réfléchir ensemble pourquoi une association d’éducation populaire, un centre social et un espace de vie sociale organisent aujourd’hui une aide alimentaire, une cantine sociale alors que dans la ville il existe les « restos du cœur » et le « secours populaire ». 

Avant tout il est important de poser une évidence pour nous : l’alimentation est un droit et une démocratie doit donner accès à ce droit à tous les membres de la société sans condition.

Si l’alimentation est un droit premier, comment fait-on pour se nourrir correctement quand tout augmente ? La première condition qui interdit un accès libre à l’alimentation c’est la condition économique.

Notre conversation a débuté ainsi : 

« L’État ne donne pas accès à la nourriture, il ne protège pas les plus défavorisés. Ce n’est pas logique de passer par l’aide alimentaire : c’est la honte », « Pour se faire plaisir, même des petits plaisirs, on est obligé de prendre sur ces dépenses-là. Alors il n’y a plus de plaisirs », « Moi je mange surgelé ou des plats préparés parce que c’est moins cher enfin j’en trouve de vraiment pas chers même si les dates sont bien dépassées », « Moi j’ai fait un jardin mais ça ne fait pas tout », « Les produits les plus essentiels c’est trop cher », « On ne choisit pas ce qu’on mange », « Les gens prennent parce qu’ils ont faim et ne se posent plus la question s’ils aiment ou pas », « T’as beau travailler, ça ne suffit pas « , Tant que la bouffe ça rapportera à des gens les prix vont augmenter et nous on aura faim », « Avec la bouffe tu taxes un pauvre comme un riche », « On mange toujours la même chose », « Si en plus tu peux pas te déplacer tu peux pas aller chercher moins cher un peu plus loin », « On fonctionne avec les points de fidélité on ne choisit pas », « Ne pas choisir ça t’enlève une partie de ton humanité ».

Nous avons tenté de chercher un peu plus loin.

Nous avons partagé ce que Jean Ziegler écrit dans deux de ces ouvrages : « la faim dans le monde expliquée à mon fils » et « Destruction massive. Géopolitique de la faim ». Voici ce que nous en avons retenu et qui nous scandalise.

Nous vivons sur une planète qui déborde de richesse mais des gens ont faim, des enfants meurent de faim : c’est un scandale, c’est un crime.

L’être humain dépense tous les jours de l’énergie vitale. Celle-ci doit être remplacée par de la nourriture. Si le corps ne remplace pas cette énergie dépensée alors il souffre, le système immunitaire s’effondre et la personne meurt.

Il y a surabondance, on pourrait nourrir toute la population mondiale si la répartition était plus juste. Nourrir un être humain, c’est lui donner entre 2400 et 2700 calories par jour.

Les états les plus riches de la planète exploitent les pays pauvres. Les États industriels occidentaux comme l’Europe versent des subventions aux agriculteurs et dans le même temps déversent sur les marchés africains le surplus de leurs productions à des prix trois fois plus bas que les productions locales. De grosses sociétés industrielles accaparent les terres en masse dans les pays d’Afrique et ils produisent des fruits et légumes pour l’Europe (à des coûts largement inférieurs à ceux pratiqués dans les pays européens bien entendu), ils plantent aussi des forêts de palmiers ou des champs de cannes à sucre pour les agrocarburants. Les prix s’envolent à cause de la spéculation boursière (parce que les céréales sont cotées en bourse) et des agrocarburants (des surfaces agricoles pour du carburant comme le bioéthanol ou le biodiésel) : tout ça rapporte de l’argent. Pour maintenir les prix certains pays n’hésitent pas à brûler les récoltes pour qu’il n’y ait pas trop de produits sur les marchés financiers.

Les pays riches veulent maintenir les prix pour garantir des prix minimums aux agriculteurs, pour ça ils font des lois pour limiter les productions ou ils détruisent une partie de la nourriture (elle n’entre pas sur le marché).

« La liberté totale du marché est synonyme d’oppression » 1.

La parole entendue et prise dans l’espace public.

Nous avons été à la rencontre de quelques personnes dans l’espace public : des enfants, des parents, des adultes seuls. C’était juste une discussion sur l’alimentation aujourd’hui, sur le prix, sur la santé, sur la faim. Les temps sont durs !

« On a rencontré avec un SDF à Lille, c’est dur. On sait qu’il y a des gens qui dorment dehors à Lillers. On fait quoi ? On leur donne à manger mais ça ne suffit pas »

« Est-ce que c’est vraiment bon ce qu’on donne dans les colis : bon pour la santé ? Est-ce qu’on fait attention aux goûts de tout le monde ? »

« La misère est partout : en Afrique, en France, à Lillers »

« Les plus pauvres se cachent par peur ou par honte ?

« L’État a une responsabilité, il peut mieux répartir l’argent, il devrait payer l’aide alimentaire directement ».

« On est obligé de passer par le calcul : applications, bons de réductions »

« Dans les colis on ne choisit pas. En plus ce n’est pas forcément bon pour la santé et pour la planète »

« On ne fait pas attention à ce qui est bon pour la santé. On fait juste attention au prix. On sait que ce qui est plus cher est meilleur pour la santé »

« On ne se fait plus plaisir »

« Même dans les cuisines collectives c’est galère. On fait moins à manger et on ne donne plus de rab. C’est injuste »

« On achète au moins cher même si c’est moins bon ».

« L’alimentation c’est bon pour la santé et prendre des forces. C’est bon de manger ensemble. Ça fait du bien ».

« Il faut arrêter de donner des plats dégueulasses aux pauvres ».

Le scandale ne s’arrête pas là : la défiscalisation sur les produits alimentaires, sur les dons alimentaires réalisés par la grande distribution.

« L’aide alimentaire, dont dépendent des millions de personnes en France, repose sur un vaste système de défiscalisation encourageant la surproduction. Pire, certaines grandes surfaces se débarrassent de denrées inutilisables auprès d’associations caritatives, tout en bénéficiant de réductions d’impôts » 2.

Nous pouvons témoigner des dons que nous recevions d’une grande enseigne de la grande distribution. Pendant plusieurs mois, nous sommes allés chercher tous les jours de produits pour les redistribuer. Nous avons eu toutes sortes de produits : du pain dur immangeable, des produits frais aux dates largement dépassées, des paquets de biscuits éventrés, des fruits et des légumes pourrissants et dégoulinants… Des produits qui trainaient dans les stocks et qui auraient dû être jetés. Le jour où nous avons décidé de stopper, le responsable s’est étonné. Lorsque nous lui avons dit « nous avons honte de donner ce que l’on reçoit », il n’a plus dit un mot et a raccroché le téléphone. 

Il semble que l’État consacre environ (et ce chaque année) 500 millions d’euros pour l’aide alimentaire. Les trois-quarts de cette somme (75 % soit plus de 360 millions) bénéficient aux grandes surfaces sous la forme de défiscalisation : somme d’argent qui devrait revenir dans les « caisses de l’État » par les taxes et les impôts donc c’est comme un cadeau fait aux entreprises. Cet argent ne sert pas à la solidarité nationale, il revient aux actionnaires, aux entreprises. Et ça ne s’arrête pas là ? Certains syndicats agricoles nous apprennent que l’État et l’Europe versent des subventions aux agriculteurs et achètent aussi une partie de leurs productions. Ces productions sont données aux banques alimentaires. Un ancien agriculteur résume : « on est payé pour donner des produits pour lesquels on a déjà touché des subventions ». Depuis 2016, les distributeurs n’ont plus le droit de détruire les produits impropres à la consommation. De fait ils ont augmenté leurs dons aux associations caritatives et solidaires, dans le même temps ces produits donnés sont défiscalisés. Ce qui devait être jeté parce qu’inconsommable devient une ressource pour les distributeurs sans contrôle de la qualité de ce qui est donné. Les associations reçoivent des produits aux dates dépassées et des légumes pourris qu’ils peuvent donner aux pauvres. Et comme si cela ne suffisait pas, les produits donnés et « corrects » sont remplis d’acide gras saturés, de substances normalement interdites pour les produits « normaux » que l’on peut acheter en grande surface. Certaines productions ne sont destinées qu’à l’aide alimentaire et ces productions seraient de moins bonne qualité. Cela favorise une malnutrition, des problèmes de santé pour les personnes qui sont obligées de recourir à l’aide alimentaire. L’aide alimentaire devient un marché « juteux » pour les marchés financiers et les entreprises. Les plus pauvres enrichissent les plus riches, les plus riches maintiennent les plus pauvres à leur place.

