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Assumer l’éducation populaire comme lutte : subversion, alliances et contradictions

Par Christophe Pruvot

Introduction. Des tensions qui traversent nos vies : penser l’éducation populaire comme un lieu de lutte

Penser l’éducation populaire, c’est accepter de marcher sur une ligne de crête.
Entre transmission et transformation, entre soin et rupture, entre pédagogie et politique, entre “vivre-ensemble” et conflits sociaux.
Ces tensions, nous les vivons au quotidien quand on est éducateur·, travailleur social, pédagogue, militant.
Mais aussi bien au-delà de nos métiers : dans nos familles, dans nos groupes d’amis, dans nos amours, dans la manière dont on habite le monde.

Ces contradictions s’infiltrent partout :

  • Comment créer des espaces sûrs sans s’enfermer dans l’entre-soi ?
  • Comment politiser les colères sans les instrumentaliser ?
  • Comment assumer des convictions subversives tout en composant avec les institutions ?
  • Comment refuser la neutralité sans tomber dans le dogme ?

Ce texte est né de cette complexité.
Il ne prétend pas trancher. Il cherche à mettre en lumière, à poser les bonnes questions, à ouvrir des brèches dans les discours dominants sur l’éducation populaire.
Il s’adresse à celles et ceux qui travaillent avec, dans, ou contre les structures de l’éducation populaire.
À celles et ceux qui veulent faire de cette pratique un levier d’émancipation et non un simple outil de gestion sociale.

L’éducation populaire face à ses contradictions : entre entre-soi et nécessité du conflit

L’éducation populaire, quand elle est fidèle à ses racines, reconnaît le conflit.
Elle prend acte des désaccords, des contradictions, des tensions irréconciliables qui traversent le social. Elle ne cherche pas à les aplanir. Elle se construit même souvent dans le conflit : en le rendant lisible, en l’habitant, en y inventant des issues collectives.
Elle se veut du côté des opprimés, des dominé·es. Elle travaille à visibiliser les rapports de domination. Elle revendique la construction de contre-pouvoirs.

Mais aujourd’hui, on peut s’interroger.

Car si l’éducation populaire critique les pouvoirs en place, elle agit souvent dans des espaces déjà conquis.
Elle s’organise entre personnes déjà alignées sur des valeurs proches. Elle se réunit dans des tiers-lieux où l’on partage un vocabulaire commun, des idéaux partagés, des indignations similaires. Elle parle beaucoup à celles et ceux qui pensent déjà comme elle. Et elle prend peu le risque de l’affrontement symbolique dans les espaces où le désaccord est rude, où les idées sont violentes, là où les rapports sociaux sont les plus déchirés.

Les quartiers populaires, ceux qui ont été les terrains historiques des luttes sociales et politiques, sont devenus des zones de relégation. Zones de relégation pour les services publics… mais parfois aussi pour l’éducation populaire.
Ces quartiers sont traversés par la désespérance, les replis identitaires, la défiance généralisée, et parfois l’adhésion à des idées d’extrême droite, racistes, sexistes, autoritaires.


Et pourtant : c’est là que l’éducation populaire devrait être.
Là où c’est tendu. Là où les colères sont brutes. Là où les contradictions sont les plus visibles. Là où les personnes s’affrontent parfois les unes aux autres au lieu de pouvoir faire cause commune.

Mais intervenir dans ces espaces-là, ce n’est pas confortable.
Ce n’est pas valorisé par les institutions.
Ce n’est pas rentable.
Et ce n’est pas toujours bien accueilli.

Alors on se retrouve dans une contradiction :

  • D’un côté, le besoin vital de se retrouver entre personnes qui résistent, qui cherchent, qui théorisent, qui bâtissent. Ce temps de repli stratégique est essentiel.
  • De l’autre, l’évitement trop fréquent du rapport de force, du frottement, du conflit réel.

L’éducation populaire ne fait plus toujours débat.
Elle est parfois devenue une rubrique des appels à projets.
Elle est instrumentalisée par les politiques publiques néolibérales dans les contrats de ville, dans les dispositifs participatifs sans enjeux, dans les démarches de « citoyenneté » aseptisée.
Elle est réduite à du vivre ensemble, à de la gestion des tensions, à de l’animation socio-consensuelle.

Alors on peut poser la question frontalement :
L’éducation populaire est-elle encore subversive ?
Et si elle ne l’est plus, comment le redevenir ?

Se retrouver entre soi : une nécessité pour penser, se renforcer, construire

Il ne faut pas caricaturer l’entre-soi.
Dans les dynamiques d’éducation populaire, se retrouver entre personnes partageant des valeurs communes n’est pas toujours un repli. Cela peut être un moment stratégique, vital, réparateur.
Car pour pouvoir affronter l’extérieur, il faut parfois prendre le temps de se nourrir entre allié·es, de poser ses mots, de construire des grilles de lecture communes, de soigner les blessures, de réarmer la pensée.

Ces espaces d’entre-soi permettent :

  • de nommer les oppressions sans avoir à les justifier en permanence ;
  • de partager des expériences vécues similaires, sans être constamment dans la pédagogie envers les dominant·es ;
  • de formuler des analyses politiques à partir de vécus situés, dans un cadre sécurisé ;
  • de créer des alliances entre personnes ou groupes en lutte, sans la pression de la contradiction immédiate.

Loin d’être un enfermement, cet entre-soi peut devenir un laboratoire politique, un espace de reconstruction collective, un lieu de formation émancipatrice. Il s’agit d’un temps de ressourcement, de consolidation, de co-construction des savoirs.

Mais il ne peut être une fin en soi.

Le danger, ce serait d’y rester.
Car l’éducation populaire n’a pas vocation à ne parler qu’à ses pairs. Elle doit se confronter au monde, porter ses analyses dans les espaces de conflits, affronter les désaccords, sortir de la bulle.
Elle doit sans cesse alterner entre deux mouvements :

  • un mouvement de repli stratégique, pour penser, se régénérer, se renforcer ;
  • et un mouvement d’expansion politique, pour s’adresser au plus grand nombre, aller là où c’est difficile, porter la conflictualité dans l’espace public.

C’est dans cette tension créatrice que l’éducation populaire peut garder sa force transformatrice.
Car se parler entre convaincu·es est nécessaire. Mais s’organiser pour agir au-delà, là où ça résiste, l’est tout autant.

Pourquoi l’éducation populaire n’est pas toujours subversive ?

Parce qu’elle a été institutionnalisée

L’éducation populaire est née dans les luttes. Elle portait une ambition d’émancipation et de transformation sociale, contre les pouvoirs en place. Mais depuis les années 1980, elle a été largement intégrée aux dispositifs publics : subventionnée, encadrée, contractualisée, évaluée.
Cela a transformé ses pratiques. Ce qui était un geste politique est devenu un projet d’animation. Ce qui relevait du conflit est devenu une démarche de participation.
Subversion et convention ne font pas bon ménage. Quand on dépend d’une collectivité pour vivre, on apprend vite à ne pas trop la déranger.

Parce qu’elle a parfois renoncé à l’analyse des rapports de pouvoir

Dans certains espaces, l’éducation populaire est réduite à une pédagogie douce, bienveillante, sans aspérités. On parle de vivre ensemble, d’inclusion, de citoyenneté… mais rarement de lutte, de racisme structurel, de patriarcat, de capitalisme, d’aliénation, de dépossession.
Ce glissement vers une éducation populaire dépolitisée est aussi un choix : celui de rester audible, compatible, acceptable.

Parce qu’elle se replie sur l’entre-soi

À force de ne fréquenter que des personnes déjà convaincues, l’éducation populaire perd parfois sa capacité à produire du désaccord. On tourne en rond dans des cercles militants où l’on pense la même chose, où l’on parle le même langage, et où l’on évite les confrontations inconfortables.
Mais c’est précisément là, dans le désaccord, que la subversion peut naître.

Parce qu’elle a parfois peur du conflit

Subvertir, c’est affronter. C’est prendre le risque de déranger, de fâcher, d’être rejeté.
Mais beaucoup de structures ont appris à éviter le conflit pour préserver leur existence, leurs subventions, leur tranquillité. Or une éducation populaire qui ne prend pas le risque de heurter l’ordre établi finit par le conforter malgré elle.

Parce qu’elle est rattrapée par les logiques gestionnaires

Appels à projets, tableaux d’indicateurs, culture du résultat, injonction à l’évaluation : tout cela formate les pratiques.
Le sens politique s’efface derrière des objectifs quantifiables. L’action se fragmente en activités, déconnectées d’un projet global de transformation sociale.

Parce que certains de ses acteurs oublient d’où elle vient

L’éducation populaire ne vient pas des institutions : elle vient des mouvements ouvriers, des syndicats, des luttes antifascistes, de l’autogestion.
Quand ses acteurs ne connaissent plus cette histoire, quand ils n’assument pas cet héritage, ils peuvent la transformer en outil de pacification plutôt qu’en levier d’émancipation.

L’éducation populaire n’est pas toujours subversive parce qu’elle a été domestiquée.
Parce qu’elle a appris à se rendre compatible avec le système au lieu de le contester.
Parce qu’elle a parfois préféré la reconnaissance institutionnelle à la dissidence politique.
Parce qu’il est plus facile de faire de l’éducation populaire un outil de médiation que de subversion.

Être subversif, ça veut dire quoi au juste ?

Le mot subversif est souvent utilisé, mais rarement défini. Il évoque une posture de résistance, de contestation, mais aussi une forme d’inconfort.
Être subversif, ce n’est pas seulement critiquer : c’est déranger, déplacer, mettre en question l’ordre établi.

C’est refuser les évidences, dénaturer les normes, désorganiser ce qui semble aller de soi.
C’est poser des questions que personne ne veut poser, ouvrir des brèches dans les consensus, réveiller les colères là où on attend l’apaisement.

Être subversif, ce n’est pas être provocateur pour le plaisir, c’est mettre en crise les dominations, les rapports de pouvoir, les logiques d’exploitation.
C’est agir pour que ce qui paraît normal apparaisse comme intolérable.

Concrètement, cela peut vouloir dire :

  • Dénoncer des injustices là où il serait plus rentable de les taire.
  • Mettre en lumière les mécanismes de domination que tout le monde préfère ignorer.
  • Créer des espaces de parole, d’action ou d’organisation autonomes, non contrôlés, non validés par les institutions.
  • Faire émerger des récits, des savoirs, des voix, que le système nie ou invisibilise.
  • Refuser de se conformer, même sous la pression des normes, des financeurs, de la bonne entente sociale.
  • Favoriser les conflits politiques, plutôt que leur gestion ou leur neutralisation.

La subversion ne se mesure pas uniquement au discours.
On peut avoir un vocabulaire radical… tout en reproduisant les structures du pouvoir.
Inversement, on peut être subversif par la pratique, en créant des formes d’organisation, de soin, de pédagogie ou de solidarité qui contredisent en actes les logiques dominantes.

La subversion est donc à la fois :

  • une posture politique (refus de la neutralité, parti pris en faveur des opprimés),
  • une méthode de travail (conflit, désaccord, dé-construction),
  • et un horizon (transformation radicale du monde social).

Et cela suppose, pour l’éducation populaire, une vigilance constante :

  • Suis-je encore en train de déranger l’ordre social, ou de l’adoucir ?
  • Suis-je en train de rendre audible l’inaudible, ou de conforter ce qui est déjà légitime ?
  • Suis-je du côté de celles et ceux qu’on fait taire ou du côté de celles et ceux qu’on écoute déjà ?

Comment (et où) l’éducation populaire peut être subversive

Pour que l’éducation populaire soit subversive, il ne suffit pas de tenir un discours critique ou d’avoir de bonnes intentions.
Il faut des choix concrets, des pratiques situées, des alliances claires, et des espaces de conflit assumés.

En choisissant les bons terrains : là où c’est tendu, pas là où c’est simple

La subversion ne peut se déployer uniquement dans des lieux déjà acquis, sécurisés, sympathiques.
Elle doit se risquer dans les espaces où les contradictions sociales sont vives, où le désaccord est fort, où les idées dominantes font mal.

Cela veut dire :

  • intervenir dans les quartiers populaires, les zones rurales abandonnées, les territoires désindustrialisés, les espaces marqués par la colère, le repli, ou même l’adhésion à l’extrême droite ;
  • aller là où les gens n’ont pas les mots du militantisme, mais vivent la violence des inégalités au quotidien ;
  • être présent là où les services publics se désengagent, où les institutions évitent le conflit et y rester sans chercher à tout lisser.

En créant des formes d’organisation autonomes

La subversion passe aussi par les formes.
Être subversif, ce n’est pas seulement critiquer le système de l’extérieur, c’est organiser d’autres manières de faire, de décider, d’apprendre, de vivre ensemble.

Cela implique :

  • de favoriser l’autogestion, la prise de pouvoir collective, la démocratie directe ;
  • de refuser les logiques verticales : hiérarchies internes, le gouvernement des experts, pilotage par les financeurs ;
  • de soutenir les espaces auto-organisés, même fragiles, même imparfaits, portés par les premiers concernés.

En mettant les savoirs en lutte

L’éducation populaire devient subversive quand elle politise les savoirs, qu’elle les ancre dans les conflits sociaux.

Cela veut dire :

  • partir des savoirs situés, des vécus des personnes dominées, pour produire une lecture critique du réel ;
  • relier les expériences personnelles aux structures de domination (racisme, patriarcat, capitalisme…) ;
  • refuser l’idée d’une éducation neutre, citoyenne, apolitique.

En assumant le conflit plutôt qu’en le gérant

L’éducation populaire n’est pas là pour “faire du lien social” au sens mou du terme.
Elle est là pour faire émerger des conflits, les rendre lisibles, s’organiser à partir d’eux.

Cela suppose :

  • d’assumer que certains ateliers, discussions ou projets ne seront pas consensuels ;
  • de ne pas chercher à tout prix l’adhésion, mais la transformation ;
  • de refuser le rôle d’amortisseur social, celui qu’on attribue trop souvent aux associations : calmer, contenir, animer.

En s’alliant avec les luttes, pas avec le pouvoir

L’éducation populaire n’est pas neutre.
Elle doit se tenir du côté de celles et ceux qui luttent, et pas de ceux qui instrumentalisent la participation pour mieux contenir les colères.

Cela signifie :

  • refuser certains financements, si leur cadre impose une dépolitisation ;
  • désobéir aux cadres technocratiques, quand ils empêchent l’action ;
  • construire des alliances avec les mouvements sociaux, les syndicats, les collectifs, les réseaux radicaux même non reconnus, même précaires.

Une éducation populaire subversive…

  • n’est pas là où c’est confortable, mais là où ça frotte ;
  • n’essaie pas de réparer le système, mais d’en sortir ;
  • ne forme pas des citoyens modèles, mais des sujets critiques ;
  • ne se contente pas d’animer, elle organise ;
  • ne gère pas les tensions, elle les politise.

L’éducation populaire est-elle anticapitaliste ?

Historiquement, elle l’a été ou, du moins, elle en portait la potentialité.

L’éducation populaire est née des mouvements ouvriers, syndicaux, mutualistes, socialistes, anarchistes. Elle portait une volonté de se former entre pairs, de s’émanciper par la culture, de comprendre les rapports de domination pour mieux les renverser.
Elle n’avait rien à voir avec une simple animation culturelle ou une démarche participative telle que les institutions la récupèrent aujourd’hui.
Elle était profondément liée à une critique du capitalisme, compris comme un système d’exploitation et de dépossession.

Des figures comme Jean Guéhenno, Christiane Faure, Elise et Célestin Freinet, Paul Langevin, ou plus tard Paulo Freire, Bell Hooks, ont inscrit leurs pratiques dans une perspective de transformation radicale de la société pas simplement dans l’adaptation des dominés à l’ordre existant.

Mais aujourd’hui, l’éducation populaire n’est pas par essence anticapitaliste.

Elle est traversée de contradictions.

  • Certaines associations d’éducation populaire sont devenues des prestataires de services. Elles répondent à des appels à projets, gèrent des dispositifs, produisent des indicateurs pour les financeurs publics.
  • D’autres acceptent les règles du jeu néolibéral (mise en concurrence, logique de projet, évaluation quantitative), tout en tenant un discours critique.
  • Beaucoup d’initiatives, malgré leur sincérité, reproduisent des logiques de pacification sociale, de gestion des tensions, sans remettre en cause les structures mêmes du capitalisme (propriété privée, accumulation, hiérarchie, marchandisation du vivant et du travail…).

En ce sens, l’éducation populaire peut coexister avec le capitalisme et parfois même l’aider à se maintenir, en atténuant les effets de ses violences sans en contester les causes.

Pourtant, une éducation populaire radicale, subversive, ancrée dans les luttes, peut et doit être anticapitaliste.

Pas au sens d’une idéologie figée, mais dans la pratique :

  • En refusant la marchandisation des savoirs, des relations, du soin, du social.
  • En pratiquant l’autogestion, la coopération, l’autoformation.
  • En partant des savoirs situés, de l’expérience vécue des opprimés.
  • En dénonçant les logiques de domination (patriarcat, racisme, validisme, colonialisme) articulées au capitalisme.
  • En valorisant les communs, la solidarité, le faire collectif contre la logique de compétition.
  • En créant des espaces d’organisation autonome, de conflictualité, de désobéissance, de prise de parole pour celles et ceux qu’on n’écoute jamais.

L’éducation populaire peut être anticapitaliste mais elle ne l’est pas toujours.
Elle le devient quand elle choisit son camp.
Quand elle renonce à la neutralité.
Quand elle ne cherche pas à plaire, mais à politiser.
Quand elle n’adapte pas les individus au monde tel qu’il est, mais qu’elle les aide à en inventer un autre.

L’éducation populaire doit-elle être de gauche ?

Poser la question ainsi, c’est risquer de réduire l’éducation populaire à une étiquette politique partisane, ce qu’elle refuse justement non par neutralité, mais par volonté de rester du côté des luttes, pas des appareils.
Mais si on entend de gauche au sens large, comme une volonté de transformation sociale, de justice, d’égalité réelle, alors oui : l’éducation populaire ne peut pas être neutre. Elle doit choisir son camp.