On fait des choses, un peu tous les jours.

Depuis 4 ans, nous organisons une distribution alimentaire et une cantine sociale dans un quartier populaire, un quartier pauvre.

Personne ne contredira les chiffres, ils pourront être interprétés et expliqués différemment mais ils existent : un taux de chômage à presque 19 % (moins de 10% au niveau national), un taux de pauvreté à 21% (15,6 % au niveau national) 3. La misère est présente, elle augmente malgré l’action des associations dites caritatives, malgré des services d’aides sociales : ce n’est plus suffisant, les besoins et les manques sont conséquents. Notre association a décidé une distribution alimentaire régulière en plus de l’existant. Nous accompagnons plus de 400 personnes (un peu moins de 200 en 2020). Les baisses de financements publics nous obligent à conventionner avec la banque alimentaire plutôt que d’acheter les denrées nous-mêmes (ce qui nous contraint à donner ce que l’on reçoit et ne pas répondre aux habitudes des personnes). Nous avons ouvert une cantine sociale deux fois par semaine pour 70 repas par « service » (plus de 2700 repas en 2024). Avant la baisse des financements, nous cuisinions pour 150 personnes à chaque repas et nous proposions des plats à emporter. Chaque année nous organisons des repas partagés dans l’espace public, dans nos murs. Nous cultivons des fruits et légumes dans notre jardin ce qui nous permet d’alimenter nos repas et de distribuer les productions quand cela est possible.

Une rencontre de bénévoles de l’aide alimentaire.

En fin d’année 2023, nous avons rencontré d’autres bénévoles d’une autre ville qui font comme nous qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’ils ont : « c’est dur l’aide alimentaire, la violence est partout ».

« On aimerait faire mieux parce qu’on ne donne pas ce qu’il faut et en quantité suffisante, « les dates sont trop courtes ou dépassées », « on ne nourrit pas avec des tonnes de beignets », « il n’y a pas assez de produits frais », « pas assez de viande, pas assez de légumes traditionnels », « les gens font la queue et on voudrait les accueillir autrement », « on sait que les personnes ne choisissent pas ce qu’elles mangent mais on n’a que ça ».

« On prend, parfois, la colère des personnes qui trouvent que les sacs sont légers », « les personnes comparent leurs sacs et ça nous met mal à l’aise parce qu’on ne fait pas toujours les mêmes sacs », « quand les gens viennent sans sacs on ne peut pas donner surtout les produits congelés parce qu’il y a la responsabilité de la conservation », « j’attends pas de merci mais ça fait toujours plaisir », « il y en a qui sont pas contents et qui se plaignent mais bon c’est donné gratuit alors quand même ».

« C’est violent de devoir faire la queue pour avoir à manger pour sa famille, c’est violent de ne pas choisir ce que l’on va manger, c’est violent de savoir qu’on ne va pas avoir assez, c’est violent d’entendre les critiques alors qu’on donne ce qu’on a ».

La violence subie par les personnes les plus pauvres se rabat quelquefois sur les groupes de bénévoles qui reçoivent durement les attitudes, les propos. Mais qui est responsable de la violence ? Quelle est la part de responsabilité de l’État qui n’assure pas les soins nécessaires et qui ne répond pas aux besoins primaires de sa population ?

La violence est partout : elle est là quand les gens n’ont pas de quoi se nourrir suffisamment, elle est dans l’accueil des distributions alimentaires, elle est là et les bénévoles sont rendus responsables du peu, du pas assez, elle est dans le manque de denrées des banques alimentaires, elle est dans les dates trop courtes. La violence est partout et elle crée de la honte, de la colère, du désespoir, de la souffrance.

Notre action politique pour l’alimentation :

Nos actions sont autant d’occasions de socialiser l’alimentation, de faire la fête, de se rencontrer, de créer des moments, des souvenirs, de danser et de chanter. Ce sont autant d’occasions de lutter contre la précarité alimentaire et d’affirmer que manger à sa faim est un droit inconditionnel pour tous. Nos actions sont simples : une distribution alimentaire sans condition et sans contrôle, une cantine sociale, des repas partagés dans l’espace public, des cantines de rue, des petits déjeuners et des goûters, un jardin solidaire et communautaire

Nous avons réalisé une campagne d’affichage dans le quartier, dans la ville, pendant nos actions et en proximité pour affirmer notre pensée et nos idées, comme un manifeste pour un droit à une alimentation juste. Voici nos revendications : Le droit à une alimentation juste, saine et digne pur toutes et tous, Pouvoir faire plaisir à un enfant, Refuser qu’un adulte se prive de peur de ne pas avoir assez pour les enfants, Refuser que les enfants ne mangent pas à leur faim, La négociation des prix par les consommateurs, Le droit de créer des espaces potagers libres et gratuits, Créer des espaces potages un peu partout, Pouvoir choisir ce que l’on mange, Taxer les profits et non les produits alimentaires, Arrêt des aides de l’État aux entreprises de l’agroalimentaire et e a grande distribution, Refuser que certaines personnes sautent des repas, Imposer un minimum de 150 € par mois et par personne pour se nourrir : le droit à une sécurité sociale de l’alimentation, La défiscalisation pour le don de produits alimentaires est un crime contre l’humanité, un crime organisé pour la course aux profits au détriment des plus pauvres.

Nous affirmons cela alors que le Président de la République a une tout autre idée du droit à l’alimentation pour les plus pauvres. Emmanuel Macron aurait tenu les propos suivants : 

« Bien se nourrir est un choix de vie. Alors qu’on a 70 chaînes gratuites en France, on peut se passer d’un abonnement (télé) pour se payer des pommes bio » ou « Les smicards préfèrent des abonnements VOD à une alimentation plus saine » 4. Décidément, le mépris est présent partout mais il n’est pas acceptable.

Contre les souffrances dues à l’alimentation, pour tenter de répondre aux urgences, pour faire du commun, pour socialiser encore ! Et ce qu’on veut mettre au travail pour la suite : un meilleur accueil à l’épicerie, développer les productions au jardin et au verger, une cantine de rue régulière, des repas dans les quartiers, etc.

La sécurité sociale de l’alimentation : une idée.

« 150€ par personne et par mois, enfants compris, représentent un budget annuel de 120 milliards d’euros, soit 8% de la valeur ajoutée produite en France.

Afin de garantir l’absence de mainmise de l’état sur le processus, nous souhaitons que l’argent ne transite pas dans les caisses de celui-ci, ce qui serait le cas avec un financement basé sur des taxes ou impôts dus à l’état qui les reverseraient au fonctionnement de la sécurité sociale de l’alimentation. Le mécanisme de cotisation est le plus approprié pour défendre une organisation démocratique de l’économie, il agit directement au niveau de la richesse produite et non pour corriger une première répartition inégale de celle-ci. » 5

Multiplier les repas et les actions dans l’espace public

Depuis des années l’association occupe et s’approprie l’espace public avec des ateliers éducatifs de rue avec des repas partagés, avec l’expérimentation de cantines de rue. Il faut continuer. Il faut aller plus loin, cela doit devenir une expression politique pour rendre visible, pour revendiquer, pour réclamer des droits.

« Les dés étant pipés, les élections délégitimées, les occupations physiques et sonores des espaces publics restent alors le seul moyen d’être visibles et entendus » 6.

« Les gens qui ne sont rien », Monsieur le Président, vous les croiserez dans les gares mais aussi dans les rues, dans les quartiers pour peu que vous sortiez vraiment.


  1. Jean Ziegler est né en 1934. C’est un homme politique, altermondialiste et sociologue suisse. Il a été rapporteur à l’ONU et a travaillé sur la question de l’alimentation et de la faim dans le monde. Les livres qui nous ont été utiles :
    Ziegler, J., Destruction massive. Géopolitique de la faim, Points, 2012
    Ziegler, J., La faim dans le monde expliquée à mon fils, Seuil, 2015 ↩
  2. https://basta.media/Les-derives-de-l-aide-alimentaire-defiscalisation-hypermarches-surproduction-agro-industrie-grande-distribution
    Les arguments qui suivent sont également tirés de cet article qui propose une lecture claire de ce que nous vivons au quotidien dans notre action d’aide alimentaire. ↩
  3. Source INSEE années 2020 et 2021 ↩
  4. Selon le MODEF (syndicat agricole). Lors du salon de l’agriculture, le 24 février 2024. Propos tenus par le Président de la République face à certains membres du syndicat. Propos relayés dans le journal La Marseillaise dans son édition du week-end des 14 et 15 février 2024. Bien entendu, l’Élysée a démenti, le syndicat a maintenu le fond des propos.
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/macron-a-t-il-dit-les-smicards-preferent-des-abonnements-vod-a-une-alimentation-saine-retour-sur-une-polemique-en-quatre-actes-2930256.html ↩
  5. https://securite-sociale-alimentation.org ↩
  6. Monique Pinçon Charlot dans son ouvrage Le Méprisant de la République aux éditions textuel (2023). ↩
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L’éducation populaire politique, ça existe ! Mais quel combat !

Par Christophe Pruvot

La pédagogie sociale 1 (pédagogie émancipatrice) et la puissance d’agir 2 (éducation populaire) ont été au cœur des pratiques et des réflexions d‘une association d’éducation populaire (centre social, espace de vie sociale, organisme de formation, recherche) qui se situe dans une ville moyenne du le Pas-de-Calais. Pour ouvrir les possibles, pour permettre les initiatives, pour créer des liens de solidarités, pour construire un contre-pouvoir… pour redonner du sens au travail social et éducatif… pour affirmer un projet politique.

Les années passées dans l’animation socioculturelle m’ont amené à prendre la direction d’un centre social en 2010 puis de développer un espace de vie sociale en pensant que ces lieux de l’animation de la vie sociale pouvaient s’inscrire dans une démarche d’éducation populaire, d’éducation intégrale ou d’animation globale. J’ai appris à œuvrer et à manœuvrer avec les institutions et leurs injonctions… Mais, c’est en formation (un MASTER en sciences de l’éducation) que j’ai pu me recentrer sur mes pratiques et le sens de nos actions. Alors, je me familiarise avec la recherche, je croise (ou recroise) la théorie et certains concepts qui m’amènent à interroger ma vision du monde. C’est une approche en philosophie sociale et/ou politique, un plongeon dans le constructivisme 3 et l’existentialisme 4 qui nourrissent ma réflexion et finalement remettent en cause certaines méthodes d’interventions, la notion de projet, le développement social local (qui institutionnalise et qui pousse à l’adaptation alors que l’enjeu est la transformation sociale), la participation… Engagé dans un processus de recherche action, d’autres approches et « concepts », nourrissent d’une part, ma pratique dans un va et vient constant entre théorie et pratique. Insatisfait, je doute de la valeur « démocratie », je bouscule mes pratiques, je fais tomber certaines barrières, je travaille sur mes freins et mes « limites ». Les institutions sont en crise, la démocratie est malade, les travailleurs sociaux ne trouvent plus de sens à leurs actions, les personnes sont rangées dans des cases… Il y a une crise de la confiance, de la reconnaissance… Pourtant, je reste persuadé que l’engagement et le collectif sont les moteurs pour continuer sur le chemin d’un monde plus juste, plus équitable, plus humain…

C’est en alliant théorie et pratique et gonflé d’énergie que j’ai abordé différemment mon métier. L’association dont je vais devenir le directeur devient alors un terrain de recherche-action 5. Une recherche sensible à l’écoute, à la coopération et à la création avec les habitants « experts » de leur territoire et attentifs aux transformations produites par la démarche. En dépassant une approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir, nous avons expérimenté de nouvelles formes de démocratie dans le centre social et aujourd’hui dans l’association. La pédagogie sociale (inspirée de pédagogues comme Freinet, Freire, Korczack) a ouvert le champ des possibles. C’est tout le projet du centre social qui a été impacté. Ce sont toutes les postures des professionnels qui s’en sont trouvées bouleversées. Un énorme travail sur les pratiques, sur le sens, sur l’éthique, sur les postures, sur l’engagement a mieux défini le travail associé au centre social. Celui-ci étant défini aujourd’hui comme une rencontre intersubjective entre les acteurs du projet quel que soit leur statut 6. Il devient une occasion de nouveaux possibles et se construit de manière permanente. C’est la relation (affective, authentique, sincère, affectueuse) qui est devenue l’enjeu premier de toutes nos interventions : créer des liens de solidarité pour permettre les initiatives et l’action collective. Les personnes sont accueillies dans leur entièreté et leurs multiples dimensions, affectives, émotionnelles, psychiques, physiques, sociales.  Pour nous, acteurs engagés (professionnels et bénévoles), il fallait donner les moyens d’agir aux habitants, il fallait travailler l’appropriation, il fallait parler de pouvoir, il fallait construire des contre-pouvoirs à l’interne du centre social, du projet et à l’externe. Il fallait mettre le débat au centre des préoccupations. Il fallait mettre au jour nos contradictions. Il fallait dépasser la notion de participation, la notion d’activités et de services… Il fallait parler de transformation, d’amélioration. Il fallait parler de confiance et d’amitié. Il fallait en parler pour que ça existe. Il fallait en parler pour mettre en œuvre, pour agir et pour travailler ensemble. Nous avons autorisé, nous avons facilité, nous sommes sortis de nos zones de conforts, nous avons laissé la place aux habitants, nous avons rejoints les habitants, nous avons donné des rôles, nous avons laissé la place, nous avons permis les responsabilités, nous avons fixé un cap, nous avons mis en place une organisation. Nous avons donné les clés, ici et maintenant et pour aujourd’hui et pour demain.

En pratique, cette démarche donne les moyens aux initiatives des habitants et donne le pouvoir de décision aux collectifs d’habitants. Elle permet aux habitants de s’approprier les lieux et de laisser une place importante à la rencontre et à la relation.

Cette nouvelle forme de démocratie et nos interventions en pédagogie sociale ont produit une organisation collective porteuse de sens pour le territoire. Mais comment ? En mettant le débat au cœur de nos discussions et de nos prises de décisions. On évite le vote mais on pratique l’arbitrage. En donnant du pouvoir aux collectifs d’habitants hors des instances classiques. En donnant accès aux ressources aux habitants et aux bénévoles qui portent une action. Les habitants ouvrent et ferment le centre social. Les habitants ont accès aux moyens de paiement. En réunissant régulièrement (une fois par semaine) les administrateurs, les salariés, les bénévoles dans des « réunions » d’équipe. En laissant de la place dans les plannings et les salles pour la rencontre avec les habitants, les bénévoles et ce toutes les semaines. Une démocratie vivante au quotidien, c’est un Conseil d’Administration composé d’habitants exclusivement. Ce sont des candidats aux postes d’administrateurs plus nombreux qu’il n’y a de postes disponibles (une véritable campagne électorale à l’approche de l’assemblée générale, 27 candidats impliqués au quotidien dans l’association pour 18 postes en 2020, ce sont 13 candidats pour 8 postes vacants en 2021, 11 candidats pour 6 postes vacants en 2022). C’est un nouveau mode de gestion pour le centre social en 2018 (une cogestion qui laisse la place aux habitants pour piloter le projet en ayant les moyens et en ayant accès aux ressources). C’est un nouveau projet d’animation de la vie locale emmené par des habitants (un espace de vie sociale comme terrain d’expérimentation du don et de la gratuité). C’est un projet non pas transversal mais décloisonné (les secteurs sont fondus et confondus). C’est un accueil porté par toute l’équipe des salariés et par des bénévoles. C’est un accueil qui a abandonné l’esprit de guichet dans les pratiques. Ce sont des rencontres. Ce sont des moments créés et repris sur le temps. Ce sont des relations fortes, sincères, authentiques entre les salariés, les bénévoles, les administrateurs, les habitants… Ce sont des collectifs autogérés. C’est un accompagnement à la scolarité imaginé comme une classe Freinet. C’est une écriture de projets laissant une place importante à des méthodes d’animation collaboratives 7. C’est une organisation et un cap qui s’ajustent en allant, une identité collective d’une communauté qui se bâtit, qui se construit chemin faisant, pas à pas, au quotidien dans la diversité, dans la joie, dans le travail… avec de l’espérance et beaucoup d’amour.