L’éducation populaire doit être politique, mais pas forcément partisane

Elle ne doit pas faire campagne pour un parti ou s’aligner sur un programme électoral.
Mais elle doit être incarnée, située, et donc engagée contre les logiques d’oppression qui structurent nos sociétés.

Cela veut dire qu’une éducation populaire fidèle à son ambition :

  • doit être féministe, parce que l’émancipation ne peut pas ignorer les rapports de genre ;
  • doit être antiraciste, parce qu’on ne construit pas d’égalité en ignorant l’histoire coloniale et ses prolongements ;
  • doit être anticapitaliste, au sens d’une critique des logiques d’exploitation, de marchandisation, de dépossession ;
  • doit être écologiste, au sens d’une attention aux communs, à la vivabilité, à la justice environnementale ;
  • doit être anti-autoritaire, parce qu’on ne libère pas les consciences par la hiérarchie ou le dogme ;
  • doit être décoloniale, parce qu’elle ne peut pas se penser en dehors des histoires de domination globale ;
  • doit être démocratique, au sens fort : pas de gouvernance verticale, mais des espaces d’autonomie et de décision collective.

Alors oui, l’éducation populaire, si elle est fidèle à elle-même, n’est pas neutre :

Elle est radicalement engagée contre les dominations.
Et cela l’amène, dans les faits, à se tenir aux côtés des mouvements libertaires, socialistes, communistes, écologistes, féministes, décoloniaux, etc.

Mais ce n’est pas une question de camp politique traditionnel, c’est une question de cohérence éthique et stratégique.
Ce n’est pas être de gauche pour la gauche : c’est être du côté des opprimés, contre les logiques systémiques qui les écrasent.

Ce que l’éducation populaire ne peut pas être

  • Elle ne peut pas être nationaliste ou identitaire.
  • Elle ne peut pas être compatible avec les idées d’extrême droite, même sous couvert de liberté d’expression.
  • Elle ne peut pas ignorer les rapports de classe, les rapports de race, de genre, d’âge, de handicap.
  • Elle ne peut pas se contenter de faire du lien social sans poser la question du pouvoir.

L’éducation populaire n’est pas un supplément d’âme démocratique.
Elle est un levier de conflictualité, un ferment de transformation, un outil de lutte.
Elle est politique, nécessairement.
Et si elle ne l’est plus, elle se dissout dans la gestion, la neutralité, ou pire : dans la collaboration silencieuse avec l’ordre établi.

Ce que ça veut dire (vraiment) : être anticapitaliste, écologiste, féministe, anticolonialiste, antiraciste, antisexiste, reconnaître la lutte des classes… Est-ce être de gauche ?

Dans les milieux d’éducation populaire, ces termes reviennent souvent. Mais que désignent-ils vraiment ?
Sont-ils synonymes d’une posture de gauche ? Faut-il se revendiquer communiste, socialiste, libertaire pour les incarner ?
Et surtout : quelles implications concrètes cela a-t-il, dans les pratiques, les alliances, les choix ?

Être anticapitaliste

C’est ne pas seulement critiquer les effets du capitalisme (inégalités, pollution, précarité), mais remettre en cause son fonctionnement structurel :

  • la propriété privée des moyens de production,
  • la marchandisation du vivant, du travail, du savoir, du soin,
  • l’exploitation des classes laborieuses au profit de l’accumulation,
  • la mise en concurrence permanente entre individus et territoires.

Être anticapitaliste, ce n’est pas juste protéger les plus pauvres, c’est vouloir abolir les rapports d’exploitation, et inventer d’autres formes d’organisation sociale : autogestion, communs, économie sociale radicale, entraide.

Être écologiste

Ce n’est pas seulement trier ses déchets ou planter des arbres.
C’est reconnaître que la crise écologique est structurelle : issue du productivisme, du capitalisme, du colonialisme.
Être écologiste, c’est défendre :

  • la justice environnementale (pas de transition sur le dos des pauvres).
  • une soutenabilité et une vivabilité radicale (sortir de la croissance).
  • la démocratie écologique, c’est-à-dire une gouvernance des communs basée sur les besoins, pas sur les profits.
  • Une écologie pirate, populaire et radicale.

Être féministe

C’est reconnaître que les rapports de genre structurent profondément les inégalités sociales.
Être féministe, ce n’est pas aider les femmes, c’est remettre en cause le patriarcat :

  • la hiérarchie entre les sexes,
  • la domination masculine,
  • la division sexuelle du travail,
  • l’invisibilisation du soin, des émotions, des violences sexuelles et sexistes.

Un féminisme radical pense l’émancipation des genres en lien avec les luttes sociales et économiques.

Être anticolonialiste et décolonial

C’est reconnaître que la colonisation n’est pas un épisode du passé, mais un système toujours actif dans les rapports Nord/Sud, dans les discriminations raciales, dans les savoirs dominants.

C’est :

  • refuser l’ethnocentrisme,
  • visibiliser les héritages du colonialisme (racisme, inégalités d’accès aux droits, domination culturelle),
  • valoriser les savoirs et luttes des peuples colonisés ou ex-colonisés.

Être antiraciste

Ce n’est pas simplement dire on est tous égaux.
C’est reconnaître que le racisme est systémique :

  • dans la police, dans le logement, dans l’école, dans l’emploi,
  • dans les stéréotypes médiatiques,
  • dans les politiques migratoires.

C’est donc lutter pour l’égalité réelle, pour la reconnaissance, pour la justice.
C’est se positionner contre les institutions qui produisent et reproduisent ces inégalités.

Être antisexiste

C’est refuser la hiérarchie entre les sexes, les stéréotypes de genre, les violences sexuelles, mais aussi la binarité obligatoire.
C’est :

  • défendre les droits LGBTQIA+,
  • reconnaître les oppressions croisées (genre + classe + race…),
  • créer des espaces sûrs pour l’émancipation de toutes les identités de genre.

Reconnaître la lutte des classes

C’est voir que la société n’est pas seulement divisée par des valeurs ou des opinions, mais par des rapports de classe:

  • entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent,
  • entre ceux qui décident et ceux qui subissent,
  • entre ceux qui accumulent et ceux qui galèrent.

Reconnaître la lutte des classes, ce n’est pas être passéiste, c’est comprendre que l’émancipation passe par des rapports de force, par la solidarité de classe, par l’organisation collective contre l’exploitation.

Est-ce que tout cela, c’est être de gauche ?

Oui, dans une certaine acception du mot gauche.
Pas dans le sens électoral ou partisan, mais dans le sens historique et stratégique.

La gauche désigne les mouvements qui, historiquement :

  • ont pris le parti des opprimés contre les dominants,
  • ont lutté pour l’égalité réelle, pas seulement juridique,
  • ont porté les valeurs d’émancipation, d’autogestion, de solidarité, de transformation sociale.

Mais ces valeurs peuvent se retrouver dans différentes traditions :

  • communiste (critique de l’exploitation, propriété collective, planification),
  • socialiste (égalité, services publics, régulation économique),
  • libertaire (autogestion, horizontalité, refus de l’autorité, démocratie directe),
  • écologiste radicale (décroissance, sobriété, communs, climat),
  • féministe radicale, décoloniale, intersectionnelle…

Être subversif aujourd’hui, ce n’est pas forcément appartenir à une étiquette partisane.
C’est se tenir du côté des opprimés, et lutter contre les systèmes qui les oppriment.
C’est donc, en pratique, être de gauche même sans drapeau.

Comment l’éducation populaire peut assumer d’être subversive, anticapitaliste et de gauche

Se revendiquer subversive, anticapitaliste ou de gauche peut devenir un simple label identitaire, un vernis radical sans conséquences.
Assumer véritablement ces positions, c’est en tirer des conséquences pratiques, politiques et structurelles.

Cela demande du courage, des ruptures, de la cohérence.
Pas une posture morale, mais une ligne politique incarnée dans les choix quotidiens.

En l’inscrivant dans ses statuts, ses documents, son projet

Assumer une ligne politique, c’est ne pas la cacher.
C’est dire clairement que l’on est du côté des dominés, que l’on refuse la neutralité, que l’on s’inscrit dans une histoire des luttes.

Cela peut vouloir dire :

  • rédiger un projet politique explicite, non aseptisé, qui nomme les rapports de domination que l’on combat (capitalisme, patriarcat, racisme…) ;
  • intégrer ces positions dans les documents fondateurs, dans les chartes, dans les outils pédagogiques.

C’est aussi un geste de transparence vis-à-vis des partenaires, des publics, des institutions : voilà qui nous sommes, voilà ce que nous défendons.

En alignant les pratiques avec les discours

Avoir une analyse critique du capitalisme tout en reproduisant ses logiques (compétition, hiérarchie, évaluation permanente, précarisation des salariés) est une contradiction destructrice.

Il faut donc :

  • réinterroger les modes d’organisation internes : comment on décide, qui parle, qui fait le sale boulot ;
  • refuser les injonctions gestionnaires : ne pas plier systématiquement face aux appels à projets formatés, aux logiques de rendement, aux évaluations absurdes ;
  • mettre en place des pratiques d’autogestion, de gouvernance partagée, de désinstitutionnalisation quand c’est possible.

En construisant une stratégie d’alliance avec les luttes sociales

Assumer d’être de gauche ou anticapitaliste, c’est s’aligner avec les mouvements sociaux, et pas avec ceux qui les neutralisent.

Cela suppose :

  • de soutenir publiquement les mobilisations (grèves, luttes écologistes, féministes, antiracistes…) ;
  • de mettre à disposition des espaces, des compétences, du temps pour soutenir l’auto-organisation des concernés ;
  • de refuser les partenariats avec des institutions ou des acteurs qui détruisent les droits sociaux ou diffusent des idées réactionnaires.

Cela implique aussi une forme de désobéissance parfois : contourner les cadres, détourner les financements, agir malgré les interdictions.

En acceptant le coût politique de ses choix

Assumer une posture subversive, anticapitaliste et de gauche coûte : en reconnaissance, en financements, en tranquillité.

Cela signifie :

  • accepter que certaines institutions ne soutiendront plus ;
  • renoncer à l’idée d’être légitime, entendu, respecté dans tous les cercles ;
  • tenir la ligne même quand c’est fragile, même quand ça isole car c’est là que réside la force de transformation.

Assumer, c’est aussi former ses équipes, ses bénévoles, ses partenaires à cette ligne politique : pour éviter les glissements, les incohérences, les silences.

Assumer une éducation populaire subversive, ce n’est pas une posture, c’est une stratégie.

  • C’est inscrire ses luttes dans ses textes, ses choix, ses actes.
  • C’est refuser la compatibilité avec les logiques de domination.
  • C’est agir avec et pour les opprimés, même quand c’est risqué.
  • C’est faire de chaque projet un acte politique, pas une prestation.

Conclusion. Assumer la conflictualité pour une éducation populaire politique, située et engagée

L’éducation populaire n’est pas un label. Ce n’est pas une case administrative. Ce n’est pas un plus à la marge des politiques publiques.
C’est un projet politique. Une pratique de lutte. Un outil de transformation.

Mais pour qu’elle le soit vraiment, il faut faire des choix :

  • Choisir son camp : du côté des opprimés, pas de ceux qui organisent l’oppression.
  • Assumer les conflits : ne pas les fuir, ne pas les neutraliser.
  • Résister aux récupérations : ne pas se laisser dissoudre dans les logiques gestionnaires, participatives ou moralisantes.
  • Construire des alliances : avec les luttes sociales, les groupes autonomes, les mouvements critiques même imparfaits, même fragiles.

L’éducation populaire ne peut pas tout.
Mais elle peut ouvrir des brèches, former des consciences critiques, créer des solidarités actives, faire exister d’autres manières de vivre, de décider, de lutter.
Elle peut être cet espace où l’on tisse du commun dans un monde brisé à condition de ne pas oublier d’où elle vient, ni ce qu’elle est censée déranger.

Ne pas s’adapter au monde tel qu’il est.
Mais contribuer à le transformer, radicalement, collectivement.

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UN CENTRE SOCIAL INSOUMIS : LIEU DE VIE, DE LUTTE ET DE TRANSFORMATION

Une proposition pour un centre social global et intégral, vivant, politique et inconditionnel.

Par Christophe Pruvot

Ce texte est une prise de parole. Une mise en mot d’un vécu. Une tentative de dire ce que nous faisons, ce que nous portons, ce que nous défendons. Nous pédagogues sociaux et éducateurs populaires.


Il est né dans l’expérience concrète d’un travail social et éducatif mené dans les quartiers populaires. Il est traversé par une colère sourde, une espérance têtue, une volonté de rester fidèle à ce qui fait sens.

Nous y posons une expression : centre social global et intégral. C’est notre vision du centre social.
Elle n’est pas issue d’un cahier des charges. Elle ne vient pas d’un modèle à dupliquer. Elle vient d’une pratique, d’une pensée en acte, d’une résistance quotidienne.

Par global, nous affirmons une vision qui refuse les silos, les découpages institutionnels, les cases : un centre qui agit dans la totalité de la vie sociale, sans réduire les personnes à des statuts, des âges, des dispositifs.
Par intégral, nous désignons un centre qui prend en compte la personne dans toutes ses dimensions : affective, sociale, politique, culturelle. Un lieu qui accueille sans condition, qui tient dans le temps, qui relie et transforme.

Un centre social global et intégral, c’est un espace de vie et de lutte, d’accueil et de conflictualité, de soin et de politique.
C’est un projet qui s’ancre dans la pédagogie sociale, dans l’éducation populaire, dans une éthique de la relation.
C’est un commun à défendre, un pari sur l’humain, une folie nécessaire dans un monde qui disloque, trie, contrôle.

Ce texte n’est pas un plaidoyer neutre.
Il est situé, habité, subjectif. Il parle depuis le terrain, depuis les quartiers, depuis le lien.
Il dit ce que peut un centre social quand il refuse de se soumettre aux logiques gestionnaires, quand il choisit d’être aux côtés des gens, quand il invente d’autres manières de faire société.

PARTIE 1 : Un centre social global et intégral : pour une politique du quotidien, une praxis éducative et une radicalité sociale

Nous ne voulons pas gérer la misère, nous voulons la combattre.
Le centre social global et intégral n’est pas un lieu. C’est une lutte. Ce n’est pas un bâtiment, c’est une présence. Ce n’est pas un programme, c’est une promesse. Une promesse tenue. Une promesse faite aux invisibles, aux précaires, aux relégués. Une promesse faite à la société toute entière : celle de ne pas se résigner, celle de ne pas trier, celle de refuser la norme imposée.

Nous ne voulons plus faire avec ce qui reste, pour ceux qui s’en sortent, dans le cadre de ce qui est possible. Nous voulons une action sociale intégrale, parce que la violence sociale est totale. Elle traverse les corps, les papiers, les guichets, les repas, les logements, les esprits.

Socialiser le monde, réparer les liens

Le mot est ancien, parfois galvaudé. Mais il est juste. Il faut socialiser. Socialiser les repas, les soins, les apprentissages. Reprendre ce que le néolibéralisme a éclaté, individualisé, marchandisé. Redonner du sens là où tout est compté. Socialiser, c’est refuser de laisser les existences entre les mains d’une logique gestionnaire, d’un logiciel managérial, d’un discours dépolitisé.

C’est en ce sens que le centre social global et intégral devient un outil politique. Pas un service. Pas une plateforme. Pas une case dans la cartographie des dispositifs. Un outil entre les mains des habitants pour se rencontrer, pour comprendre, pour agir.

Inconditionnalité : pas de condition, pas de case, pas de contrôle

L’accueil y est inconditionnel. Radicalement inconditionnel. C’est-à-dire qu’on y entre sans CV, sans dossier, sans adhésion obligatoire. On y entre comme on est. Et on y est accueilli pour ce qu’on est. Pas pour ce qu’on pourrait être si on se comportait bien, si on méritait, si on correspondait.

L’hospitalité est le cœur battant du projet. On y croise des enfants qui jouent avec des retraités. Des parents qui cuisinent avec des jeunes. Des professionnels qui sont aussi bénévoles. Des personnes qui pleurent et des personnes qui rient. Il n’y a pas de guichet. Il y a des regards, des mots, des gestes. Il y a des tapis posés dans la rue. Il y a des nattes d’accueil qui ne ferment jamais.

L’éducatif est politique. Le social est conflictuel. Le quotidien est révolutionnaire.

Ce lieu de vie partagée ne craint pas le désordre. Il l’organise. Il le transforme. Il s’inscrit dans une démarche de pédagogie sociale, qui refuse les murs, les seuils, les statuts. L’action éducative y est pensée comme une relation, comme une alliance, comme une recherche. Une recherche-action habitée, située, imbriquée, où chaque moment est un moment politique.

On n’éduque pas à côté du monde. On éduque dans le monde, contre ce qui l’abîme, pour ce qui le rend habitable. Nos pratiques ne sont pas des accompagnements vers l’autonomie, mais des invitations à la transformation. Pas des services, mais des actes de rébellion douce, joyeuse, collective.

Un projet politique incarné dans les pratiques : la démocratie du faire

Un centre social global et intégral, c’est aussi une expérimentation politique vivante. Une fabrique de démocratie du quotidien. Les habitants y prennent des responsabilités, pas parce qu’on les y autorise, mais parce qu’ils s’en saisissent. Les décisions se prennent au milieu des discussions, dans la cuisine, dans les ateliers, dans la rue. Il n’y a pas de séparation entre les temps formels et les temps informels. Il y a de la confiance. De la confiance en l’autre, dans sa capacité à dire, à faire, à choisir.

C’est un projet de territoire qui ne s’adapte pas à ce qui est. Il transforme. Il interroge les formes de pouvoir, de gestion, de savoir. Il produit de la pensée. Il produit de la conflictualité. Il réhabilite le débat. Il rejette la neutralité. Il affirme ses valeurs. Il assume ses contradictions.