Les actions et projets de l’association n’entrent pas facilement dans les « cases » des dispositifs et des appels à projets. Ce système marchandise le travail éducatif et détourne le sens de l’éducation populaire. On préfère la norme, la conformité, la « bonne » citoyenneté à l’émancipation ou à l’esprit critique. On préfère la réussite individuelle à l’approche collective. On préfère mesurer l’impact que créer de la valeur humaine. Alors pensant tordre les dispositifs, on peut tordre nos actions pour rentrer dans les cases pour satisfaire les exigences, les objectifs des différentes politiques publiques et des institutions. Ce jeu, nous ne l’avons pas choisi mais nous le pratiquons par nécessité, pour obtenir des moyens : matériels, structurels et financiers. C’est l’argent et le besoin d’argent pour fonctionner, pour faire vivre notre communauté qui nous obligent à jouer, à adapter, à tricher parfois. Ce jeu rend nos structures précaires, nous quémandons, nous « prions » pour obtenir des moyens toujours insuffisants mais toujours plus contraignants dans les règles d’attribution, dans les comptes à rendre, dans les relations conventionnées, dans la contrepartie. Il est là, aussi, le combat : satisfaire les partenaires, les bailleurs de fonds, répondre aux injonctions tout en trouvant ce jeu « ridicule », éloigné des préoccupations et de la réalité des personnes vivant dans les quartiers populaires. Mieux on connait les codes mieux « ça passe ». Plus on va dans le sens de l’institution plus on obtient de moyens. Plus on développe une pensée critique, plus on comprend les mécanismes de dominations, plus on explique les inégalités : plus on se heurte aux logiques néolibérales et plus les moyens nous manquent. Plus notre action est politique, plus l’éducation est émancipatrice, plus nous nous éloignons, plus nous nous isolons. Mais plus nous sommes convaincus de la nécessité de durer et de continuer. Notre démocratie est liée au conflit, à la confiance, à la lutte contre toutes les formes d’oppression. Nous devons toujours avoir ce zest de piraterie pour ne jamais accepter la violence de la misère, du racisme, du sexisme, de la pauvreté, de la précarité. Alors, nous tricherons quand cela sera nécessaire, nous jouerons le jeu tant que celui-ci ne nous aveugle pas parce que chacun doit pouvoir mener une vie bonne (une vie vivable) dans des institutions justes (et non excluantes)8.

En 2024, l’association portait un projet de centre social, un espace de vie sociale, un organisme de formation et développe un axe de recherche. L’équipe de professionnels a bougé, elle est en mouvement : toutes et tous ne restent pas. Entre les bénévoles, les administrateurs et les salariés il existait une stabilité qui assurait aux « publics » une sécurité, une confiance et des relations durables. Cette stabilité est incertaine et fragile, elle se heurte à la précarité des structures de travail social et éducatif qui subissent les contraintes (et financements sous contraintes) des politiques publiques.


  1. La pédagogie sociale a été théorisée en France par Laurent Ott. Ott, L. , Pédagogie sociale : une pédagogie pour tous les éducateurs, Chronique sociale, 2011 ↩
  2. La notion de puissance d’agir est amenée par Christian Maurel. Maurel C., Éducation populaire et puissance d’agir : les processus culturels de l’émancipation, éd Paris L’Harmattan, 2010 ↩
  3. Le constructivisme se rapporte à l’apprentissage et admet que la connaissance est élaborée par l’apprenant. Nous nous construisons et construisons notre vision du monde en pensant, en réfléchissant les expériences que nous vivons. ↩
  4. L’existentialisme est une théorie philosophique (et littéraire) qui affirme que l’essence de l’être humain n’est pas déterminée par un dieu pour une autre force transcendantale mais par son existence, ses actions, son expérience, ses choix, sa liberté. En France, c’est Jean Paul Sartre qui est le principal représentant de cette théorie. ↩
  5. La recherche action est une action délibérée de transformation (qui cherche un changement concret dans le système social) et de production de connaissance (avec les personnes concernées). C’est une action inscrite dans une réalité qui suppose que les chercheurs ne sont pas seulement issus des laboratoires universitaires mais sont aussi sur les terrains de l’expérimentation, dans les quartiers. ↩
  6. Pour la définition du travail associé, je me rapporte aux travaux de recherche de Marie Nowicki, docteure en sciences de l’éducation. Thèse de Marie Nowicki (soutenue en 2022 : « Le travail associé en centre social : l’entrelacement d’histoires individuelles et collectives : Histoire de vie de communauté du centre social la Maison Pour Tous de Lillers ». ↩
  7. L’association se « soumet » tous les 4 ans (au moins) l’écriture de projets sociaux. Cette méthode projet est très éloignée de nos pratiques de recherche-action dont nous nous prévalons. Seulement, écrire des projets sociaux en respectant « la norme » institutionnelle nous permet d’obtenir des moyens financiers et les labels « centre social » et « espace de vie sociale » (labels ou agréments distribués par la CAF). ↩
  8. Les notions de vie bonne et vie vivable sont empruntées à la philosophe Judith Butler. Butler, J., Worms, F., Le vivable et l’invivable, éd. PUF, 2021 / Butler, J., Qu’est-ce qu’une vie bonne, éd. Rivages, 2020 ↩
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Une pratique pour tous les éducateurs, une vision humaniste, optimisme et une philosophie politique assumée.

Par Christophe Pruvot

Ni un résumé, ni une note, ni une fiche de lecture, ni une recension d’ouvrage, cet article est tout ça à la fois et il est teinté de subjectivité, de ma compréhension, de ce qu’un livre a pu me bousculer et me remplir de joie et d’espérance. Travaillé à partir du livre de Paulo Freire « pédagogie de l’autonomie », ce texte permet d’identifier des savoir-faire pour les pédagogues sociaux, pour les permanents, pour les bénévoles dans le cadre de leurs interventions et postures vis-à-vis des « publics ».

Dans son livre Paulo Freire s’adresse aux éducateurs, aux enseignants dans leur relation éducative aux stagiaires et aux apprenants. Les enseignants (dont parle Paulo Freire) deviennent, dans ce texte des éducateurs, des pédagogues. Les apprenants sont les habitants, les « publics », les personnes que l’on accueille, que l’on accompagne tous les jours. C’est une vision humaniste et optimiste qui est mise en avant et qui reconnait la nécessité de l’être humain à lutter contre la réalité pour la transformer, pour l’améliorer. Les pédagogues ont le devoir de préparer l’être humain à affronter le monde en faisant face au pragmatisme ambiant de la culture néolibérale. Il s’agit d’une approche pour lutter contre le fatalisme néolibéral. L’importance est de développer chez les personnes les plus vulnérables l’envie d’apprendre et d’être reconnus comme des êtres à part entière. Il faut partir du savoir tiré de l’expérience pour créer une vérité dite « scientifique » tout en ayant l’esprit critique. Cette approche est un fil conducteur vers l’autonomie et la libération des exclus, des vulnérables. Il est important d’affirmer le désir et la nécessité d’une transformation sociale et politique. La controverse est indispensable à la vie en communauté, mais elle doit se faire sur la base de l’éthique. C’est-à-dire sur le champ des idées, arguments contre arguments et non sur les ressentis personnels ou interpersonnels.

L’article se compose en trois parties, les mêmes parties que l’on retrouve dans l’ouvrage de Paulo Freire : « il n’y a pas d’éducation sans apprentissage », « éduquer n’est pas transférer la connaissance » et « enseigner ou éduquer est une spécificité humaine ».

Il n’y a pas d’éducation sans apprentissage. 

Le pédagogue doit développer une « rigueur méthodique ». L’acte ou l’action éducative nécessite quelques savoirs de bases. Mais enseigner ou éduquer ne veut pas dire transférer de la connaissance ou remplir les autres de savoirs « préfabriqués ». Éduquer, c’est créer les possibilités d’une production, d’une construction de la connaissance par les personnes (éducateurs et apprenants). Il y a interaction entre les publics et le pédagogue. Les deux sont sujets : un habitant accueilli n’est pas un objet. Le pédagogue se forme pendant l’intervention et la relation autant que la personne accueillie et formée.  Enseigner ou éduquer, ce n’est pas transférer des compétences, enseigner c’est avant tout un système d’apprentissage. Le doute est une posture, un savoir dont le pédagogue doit être pourvu.

L’enseignant doit rester curieux et avoir « une posture de chercheur », un esprit de chercheur. « En intervenant j’éduque et je m’éduque. Je cherche pour connaître ce que je ne connais pas encore, pour communiquer ou annoncer la nouveauté 1. Le pédagogue doit garder un esprit critique sur ce qu’il transmet.  Le pédagogue respecte les savoirs des publics. Ceux-ci viennent avec leurs histoires, leurs vécus, leurs expériences qui sont et qui forment des savoirs, des connaissances. Nous devons discuter de la réalité concrète sans pour autant mettre de côté (ou « sous le tapis ») la violence ou l’agressivité. Ce qui est visé, c’est le développement de la pensée critique des publics. Une personne, un sujet doit faire preuve de curiosité pour se construire, pour ne pas entrer dans les normes d’un monde rationnel qu’il n’aurait pas questionné. La personne accueillie doit développer un esprit critique. Pour cela, dans une relation éducative, dans un temps « de service », d’animation, d’atelier, le pédagogue rejette la méthode du cours magistral où l’habitant reçoit simplement et reste passif.

Chaque personne est capable d’intervenir, de penser, de construire, de produire, de comparer, de choisir, de décider, de valoriser, de rompre. Le pédagogue doit assumer le changement, doit prendre des risques et chercher la nouveauté. Il ne faut pas prendre les chemins les plus courts et les plus faciles pour éviter les difficultés. Enseigner cela doit être un acte rigoureux, esthétique et éthique. Le pédagogue doit toujours se rapporter à l’expérience, aux témoignages, à l’histoire, aux vécus, à la réalité. Il doit chercher son assurance dans l’argumentation. Le pédagogue incarne les paroles par l’exemple.

Le pédagogue doit accepter le risque et le nouveau. Accepter le nouveau permet de s’ouvrir à l’autre, de se laisser toucher par l’autre. Le risque, c’est aussi d’accepter les colères et les désaccords chez la personne accueillie, c’est d’accepter les différences, c’est rejeter les discriminations. La pratique fondée sur des préjugés nie la véritable démocratie. Enseigner ou éduquer est un acte de communication et non un acte où les personnes sont isolées les unes des autres. Cet acte doit considérer l’autre, celui que l’on accueille. Le pédagogue doit être respectueux car il conserve un pouvoir sur la personne qui vient le voir et il peut influencer son parcours. Rester humble permet de se garder de toutes formes de manipulation, de s’éloigner de l’oppression, de rejeter la domination. Rester humble ou respecter l’autre permet d’avoir confiance en l’autre et de risquer la relation.

Le savoir n’est pas produit, seulement, par les guides. Le savoir est produit par celui qui apprend et celui qui accompagne, qui éduque. Il nous faut penser de manière critique la pratique d’aujourd’hui pour améliorer la pratique elle-même pour aujourd’hui et demain. La réflexion et l’esprit critique amènent à l’action. L’habitant, le stagiaire, l’apprenant, le bénévole doivent être critiques et insoumis. Le pédagogue doit avoir une réflexion critique sur sa pratique. C’est en ce sens que la pratique doit être pensée, réfléchit, analysée pour permettre la transformation et non l’adaptation, pour permettre l’amélioration et non la résignation. Le pédagogue doit assumer sa radicalité (une identité culturelle reconnue et assumée) en ce sens c’est un être pensant, un rêveur, un créateur, il est capable de se mettre en colère, il est capable d’aimer. Le pédagogue est responsable des relations qu’il va créer. Pour cela il devra travailler l’ambiance, l’hospitalité, l’accueil. L’importance de la matérialité de l’espace dans un acte éducatif entraine des obligations pour le pédagogue : assurer un climat, assurer des espaces rangés, propres, assurer que le matériel est à disposition et est adapté. Le climat permet de recevoir l’autre dans toutes ses dimensions y compris les dimensions affectives. Le pédagogue assume l’importance des émotions, des sentiments, de l’affectivité, de la sensibilité, de l’intuition. L’éducateur ne se satisfera pas du niveau des intuitions, il les soumettra à l’analyse et à la curiosité.

Éduquer n’est pas transférer la connaissance

L’action éducative, c’est avant tout, construire et produire (ensemble) des connaissances, ses propres connaissances, son propre savoir. C’est celui qui apprend, que l’on accompagne, que l’on accueille qui produit son apprentissage, qui réfléchit, qui se questionne. Il n’est pas dans une situation passive, il est en chemin vers la compréhension des connaissances et du monde. L’éducateur doit savoir ce qu’il ignore ou ce qu’il ne sait pas encore. L’éducateur doit aimer ce qu’il fait.

L’Homme est conscient de l’environnement dans lequel il évolue. Dans ce cadre il est conscient que les choses bougent et évoluent. Il a conscience de l’inachèvement. La différence entre l’animal et l’homme, c’est que le premier agit dans le support (environnement) dans lequel il vit, alors que le second intervient sur ce support pour le modifier, le faire évoluer. Le principe de l’inachèvement prend tout son sens ici, car l’Homme peut faire évoluer sans cesse ce support. Le fait de croire en l’inachèvement de l’être humain peut amener à croire en un monde meilleur. Nous sommes des êtres conditionnés (par notre culture, notre vécu, notre expérience, notre milieu…). Nous sommes des êtres inachevés et nous savons que nous pouvons aller plus loin. Donc, nous ne sommes pas des êtres déterminés. Nous ne nous adaptons pas au monde, nous sommes dans le monde. Nous ne sommes pas des objets. Nous luttons pour être sujets de l’histoire et pour transformer le monde. Demeurer dans le monde c’est être avec le monde et les autres. Il n’est pas possible d’être dans le monde sans parler, sans chanter, sans danser, sans peindre, sans dessiner, sans se former, sans penser, sans travailler, sans faire de la politique.

Le pédagogue ne doit pas inférioriser la personne qu’il accueille, qu’il accompagne. Il ne doit pas se moquer, il ne doit pas ironiser, il doit respecter la curiosité de l’autre.  Le pédagogue doit veiller au respect de l’autonomie de la personne avec laquelle il est en relation. Ne pas respecter l’autre, ne pas respecter l’autonomie de l’autre c’est user d’autoritarisme et l’autoritarisme étouffe la liberté et nie la dignité humaine. Il faut faire la différence entre l’autorité et l’autoritarisme, entre le laisser-faire et la liberté. Pour cela il est nécessaire de questionner notre pratique quotidienne afin de ne jamais faire preuve d’autoritarisme et de respecter la liberté. Pour cela, chacun a le droit à l’expérimentation et au changement de position selon les situations, les moments, les contextes… Il n’y a pas de méthode ou de guide : il y a le bon sens. Le bon sens permet de réduire la distance entre ce que nous disons et ce que nous faisons, entre le discours et la pratique.

La reconnaissance de l’éducateur (conditions de travail, droits, salaires) fait partie intégrante de la pratique d’éducation. Ces éléments ne sont pas extérieurs à la posture éthique de l’éducateur. Le pédagogue doit être former pour former, l’éducateur doit être humble pour former, l’éducateur doit apprendre l’inachèvement pour former, l’éducateur doit respecter l’apprenant dans sa critique… les conditions de travail doivent permettre ces postures et ces pratiques. Comme éducateur, je dois avoir l’aptitude à aimer les « publics » avec lesquels « je me compromets ». La reconnaissance du pédagogue passe par l’humilité et la tolérance mais aussi dans la lutte pour la défense des pédagogues (donc de l’acte éducatif).

Pour transformer la réalité, le pédagogue doit être dans la réalité. Il doit appréhender et connaitre toutes les dimensions de la réalité (sociale, économique, politique, culturelle) et les niveaux de cette réalité (micro et macro / locale et globale). Cette appréhension de la réalité donne au pédagogue une légitimité dans l’expression de ses opinions, de ses idées, de ses émotions. Le pédagogue ne dissimule pas son opinion politique. La neutralité n’existe pas dans l’acte d’éduquer. Le pédagogue n’est pas neutre, il n’est pas en dehors, il prend position, il est honnête et sincère.

C’est la désespérance qui immobilise l’être humain. L’être doit rester un être d’espérance. Le pédagogue lutte contre le fatalisme contre tout ce qui semble « naturel », tout ce qui semble ne pas pouvoir changer. L’espérance doit être la puissance motrice pour tout acte pédagogique. Chaque pédagogue, chaque éducateur affirme son droit à la colère face à la docilité. L’histoire est un temps de possibilités et non un temps pour subir, se résigner, s’adapter. Le pédagogue est du côté de la joie qui permet l’action et le changement. Le pédagogue doit accompagner les « publics » vers la joie et l’espérance et ne pas laisser les personnes sur le chemin de la tristesse, de la résignation, du fatalisme.