Une philosophie politique en actes

Ce type de lieu ne triche pas sur ce qu’il est : une tentative politique d’habiter autrement le monde. Il prend appui sur des penseurs comme Freire, Freinet, Spinoza, Arendt, Butler, Korzak, Radlinska, Gramsci, Bourdieu, Winnicott, Maurel pour éclairer l’agir éducatif et social. Mais il ne reste pas dans les livres. Il les met en actes. Il fait de chaque jour un chapitre, de chaque atelier une hypothèse, de chaque rencontre une démonstration.

Il est fragile. Il est instable. Parce qu’il est vivant. Parce qu’il prend le risque du commun. Parce qu’il refuse la logique du projet comme conformité. Il préfère la démarche comme transformation. Il n’est pas neutre. Il est situé. Il est aux côtés des opprimés, des dominé·es, des oublié·es. Il est avec, jamais au-dessus.

Durer pour résister, résister pour construire

Un tel espace est une utopie incarnée. Une pratique critique. Un espace de luttes. Une zone à défendre. Il ne demande pas la permission pour exister. Il se sait menacé par les logiques néolibérales, par les normes CAF, par les grilles d’évaluation, par les appels à projets absurdes. Mais il tient. Il dure. Parce qu’il est nécessaire. Parce qu’il offre une boussole à celles et ceux qui ne veulent pas se contenter d’aménager les ruines.

Tenir depuis les marges. Résister avec les autres. Fabriquer un monde habitable. Voilà ce que fait, ce que cherche, ce que rêve un centre social intégral.

PARTIE 2 : Le centre social global et intégral : pour une politique vivante du commun, de l’accueil et de la transformation

Un centre social global et intégral, ce n’est pas un outil de la politique sociale. Ce n’est pas un service. Ce n’est pas une offre. Ce n’est même pas un projet au sens administratif du terme. C’est un lieu qui s’ouvre, un lien qui se tisse, un geste qui s’engage, un territoire qui s’habite autrement. Un espace commun, accueillant, indiscipliné, affectif, ouvert, politique.

Ce type de centre social est un refuge dans un monde traversé par les logiques d’exclusion, de performance et de tri. Il est aussi un point d’appui pour la lutte, un lieu qui redonne de la consistance à la vie quotidienne, de la stabilité dans un monde qui fragilise, de la continuité dans un environnement disloqué.

Libre adhésion, libre circulation, libre initiative : faire confiance au mouvement

Ce centre social repose sur une logique de liberté : liberté d’entrer, de sortir, de rester, de proposer, de ne rien faire, de recommencer.
C’est une libre adhésion dans tous les sens du terme : on n’impose ni projet, ni comportement, ni attentes. On ne conditionne pas la participation à une adhésion formelle, on ne la monnaye pas. On vient parce qu’on y trouve quelque chose : une parole qui ne juge pas, un espace qui accueille, un collectif qui écoute.

La libre circulation est la marque d’un lieu réellement habité, pas cloisonné. Les enfants passent des jeux au goûter, les adultes d’un coup de main en cuisine à une réunion spontanée. On ne compartimente pas les âges, les activités, les statuts. On ne surveille pas les passages. On les célèbre.

La libre initiative n’est pas un slogan, c’est un principe d’action. On n’attend pas que les gens aient des projets : on agit avec eux, à partir d’eux, dans ce qui émerge. Une idée ? On la tente. Un besoin ? On s’en occupe. Un problème ? On l’affronte ensemble. On part du réel, sans attendre de validation, de cadrage, de légitimation externe.

Stabilité et non-spécificité : créer les conditions d’une confiance durable

Dans un monde instable, le centre social intégral est un repère. Pas une variable d’ajustement. Pas un opérateur à géométrie variable. Il tient dans le temps, dans la continuité, dans la durée. Il n’est pas événementiel, pas temporaire, pas thématique. Il est présent, au quotidien, dans les hauts comme dans les bas.

Il refuse la spécialisation des actions. Il ne segmente pas l’enfance, la jeunesse, la parentalité, le handicap, les seniors. Il ne fabrique pas des « publics cibles ». Il œuvre dans la globalité des existences, dans leur complexité. Il accompagne des vies, pas des problématiques.

La force du mélange, la puissance de la diversité, la politique de la rencontre

Ici, tout se mélange. Et c’est bien. C’est voulu. C’est politique. On y trouve des enfants qui jouent avec des anciens, des femmes en exil qui racontent leur histoire à des lycéens en colère, des éducatrices qui apprennent des jeunes, des familles qui se reconstruisent ensemble.

La mixité réelle (pas l’injonction à la diversité marketing) est une force, un levier de compréhension mutuelle, un ferment de transformation. Ce mélange n’est ni naïf ni décoratif. Il est conflit, questionnement, transmission.

Le soin, l’affect, la présence : une politique de l’attention

Le centre social global et intégral ne fonctionne pas à la procédure, mais à la présence. Il ne distribue pas des services, il tisse des liens. Il ne prend pas en charge, il prend soin. Et ce soin est autant affectif que matériel, autant relationnel qu’organisationnel.

On y accueille les pleurs, les colères, les silences. On y accepte les failles. On ne demande pas aux gens d’être performants, d’aller bien, de se comporter. On leur permet d’exister. Et cette reconnaissance sensible, incarnée, est déjà en soi un acte politique.

Aller vers, rejoindre, habiter le milieu

Un tel centre social ne s’enferme pas dans ses murs. Il sort, va vers, rejoint, habite les interstices. Il agit dans la rue, sur les paliers, dans les squares, sur les marchés. Il est dans le milieu, avec le milieu, du milieu. Il ne vient pas apporter de l’aide, il se branche sur le réel, il s’inscrit dans le quotidien des habitants, dans leur géographie vécue, dans leur temporalité.

Une communauté politique en mouvement

Ce centre social, c’est aussi une communauté. Pas une communauté de statut, de croyance ou d’intérêt. Une communauté politique : celles et ceux qui se reconnaissent dans une manière de vivre ensemble, de faire lien, de résister aux logiques dominantes. Une communauté ouverte, poreuse, mouvante. Un commun en construction.

L’art, la culture, la création comme langages d’émancipation

Là où le langage administratif appauvrit, l’art libère. Là où la novlangue technocratique réduit, la culture déploie. Ce type de centre social n’est pas un opérateur culturel. Il est culturel en soi. Chaque action, chaque moment, chaque geste peut devenir création, invention, récit, poésie. L’esthétique y est une politique de la dignité.

Éducation populaire et pédagogie sociale : une praxis incarnée

Le centre social global et intégral est pédagogie sociale : il se vit dans l’action, dans la relation, dans l’expérience. Mais il est aussi profondément éducation populaire : il vise la conscientisation, la construction collective de savoirs, la transformation sociale. Il n’accompagne pas vers l’autonomie, il forme à la résistance, il arme à la pensée critique, il transmet une culture politique du quotidien.

On y débat, on y apprend, on y écrit, on y lit le monde ensemble. Les savoirs populaires y sont reconnus, valorisés, partagés. On y cultive la mémoire des luttes, le sens de la solidarité, la capacité à dire non.

Une recherche-action habitée, collective, engagée

Enfin, le centre social intégral ne se contente pas de mettre en œuvre. Il réfléchit, observe, interroge, documente. Il se pense lui-même comme recherche-action : un lieu d’expérimentation et de savoirs ancrés dans la pratique, une intelligence collective en mouvement, une dialectique entre l’agir et le penser. Il refuse les évaluations instrumentales, il produit ses propres récits, il politise les données.

Une utopie concrète, un commun à défendre

Ce lieu politique et populaire est une utopie concrète, située, habitable. Ce n’est ni un idéal lointain, ni un dispositif clé en main. C’est un espace de lutte et de soin, de quotidien et de pensée, d’accueil et de conflictualité. Une construction patiente, collective, joyeuse, qui refuse les assignations, les formats, les injonctions.

C’est une manière de vivre le monde, de le contester, de le transformer.
C’est un pari sur l’humain. Une folie nécessaire. Un geste de résistance. Un commun à défendre.

PARTIE 3 : Organiser le quotidien sans le cloisonner : pratiques concrètes pour un centre social global et intégral

On nous demande souvent : Mais concrètement, vous faites quoi ?
Comme si la légitimité de notre action dépendait de sa capacité à se laisser enfermer dans des cases : enfance, jeunesse, parentalité, seniors, emploi.
Comme si l’action sociale devait se découper en domaines, en tranches d’âge, en catégories de publics.
Nous faisons l’inverse. Nous décloisonnons. Non pas pour tout mélanger n’importe comment, mais pour reconstruire un quotidien habitable, collectif, politique.

Un accueil inconditionnel, habité et situé

Dès l’accueil, tout commence. Pas un guichet, pas une borne, pas un point info.
Un espace vivant, ouvert, traversé. Avec des canapés, des tapis, du café, des gens qui parlent. Des enfants qui jouent pendant que les adultes discutent. Une maman en galère de papier, un jeune qui cherche un boulot, un retraité qui veut raconter son histoire.

L’accueil, c’est le cœur battant du centre social global et intégral. On y entre sans rendez-vous. On y reste sans être pressé. On ne vient pas chercher une réponse mais habiter un espace de vie collective. Et parfois, sans qu’on l’ait prévu, une solution, une idée, un soutien surgissent.

Avec les enfants : du jeu libre au soin partagé

On ne fait pas de garderie. On ne fait pas de temps périscolaire. On fait de la vie partagée avec les enfants.
Des jeux dans la rue, des cabanes bricolées, des histoires inventées ensemble.
Mais aussi des temps de discussion, de médiation, d’écoute. Parce qu’un enfant n’est pas à occuper, il est à accueillir dans toute sa complexité.
On construit avec eux des espaces de confiance, où ils peuvent exprimer leurs colères, leurs joies, leurs angoisses.
Pas d’occupationnel. Pas de temps calmes imposés. De la présence éducative, de l’attention, du temps long.

Avec les jeunes : faire avec et ensemble, pas pour

Travailler avec les jeunes, ce n’est pas les canaliser, c’est les reconnaître. C’est leur donner des espaces d’initiative réelle.
Créer un média libre avec eux. Monter un ciné-débat. Organiser un tournoi politique de foot de rue. Créer une bibliothèque de rue avec des lectures publiques.
Mais c’est aussi les écouter sans juger, accueillir leurs colères, leurs ruptures, leurs refus.
C’est les considérer comme des interlocuteurs politiques, pas comme des sujets à insérer.
Et c’est leur proposer un espace d’engagement, de formation mutuelle, d’expérimentation.
Pas pour les occuper, mais pour faire société avec eux.

Avec les familles : faire communauté, pas accompagnement

Un projet familles ? Oui, mais pas un projet pour les aider à devenir de bonnes familles ou de bons parents.
Un projet qui part du réel : un repas partagé où les enfants cuisinent avec les parents. Un atelier couture où l’on parle des galères d’école et des violences administratives. Une sortie où se crée du lien entre familles qui ne se croisent jamais.
C’est faire tiers ensemble, créer des espaces de parole collective, de solidarité concrète.
C’est s’appuyer sur les savoirs des parents, sur leur expertise du quotidien. Ce n’est pas de la parentalité positive. C’est de la démocratie affective.

Avec les adultes : écouter, politiser, accompagner sans contrôler

Ici, on parle de tout. Du chômage. Des galères. Du rapport à l’école. De la police.
On ne cloisonne pas insertion et vie sociale.
Un adulte sans emploi peut venir cuisiner, tenir l’accueil, proposer une activité, participer à une recherche-action. Il n’a pas besoin d’un projet professionnel ficelé pour être reconnu. Il a une place.
Et parfois, on écrit ensemble une lettre. Un récit de vie. Un texte politique.
On peut organiser une réunion populaire sur les droits au chômage, une permanence solidaire d’accès aux droits, un atelier d’autodéfense administrative.

Avec les personnes âgées : sortir de la logique de l’animation

Pas d’atelier mémoire, pas de loto obligatoire.
Les anciens ont toute leur place dans le centre. Ils transmettent, ils racontent, ils débattent.
On fabrique des lieux où les générations se croisent.
Des ados qui filment les récits. Une mamie qui coanime un atelier tricot ou cuisine avec une jeune migrante.
Des repas intergénérationnels où les souvenirs deviennent des récits partagés.
Les personnes âgées ne sont pas des usagers à divertir. Ce sont des figures du lien social et des passeurs de culture populaire.

Sortir des silos, dépasser la transversalité : penser en termes de quotidien partagé

Le cloisonnement par domaine est un piège. Mais l’injonction à la transversalité peut être tout aussi creuse si elle ne repose sur rien.
Nous refusons l’organigramme éclaté. Nous partons du quotidien partagé.
Un mardi matin, un atelier cuisine avec une habitante, un éducateur, une maman isolée, une jeune en service civique, un retraité.
Le même jour, un temps de jeux éducatifs avec les enfants du quartier, suivi d’un débat entre parents et professionnels sur les discriminations scolaires.
Ce ne sont pas des projets transversaux. Ce sont des espaces où la vie sociale s’organise collectivement.

Oui aux jeux, non à l’occupationnel

Proposer des jeux ? Oui, bien sûr. Jouer, c’est vital. Mais pas pour faire passer le temps.
Le jeu n’est pas un outil de contrôle, mais un langage commun, un terrain de lien, d’expression, de conflits régulés.
On joue dans la rue, dans le hall, dans les ateliers. On fabrique ses propres jeux. On détourne les règles. On apprend en jouant, on pense en jouant.

Un projet jeunesse, un projet famille, un projet emploi : mais autrement

Oui, on peut avoir des projets. Mais pas au sens institutionnel du terme.
Un projet jeunesse, c’est un espace où les jeunes pensent le quartier, se forment mutuellement, construisent leurs propres narrations.
Un projet familles, c’est une communauté qui se soutient, partage ses savoirs, se politise.
Un projet emploi, ce n’est pas une plateforme de CV. C’est un accompagnement émancipateur, une reconnaissance des compétences invisibles, un appui pour créer, coopérer, se projeter autrement.

Une fabrique collective du commun, du lien et du sens

Ce que nous faisons ? Nous habitons le quotidien. Nous créons des espaces de confiance et de conflit. Nous organisons la vie sociale comme une œuvre collective.
Nous refusons d’être des gestionnaires de pauvreté ou des animateurs de lien social.
Nous sommes des passeurs, des relieurs, des éducateurs populaires, des artisans du commun.
Chaque jour, nous réinventons ce que peut un centre social quand il est libéré des carcans et des grilles d’évaluation.
Et chaque jour, malgré les contraintes, les pressions, les réductions budgétaires, nous tenons. Parce que nous savons que ce que nous construisons vaut plus que ce qu’on nous demande.

PARTIE 4 : Institutions, financements, injonctions : tenir l’espace politique depuis le terrain

Travailler dans un centre social global et intégral, c’est faire avec les institutions sans s’y dissoudre.
C’est accepter les tensions, sans céder.
C’est dire oui pour rester dans la course, et dire non pour ne pas trahir le sens.
C’est tenir sur la ligne de crête.

La tension permanente entre terrain vivant et objectifs figés

Entre les rapports d’activité attendus et la réalité vécue sur le terrain, il y a un gouffre.
Là-haut, on exige des objectifs, des indicateurs, des résultats chiffrés.
Ici, on vit de l’imprévu, de l’accident, de la rencontre, de l’inattendu.
On nous parle de pilotage par les résultats. Nous parlons de présence, de lien, de transformation lente.

Les institutions veulent savoir combien d’enfants ont été touchés.
Nous voulons dire comment certains ont recommencé à jouer.
On nous demande combien de familles ont été accompagnées vers l’autonomie.
Nous aimerions raconter comment des parents se sont mis à revendiquer.
Ce n’est pas le même langage. Ce n’est pas la même temporalité. Ce n’est pas la même vision de l’humain.

Évaluation, impact, indicateurs : refus de l’instrumentalisation, choix de l’analyse politique

Dans ce type de centre social, l’évaluation ne peut pas être une fin en soi.
Elle n’est pas une reddition. Elle n’est pas une validation extérieure.
Elle est une occasion de penser l’action, collectivement, depuis le terrain, avec les personnes concernées.

On ne mesure pas l’impact comme un cabinet de conseil.
On produit des récits. On politise les données.
On ne compte pas des usagers, on documente des histoires, on analyse des dynamiques, on partage des hypothèses d’action.

Il est possible de rendre compte. Mais pas dans le langage froid de la performance.
Nous préférons le langage de la parole habitée, de l’action située, du conflit assumé.
Rendre des comptes, oui. Mais pas se rendre.

Politiques publiques : négocier sans se soumettre, dialoguer sans se trahir

Il ne s’agit pas de se couper des politiques publiques.
Au contraire. Il faut les interroger, les déplacer, les bousculer.
Un centre social global et intégral ne fait pas juste ce qu’on lui demande.
Il fait ce qu’il doit faire pour être fidèle à sa raison d’être : accueillir, relier, soutenir, émanciper, transformer.

Cela suppose de parler vrai aux institutions, d’assumer les contradictions, de rendre visible ce qui est souvent tu comme les effets pervers des appels à projets, les logiques absurdes de court-terme ou encore les injonctions contradictoires entre inclusion et contrôle, entre autonomie et conditions.

Cela suppose parfois de dire non à une subvention, ou de dire oui tout en résistant dans l’usage des moyens.
Cela suppose aussi de travailler avec des élus, des techniciens, des agents de terrain, sans renoncer à son cap politique.

Financements : entre bricolage, alliances et désobéissance constructive

Tenir un tel lieu exige des moyens. On ne le nie pas. Mais ces moyens ne peuvent pas dicter l’action.
On ne peut pas se contenter de répondre à des appels d’offres.
On doit créer de la marge, du flou fertile, du champ libre.

Cela passe par des alliances locales : avec des collectifs, des artistes, des chercheurs, des militantes, des habitants, des syndicats, des associations.
Cela passe aussi par des financements croisés, intelligemment utilisés pour préserver la stabilité et l’ouverture.
Mais c’est également une capacité à résister aux logiques de justification à tout prix, à la bureaucratisation du travail social.
Ce sont des choix pour faire perdurer des espaces non financés mais essentiels, où l’on agit parce qu’on y croit.