L’éducateur constate pour transformer et non pour adapter, l’éducateur se mouille, Il ne se situe pas dans la résignation mais dans la rébellion. Cette rébellion doit entrainer l’action qui va transformer, qui va être révolutionnaire, qui va annoncer un rêve. Ce travail est difficile mais pas impossible. Le pédagogue pense et croit que le changement est possible. Il faut comprendre les mécanismes en œuvre dans le système, dans la société. L’éducateur doit travailler à la compréhension et à l’analyse des mécanismes qui sont en jeu dans le monde. L’éducateur ne peut, ne doit pas imposer sa vision du monde (si juste soit elle). L’éducateur ne doit pas considérer les groupes populaires comme incompétents. C’est pourquoi il accompagne la compréhension du monde. Mais l’éducateur reste conscient du sentiment de culpabilité que les groupes populaires portent : la responsabilité sur leur incompétence qu’on leur fait porter. C’est la curiosité qui motive le pédagogue. La curiosité va permettre l’inquiétude et va donc rendre possible la recherche et l’investigation : l’engagement dans l’acte d’éducation. A partir de la curiosité, le pédagogue va convoquer l’imagination, les émotions, l’intuition. Le pédagogue doit pouvoir provoquer la curiosité chez l’autre.

Enseigner ou éduquer est une spécificité humaine

Le pédagogue est généreux, il donne, il veut du bien et il assume cet amour pour le travail, pour ce qu’il produit, pour les autres. C’est ainsi qu’il intervient dans et sur le monde. C’est pourquoi il affirme son idéal, il dévoile son rêve : un rêve de solidarité, d’union. 

La qualification et le métier sont essentiels : le pédagogue va puiser son assurance dans la qualification et la valorisation de son métier. Le pédagogue est qualifié parce qu’il est formé et est capable de tenir les postures respectant une éthique. Le pédagogue installe un climat pour l’acte d’éducation. Ce climat se construit en s’appuyant sur les compétences, la curiosité, la générosité, l’humilité mais aussi en acceptant l’ignorance, en reconnaissant les connaissances des autres, en ayant du respect pour les autres et pour leurs savoirs. C’est cette éthique qui donne de l’assurance, qui assoit la compétence professionnelle parce qu’elle est remplie de générosité.

Le pédagogue révèle qui il est, sa manière d’être, sa manière de penser et de penser politiquement. Il doit y avoir, chez l’éducateur une proximité entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Cela se voit dans les choix et les témoignages que l’éducateur utilise pour illustrer ses propos. Cela se voit en acte quand le pédagogue agit et travaille. Il s’engage, il se mouille et il prend parti. C’est un véritable engagement politique de la part du pédagogue. Le pédagogue s’engage contre l’autoritarisme, contre le laxisme, contre l’impudeur, contre la dictature. Le pédagogue soutient les luttes contre toute forme d’oppressions, de discriminations et de dominations de race, de sexe, de classe. Le pédagogue reconnait l’immoralité des inégalités sociales et refuse la fatalité de la misère. Il résiste. Alors oui il s’agit d’affirmer que l’éducation est une forme d’intervention dans et sur le monde.

La liberté et l’autorité s’exercent en prenant des décisions, en étant centrée sur les expériences. Les expériences stimulent la responsabilité. Personne n’est le sujet de l’autonomie de l’autre. L’autorité est le propre de celui qui autorise, qui s’autorise, qui prend des responsabilités, qui fait le choix de la liberté parce que cela est possible (parce que les ressources sont accessibles, parce que le cadre est sécurisant). Quand l’éducation devient un acte en réflexion et une réflexion en acte elle permet de prendre consciemment des décisions. Cette conscience éloigne les êtres de la neutralité qui n’est qu’une manière d’être en accord avecles faits établis. Rester neutre dans une situation d’injustice revient à accepter cette injustice et à être en accord avec l’oppresseur.  L’éducation n’est pas une action qui reproduit les effets de l’idéologie dominante. L’éducation est une action qui doit démontrer la possibilité du changement et les décisions sont prises dans ce sens. Le langage et la parole posent les idées et donnent lieu aux échanges, aux argumentations. Ainsi sont prises les décisions en discussions. Un sujet qui parle doit savoir écouter. Chacun a le droit d’exprimer ce qu’il a dire. Mais il n’est pas le seul à avoir quelque chose à dire. Et ce qu’il a à dire n’est pas nécessairement la vérité énonciatrice, celle attendue par tous. L’écoute ne diminue pas la capacité à ne pas être d’accord. Chacun conserve le droit de s’opposer et de se positionner.

On ne combat une idéologie que par idéologie, c’est pourquoi le pédagogue se doit de reconnaître que l’éducation est idéologique. Le pédagogue souhaite faire l’union des groupes et doit pouvoir organiser la rébellion contre la menace et la férocité du monde mercantile et marchant, contre le système du marché, contre cette négation de l’humanité. C’est cela organiser la solidarité humaine. C’est se réapproprier la pensée de Marx et d’Engels pour l’union des classes de travailleurs. Le pédagogue cherche l’union des classes populaires et des opprimés dans une communauté de destin. Cette communauté va pouvoir lutter contre les oppressions subies parce qu’elle est solidaire. Le pédagogue sait des choses et sait qu’il ignore des choses. Donc, il est ouvert pour dialoguer et connaitre ce qu’il ne sait pas (douter de ce qu’il sait). C’est un être inachevé. C’est un principe de disponibilité à ce qui arrive (à ce qui peut arriver), à l’imprévu, à l’inattendu et c’est une ouverture d’esprit pour dialoguer avec les autres. Les conditions sociales, matérielles et sanitaires conditionnent les facultés d’apprendre. Donc, le pédagogue doit devenir familier de ces conditions et disponible pour les personnes qui vivent dans ces conditions, ces personnes qu’il accueille et accompagne.

La qualification métier est essentielle car elle permet l’autorité du pédagogue et sa légitimité. Le pédagogue doit s’engager et prendre parti. L’acte de former, d’accompagner, d’éduquer, c’est aussi agir sur le monde et le réel et c’est pouvoir le transformer. Un des enjeux de l’éducateur est de permettre chez le « public » la prise de conscience et ainsi agir sur le monde. L’éducateur doit donner la possibilité aux « publics » de participer à la construction du monde, de participer à l’histoire. Le fait d’éduquer, de former, c’est être ouvert à la parole des autres. C’est être disponible. L’éducateur ne doit être ni laxiste ni autoritaire. Il doit être conscient de son pouvoir, mais aussi du pouvoir des mots qu’il transmet. L’éducateur doit vouloir du bien aux apprenants. Il doit prendre en compte l’affect et exprimer son affection aux « publics ». Le pédagogue donne de l’amour et exprime cet amour.Dans ce livre magnifique qu’est Pédagogie de l’autonomie, Paulo Freire disait les rêves de Célestin Freinet sont aussi les miens : « Les rêves de Freinet sont aussi mes rêves : la lutte, l’engagement permanent pour une éducation populaire, pour une école qui tout en étant sérieuse n’a pas honte d’être heureuse » 2. Les rêves de Freire sont grands, beaux, humains et ces rêves me touchent, me percutent, me bousculent. Alors, je veux faire les mêmes rêves pour nous toutes et tous, pour nos enfants. Les rêves de Freire me permettent d’espérer, de croire, d’être en mouvement, d’agir. Les mots de Paulo Freire, sa générosité, sa radicalité donnent une résonance à mes rêves. « Je reste un être d’espérance » 3 et je rêve pour refuser « l’aberration de la misère » .4


  1. Citation entière tirée du livre Pédagogie des opprimés. ↩
  2. Citation entière tirée du livre Pédagogie des opprimés. ↩
  3. Expression de Paulo Freire dans le livre Pédagogie des opprimés. ↩
  4. Expression de Paulo Freire dans le livre Pédagogie des opprimés. ↩
🔲 ☆

Travailler en pédagogie sociale, c’est travailler autrement.

Par Christophe Pruvot

Lorsque nous intervenons dans le milieu et la réalité, dans l’espace public, dans les structures accessibles (sans conditions et sans « murs), nous sommes visibles et rendons visible les actions et les personnes, nous réhabilitons le collectif, nous portons de l’attention aux autres, nous apportons du soin et nous soignons le terrain, nous inscrivons notre action dans la durée et dans la régularité. Nous sommes présents et agissons en proximité pour transformer ; une transformation sociale qui se veut politique.