Et quand il le faut, on ruse, on contourne, on désobéit en conscience.
Pas pour frauder. Pour défendre ce qui fait le cœur du projet : l’inconditionnalité, la confiance, la présence, la politique du quotidien.

Est-ce que c’est possible ? Oui. Mais ce n’est jamais tranquille.

Un tel centre social peut exister. Il existe. Mais il est toujours fragile, toujours à défendre, toujours en tension.
Il faut une équipe qui tient politiquement, des alliés dans les institutions, un ancrage fort dans le territoire, une clarté dans les valeurs.
Il faut produire du sens autant que du lien.
Il faut résister au langage managérial, refuser de se diluer dans les tableaux de bord.

Mais quand on y arrive, ça change tout.
Les gens s’approprient le lieu.
Les habitants s’organisent.
Les professionnels retrouvent du sens.
Les murs s’ouvrent.
Et tout d’un coup, on ne fait plus de l’animation sociale, on fabrique une société plus juste, depuis le bas.

PARTIE 5 : Un centre social, c’est ça. Et c’est ce que nous demandons. Manifeste pour un centre social global et intégral

Un centre social, ce n’est pas un service.
Ce n’est pas un guichet. Ce n’est pas un programme. Ce n’est pas une prestation.

Un centre social, c’est un lieu vivant, une présence politique, un espace de transformation.
C’est un territoire habité, traversé, bricolé, disputé, partagé.

Un centre social global et intégral c’est un centre social vivant, habité, ouvert, insoumis, populaire, émancipateur, politique, radical, indiscipliné, hospitalier, inconditionnel, commun et combatif. Un centre social qui fait communauté

Un centre social, c’est…

  • un accueil inconditionnel, sans dossier, sans jugement, sans tri ;
  • un lieu où l’on peut entrer sans raison, sortir sans rendez-vous, rester sans se justifier ;
  • une communauté ouverte, mouvante, faite d’habitants, de passages, de récits, de conflits et de soin ;
  • un espace de confiance pour les enfants, les jeunes, les familles, les adultes, les personnes âgées et ensemble, pas séparément ;
  • un lieu sans cloison, sans cases, sans segmentation : on y vit, on y joue, on y débat, on y agit ;
  • un foyer d’éducation populaire et de pédagogie sociale, où l’on pense, où l’on apprend, où l’on se forme, où l’on s’engage ;
  • un espace d’expression, de création, de culture : ici, l’art n’est pas un supplément d’âme, il est une arme de libération ;
  • un lieu d’expérimentation sociale et politique, où l’on fabrique des solidarités et des savoirs à partir du réel ;
  • un lieu où la libre initiative est possible, où chacun peut proposer, créer, s’impliquer ;
  • un lieu stable, durable, enraciné, qui ne ferme pas avec le projet ou le budget.

Et c’est ce que nous demandons.

Nous demandons :

  • le droit d’agir librement dans nos quartiers, avec et pour les habitant·es, sans devoir coller aux appels à projets à la mode ;
  • le droit de refuser les logiques d’évaluation instrumentale, les tableaux de bord absurdes, les indicateurs creux ;
  • le droit de penser politiquement nos pratiques, de parler de domination, de lutte, de justice, de conflit ;
  • des moyens stables et pérennes, pour ne plus mendier chaque année ce qui permet juste de tenir ;
  • la reconnaissance de nos pratiques comme travail d’intérêt public, pas comme gestion de la pauvreté ;
  • la liberté d’accueillir sans condition, d’inventer sans limite, de tenir sans se renier.

Un centre social, ce n’est pas une réponse aux problèmes.
C’est un endroit où l’on refuse de s’y résigner.

Un centre social, ce n’est pas une case dans un tableau.
C’est un lieu où le monde peut se dire, se penser, se transformer.

Un centre social, ce n’est pas ce qu’on nous laisse faire.
C’est ce que nous faisons malgré tout. Parce que c’est juste. Parce que c’est nécessaire. Parce que c’est humain.

Nous ne demandons pas la permission d’exister.
Nous exigeons les conditions de continuer.

🔲 ☆

Un centre social sous pilotage : le risque de l’alignement institutionnel

Par Christophe Pruvot

Il est des scènes qui, sous leurs apparences anodines ou administratives, racontent en creux une histoire bien plus profonde. Celle d’un glissement progressif, presque imperceptible, de ce qu’était (et pourrait encore être) un centre social, vers ce qu’il devient lorsqu’il se laisse absorber par les logiques de ses financeurs, lorsqu’il s’aligne sur les attentes institutionnelles, jusqu’à en épouser la novlangue, les grilles de lecture et les modes de pilotage. Cette scène, rapportée dans le cadre d’un comité de pilotage d’évaluation à mi-parcours d’agrément CAF, illustre avec acuité ce basculement. Et pose une question centrale : à quoi sert encore un centre social aujourd’hui ? Et pour qui agit-il ?

PARTIE 1 : consentement, contradictions et réorganisation

Une mise en scène du consentement

Ce type de réunion n’a rien d’anodin. Sous couvert d’évaluation ou de pilotage, elle opère comme une mise en scène du consentement mutuel entre le centre social et ses financeurs. Chacun y joue son rôle : la direction du centre social se montre performante, alignée, apaisante, elle rassure, elle démontre, elle valorise. Les partenaires institutionnels, eux, écoutent, posent quelques questions, valident : ils exercent un contrôle feutré, tout en maintenant l’illusion d’un dialogue partenarial. En réalité, cette réunion ne produit pas de débat, elle n’ouvre aucun espace contradictoire. Elle vise avant tout à rassurer les financeurs et à légitimer les choix opérés.

Derrière les PowerPoint, les bilans d’activité et les indicateurs d’impact, se joue une autre scène : celle d’un rapport de pouvoir. L’enjeu pour les institutions est clair : surveiller, évaluer, vérifier la conformité des centres sociaux aux objectifs des politiques publiques : prévention, insertion, cohésion sociale, tranquillité publique. Le centre social devient alors un bras armé des politiques territoriales, un lieu où sont mises en oeuvre des missions sociales, un intermédiaire docile pour atteindre des publics que l’État et les collectivités ne savent plus rejoindre.

Et c’est précisément cela qui est alarmant : le centre social ne fait plus peur. Il ne gêne pas. Il ne proteste pas. Il répond. Il adapte. Il produit des indicateurs. Il rend des comptes. Il devient l’endroit parfait où les institutions peuvent continuer à exister symboliquement dans les quartiers populaires, sans y être vraiment présentes.

Des professionnels pris dans la contradiction : entre vocation sociale et injonctions gestionnaires

Dans ce dispositif, les professionnels du centre social deviennent les premiers otages de cette mise en conformité silencieuse. Ils sont sommés de s’adapter, de produire, de remplir, de faire projet mais sans toujours comprendre le sens de ce qu’on leur demande. La parole leur échappe. Leurs ressentis sont disqualifiés. Leur expertise de terrain est reléguée. Ce ne sont pas leurs récits, leurs doutes, leurs réflexions qui intéressent, mais leur capacité à cocher des cases, à répondre aux objectifs préétablis, à monter des actions mesurables dans les bilans d’activité.

Ce que produit cette logique, c’est une dépossession professionnelle. On ne travaille plus en partant du terrain, mais en partant des attendus. On ne construit plus de liens dans la durée, on enchaîne des projets. On ne politise plus les inégalités sociales, on les gère sous forme d’activités thématiques. On ne crée plus des espaces de mobilisation collective, on accompagne individuellement des parcours de vie catégorisés.

Les professionnels du social, formés à l’animation, à l’intervention sociale ou à l’éducation populaire, deviennent des agents polyvalents de la pacification sociale, instrumentalisés dans des missions de réduction des dysfonctionnements de quartier : incivilités, éloignement de l’emploi, déscolarisation, etc. On ne leur demande pas d’interroger les causes, encore moins de proposer des alternatives : on leur demande de tenir, d’occuper, d’accompagner.

Perte de sens et réorganisation silencieuse du travail social

Ce contexte génère une souffrance professionnelle souvent tue, parce que culpabilisante. Celles et ceux qui veulent bien faire se retrouvent à trahir leurs propres valeurs. Ceux qui résistent sont disqualifiés ou marginalisés comme rétifs au changement. La critique interne est neutralisée par la dynamique d’équipe, par l’urgence, ou par peur des représailles.

Ce qu’on observe alors, c’est un travail social réorganisé autour de la forme projet, soumis à des logiques d’évaluation et de résultats qui pervertissent les fondements mêmes de l’action éducative, sociale, politique. L’évaluation devient une fin en soi, un langage dominant, qui réduit la complexité humaine à des indicateurs, des tableaux de bord, des retours positifs.

Le centre social, à travers ses équipes, devient le gestionnaire de la misère sociale, sans plus pouvoir dire ni d’où elle vient, ni comment la combattre. Il n’est plus cet espace d’expérimentation collective, de lutte contre les inégalités, mais un rouage dans la machine du contrôle social.

PARTIE 2 : analyse d’une approche néolibérale

Une parole confisquée, un récit verrouillé

Une réunion est symptomatique de ce que Jacques Rancière nomme « le partage du sensible » : qui parle, qui est écouté, qui est reconnu comme légitime pour produire du discours sur la réalité sociale ? Ici, seule la direction du centre social prend la parole. Elle déroule un récit stratégique, construit, orienté, sans contradictions apparentes. Les salariés sont absents. Les habitants aussi. Cette confiscation de la parole, ce monopole du discours, est une violence symbolique. Elle renverse les logiques de pouvoir au cœur même du projet social. Celui-ci, rappelons-le, devrait être construit par et avec les habitants, à partir de leurs réalités, en croisant les regards des équipes, et non pas au-dessus d’eux, dans une verticalité managériale où l’autoritarisme et la hiérarchie remplacent le collectif.

Un récit de sauvetage, ou la figure du sauveur managérial

La direction se positionne comme héroïne d’un récit de redressement. Avant elle : chaos, déficits, passivité, désordre. Après elle : redressement budgétaire, projets dynamiques, nouveaux publics, partenariats florissants. Cette narration n’est pas anodine. Elle épouse les codes de l’évaluation néolibérale : diagnostic initial alarmiste (justifiant l’intervention), plan d’action (pragmatique et mesurable), amélioration visible (sous forme d’indicateurs), auto-valorisation (preuve de leadership et justification de l’autorité). Ce schéma est typique d’un management par objectifs où la direction devient garante d’un redressement, fût-ce au prix d’un effacement des équipes et d’une invisibilisation des conflits de terrain. Mais est-ce cela le rôle d’un centre social ? Ou est-ce celui d’un cabinet de consultant ?

Le centre social comme bras armé des politiques publiques

On observe ici une inversion des finalités. Le centre social semble devenir le prolongement opérationnel des institutions : la CAF, mais aussi la ville, les politiques de prévention, les dispositifs sécuritaires ou de cohésion sociale. Il est valorisé parce qu’il est utile, non pas aux habitants, mais aux financeurs. Il devient un instrument, un levier, un outil pour atteindre des publics que les institutions ne parviennent plus à rejoindre directement. Il ne dérange pas, ne porte plus la voix des dominés, il gère les publics, les anime, les occupe, parfois les calme. Il administre le social plus qu’il ne le transforme. Il neutralise les tensions plus qu’il ne les politise.

L’évaluation comme nouvelle vérité

Le discours de la CAF valorise la mesure d’impact, les indicateurs, les preuves. On demande du qualitatif… mais objectivé. On refuse le ressenti. Pourtant, le travail social et éducatif, comme le rappelle la tradition de l’éducation populaire, se fonde sur l’expérience vécue, sur les subjectivités, sur l’invisible et le sensible. En prétendant tout mesurer, en survalorisant les données, on dépolitise les réalités sociales. Le langage de la preuve objective, sous couvert de rigueur, disqualifie les vécus, les récits, les émotions, les résistances. Il est une forme de colonisation insidieuse du champ social par les logiques gestionnaires.

Le centre social : institution ou contre-institution ?

Historiquement, les centres sociaux naissent dans une tension féconde : insérés dans les politiques publiques, mais porteurs d’un contre-discours, d’un pouvoir d’agir citoyen, d’un ancrage critique. Ils sont des lieux de médiation entre institutions et habitants, mais aussi des lieux de friction, de conflictualité démocratique. Quand un centre social se contente de suivre ses financeurs, de répondre aux appels à projets, d’adapter ses actions aux attendus institutionnels, il perd cette capacité critique. Il devient docile, inadapté à sa propre mission. Et la question devient brûlante : qui évalue qui ? Qui pilote quoi ? Et pour quoi faire ?

L’absence des salariés et des habitants : un symptôme grave

Ce qui frappe, dans cette scène de réunion, c’est le vide. Aucun salarié. Aucun habitant. Aucun collectif vivant. Personne pour raconter la réalité du travail, des tensions, des réussites à hauteur de personne. Rien que des mots sur des chiffres, des évaluations descendantes, des discours satisfaits. Cette absence dit tout. Elle signale un effacement des subjectivités, une dépossession démocratique, une rupture de confiance. Elle révèle une structure verticale, autoritaire, managériale, éloignée des principes mêmes de l’éducation populaire : participation, horizontalité, co-construction, autonomie.

Méthode, pouvoir et responsabilité : repolitiser l’organisation

La méthode utilisée ici est typique d’une approche technocratique et néolibérale : diagnostic sombre, redressement par une seule personne, indicateurs d’impact. Elle nie les processus collectifs, elle réduit le politique au pilotage. Responsabiliser les équipes dans ce cadre revient souvent à les accuser d’immobilisme, à dépolitiser leur souffrance, à ignorer les effets de structure. Ce n’est pas une responsabilisation, mais une culpabilisation. Or, comme nous le rappelle Paulo Freire avec cette idée : « personne ne se libère tout seul : les êtres humains se libèrent ensemble ». Un centre social ne peut être un projet d’émancipation que s’il est traversé par cette logique collective.

PARTIE 3 : Vers quel horizon ?

Ce que cette scène nous montre, c’est une dérive. Non pas un dysfonctionnement isolé, mais une tendance structurelle : le centre social, autrefois lieu d’expérimentation démocratique, devient un rouage du système qu’il devrait interroger. Il devient performant, compétitif, efficient. Mais au prix de quoi ? Il perd son dimension politique, son ancrage populaire, sa conflictualité créative.

Il nous faut réinventer les centres sociaux. Les re-radicaliser. Les reconnecter aux luttes. Les rendre à leurs habitants. Il nous faut sortir du management, pour retrouver le sens. Ce n’est pas d’un sauveur que nous avons besoin, mais d’un collectif vivant. D’un espace conflictuel, joyeux, politique.

Alors, est-ce cela un centre social aujourd’hui ?
Si c’est cela, alors ce n’est plus un centre social.
C’est un centre de services sous-traitant des politiques publiques.
Et il nous faut le dire. Pour mieux ouvrir d’autres possibles.

« Alors, est-ce cela un centre social aujourd’hui ? » : une question politique

Cette question n’est pas simplement rhétorique : elle interroge le sens, la finalité et l’identité même du centre social. Elle renvoie à une tension originelle : les centres sociaux sont-ils des relais de politiques publiques ou des espaces d’expérimentation sociale et d’émancipation populaire ? Leur définition officielle parle de structures de proximité à vocation sociale globale, familiale et intergénérationnelle, ancrées sur un territoire, favorisant la participation des habitants. Mais dans les faits, cette vocation est souvent vidée de sa substance. La question pose donc un problème de cohérence : peut-on continuer à appeler centre social un lieu qui ne fonctionne plus selon ces principes fondateurs ?

« Si c’est cela, alors ce n’est plus un centre social » : une critique ontologique

Le cœur du problème est ici : la perte d’identité. Quand le centre social cesse d’être un lieu d’écoute, de mobilisation des habitants, d’éducation populaire, de conflictualité démocratique, pour devenir un lieu d’exécution des politiques publiques, il n’est plus social, au sens critique et politique du terme. Il n’est plus un espace de transformation, mais de régulation. Il ne favorise plus l’autonomie, il gère. Il ne s’ancre plus dans le vécu des gens, il aligne ses objectifs sur des grilles d’indicateurs. Il n’est plus un commun, il devient un outil de gestion publique externalisée.

« C’est un centre de services sous-traitant des politiques publiques » : le basculement néolibéral

Ce qui se joue ici, c’est la conversion des centres sociaux en prestataires, intégrés dans la logique néolibérale de la commande publique. Ils répondent à des appels à projets dictés par les priorités des financeurs, souvent déconnectées des besoins réels du terrain. Ils deviennent évaluables, chiffrables, comparables, selon des critères de performance managériale. Ils assurent la paix sociale et la domestication des publics, en gérant les effets de la pauvreté sans jamais interroger leurs causes par exemple.

Le risque est énorme : ce glissement transforme des lieux de citoyenneté en guichets polyvalents. Le centre social devient un centre de services, qui n’a plus d’autre rôle que de maintenir un semblant de cohésion dans un tissu social déchiré par des politiques inégalitaires. Il sert à faire tenir ce qui devrait se transformer. Il devient une technologie de gestion des pauvres, des populations issues de l’immigration, des enfants, des mères, des opprimés et des dominés et non un outil de lutte contre la pauvreté, contre le racisme, contre le sexisme, contre les rapports sociaux de domination, contre les oppressions.

« Et il nous faut le dire » : une urgence éthique et politique

Se taire serait consentir. Dissimuler ces dérives derrière des mots vides comme innovation sociale, impact positif, territoire dynamique, reviendrait à participer à l’effacement progressif de toute critique. Il faut nommer les choses : la normalisation managériale des centres sociaux, la verticalisation des décisions, la dépossession des habitants, la réduction du travail social à une série de prestations. Il faut politiser ces constats. Les rendre visibles. Les partager. Pour ne pas se laisser piéger dans une logique de complicité passive. Pour résister.