Les pratiques que nous proposons trouvent leur fondement dans la pédagogie sociale (Freinet, Freire, Korczak, Radlinska) : un travail en dehors de structures traditionnelles qui se vit, essentiellement, dans les espaces ordinaires de la société. C’est un travail qui invite à la rencontre parce qu’il est visible et en libre accès. Notre pédagogie nous permet de travailler à partir de la réalité, de réhabiliter le collectif (le groupe soutient, protège, nourrit). Nous mettons en œuvre l’inconditionnalité de l’accueil et notre intention est de porter beaucoup d’attention à autrui. Nos actions sont stables, durables et régulières. Quand la précarité nous rappelle à l’incertitude et à l’insécurité, nous travaillons dans le long terme, nous osons la proximité et la relation authentique. A l’heure de la distance, nous proposons la présence parce que c’est à nous qu’il revient de nous occuper de celle et de celui qui est venu nous voir, nous rencontrer.

La pédagogie sociale est une approche intégrale qui nous permet d’avoir une ambition, une visée, une vision politique radicale : une société juste, coopérative, communautaire où les institutions seraient organisées et gérées par le peuple dans toute sa diversité (toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants). Pour nous, faire société, ce n’est pas seulement partir des besoins, c’est aussi partir des désirs, de la souveraineté sur le travail : un travail joie, un travail désiré, un travail vivant qui propose une délibération collective sur ce qui est produit. Faire société : c’est aussi l’éducation du « faire commun », c’est l’émancipation par le travail. Pour nous, les biens et les services premiers doivent être gratuits : école, transports, santé, alimentation, logement, arts… Il doit exister une consommation collective gratuite. Pour nous, la vie est activité et cette activité (ce travail) crée de la valeur pour la collectivité, pour notre communauté. Les gens font et cela vaut, cela a une valeur en soi. Notre visée se situe dans le champ des politiques de l’émancipation. C’est une marche de l’humanité vers son émancipation collective. Cette émancipation est celle des anonymes, des sans « noms », celle des masses tenues pour insignifiantes par l’État. Cette visée, cette idée est en travail, ici et elle porte l’espoir de créer de nouveaux possibles. C’est l’idée communiste : pas le communisme de parti, pas le communisme d’État mais le communisme en travail (celui du « faire commun ») dans les espaces ordinaires de la société.

En quelques mots, nos bases pour cette pratique en pédagogie sociale sont la libre adhésion, la libre circulation, la stabilité des actions et des acteurs, le mélange des âges, l’autonomie, la dimensions affective, l’inconditionnalité de l’accueil…

Quand aucune activité n’est conditionnée à une adhésion, nous appelons cela la libre adhésion. Chacun peut venir selon ses envies, ses besoins et ses désirs. Chacun est libre d’adhérer ou non à notre association, de participer ou non à sa vie démocratique, à sa vie quotidienne. L’adhésion est libre, aussi, parce qu’elle est gratuite. Chacun peut donner de son temps, chacun peut faire un don d’argent ou de matériel si cela lui est possible. Mais en aucun cas l’adhésion est obligatoire et conditionne l’accès aux actions, aux activités, aux accueils.

Pas besoin de demander l’autorisation d’aller et de venir, tout le monde peut venir quand il veut (libre circulation). Chacun est libre de partir, de quitter une activité, de participer à l’heure qui le souhaite. Chaque personne doit se sentir libre de pousser la porte, de nous rejoindre dans l’espace public, de prendre le temps, de pratiquer à son rythme, de circuler librement.

On est en mouvement, on est en travail, on part des aspirations, des désirs. Notre organisation facilite l’expression de chacun et l’accès aux ressources comme le matériel, les bâtiments, les véhicules, les moyens de paiement (libre initiative). L’initiative est possible si elle n’est pas contrainte par des conditions ou des demandes d’autorisation sans fin.

Nos activités sont stables, cela veut dire qu’elles existent dans la durée. Chacun peut, donc, retrouver l’activité qu’il désire pratiquer, l’action dans laquelle il s’est engagé. Les actions sont des repères (stabilité des actions). Nous avons ritualisé le fonctionnement et cela apporte des sécurités.

Les permanents, ce sont les pédagogues sociaux (bénévoles et salariés), elles et ils sont là tous les jours parce que c’est important que les personnes que nous fréquentons puissent les retrouver (nous retrouver). La stabilité des permanents permet de bâtir des relations qui durent, qui s’installent : on se connaît « pour de vrai » et on espère pour longtemps parce que stabilité va de pair avec fidélité.

Les activités sont multiples, nous proposons des « rendez-vous » hebdomadaires et permettons que les activités soient possibles chaque jour. Les activités ne sont pas conditionnées à des horaires, à des jours (non-spécificité des activités). Nous laissons la possibilité de pratiquer des activités quand on le souhaite si l’organisation s’y prête.

Nous nous inscrivons dans une proximité et intervenons dans les espaces ordinaires (dans le milieu ouvert), c’est-à-dire dans l’espace public, au plus près des habitations, des lieux de vie. Dans « nos murs », nous essayons de favoriser l’ouverture des espaces. Nous décloisonnons pour permettre la circulation, la liberté, les échanges, les initiatives, les prises de responsabilités.

Tout le monde peut pratiquer une activité ou participer sans condition d’âges (mélange des âges), sans condition de niveau (pas de notion de débutants, d’amateurs, de confirmés, d’experts). Nous sommes tous travailleurs, tous pratiquants, tous auteurs, tous acteurs. Un enfant peut faire du sport avec une personne retraitée, les collégiens font leurs devoirs avec les enfants de CE1, les parents jouent aux jeux vidéo, les enfants font la cuisine.

Les sentiments et les émotions font partis de la nature humaine, nous en tenons compte. Nous les prenons au sérieux (dimension affective). Nous nous attachons aux personnes que nous côtoyons, que nous fréquentons, que nous connaissons. Nous exprimons nos émotions, nos sentiments. Nous prenons des nouvelles, nous nous intéressons au « moral ». 

C’est la construction de liens de dépendances qui va permettre l’autonomie. C’est parce qu’il existe des liens entre nous que nous savons sur qui nous pouvons compter. Nous n’hésitons pas à demander de l’aide, du soutien, un coup de main… Nous n’hésitons pas à donner de l’aide ou un coup de main (autonomie des publics, des permanents et des acteurs sociaux). C’est parce que nous ne sommes pas seuls, parce que nous sommes ensemble que nous sommes autonomes.

Nous ne croyons pas en l’organisation horizontale sans « chef », sans référent où tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous croyons en une organisation en relief où chacun peut prendre sa part, peut prendre des responsabilités à tour de rôle, selon l’activité, selon le moment, selon la mission (remise en cause de l’écart entre professionnels et habitants). Le professionnel n’est pas au-dessus parce qu’il a un contrat de travail et un diplôme. Chaque personne a une expérience et des savoirs que nous respectons, que nous considérons, que nous reconnaissons.

L’inconditionnalité, c’est s’adapter à la vitesse de l’autre et c’est partager avec lui. Nous prenons la réalité sans la juger. L’accueil, c’est faire une place à la personne qui pousse la porte. La notion d’accueil qui nous importe est celle qui renvoie à l’hospitalité et à la convivialité (inconditionnalité de l’accueil). Cet accueil se construit dans un climat serein et aimable où l’on se retrouve en sécurité et où l’on peut recevoir de l’attention du soin et du réconfort.

Les enfants sont remplis d’énergie. Ils nous sortent de la routine. Nous savons que c’est avec les enfants que nous allons créer des relations durables avec la famille. Les enfants sont un lien avec le quartier (les enfants comme alliés).  Notre intention est de permettre aux enfants de transformer le milieu, de le rendre habitable. Les enfants sont considérés comme des « citoyens » et non comme des petits en devenir. Ils sont là entièrement et nous avons la responsabilité de leur développement.

Nous sommes au travail chaque jour sans afficher de programme parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que nous ne sommes pas seuls. Quand le néolibéralisme détruit l’humain et le vivant, nous construisons un commun, une communauté de territoire, une communauté de destin. Nous travaillons autrement autour de la relation, du don, de la confiance, de la convivialité, de l’hospitalité, des moments, de la fête, du travail, du soin, de la sécurité, du réconfort, de l’organisation, de la rigueur.

Lorsque nous intervenons dans le milieu et la réalité, dans l’espace public, dans les structures accessibles (sans conditions et sans « murs), nous sommes visibles et rendons visible les actions et les personnes, nous réhabilitons le collectif, nous portons de l’attention aux autres, nous apportons du soin et nous soignons le terrain, nous inscrivons notre action dans la durée et dans la régularité. Nous sommes présents et agissons en proximité pour transformer ; une transformation sociale qui se veut politique.

Les pratiques que nous proposons trouvent leur fondement dans la pédagogie sociale (Freinet, Freire, Korczak, Radlinska) : un travail en dehors de structures traditionnelles qui se vit, essentiellement, dans les espaces ordinaires de la société. C’est un travail qui invite à la rencontre parce qu’il est visible et en libre accès. Notre pédagogie nous permet de travailler à partir de la réalité, de réhabiliter le collectif (le groupe soutient, protège, nourrit). Nous mettons en œuvre l’inconditionnalité de l’accueil et notre intention est de porter beaucoup d’attention à autrui. Nos actions sont stables, durables et régulières. Quand la précarité nous rappelle à l’incertitude et à l’insécurité, nous travaillons dans le long terme, nous osons la proximité et la relation authentique. A l’heure de la distance, nous proposons la présence parce que c’est à nous qu’il revient de nous occuper de celle et de celui qui est venu nous voir, nous rencontrer.

La pédagogie sociale est une approche intégrale qui nous permet d’avoir une ambition, une visée, une vision politique radicale : une société juste, coopérative, communautaire où les institutions seraient organisées et gérées par le peuple dans toute sa diversité (toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants). Pour nous, faire société, ce n’est pas seulement partir des besoins, c’est aussi partir des désirs, de la souveraineté sur le travail : un travail joie, un travail désiré, un travail vivant qui propose une délibération collective sur ce qui est produit. Faire société : c’est aussi l’éducation du « faire commun », c’est l’émancipation par le travail. Pour nous, les biens et les services premiers doivent être gratuits : école, transports, santé, alimentation, logement, arts… Il doit exister une consommation collective gratuite. Pour nous, la vie est activité et cette activité (ce travail) crée de la valeur pour la collectivité, pour notre communauté. Les gens font et cela vaut, cela a une valeur en soi. Notre visée se situe dans le champ des politiques de l’émancipation. C’est une marche de l’humanité vers son émancipation collective. Cette émancipation est celle des anonymes, des sans « noms », celle des masses tenues pour insignifiantes par l’État. Cette visée, cette idée est en travail, ici et elle porte l’espoir de créer de nouveaux possibles. C’est l’idée communiste : pas le communisme de parti, pas le communisme d’État mais le communisme en travail (celui du « faire commun ») dans les espaces ordinaires de la société.

En quelques mots, nos bases pour cette pratique en pédagogie sociale sont la libre adhésion, la libre circulation, la stabilité des actions et des acteurs, le mélange des âges, l’autonomie, la dimensions affective, l’inconditionnalité de l’accueil…

Quand aucune activité n’est conditionnée à une adhésion, nous appelons cela la libre adhésion. Chacun peut venir selon ses envies, ses besoins et ses désirs. Chacun est libre d’adhérer ou non à notre association, de participer ou non à sa vie démocratique, à sa vie quotidienne. L’adhésion est libre, aussi, parce qu’elle est gratuite. Chacun peut donner de son temps, chacun peut faire un don d’argent ou de matériel si cela lui est possible. Mais en aucun cas l’adhésion est obligatoire et conditionne l’accès aux actions, aux activités, aux accueils.

Pas besoin de demander l’autorisation d’aller et de venir, tout le monde peut venir quand il veut (libre circulation). Chacun est libre de partir, de quitter une activité, de participer à l’heure qui le souhaite. Chaque personne doit se sentir libre de pousser la porte, de nous rejoindre dans l’espace public, de prendre le temps, de pratiquer à son rythme, de circuler librement.

On est en mouvement, on est en travail, on part des aspirations, des désirs. Notre organisation facilite l’expression de chacun et l’accès aux ressources comme le matériel, les bâtiments, les véhicules, les moyens de paiement (libre initiative). L’initiative est possible si elle n’est pas contrainte par des conditions ou des demandes d’autorisation sans fin.

Nos activités sont stables, cela veut dire qu’elles existent dans la durée. Chacun peut, donc, retrouver l’activité qu’il désire pratiquer, l’action dans laquelle il s’est engagé. Les actions sont des repères (stabilité des actions). Nous avons ritualisé le fonctionnement et cela apporte des sécurités.

Les permanents, ce sont les pédagogues sociaux (bénévoles et salariés), elles et ils sont là tous les jours parce que c’est important que les personnes que nous fréquentons puissent les retrouver (nous retrouver). La stabilité des permanents permet de bâtir des relations qui durent, qui s’installent : on se connaît « pour de vrai » et on espère pour longtemps parce que stabilité va de pair avec fidélité.

Les activités sont multiples, nous proposons des « rendez-vous » hebdomadaires et permettons que les activités soient possibles chaque jour. Les activités ne sont pas conditionnées à des horaires, à des jours (non-spécificité des activités). Nous laissons la possibilité de pratiquer des activités quand on le souhaite si l’organisation s’y prête.

Nous nous inscrivons dans une proximité et intervenons dans les espaces ordinaires (dans le milieu ouvert), c’est-à-dire dans l’espace public, au plus près des habitations, des lieux de vie. Dans « nos murs », nous essayons de favoriser l’ouverture des espaces. Nous décloisonnons pour permettre la circulation, la liberté, les échanges, les initiatives, les prises de responsabilités.

Tout le monde peut pratiquer une activité ou participer sans condition d’âges (mélange des âges), sans condition de niveau (pas de notion de débutants, d’amateurs, de confirmés, d’experts). Nous sommes tous travailleurs, tous pratiquants, tous auteurs, tous acteurs. Un enfant peut faire du sport avec une personne retraitée, les collégiens font leurs devoirs avec les enfants de CE1, les parents jouent aux jeux vidéo, les enfants font la cuisine.

Les sentiments et les émotions font partis de la nature humaine, nous en tenons compte. Nous les prenons au sérieux (dimension affective). Nous nous attachons aux personnes que nous côtoyons, que nous fréquentons, que nous connaissons. Nous exprimons nos émotions, nos sentiments. Nous prenons des nouvelles, nous nous intéressons au « moral ». 

C’est la construction de liens de dépendances qui va permettre l’autonomie. C’est parce qu’il existe des liens entre nous que nous savons sur qui nous pouvons compter. Nous n’hésitons pas à demander de l’aide, du soutien, un coup de main… Nous n’hésitons pas à donner de l’aide ou un coup de main (autonomie des publics, des permanents et des acteurs sociaux). C’est parce que nous ne sommes pas seuls, parce que nous sommes ensemble que nous sommes autonomes.

Nous ne croyons pas en l’organisation horizontale sans « chef », sans référent où tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous croyons en une organisation en relief où chacun peut prendre sa part, peut prendre des responsabilités à tour de rôle, selon l’activité, selon le moment, selon la mission (remise en cause de l’écart entre professionnels et habitants). Le professionnel n’est pas au-dessus parce qu’il a un contrat de travail et un diplôme. Chaque personne a une expérience et des savoirs que nous respectons, que nous considérons, que nous reconnaissons.

L’inconditionnalité, c’est s’adapter à la vitesse de l’autre et c’est partager avec lui. Nous prenons la réalité sans la juger. L’accueil, c’est faire une place à la personne qui pousse la porte. La notion d’accueil qui nous importe est celle qui renvoie à l’hospitalité et à la convivialité (inconditionnalité de l’accueil). Cet accueil se construit dans un climat serein et aimable où l’on se retrouve en sécurité et où l’on peut recevoir de l’attention du soin et du réconfort.

Les enfants sont remplis d’énergie. Ils nous sortent de la routine. Nous savons que c’est avec les enfants que nous allons créer des relations durables avec la famille. Les enfants sont un lien avec le quartier (les enfants comme alliés).  Notre intention est de permettre aux enfants de transformer le milieu, de le rendre habitable. Les enfants sont considérés comme des « citoyens » et non comme des petits en devenir. Ils sont là entièrement et nous avons la responsabilité de leur développement.

Nous sommes au travail chaque jour sans afficher de programme parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que nous ne sommes pas seuls. Quand le néolibéralisme détruit l’humain et le vivant, nous construisons un commun, une communauté de territoire, une communauté de destin. Nous travaillons autrement autour de la relation, du don, de la confiance, de la convivialité, de l’hospitalité, des moments, de la fête, du travail, du soin, de la sécurité, du réconfort, de l’organisation, de la rigueur.

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