« Pour mieux ouvrir d’autres possibles » : sortir de la résignation, reconstruire des communs

Cette phrase est une invitation à l’action. Dire les dérives, ce n’est pas céder au cynisme ou au désespoir. C’est au contraire créer un espace pour la réinvention. Des possibles existent déjà : des centres sociaux qui construisent de véritables espaces de participation, des équipes qui repensent les méthodes à partir du terrain, du sensible, du vécu des habitants, des structures qui refusent la langue de bois et défendent un ancrage populaire, critique, et politisé, etc.

Ouvrir d’autres possibles, c’est réaffirmer que le centre social peut être un espace de conflictualité démocratique, un lieu de transformation sociale, une maison commune où l’on construit de la puissance d’agir, où l’on produit du savoir populaire, où l’on s’organise collectivement. C’est remettre l’éducation populaire au cœur du projet.

Partie 4 : mais qui définit ce qu’est un centre social ? Une tension entre l’institution et l’histoire populaire

Quand l’État social s’approprie l’histoire populaire

Les centres sociaux sont nés dans l’histoire des luttes populaires, des mouvements d’éducation populaire, des pratiques communautaires, mutualistes, laïques, parfois chrétiennes ou marxistes bien avant que la CAF ne les finance. Ils ont été conçus comme des maisons du peuple, des lieux d’organisation collective, de résistance aux inégalités, d’émancipation culturelle et politique. Mais à partir du moment où l’agrément devient une norme centrale, c’est l’institution (la CAF, en l’occurrence) qui impose un cadre, une définition, des attendus, des critères, une temporalité, une logique de projet, d’évaluation, de partenariat, de conformité. Ce n’est plus le centre social qui dit ce qu’il est. C’est la CAF qui le définit. Or cette institution (aussi utile soit-elle sur certains aspects)  ne porte pas un projet politique d’émancipation ou de transformation sociale. Elle porte une politique familiale et sociale centrée sur la prévention, l’accompagnement, la régulation des populations les plus pauvres. Son référentiel est fonctionnel, normatif, gestionnaire, bien plus que politique ou populaire.

Une dépossession de la définition : quand l’État nomme à notre place

Il existe une dépossession sémantique et politique. Quand l’institution définit le centre social, elle ne fait pas qu’en poser les contours : elle en oriente la mission, les valeurs, les pratiques et les finalités. Cela signifie concrètement que la visée critique et collective de l’éducation populaire est neutralisée au profit d’une logique d’accompagnement des familles. Que la lecture politique des inégalités est évacuée au profit d’une approche psychologisante et individuelle ou encore territoriale. Que les habitants et les publics deviennent des bénéficiaires. Que les professionnels deviennent des opérateurs de politiques publiques. Et que les centres sociaux deviennent des sous-traitants du lien social dans des territoires abandonnés par l’État.

Si c’est la CAF qui définit ce qu’est un centre social, alors tout va bien pour elle, pour l’État, pour les services de l’État et pour la plupart des collectivités territoriales. Et tout peut être redéfini à sa mesure : les missions, les indicateurs, les cibles, le sens du travail. Le conflit disparaît. L’histoire est effacée. La politique est dissimulée.

Le centre social comme institution paradoxale : entre accueil et assignation

Cela remet en question l’illusion du partenariat entre les mouvements d’éducation populaire et les institutions sociales de l’État. Car ce n’est pas un partenariat d’égal à égal. C’est une relation dirigée de l’extérieur. Le financement est conditionné à l’adhésion aux objectifs CAF. L’agrément structure les pratiques et les temporalités. L’évaluation se fait sur la base de critères définis d’en haut. Dès lors, on ne peut plus faire comme si le centre social était encore un outil libre au service de l’émancipation collective. Il devient un lieu d’ambivalence, où les professionnels doivent ruser, détourner, négocier, composer avec une réalité institutionnelle qui contrôle les marges de manoeuvre sous couvert de soutien.

Un enjeu ontologique : ce qu’est un centre social aujourd’hui

Derrière tout cela, c’est une critique ontologique qui se dessine. Ce n’est pas seulement que le centre social ne fait pas ce qu’on attend de lui. C’est qu’il n’est plus ce qu’il prétend être. Il n’est plus un espace d’organisation populaire, il devient un dispositif de maintien de l’ordre social doux, un lieu de gestion du social, un guichet d’activités, un maillon intermédiaire entre l’administration et les habitants. Un centre social qui s’auto-évalue selon les grilles CAF ne peut pas se penser politiquement autonome.

Et maintenant ? Réouvrir le conflit, rouvrir l’histoire

Ce que produit ce modèle, c’est la pacification du travail social et de l’éducation populaire. Ce que nous devons faire, alors, c’est réouvrir le conflit politique sur la définition même du centre social.

Si c’est la CAF qui définit ce qu’est un centre social, alors ce n’est plus un centre social.
C’est un centre de service social aménagé pour répondre aux besoins de pilotage des politiques publiques. Ce n’est pas une structure d’émancipation collective, c’est une interface de gestion des pauvres, de la misère, des inégalités, des violences, etc. Il faut alors reprendre en main la définition du centre social, au nom de l’histoire, des pratiques populaires, et d’une autre idée du travail social : un travail qui ne gère pas, mais libère, politise, relie, construit.

Cela suppose de réhabiliter la mémoire des luttes populaires et de leur ancrage dans les quartiers. Mais aussi de réaffirmer des pratiques collectives, réflexives, critiques au cœur du projet social. Et de refuser de se laisser définir de l’extérieur. Et pourquoi pas, de désobéir à certains cadres d’évaluation ou de financement, quand ceux-ci trahissent la visée émancipatrice initiale.

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Penser pour agir : la philosophie au service du travail social

Par Christophe Pruvot

Une expérience de formation singulière

Dans une époque marquée par l’urgence, les procédures, et la standardisation des pratiques éducatives, faire une place à la philosophie dans la formation des travailleurs sociaux peut apparaître comme une utopie. Et pourtant, ce pari a été relevé avec justesse par les étudiant·es en formation de moniteurs éducateurs et d’éducateurs spécialisés à l’AFERTES AVION (promo 2023/2024), qui ont produit collectivement un article de réflexion après six séances de philosophie appliquée au travail social.

Le texte qu’ils et elles ont écrit est bien plus qu’un simple compte rendu de formation : il est un acte de pensée, un geste d’engagement. Il montre que philosopher n’est pas un luxe réservé aux amphithéâtres universitaires, mais une nécessité dans l’exercice de métiers traversés par l’humain, les contradictions, les normes sociales et les inégalités.

Ce que dit le texte : la philosophie comme boussole éthique et politique

Dès les premières lignes, les étudiants posent une hypothèse forte : le travailleur social ne peut exercer sans une réflexion sur le monde. Ils affirment que la philosophie n’est pas un supplément d’âme mais une alliée du quotidien professionnel.

Ils reviennent sur la définition du travail social, en insistant sur ses finalités : émancipation, cohésion sociale, respect de la diversité, pouvoir d’agir. Cette vision politique et émancipatrice du métier trouve naturellement un écho dans la philosophie, entendue ici comme outil de questionnement, d’interrogation des évidences, et de construction de sens.

Trois apports majeurs de la philosophie sont particulièrement développés :

Éthique en contexte : penser pour agir sans trahir

Loin d’un code figé ou d’une morale descendante, l’éthique apparaît ici comme une exigence vivante, toujours en tension, toujours à redéfinir. Elle relie la pensée à l’action, l’idéal à la réalité, l’individu à la communauté. Dans le champ du travail social, où les dilemmes sont fréquents, les injonctions multiples, et les équilibres fragiles, l’éthique permet de maintenir un cap, sans céder à l’automatisme ou au cynisme.

Elle oblige à penser le sens de nos actes, à confronter nos convictions aux situations concrètes, à partager une délibération collective. Elle est aussi une manière de résister aux logiques normatives qui dépolitisent les pratiques. Penser éthiquement, c’est habiter sa responsabilité professionnelle avec vigilance, lucidité, et parfois désaccord. C’est choisir, au sein du réel, ce qui reste juste.

Résister à l’oppression et penser l’émancipation : un apport politique et critique

La philosophie est ici mobilisée non comme une consolation, mais comme un levier de lucidité. Face aux souffrances sociales, aux oppressions vécues, à la dépossession parfois induite par les institutions elles-mêmes, elle offre des outils pour interroger les normes, déconstruire les évidences, et faire émerger d’autres possibles.

Elle permet de passer du sentiment d’impuissance à une pensée critique, de transformer la plainte en questionnement, de redonner du pouvoir d’agir par la compréhension. En ce sens, philosopher, c’est s’armer intellectuellement pour mieux affronter les contradictions du monde, et ne pas les subir en silence. C’est un geste politique, au sens où il rend possible une parole située, une subjectivité active, une capacité à dire « non ».

Dialoguer pour exister ensemble : la parole comme pratique sociale

La philosophie, telle que l’ont expérimentée les étudiant·es, n’est pas affaire de discours abstraits : elle est dialogue, confrontation, altérité. Philosopher, c’est apprendre à se taire pour écouter, à formuler une pensée dans l’échange, à douter de ses propres certitudes. Ces postures sont au cœur du travail social, qui exige une présence à l’autre, une capacité à entendre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas.

Le dialogue est ici envisagé non comme une technique, mais comme une éthique relationnelle. Il permet de construire une relation éducative qui ne soit ni domination ni distance, mais co-présence. C’est dans ce va-et-vient entre les paroles, les silences, les conflits d’interprétation, que peuvent se tisser des liens de confiance, de reconnaissance, de transformation. Le dialogue est un espace où l’on devient sujet à plusieurs.

Ce que cela produit chez les étudiants : penser sa pratique, affûter sa conscience

Cet article témoigne d’une transformation discrète mais réelle. Les étudiants s’emparent des concepts pour interroger leur posture professionnelle. Ils découvrent que la pensée peut les aider à affronter les paradoxes de leur futur métier, les tensions entre valeurs personnelles et cadre institutionnel, entre accompagnement et contrôle, entre empathie et neutralité.

Ils montrent que la philosophie développe un esprit critique, une capacité à interroger ses propres pratiques, offre une ouverture d’esprit, nécessaire à l’accueil de la complexité humaine, favorise l’intelligence collective et la coopération dans les équipes et permet de mieux comprendre les logiques institutionnelles et les enjeux sociaux.

Ainsi, la philosophie n’est pas abordée comme un simple savoir théorique, mais comme une force d’agir, une manière de tenir debout dans l’incertitude.

L’intérêt de cette démarche pédagogique : un apprentissage transformateur

Ce travail illustre toute la richesse d’un enseignement qui ne se contente pas de transmettre, mais qui engage à penser. La philosophie, ici, devient une pédagogie en acte : non pas un corpus figé, mais une pratique vivante, collective, qui relie les savoirs, les vécus et les engagements.

Pour les étudiants, cette expérience leur permet de lier pensée et action, d’éprouver le sens de leur formation, de s’approprier une parole professionnelle et de se construire comme sujet agissant dans un monde complexe.

Pour les formateurs, c’est un exemple fort de ce que peut produire une pédagogie critique et réflexive. Une telle démarche crée les conditions d’une formation engagée, qui donne le goût de penser et d’agir ensemble.

Conclusion : philosopher, c’est déjà résister

Dans une période où les métiers du social sont menacés de technocratisation, de dépolitisation et de perte de sens, redonner place à la philosophie est un acte de résistance. Les étudiants de l’AFERTES nous rappellent que penser, c’est déjà transformer. Leur article est à la fois un manifeste, un témoignage et une promesse : celle d’un travail social habité, lucide et vivant.

ET JE VOUS LAISSE DECOUVRIR L’ARTICLE DES ETUDIANTS.

La philosophie et le travail social

Par les étudiant.es de l’école de travail social AFERTES – Avion. Promo 2023/2024 ES1 – ME1 (Éducateur.ices Spécialisé.es – Moniteur.ices Éducateur.ices)

Nous postulons que la philosophie s’intéresse à la société et que le travailleur social a le devoir de s’intéresser à la société. Alors il est de bon ton de se demander si ce travailleur social peut exercer son métier sans une réflexion sur le monde et sur le milieu dans lequel il évolue ? Ce même travailleur peut-il travailler sans la philosophie ? Nous proposons, ici, de voir la philosophie comme l’alliée du travailleur social.

Notre vision du travail social

Le travail social se définit comme étant une discipline et une pratique professionnelle qui permet le changement et le développement social, le pouvoir d’agir, la libération des personnes et la cohésion sociale. Au cœur du travail social, nous retrouvons les principes de justice sociale, de responsabilité sociale collective et de respect des diversités, et de droit à la personne. Le travail social encourage les structures et les personnes à relever les défis de la vie et agit pour améliorer le bien-être de tous. Il est étayé par les théories des sciences de l’éducation et des sciences humaines en général, par les connaissances et les théories du travail social. Afin d’effectuer au mieux son métier, le travailleur social doit nouer des relations où la confiance et l’adhésion sont indispensables. A l’inverse, le travailleur se retrouve limité dans son travail lorsque ces notions ne sont pas présentes : nous parlerons alors d’aide contrainte. 

Les travailleurs sociaux se répartissent en plusieurs domaines : l’aide sociale, l’éducation spécialisée, les services à la personne, le développement local, l’insertion professionnelle, etc.

Et la philosophie dans tout ça ?    

A elle-même la philosophie est une multitude de choses, de visions, de questionnements et de réponses. Depuis des milliers d’années elle existe et accompagne chaque génération, elle berce plusieurs domaines pourtant différents : l’éthique, l’esthétique, la métaphysique, l’ontologie, l’astronomie, etc.

En vérité la philosophie ne peut pas se caractériser et se définir seulement à travers les domaines qu’elle traverse car elle est aussi vaste et riche de chaque questionnement humain. La philosophie ne se résume pas en une seule “pauvre” définition que l’on apprend au lycée ou encore à la fac. Elle s’étend à tous les domaines de l’action et du savoir, elle embrasse la faculté des lettres et celle des sciences. Dans la philosophie, il y a plusieurs philosophies d’où la complexité et l’étendue immense de ce champ de la connaissance, du savoir et de la réflexion. 

Au sens antique, le philosophe est la personne qui « cherche la vérité et cultive la sagesse » : comme Socrate, Platon, Epicure, Lucrèce ou encore Sénèque. Mais à notre sens et à l’heure actuelle chacun de nous dès lors qu’il se pose des questions sur un sujet ou un problème est philosophe. 

La philosophie est donc progressive avec le temps et est bien plus qu’une science bien cadrée. Elle nous accompagne chaque jour, d’autant plus dans cette société constamment en mouvement qui secoue les mœurs, les questionnements, les idées et les avis de chacun.

L’éthique : un lien entre la philosophie et le travail social

La philosophie est un outil méthodologique qui permet de se remettre en question et de mettre du sens à nos actions grâce à l’éthique. La réflexion éthique est un élément crucial dans le champ du travail social, elle se reflète non seulement dans les pratiques mais aussi dans les objectifs à atteindre. 

Les travailleurs sociaux sont confrontés à des situations complexes où ils doivent travailler aux équilibres (et déséquilibres) des besoins de l’individu, de la famille et de la société.

Ainsi l’éthique permet de les guider dans leurs pratiques, assurer la protection des droits des personnes accompagnées et maintenir la confiance du public. Chacun peut avoir sa propre éthique mais dans le travail social, il faut que celle-ci soit commune à une équipe, à un corps ou à une communauté. L’éthique se différencie de la morale qui nous est imposée par les mœurs et les croyances. L’éthique est une réflexion sur ce qui bien ou mal, sur ce qui est bon ou mauvais en fonction d’un contexte et des personnes (en contexte) : c’est penser la « morale » et la manière de vivre à partir de ce que l’on est et de ce que l’on a dans notre « intérieur ». Certains résistent avec leur éthique individuelle ou collective pour continuer à exercer leur métier selon leur conscience personnelle. 

Nous pouvons ainsi dire que ce qui permet le lien entre la philosophie et le travail social c’est l’éthique.

La philosophie un remède à la souffrance des publics :

La philosophie amène à la réflexion critique, elle incite à réfléchir sur les normes, les croyances et les valeurs. La philosophie peut être comparée à une médecine « douce » pour combattre les maux de « l’âme » et de l’esprit ; en offrant des réflexions profondes (en dépassant les opinions) et des perspectives nouvelles. Elle aide à mieux penser et donc (peut-être) supporter notre condition, à mieux lutter contre « l’affection » et l’oppression dont nous sommes victimes et nous permettant l’émancipation. 

Le recours à la philosophie dans le cadre d’un soutien aux personnes « souffrantes » ne peut cependant être envisagée sans qu’auparavant ait été développée une réflexion sur le sens même de la philosophie et sur la place qu’occupe l’éventualité de la « maladie » et des oppressions dans la condition humaine en général. 

Dialogue et communication : la philosophie met l’accent sur l’importance du dialogue et de la communication authentique. Cela aide les travailleurs à établir des relations de confiance avec les personnes qu’ils accompagnent, à écouter activement leurs besoins et leurs désirs, à leur permettre d’entrer dans un processus de prise de décision et à pratiquer les conditions de liberté.

Au final pour la pratique professionnelle

Aujourd’hui, il est improbable de concevoir le travail social sans avoir un minimum d’approche philosophique. En effet, la philosophie sur le plan personnel permet à l’individu de soulever des questions relatives à son accompagnement. Parce qu’il va philosopher, cela va lui permettre de développer un esprit critique et à fortiori une remise en question sur sa pratique professionnelle. 

Un des intérêts de la réflexion philosophique dans l’accompagnement social est d’atteindre une certaine ouverture d’esprit qui fera émerger des valeurs telles que :  l’empathie, la bienveillance, la tolérance aux différentes croyances et principes éthiques, qui sont des valeurs importantes et facilitatrices dans la compréhension et l’approche de l’autre.

La philosophie permet au travailleur social de visualiser une problématique et d’aborder une situation dans sa globalité et pas seulement la partie émergée de l’iceberg.

Qui-plus-est, elle permet au professionnel de développer des capacités de travail en équipe car elle favorise une meilleure compréhension de la communication et permet ainsi l’échange et l’ouverture de débats. La philosophie amène à comprendre quelques mécanismes de fonctionnement de la société en général et de ses institutions à grande et à plus petite échelle. Le professionnel peut être confronté à des réalités en contradiction avec ses propres valeurs. Vouloir imposer sa vision des choses peut amener le travailleur social à sortir de ses fonctions « premières » et de prendre trop de libertés hors cadre institutionnel. En effet, la frontière entre souplesse et marginalisation est faible, il est donc préférable d’y être préparé.

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Ordonnance du 12 juin 2024 portant adaptation des dispositions de la loi du 18 décembre 2023 pour le plein emploi à la Guadeloupe, à la Guyane, à la Martinique, à Mayotte, à La Réunion, à Saint-Barthélemy, à Saint-Martin et à Saint-Pierre-et-Mi

L'ordonnance adapte outre-mer plusieurs dispositions de la loi du 18 décembre 2023 pour le plein emploi, qui prévoit en particulier la création de France Travail au 1er janvier 2025 et un nouveau contrat d'engagement pour les demandeurs d'emploi et les allocataires du RSA.
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La sécurité sociale : Rapport sur l'application des lois financement de la sécurité sociale - Mai 2024

En 2023, le déficit de la sécurité sociale atteint 10,8 Md€, près de 4 Md€ de plus que la prévision initiale. La branche maladie porte, à elle seule, la responsabilité de la totalité de ce déficit et de son aggravation en cours d'année. Elle a bénéficié de la quasi-extinction des dépenses liées à la crise sanitaire, mais des réformes visant à contenir ses autres dépenses n'ont pas été engagées.En 2024, le déficit de la sécurité sociale devrait rester stable à 10,5 Md€. Le respect de cet objectif suppose une décélération importante du rythme d'augmentation des dépenses d'assurance-maladie. L'objectif ne sera atteint que si 3,5 Md€ d'économies au moins sont réalisées, montant nettement plus élevé que les années précédentes. Pour la branche vieillesse et le fonds de solidarité vieillesse, il est attendu un déficit de 5 Md€, dont l'aggravation résulte de l'indexation des pensions de retraite sur l'inflation avec un an de décalage.Pour l'avenir, la loi de financement pour 2024 a revu les perspectives financières de la sécurité sociale dans un sens défavorable. La trajectoire prévoit désormais une dégradation continue des comptes, sans perspective de stabilisation et encore moins de retour à l'équilibre. Un tel niveau de déficit constitue un point de bascule. La dette sociale va en effet recommencer à augmenter hors de tout motif de crise sanitaire et les conditions de son financement à terme ne sont plus assurées.La Cour des comptes constate que les compléments aux salaires de bases (heures supplémentaires aides directes, partage de la valeur…), constituent des "niches sociales" dont le manque à gagner s'élève à  18 Md€ en 2022.Par ailleurs, pour réduire le déficit la Cour des comptes préconise :de lutter contre la fraude aux arrêts maladie,renforcer l'évaluation des médicaments innovants pour la lutte contre le cancer par le recours à des études médico-économiques indépendantes des laboratoires pharmaceutiques et un suivi de leur efficacité,baisser le recours à l'intérim médical (les rémunérations des médecins contractuels dépassant souvent les plafonds réglementaires),revoir la stratégie de réduction du nombres de lits d'hôpital.
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L’IA : Un renfort pour les emplois, pas une menace ?

Nous sommes au cœur de la révolution de l’IA, un moment qui promet de redéfinir le paysage du travail tel que nous le connaissons. Alors que cette révolution prend de l’ampleur, une question pressante se pose : les emplois sont-ils confrontés à une menace existentielle ? Le potentiel de transformation de l’IA devenant de plus en plus évident dans tous les secteurs d’activité, nous trouvons-nous à un tournant décisif ? Quels défis et opportunités représente l’IA pour le marché de main-d’œuvre ? Aujourd’hui, l’exploration de la manière dont l’IA remodèle le marché du travail révèle qu’il ne s’agit pas de remplacer des emplois, mais plutôt de les améliorer.

Une évolution des rôles professionnels

L’étude du passé révèle que de nombreux rôles ont disparu au fil du temps, laissant place à de nouvelles opportunités. Les emplois de rêve d’antan, comme travailler dans des magasins de disques remplis de vinyles et de CD, ont largement disparu. De même, des fonctions telles que celles d’opérateur de cartes perforées dans les années 50 ou d’opérateur téléphonique dans les années 30, autrefois essentielles, ont été rendues obsolètes par les progrès technologiques. Pourtant, ces changements ont ouvert la voie à de nouvelles carrières. Les emplois les plus demandés aujourd’hui, tels que les community managers, n’existaient pas il y a quelques décennies, ce qui témoigne de la nature dynamique du marché de l’emploi. Cette évolution démontre un schéma récurrent : à mesure que les anciens emplois disparaissent, de nouveaux rôles, différents et souvent plus passionnants, apparaissent, reflétant les besoins et les capacités en constante évolution de notre société.

Historiquement, chaque révolution technologique a entraîné des changements économiques importants, alimentant des croissances économiques sans précédent, et créant des industries et des rôles professionnels entièrement nouveaux presque du jour au lendemain. Aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution avec l’IA. Cette technologie transforme l’économie, modifie le marché du travail et suscite de profondes questions sociales et éthiques. Ces transformations suscitent souvent, dans un premier temps, des craintes et des résistances, mais elles débouchent en fin de compte sur un élargissement des possibilités économiques et une amélioration de la qualité de vie. Embrasser ces changements plutôt que d’y résister permet d’en exploiter tout le potentiel.

L’essor de l’économie des services

L’impact de l’IA sur le travail est déjà évident. Les données de diverses plateformes révèlent une augmentation constante du travail en freelance. Malgré les fluctuations des offres d’emploi traditionnelles, le travail en freelance est de plus en plus répandu. En 10 ans, il y a eu une augmentation de 92 % de freelances en France (Eurostat, Statista), surtout depuis la crise sanitaire de 2019. Cette tendance est le reflet d’une évolution plus large vers une économie du travail à la tâche, dans laquelle l’IA joue un rôle crucial en facilitant l’efficacité et l’innovation. Les freelances, dotés d’outils d’IA, peuvent désormais offrir des services spécialisés qui étaient autrefois réservés aux grandes entreprises, démocratisant ainsi l’accès à des ressources de haute qualité et égalisant les chances des petites entreprises et des entrepreneurs individuels.

Les vagues d’innovation sont de plus en plus spectaculaires et se produisent à intervalles plus courts. Des innovations dont l’adoption prenait autrefois des décennies sont désormais intégrées en l’espace de quelques années, voire de quelques mois. L’IA en est un excellent exemple, car elle est rapidement adoptée dans divers secteurs. Cette accélération exige de s’adapter rapidement et de garder une longueur d’avance pour tirer parti de ces avancées de manière efficace. La vitesse à laquelle l’IA est adoptée peut être attribuée à sa polyvalence et à son potentiel de révolutionner d’innombrables secteurs, de la santé à la finance en passant par les arts créatifs. Cette intégration rapide met en évidence la nécessité d’un apprentissage continu et d’une agilité dans le développement professionnel.

Répondre aux questions sociales et éthiques

Considérez les trois phases des révolutions technologiques : l’introduction d’une technologie perturbatrice, l’impact économique et les questions sociales et éthiques qui en découlent. Au cours de la révolution industrielle, les machines ont remplacé une grande partie de la main-d’œuvre, ce qui a suscité des inquiétudes quant à la perte d’emplois et aux disparités économiques. L’ère des “dot-com” dans les années 90 et 2000 a mis au premier plan les questions relatives à la protection de la vie privée. Aujourd’hui, l’IA suscite des débats sur l’autonomie et l’utilisation éthique de la technologie, y compris les défis posés par les “deep fakes”. Cela souligne l’importance d’aborder non seulement les implications économiques des nouvelles technologies, mais aussi les impacts sociétaux, en veillant à ce que les progrès profitent à tous et atténuent les préjudices potentiels.

Depuis le lancement d’outils d’ IA tels que ChatGPT, on observe une augmentation exponentielle des recherches liées à l’IA. Les entreprises explorent le potentiel de l’IA dans diverses applications, de la création de premières ébauches au développement de projets complets. Cette tendance souligne le rôle de l’IA dans la modification des procédés et l’amélioration de la productivité. La capacité de l’IA à traiter et à analyser rapidement de grandes quantités de données permet aux entreprises de prendre des décisions plus éclairées, de rationaliser leurs opérations et d’innover plus rapidement que jamais.

Pour prospérer aujourd’hui, entreprises et individus sont bien inspirées d’ adopter un état d’esprit proactif et adaptable. L’IA offre un accès démocratisé aux connaissances, mais il faut dépasser les résultats moyens en y ajoutant créativité et originalité, afin de garantir compétitivité et innovation. L’adaptabilité est clé, surtout en marketing : se remettre en question, rester curieux et adopter les nouvelles technologies permet de saisir les opportunités de l’IA et de réagir aux changements rapides. Les entreprises cultivant cette adaptabilité prospéreront face aux bouleversements technologiques.

“Lorsqu’un travailleur indépendant trouve en l’IA une solide source de productivité , cela reflète bien la situation actuelle : l’IA n’est pas une menace, mais un outil qui, utilisé de manière créative et efficace, peut considérablement améliorer la vie professionnelle” note Franck Thomas, responsable France de Fiverr. Cette dernière peut offrir des avantages concurrentiels, en permettant aux individus de fournir un travail de meilleure qualité et de manière plus efficace. Ceci, à son tour, peut conduire à une plus grande satisfaction des clients, à un développement de l’activité et à une croissance globale de la carrière.

En conclusion, la société a entamé la révolution de l’IA. Cette technologie offre un potentiel incroyable pour transformer le travail, en rendant les gens plus productifs et plus innovants. Pour les freelances, adopter l’IA n’est pas une fin en soi mais un moyen d’élever son niveau de jeu. L’avenir présente de vastes possibilités, et la clé du succès consiste à considérer l’IA comme un partenaire de progrès, travaillant aux côtés de l’ingéniosité humaine pour réaliser des avancées jusque-là inédites.

tribune matti yahav
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Illettrisme en France : 1,4 million des 18-64 ans concernés selon l'Insee

L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a publié un état des lieux de l'illettrisme en France en 2022. 4% des adultes ayant commencé leur scolarité sur le territoire sont illettrés. Toutefois, 10% des 18-64 ans ont des difficultés à l'écrit qui s'ajoutent souvent à celles rencontrées en calcul.
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Dématérialiser pour mieux régner : l’algorithmisation du contrôle CAF

Depuis près de quinze ans, la CAF emploie un algorithme pour contrôler ses allocataires. Croisant les données des administrations, il assigne à chaque allocataire un score de risque de « fraude ». Plus le score de risque est élevé, plus il est probable que la personne soit contrôlée. Des associations comme Changer de Cap et la Quadrature du Net ont documenté la manière dont ces pratiques pénalisent les plus précaires. Elles dénoncent des suspensions automatiques des droits, des contrôles à répétition, le manque de transparence autour de décisions prises et le manque de voies de recours. De quelle politique sociale cet algorithme est-il le nom ? Entre réduction des dépenses, criminalisation de la pauvreté et contrôle de la fraude, il met en lumière la face autoritaire et austéritaire du système contemporain de protection sociale.

Rencontre organisée par le Mouton Numérique avec Bernadette Nantois, fondatrice de l’association APICED, qui œuvre pour l’accès aux droits des travailleurs immigrés ; Vincent Dubois, professeur de sociologie et de science politique à Sciences Po Strasbourg et auteur de Contrôler les assistés. Genèses et usages d’un mot d’ordre (Raisons d’Agir, 2021) et les membres de La Quadrature du Net, association de défense des libertés en ligne. Transcrit par Dany Meyniel et édité par MBB.

Mouton Numérique – Depuis les années 1990, la branche « famille » de la Sécurité sociale a mis en place une politique de contrôle. En 2022, le collectif Stop Contrôles et Changer de Cap ont commencé à alerter sur la mise en place d’algorithmes de contrôle à la CNAF et sur leurs impacts : suspensions préventives des allocations, manque de justification de ces décisions, impossibilité de faire recours… Derrière ces pratiques, un algorithme de notation des personnes allocataires. Comment fonctionne-t-il ? A quoi est-il destiné ?

Noémie Levain (La Quadrature du Net) – À la Quadrature, on a commencé à travailler sur le sujet des algorithmes de contrôle à la CAF en rencontrant le collectif « Stop Contrôles ». On est une association qui se bat pour les libertés numériques et principalement contre la surveillance : d’abord la surveillance privée des GAFAM, la surveillance d’État et le renseignement, enfin la surveillance dans l’espace public et les outils de surveillance policiers installés dans les villes de France. La question de la dématérialisation et des algorithmes publics est arrivée par un cas de dématérialisation chez Pôle emploi où un demandeur d’emploi s’était fait radier parce qu’il faisait des demandes d’emploi en format papier plutôt qu’en ligne. On a fait un article dessus, ce qui nous a amené à rencontrer le collectif « Stop Contrôles » qui regroupe des syndicats et des associations et à lire le livre de Vincent Dubois sur l’histoire du contrôle à la CAF.

On sait que grâce à la dématérialisation des dix dernières années, la CAF dispose de profils très fins des allocataires. Elle dispose des données collectées par les services sociaux, partagées et interconnectées avec d’autres nombreux services. La volonté politique affichée au moment de développement de l’algorithme était de lutter contre la fraude à la CAF, en définissant un profil-type de « fraudeur » social et en le comparant à chaque allocataire. Ce profil type est constitué de plusieurs variables, qui correspondent à des caractéristiques, qui permettent d’établir pour chaque personne allocataire un score de risque qui va de zéro à un.

Plus la personne est proche du profil type, plus le score de risque est élevé ; et plus le score est élevé plus cette personne a une probabilité de subir un contrôle. Parmi ces critères, figurent par exemple le fait d’être un parent seul ou d’être né en dehors de l’UE. Pour mieux comprendre le fonctionnement et les critères de l’algorithme, on a fait des demandes d’accès à des documents administratifs auprès de la CNAF. [Voir le détail du fonctionnement de l’algorithme et la liste des critères pris en compte dans l’enquête de la Quadrature, n.d.r.].

Alex (LQDN) – Au tout début, autour de 2010, l’algorithme a été créé pour lutter contre la fraude mais il ne marchait pas trop bien : la fraude implique un élément intentionnel et c’est donc très compliqué, malgré toutes les données, de qualifier un élément intentionnel à partir de données socio-démographiques, professionnelles ou familiales. Par contre, l’algorithme détecte très bien les indus, les trop-perçus liés aux erreurs de déclaration des allocataires. La CAF a donc ré-entrainé son algorithme pour viser le trop-perçu. Et ça, ça a bien marché.

Sauf que dans leur discours, la CAF a continué de parler de son algorithme comme un algorithme de lutte contre la fraude. Ils ont même été interviewés à l’Assemblée Nationale, par la Délégation Nationale de lutte contre la fraude, une sorte de pseudo institution créée par Sarkozy pour chapeauter la lutte contre la fraude en France et qui œuvre au transfert de « bonnes pratiques » entre administrations. Ils mettaient toujours la CAF en avant et la CAF, à ce moment-là, parlait de son algorithme comme un algorithme contre la fraude alors même qu’elle savait que c’était la lutte contre les trop-perçus. Pendant dix ans elle a joué un jeu un peu flou et aujourd’hui où on lui dit : « vous notez les gens selon leur potentialité d’être fraudeur(se)s », elle se rend compte que ce n’est pas bon et fait un rétropédalage et dit : « non, nous on a un truc qui détecte les erreurs ».

En creusant le sujet de la CAF on s’est rendu compte que ce type de pratiques sont présentes à l’Assurance Maladie et à l’Assurance Vieillesse. En ce qui concerne Pôle emploi, ils ont des projets pour organiser les contrôles des chômeurs et chômeuses par du profilage. Les impôts font la même chose. C’est le même principe que la surveillance automatisée dans l’espace public que nous constatons dans Technopolice : on va confier à un algorithme la tâche de repérer un profil type avec des critères et des paramètres préétablis, qui vont être la source d’une interpellation ou d’une action policière. Chaque institution a son profil type de profils à risque : dans la rue on a des profils type de comportements suspects ; la DGSI flague les suspects en surveillant l’intégralité des flux internet ; la Sécurité Sociale a ses fraudeurs. On assiste à une multiplication des scores de risques dans les administrations dans l’opacité la plus totale. Mais elle a des implications très concrètes et très violentes pour les usagèr.es.

M.N. – Comment ces techniques de data mining ont-elles été développées dans l’action sociale ?

Vincent Dubois – En ce qui concerne la constitution des modèles et leurs données, la CNAF diligente périodiquement des enquêtes grandeur nature avec des échantillons extrêmement importants. Au début du datamining, c’était cinq mille dossiers d’allocataires sélectionnés de façon aléatoire qui ont fait l’objet de contrôle sur place, d’enquêtes très approfondies. L’idée était donc d’identifier, sur ce grand nombre de dossiers, les dossiers frauduleux.

À partir du moment où on a identifié les dossiers frauduleux et des dossiers avec des erreurs et des possibilités d’indus, on s’est intéressé aux caractéristiques qui spécifiaient ces dossiers par rapport aux autres. C’est là qu’intervient la technique de datamining qui est une technique de statistique prédictive qui modélise, calcule les corrélations entre les caractéristiques propres à ces dossiers « à problème » de façon à construire des modèles qui ensuite vont être appliqués à l’ensembles des dossiers. Une fois ces modèles réalisés, l’ensemble des dossiers des allocataires sont chaque mois passés de façon automatisée sous les fourches caudines de ce traitement statistique et là effectivement on détermine ce que l’institution appelle un « score de risque ».

Les Caisses locales reçoivent les listings avec les scores de risque et décident de lancer des contrôles sur pièces, sur place et les dossiers les plus fortement scorés font systématiquement l’objet de contrôles et ensuite on descend dans la liste en fonction du nombre de dossiers concernés et rapportés aux moyens humains déployés. Donc si on veut être précis, ce n’est pas en tant que tel un outil de contrôle, c’est un outil de détection des risques de survenance d’une erreur qui sert au déclenchement d’un contrôle.

M.N. – Si l’algorithme a été généralisé autour des années 2010, il s’inscrit dans un politique de contrôle de longue date, laquelle est-elle ?

Vincent Dubois – La longue histoire politique du contrôle commence autour de 1995, quand Alain Juppé commandite le premier rapport parlementaire et lance le premier plan de ce qui va devenir le plan de lutte contre la fraude. C’était tout de suite après l’élection de Chirac, dont la campagne avait été consacrée à la fameuse fracture sociale, plus ou moins oubliée par la suite, et à des réductions d’impôts qui n’ont pas eu lieu. Il y a alors une ambition très politique, c’est assez explicitement pour donner le change que Juppé met en avant la « bonne dépense » de l’argent public plutôt que de chiffrer le montant de la fraude dont on n’a à l’époque aucune idée.

La Cour des comptes, l’ensemble des organismes soutenaient d’ailleurs que c’était impossible à chiffrer. La politique ne sera donc pas fondée sur une évaluation a priori ni de l’importance de la fraude ni de l’augmentation de la fraude. C’est très politique, même si le sens peu changer dans le temps. Ce qu’il se passe autour de 2007, c’est que la dimension morale intervient. On ne fait pas seulement rogner sur la protection sociale : autour de 2007, le grand projet de société proposé par Sarkozy – je personnalise mais Sarkozy n’est pas le seul – c’est le travail, la valeur travail. Tous les sociologues savent que pour qu’une norme existe il faut aussi identifier son contraire. Le contraire de la valeur travail c’est l’assistanat, et le comble de l’assistanat c’est l’abus des prestations sociales. Mon hypothèse est que si à l’époque de Sarkozy on a autant mis l’accent là-dessus, c’est que c’était un moyen de, par contraste, de promouvoir ce qui était au cœur du projet de société sarkozyste.

À la Caisse Nationale des Allocations Familiales, il y a trois formes essentielles de contrôle.Je vais les détailler pour permettre de comprendre la place qu’occupe effectivement le datamining. La première, c’est le contrôle automatisé par échange de données entre administrations. Lorsque les allocataires déclarent leurs ressources à la CAF, on les croise avec celles déclarées à l’administration fiscale ; si ça ne correspond pas, cela débouche sur une suspicion de fausse déclaration ou d’erreur de déclaration. La pratique s’est développée grâce à l’autorisation de l’usage du NIR[Numéro d’Inscription au Répertoire, n.d.r.], le numéro de sécurité sociale.

Pour la petite histoire, la licitation de l’usage du NIR pour ce genre de pratiques, auparavant interdites, est le produit dans les années 90 d’un amendement déposé par un député, ancien maire ex-communiste de Montreuil, qui l’avait déposé pour la lutte contre la fraude fiscale1. Depuis 1995-1996, les échanges de données se sont démultipliés par petites touches successives, de convention bilatérale en convention bilatérale entre la CNAF et les Impôts, la CNAF et Pôle emploi, la CNAF et les rectorats pour l’inscription des enfants dans les établissements scolaires, les autres caisses nationales de sécurité sociale, etc. Cette complexité est bien faite pour empêcher toute visibilité publique du développement de ces échanges.

Celles et ceux qui s’intéressent à ce sujet connaissent l’historique classique de la loi informatique et libertés et le fichier Safari, un grand projet de concentration des données personnelles détenues par les administrations de l’État. Au milieu des années 1970, il a induit un grand débat donnant lieu à la Loi Informatique et Libertés et la création de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) pour encadrer, réguler et vérifier les usages du numérique dans les administrations. Avec le croisement de données grâce au NIR il n’y a pas eu de débat, parce que ce sont des mesures techniques qui ont eu lieu institution par institution. Résultat : une prolifération de techniques et un volume de données personnelles détenues par les administrations sans commune mesure avec le projet Safari.

Le deuxième volet du contrôle, avec son outil le plus classique, c’est ce qu’on appelle le contrôle sur pièces : l’appel de documents complémentaires ou de justificatifs lancé par les techniciens conseil dans les CAF qui demandent de leur envoyer une fiche de paye, un certificat de scolarité ou autres. Le troisième outil est le contrôle sur place. Des contrôleurs assermentés et mandatés pour aller vérifier sur place les situations des personnes avec toute une série de techniques qui se pensent comme quasi policières avec d’ailleurs des prérogatives qui sont plus importantes que celle d’un officier de police judiciaire qui n’agit que sur commission rogatoire et qui ne peut pas rentrer dans le domicile des personnes alors que les contrôleurs de la CAF le peuvent. Ça prend souvent la forme d’une enquête de voisinage, une visite au domicile avec un interrogatoire qui a changé un petit peu de forme et puis de statuts durant ces dernières années entre autres sous l’effet du datamining.

Ces trois outils sont inégalement appliqués en fonction des caractéristiques sociales des allocataires. Schématiquement, une personne allocataire ou une famille qui ne perçoit que les allocations familiales et/ou un peu d’allocation logement, qui a un foyer stable, un emploi stable etc., n’est contrôlée que de façon distante et invisible, par des échanges de données informatisées. Les appels sur pièces sont un peu plus ciblés sur des cas un peu plus difficiles et les contrôles sur place, les plus intrusifs sont quasiment exclusivement réservés aux dossiers les plus complexes, qui sont en fait les dossiers des allocataires aux situations les plus précaires. Il y a une différenciation sociale dans la manière d’être contrôlé et dans l’exposition aux sanctions.

M.N. – En quoi consiste cette différenciation sociale du contrôle et de l’exposition aux sanctions ? Et en fonction de quelles catégories socio-démographiques ou prestations le contrôle à la CNAF va-t-il varier ?

Vincent Dubois – En règle générale, on peut dire que datamining intensifie la différenciation sociale du contrôle déjà à l’œuvre avec les techniques antérieures. La politique de contrôle de la CNAF a été formalisée au milieu des années 90, de manière de plus en plus rationalisée avec des objectifs contractuellement définis dans les Conventions d’Objectifs et de Gestion (les COG, qui lient contractuellement les branches de la Sécu et l’État2) avec une batterie d’indicateurs : indicateurs de performance, de réalisation, d’intéressement, indicateurs de risque, indice de risque résiduel, etc.

C’est là qu’a été établi un plan annuel de contrôles avec des objectifs chiffrés : « objectif fraude », « objectif fraude arrangée », etc. Le déclenchement des contrôles sur pièces et sur place reposait précisément sur ces cibles. Avant cette politique, les cadres de la CNAF proposaient des cibles de contrôle sur la base des résultats des politiques antérieures. Tout ça a disparu au profit du datamining qui est une déduction ex-post des types de dossiers susceptibles d’erreurs et donc objets de contrôle. C’est important, parce que ça permet à l’institution de se dédouaner complètement de ses choix. Ça lui permet de soutenir que personne ne décide de surcontrôler les bénéficiaires du RSA, que c’est juste le calcul algorithmique qui établit que le niveau de risque est plus important pour les bénéficiaires du RSA. « C’est la machine qui le dit. »

La technique de data mining a, de fait, un effet discriminatoire et conduit à surcontrôler les plus précaires. Plus les situations sont précaires, plus les personnes qui les vivent sont éligibles à des prestations dont les critères sont extrêmement complexes et nombreux. Pour le RSA par exemple, il y a énormément de critères pris en compte et une déclaration trimestrielle à remplir. De façon mécanique, plus il y a de critères et plus il y a d’échéances, plus il y a de risques d’erreur, de non-déclarations intentionnelles ou non, de retards dans la déclaration…

Ce qui ne veut pas du tout dire que les bénéficiaires du RSA trichent davantage que les bénéficiaires de l’allocation logement, mais que la structure même de la prestation qu’ils reçoivent les conduisent à être surcontrôlés. Ajoutez que les personnes dans des situations de précarité sont définies précisément par l’instabilité de leurs revenus, de leurs statuts d’emploi, parfois de leurs situations familiales et de leurs logements… Elle sont sujettes à davantage de changements et il y aura forcément davantage de risques d’erreurs qui justifient techniquement le surcontrôle.

Il est possible de prouver tout ça statistiquement, avec les données mises à disposition par la CNAF et les CAF, qui sont en fait des institutions assez ouvertes, du moins pour des éléments statistiques. J’ai pu avoir et mettre ensemble des données sur les types de contrôle rapportées aux caractéristiques des allocataires et constater de façon extrêmement claire que les chances de statistiques d’exposition au contrôle croissent linéairement avec le niveau de précarité. Autrement dit, plus on est précaire plus on est contrôlé.

M.N. – Comment interpréter le type de politique sociale qui se dégage de ces pratiques de contrôle ? Est-elle guidée par une volonté de contrôle ? Ou bien, plus classiquement, par une ambition de réduction des dépenses ?

Noémie Levain (LQDN) – Le livre de Vincent illustre comment les enjeux de fraude ont été créés dans les années 90. C’est aussi le moment où s’installe l’idée que les personnes précaires qui demandent des aides sont redevables à l’égard de la société – comme avec le RSA, où ils et elles sont redevables de quinze ou vingt heures de travail. Demander des aides a une contrepartie : on va te surveiller, tu es sur le fil constamment, tu n’as pas le droit à l’erreur avec la vieille rengaine du « Si tu n’as rien à cacher, ce n’est pas grave ». Surveiller les demandeurs et demandeuses d’aide est en fait très grave et lié à une forme de criminalisation de la pauvreté.

Bernadette Nantois – Outre cette dimension de surveillance, il y a clairement une logique néo-libérale de réduction des dépenses publiques. Elle n’est pas assumée et opère de fait, par la complexité du système. C’est le cas dans les différentes branches de la Sécurité sociale : je pense qu’il y a une véritable volonté de réduire les dépenses sociales par l’introduction d’obstacles de l’accès aux droits.

Peu importe l’intention précise des dirigeants CNAF : le non-recours est budgété chaque année dans les budgets de l’État. Ce que les organismes sociaux appellent le « non-recours » c’est le fait que des gens qui auraient droit à des prestations ne les réclament pas. Or, une partie du budget est prévue comme étant non-dépensée ; c’est inclus et calculé. Cela signifie que l’on affiche la lutte contre le non-recours alors qu’on l’organise dans la pratique. Ça n’élimine pas cette dimension de surveillance mais qu’il y a aussi une logique purement politique froide, économique, claire qui consiste à dire que « les pauvres ont un coût et ils coûtent trop cher » même si en réalité ils coûtent beaucoup moins que d’autres dépenses. Mais ça, c’est un autre sujet…

Vincent Dubois – Quelques chiffres pour avoir un ordre de grandeur au sujet de la fraude et du non-recours. Le montant de la fraude détectée dans la branche famille et sécurité sociale se situe entre 300 et 320 millions d’euros par an3 [le montant s’élevait à 351 millions d’euros pour l’année 2022, n.d.r.]. L’évaluation qui est faite du non-recours au seul RSA dépasse les 3 milliards. Dans tous les cas, le montant de fraude évaluée reste inférieur au montant du non-recours évalué pour le seul RSA. On pourrait ajouter à cela de nombreuses comparaisons avec les montants et les proportions en matière de travail non déclaré, le défaut de cotisation patronale, sans parler de l’évasion fiscale, pour laquelle on est dans des ordres de grandeur qui n’ont rien à voir. C’est ce qu’en tout cas disent des institutions aussi furieusement libertaires et gauchistes que la Cour des Comptes !

En ce qui concerne les objectifs politiques de la CNAF, je ne suis pas à l’aise à l’idée de donner un grand objectif à ces politiques parce que c’est en fait – c’est un mot de sociologue un peu facile – toujours plus compliqué que ça. En matière d’objectif proprement financier, on constate que le contrôle en tant que tel ne produit pas tant de rentrées d’argent que ça, rapporté et au volume global des prestations et surtout rapporté aux autres formes de fraude.

Ce qui est intéressant cependant, c’est qu’alors qu’on renforçait le contrôle des bénéficiaires de prestations sociales, qu’on adoptait une acception de plus en plus large de la notion même de « fraude » dans le domaine de la Sécurité sociale, on a largement assoupli le contrôle fiscal. Le travail du sociologue Alexis Spire le montre très bien. De même, alors qu’en 2005 on a fait obligation légalement, dans le code de la Sécurité sociale, aux caisses de Sécurité sociale de déposer plainte au pénal dans les cas de fraudes avérées qui atteignent un certain montant.

Avec le « verrou de Bercy » – certes un peu assoupli par la loi de 2018 – on est dans le cas symétriquement inverse [le « verrou de Bercy » définit le monopole du Ministère du budget en matière de poursuites pénales pour fraude fiscale, n.d.r.] Enfin, on a doté les corps de contrôleurs d’effectifs supplémentaires, passant de 500 à 700 controleurs ; ça ne semble pas beaucoup mais dans un contexte de réduction des effectifs, c’est une augmentation nette. Pendant ce temps, les moyens alloués au contrôle fiscal ont décliné…

Dernier élément : je vous parlais de l’explosion du nombre d’indicateurs (de performance, de réalisation, d’intéressement, de risque, etc.). On calcule vraiment beaucoup de choses, sauf une : le coût du contrôle, c’est étonnant… Le coût du contrôle n’est jamais calculé, sauf pour le contrôle sur place.

La culture du contrôle a essaimé au sein des institutions et ça fait partie du rôle quotidien d’un grand nombre d’employés qui ne sont pas spécifiquement dédiés au contrôle, du guichetier aux techniciens conseil en passant par l’agent comptable, etc. Donc l’argument financier qui voudrait que ce soit de bonne gestion, en fait, ne s’applique pas si bien que ça. Je dirais qu’il y a davantage une logique de mise en scène de la gestion rigoureuse qu’une logique véritablement comptable de limitation des dépenses dans le cadre de la lutte contre la fraude.

M.N. – On a parlé des pratiques, des techniques et des objectifs du contrôle. Qu’en est-il de ses conséquences du point de vue des allocataires ? On sait qu’un contrôle conduit souvent à la suspension des allocations, à des sanctions envers les allocataires, qui sont par ailleurs très difficiles à contester.

Bernadette Nantois – Je vais reprendre ce qui a été dit à un niveau peut-être plus concret, en partant du point de vue des allocataires. En 2022, il y avait 13,7 millions de personnes allocataires à la CAF et 31,1 millions de personnes concernées par les prestations versées4. Concrètement, la plupart des prestations versées par les CAF le sont sous condition de ressources ; c’est notamment le cas du RSA, de la prime d’activité et de l’AAH, qui représentent 7,43 millions de bénéficiaires sur un total de 13,7 millions foyers allocataires. Elles sont soumises à des déclarations de ressources trimestrielles (DTR).

Cela permet une grande collecte de données par le dispositif de ressources mensuelle, DRM, mis en place pour permettre le croisement entre administrations5. Les CAF reçoivent des données qui viennent de Pôle emploi, de l’assurance maladie, de la CNAV, des Impôts, qui viennent des URSSAF via la DSN (Déclaration Sociale Nominative) par les employeurs et toutes ces données sont mises en écho avec les données déclarées par les personnes allocataires. C’est ce qui aboutit aux fameux contrôles automatisés dont parlait Vincent Dubois, qui sont extrêmement fréquents et les allocataires n’en ont connaissance que quand il y a une incohérence, qui peut avoir plusieurs raisons.

Les raisons peuvent être des erreurs des allocataires, puisqu’effectivement pour chaque allocation la base ressource à déclarer n’est pas la même, mais aussi un retard dans des feuilles de paye ou des heures en plus ou en moins qui causent une incohérence… Une variation de 50 à 100 euros suffit à déclencher un contrôle.

Ça se traduit dans les faits sur ce qu’on appelle une « suspension préventive » des droits. Concrètement, la personne découvre tout simplement que le cinq du mois, l’AAH ne tombe pas… et généralement ce n’est pas que l’AAH qui ne tombe pas c’est aussi l’allocation logement, ou la prime d’activité, les allocations familiales sous condition de ressources et l’APL ne tombent pas.

Selon la CNAF, il y a 31,6 millions de contrôles automatisés par an – pour 33 millions de personnes bénéficiaires et 13,7 millions de foyers6. Ce qui signifie qu’un foyer peut faire l’objet de plusieurs contrôles en même temps. Il y a 4 millions de contrôles sur pièces – en gros la moitié des bénéficiaires du RSA, de la prime d’activité et de l’AAH, et 106 000 contrôles sur place. Les contrôles sur place ont quelque chose de pervers et de malhonnête – je ne peux pas le qualifier autrement. Ce dont on se rend compte, c’est qu’ une partie de ces contrôles sur place sont faits de façon inopinée, c’est-à-dire qu’on le découvre quand on est au contentieux face à la CNAF. L’allocataire n’est pas mis au courant qu’il y a eu le passage d’un contrôleur à son domicile, et de fait si par hasard, il n’était pas à son domicile, on décide qu’il s’est volontairement soustrait à un contrôle. C’est comme ça que la CAF argumente quand on se retrouve devant le pôle social du tribunal judiciaire lorsqu’on conteste la suspension du versement des prestations.

Les contrôles automatisés – avec les scores de risque derrière- sont le cas le plus massif de contrôle. Le plus souvent, les personnes allocataires ne seraient pas informées s’ils ne se traduisaient pas par la suspension des droits. Cette suspension peut durer des mois et des mois. Lorsque c’est la seule ressource dont elles disposent, les situations deviennent assez vite extrêmement dramatiques ; concrètement on peut avoir des ménages avec deux/trois contrôles par an, avec suspension des droits. Ce n’est pas rare : c’est la moyenne de ce qu’on constate au quotidien depuis les sept/huit dernières années de travail avec les personnes allocataires.

Ces contrôles peuvent aussi être déclenchés du fait du dysfonctionnement interne de ces organismes – c’est fréquemment le cas en Ile-de-France – en raison des les pertes de documents et en raison des délais de traitement des documents. À Paris, c’est six mois de délai… Ce délai signifie qu’il y a deux déclarations de ressources trimestrielles qui ne sont pas arrivées. L’allocataire va s’apercevoir qu’il n’a pas eu de versement sur son compte. Conséquence : une famille avec trois enfants qui a une allocation soutien familial, si elle fait l’objet d’un contrôle automatisé dont elle n’est pas informée, va se trouver confrontée à la suspension des droits qui est corrélative. Cela va suspendre aussi l’allocation adulte handicapé et l’allocation logement, a minima.

Ce sont vraiment des situations assez dramatiques et qui peuvent durer : il faut au minimum trois ou quatre mois pour arriver à rétablir une suspension de droits. Au mieux, ça se dénoue moyennant intervention d’une association ou d’un juriste, sans en arriver au contentieux total. Pendant ce temps, impossibilité de payer le loyer, d’assurer les dépenses courantes, de payer l’électricité, endettement, frais bancaires, emprunts auprès des proches, etc. Ça créé des situations de profonde détresse. Les suicides ne sont pas rares.

En cas de trop-perçus, les allocataires ne reçoivent pas non plus de notification.Ils ne sont pas informés des modalités de calcul, de comment l’indu a été identifié, des possibilités qu’ils ont de rectifier – alors qu’il y a quand même cette fameuse loi du droit à l’erreur de 2018 – et quand il y a des notifications, elles sont sommaires, automatiques et ne permettent en rien d’organiser la défense de la personne. Pour les montants des retenues c’est exactement la même chose, ils ne sont pas calculés en prenant en compte la situation de l’allocataire et de ce qu’on appelle le reste à vivre, le minimum à lui laisser pour qu’il puisse s’en sortir.

En revanche, ni les rappels, ni les suspensions, ni les dettes ne sont prises en compte pour demander d’autres droits, comme la Complémentaire de Santé Solidaire (C2S) ou la prime d’activité. Pour faire une demande de C2S, ça se fait sur la base des revenus de l’année précédente, sur le montant total reçu, sans prendre en compte les rappels et les suspensions. Ça génère des cumuls de précarité pour les personnes. Et ce, sans oublier que les rappels et suspensions sont souvent liées à des dysfonctionnements internes et pas seulement à des erreurs, voire intention de fraude.

Que faire pour se défendre ? Face à une suspension de droits, la première des choses est de faire une demande de motif pour la suspension. Généralement il n’y a pas de réponse, donc on essaie d’avoir des arguments pour organiser la défense sans réponse sur les motifs. Il faut d’abord faire un recours amiable devant la commission de recours amiable : c’est obligatoire pour aller au contentieux. Et les commissions de recours amiable ne répondent jamais. Au bout de deux mois sans réponse, on va aller au contentieux, soit devant le tribunal administratif, soit devant le pôle social du tribunal judiciaire. Et là se pose le problème des délais. Le recours est censé être suspensif, c’est-à-dire de rétablir le versement des droits, mais le fait de faire un recours n’interrompt pas la suspension et les allocataires restent toujours sans ressources, dans une situation véritablement d’impasse.

Il faut compter quatre, six mois, voire un an dans une procédure normale pour avoir une audience. Et une fois devant la justice, les CAF sont très familières d’un procédé qui est le renvoi d’audience : dès lors qu’elles reçoivent une assignation et qu’une date d’audience est fixée, elles font généralement un rappel partiel ou total des droits pour lesquels l’allocataire a saisi la juridiction, avec une incitation vive à ce que l’allocataire se désiste.

Si ce dernier ne le fait pas et qu’il va jusqu’à l’audience, un renvoi est systématiquement demandé – les renvois c’est encore trois, quatre cinq, six, huit mois – et les CAF vont utiliser des manœuvres dilatoires, elles vont par exemple redéclencher un contrôle. Je l’ai vu dans tous les cas qui sont passés au pôle social du tribunal judiciaire. A l’issue de ce laborieux processus, on peut arriver à terme à obtenir des bons jugements et à rétablir la situation des personnes allocataires, mais elles se seront trouvées pendant huit, neuf, dix mois, un an sans ressources. Je vous laisse imaginer les situations que ça peut générer…

M.N. – Par-delà l’accompagnement des personnes allocataires, comment les associations se mobilisent-elles dans de telles circonstances ?

Bernadette Nantois – Les défenses individuelles sont un peu désespérantes. Elles sont nécessaires mais laborieuses et énormément d’allocataires se retrouvent dans une impasse complète, sans aucune assistance pour se défendre. Ce n’est pas APICED qui se mobilise toute seule, loin de là. Le collectif « Changer de Cap » a fait un énorme travail de recensement de témoignages et d’identification de ces problèmes. On essaie de mobiliser à différents niveaux : on commence à avoir un petit relai médiatique avec quelques émissions sur ces questions-là ; il y a eu une mobilisation au niveau associatif, avec la mise en place de groupes d’entraide entre personnes allocataires, et on essaie de mobiliser des grosses structures (Secours Catholique, ATD Quart Monde, Ligue des Droits de l’Homme, Fondation Abbé Pierre, etc.) pour qu’elles relayent le travail auprès des instances de concertation auxquelles elles participent, notamment au sujet des Conventions d’Objectifs et de Gestion (COG).

Au niveau des revendications, ce que Changer de Cap essaie de porter auprès de la CNAF, c’est premièrement l’égalité des pratiques et des contrôles et d’instaurer un contrôle de légalité et mise en place des évaluations des obstacles rencontrés par les allocataires. Le deuxième point c’est d’essayer d’humaniser les pratiques et les relations, de remettre un accueil physique en place avec des agents qualifiés, de restaurer un accompagnement social de qualité, de créer des postes qualifiées au sein des CAF, pour réinternaliser un certain nombre d’actions, à commencer par les services numériques et par les agents techniciens. Aujourd’hui, il y a énormément de marchés privés qui sont contractés par la CNAF. À titre d’exemple, elle a attribué 477 millions d’euros en novembre 2022 à des cabinets de conseil sur des questions de prestations informatiques et sur des questions de gestion de la relation aux usagers.

Troisième point : c’est restaurer la transparence. On demande que toutes les circulaires ou les textes internes qui ont valeur de circulaires, qui ont des effets juridiques soient publiés. On est dans une situation de dissimulations totale, alors qu’il y a une obligation légale que les organismes sociaux transmettent ces informations à l’ensemble de la population. On demande aussi de mettre le numérique au service de la relation humaine.

La formule est large mais l’idée ce serait qu’il y ait un débat public autour de ces questions et notamment autour de cette sous-traitance au privé. Enfin, associer les usagers aussi aux interfaces. Nous ne nous illusionnons pas, nous n’allons pas revenir à un traitement papier, mais que ceux contraints d’utiliser ces interfaces soient a minima associés pour pouvoir expérimenter, essayer de trouver des systèmes qui soient un peu plus fluides et un peu plus simples. Et puis, d’une manière plus large, en finir avec l’affaiblissement de la protection sociale, et revoir le budget de la protection sociale à la hausse.

Alex (LQDN) – Du côté de la Quadrature, nous allons continuer le travail de documentation. On a demandé le code source de l’algorithme, demande évidemment refusée par la CNAF. On a saisi la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) qui est censée dire si notre demande était légitime, et celle-ci ayant répondu qu’elle l’était, nous allons redemander le code source à la CAF. L’argument principal pour refuser le code source de l’algorithme consiste à dire qu’il permettrait aux fraudeurs et fraudeuses de le déjouer.

Si l’on considère que les principaux critères qui dégradent la note des personnes allocataires sont des critères de précarité, l’argument est simplement scandaleux. Comme si, une fois les critères connus, les gens se trouvaient un emploi bien payé et changeaient de quartier de résidence pour mieux… frauder. Mais comme on sait que ces algorithmes sont mis à jour régulièrement, on en a demandé les versions antérieures, pour lesquelles il n’est pas possible d’avancer l’argument de la fraude.

On parle actuellement de l’algorithme de lutte contre la fraude, mais il y a aussi le problème de l’algorithme de calcul des prestations sociales CRISTAL, qui est une sorte d’énorme masse informatique, fourrée d’erreurs. C’est un algorithme qui est censé prendre la loi et calculer le montant des droits, mais on finit par comprendre que le programme informatique est plein des bugs. Un certain nombre d’associations a repéré que des droits étaient régulièrement refusés ou calculés de manière erronée. Évidemment CAF a connaissance de ces problèmes-là, puisque pour les personnes qui ont la chance d’être accompagnées par des structures qui font des recours individuels ont fini par identifier les problèmes, mais elle ne change toujours pas le code de son programme.

Dernier point : Macron a beaucoup mis l’accent sur l’importance de la solidarité à la source7. Seulement, cette mesure requiert pour sa mise en œuvre la collecte et l’échanges de données entre administrations. L’idée est d’avoir une sorte d’État social automatisé où il n’y aurait plus rien à déclarer et les aides seraient versées (ou non) automatiquement. Ça implique concrètement une transparence ultra forte vis-à-vis de l’État, avec une sorte de chantage : si vous n’êtes pas transparents on ne vous donne pas d’argent. Mais la collecte de données n’est pas neutre. Ce que l’on a récemment découvert, c’est par exemple que la police peut aussi demander les données de l’URSSAF, de Pôle emploi, de la CAF… Lors des enquêtes, elle sollicite la CAF, qui a une adresse mail dédiée aux réquisitions. Par-delà la promesse d’automatisation, la solidarité à la source c’est aussi plus de transparence face à l’État, plus d’interconnections de fichiers. C’est un pouvoir que l’on donne à l’État.

Vincent Dubois – Le datamining, même s’il est initialement conçu pour identifier les fraudes et plus généralement les erreurs, peut aussi permettre identifier le non-recours. Je l’avais naïvement écrit dans mon premier rapport : pourquoi ne pas faire des modèles pour lutter contre le non-recours ? Mais voilà, le modèle de data mining date de plus de dix ans, et rien n’a été mis en place pour lutter contre le non-recours de façon systématique…

Bernadette Nantois – Au vu du niveau de dysfonctionnement actuel, je suis très réservée sur la question de la solidarité à la source. Inverser le datamining, mais l’utiliser pour repérer ceux qui ont des droits théoriquement… Sur les espaces des allocataires aujourd’hui, on a souvent des alertes rouges sur la page d’accueil : « alerte », un gros carré rouge et un message qui vous dit : « vous avez droit à la prime d’activité… » et c’est probablement lié à une programmation informatique… Le problème c’est que généralement ce n’est pas vrai et ça peut aussi être un élément de blocage pour l’allocataire qui ne souhaite pas y répondre.

Que ce soit pour des allocations sous conditions de ressources ou pour l’allocation soutien familial, une personne peut très bien ne pas souhaiter faire une procédure ou demander l’allocation pour différentes raisons. Mais s’il ne le fait pas, ça bloque… Il y a des petits indices dans la manière dont les choses se passent aujourd’hui qui font que je ne suis absolument pas favorable ni à l’inversion du datamining ni à la solidarité à la source qui s’accompagnerait d’un DRM généralisé (dispositif de déclaration des ressources mensuelles), avec la transmission totale des données entre tous les organismes de Sécurité sociale et assimilés : URSSAF, les déclarations des employeurs, ainsi que les impôts.

Alex (LQDN) – Cette proposition de retourner le datamining, c’est aussi pour justifier l’utilisation du datamining à des fins de contrôle. Pour la petite histoire, dans les années 2012-2013, le directeur des statistiques de la CAF qui a écrit un petit article pour présenter l’utilisation du datamining par la CAF à des fins de contrôle et il finit son article en disant : « ça nous embête un peu de le faire que pour la lutte contre le contrôle, on aimerait bien aussi le faire pour utiliser le datamining à des fins de non-recours… ». Donc quand en 2022, la CAF dit ça y est, on a un peu travaillé sur l’algorithme de non-recours, ce qu’elle ne dit pas c’est que ça fait dix ans qu’elle aurait pu le faire et qu’en interne par ailleurs il y avait des demandes. Ça fait dix ans qu’ils ne le font pas et ils ne le font pas sciemment.

Personne du public – Je pense que cette idée d’inversion du contrôle n’est pas la bonne. D’une part, ça implique une collecte de données de plus en plus invasive, massive et fine. De l’autre, vous avez cité Brard, l’ancien maire de Montreuil qui a autorisé l’utilisation du NIR : c’était originairement à des fins de contrôle fiscal… Ce qu’on voit, c’est qu’il n’y a pas un mauvais ou un bon contrôle. Les gens veulent opposer fraude dite sociale et fraude fiscale, mais tout le monde est d’accord pour lutter contre les fraudeurs, seulement pas sur leur identité. C’est contrôle la logique du contrôle qu’il faut lutter. Ce contrôle-là, comme vous l’avez dit, n’est pas motivé par une raison strictement comptable : il n’y a pas énormément d’argent en jeu.

Ce que vous avez moins évoqué c’est qu’il y a une idéologie « travailliste » forte et que c’est là-dessus que le mouvement ouvrier est d’accord avec les patrons, avec les Macron : il faut que les gens aillent bosser… La première fois où j’ai entendu parler d’assistanat c’est dans la bouche de Lionel Jospin en 1998, ce n’était pas Sarkozy et la valeur travail. Ceux qui nous ont rabâché pendant des décennies avec le fait qu’on avait sa dignité dans le boulot, ce sont les socialistes.

C’est une idéologie extrêmement forte, qui lutte pied à pied contre l’idée de la solidarité collective et de l’aide sociale. Personne ne veut défendre des pratiques qui sortent de la norme, comme la fraude, donc personne ne va prendre la défense de ces catégories-là, même s’il y a peut-être quelque chose qui est en train de changer lorsqu’on arrive à dire, comme le fait La Quadrature du Net, qu’on s’oppose à la logique du contrôle.

Notes :

1 L’amendement Brard réintroduit la possibilité, supprimée par la Loi Informatique et Libertés de 1978, de réintroduire le NIR dans les fichiers, ce qui permet de rapprocher les informations détenues sur une même personne par différentes administrations. Initialement prévu pour lutter contre la fraude fiscale, cet usage va être progressivement étendu à la « fraude sociale », puis généralisé. Voir à ce sujet l’article de Claude Poulain sur la revue Terminal.

2 Conventions conclues depuis 1996 entre l’État et les différents organismes de Sécurité sociale, elles établissent sous forme d’un document contractuel les axes stratégiques et les objectifs de gestion des caisses.

3 Ce chiffre concerne la fraude détectée. Il soulève la question de savoir quelle part de fraude est effectivement détectée, et à quel point ses montants dépendent d’une augmentation de la fraude réelle ou plutôt une augmentatin des moyens consacrés à sa détection. La CNAF est le seul organise à avoir établi des projections permettant d’évaluer ce que serait la fraude réelle, au-delà de celle détectée. Elle serait comprise entre 1,9 et 2,6 milliards d’euros par an.

4 Les prestations se divisent entre allocations liées à la famille, les aides personnalisées au logement (toutes deux issues du budget de l’État) et les allocations de solidarité envers les personnes les plus fragiles (le RSA, issu des budgets des départements ; la prime d’activité en complément des revenus pour les travailleurs aux revenus modestes et l’allocation adulte handicapés, issue du budget de l’État). Le versement d’une prestation – ou sa suspension – affecte autant l’allocataire que les membres de son foyer.

5 Créée en 2019, cette base de données centralise pour chaque assuré social différentes données. Le 31 janvier 2024, l’emploi a été étendu à titre d’expérimentation, afin de permettre par exemple de cibler les contrôles à la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse ou pour commencer à mettre en place le projet de solidarité à la source.

6 En 2022, le nombre de contrôles automatisés était de 29,2 millions. Source CNAF.

7 Projet de versement automatique des aides sociales, sur le modèle du prélèvement à la source mise en place par les impôts.

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La participation citoyenne dans les politiques de solidarité. État des lieux et perspectives

Le rapport dresse un état des lieux des pratiques de participation citoyenne dans le champ des solidarités, en s’attachant particulièrement à l’implication directe des personnes concernées dans trois politiques publiques : lutte contre la pauvreté, accompagnement du handicap et du grand âge.Soulignant le foisonnement actuel des démarches nationales et locales de participation citoyenne, le rapport en montre la grande diversité d’ambitions et d’approches.Sous réserve que ces démarches participatives s’intègrent pleinement aux processus de décision et qu’elles reposent sur des modalités exigeantes et créatives, leurs apports sont réels : reconnaissance des personnes concernées, meilleure pertinence et effectivité des politiques publiques.La mission a constaté une appropriation inégale des principes méthodologiques de base et des règles garantissant une expression véritable des plus vulnérables, qui suppose notamment de soutenir le développement du pouvoir d’agir global des personnes concernées.La mission recommande dès lors de :Donner un signal politique clair afin de promouvoir un continuum de participation sur les politiques de solidarité, des dimensions les plus concrètes (comme la réécriture d’un courrier administratif difficilement compréhensible) aux plus structurantes (conception d’une nouvelle politique, comme lors des Etats généraux sur les maltraitances). Une charte d’engagement conjointe entre Etat, collectivités locales et opérateurs en poserait les principes et l’organisation ;Systématiser le recours à des formes de participation citoyenne directe au sein des instances consultatives, nationales et locales : représentation par les parties prenantes et participation citoyenne sont complémentaires et ne s’opposent pas ;Renforcer l’écosystème d’appui, acculturer et professionnaliser les agents publics ;Généraliser des fonctionnements administratifs qui associent les citoyens et garantissent les moyens et le temps nécessaires à la démarche participative ;Créer les conditions d’une participation effective des publics les plus vulnérables (accessibilité logistique et financière, inventivité des méthodes), à toutes les échelles de décision et ancrer la participation citoyenne dans un pouvoir d’agir renforcé des usagers.La plupart de ces changements peuvent être conduits à droit constant ou s’insérer dans des lois sectorielles. La mission estime toutefois qu’il serait pertinent d’envisager l’adoption d’une grande loi, un peu plus de vingt ans après celles de 2002, pour revitaliser les processus de participation citoyenne et conforter leur cohérence globale.
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