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Rafah sous les bombes, la France ne bouge pas

Le 22 mai, l’Espagne, la Norvège et l’Irlande ont annoncé leur reconnaissance de l’État de Palestine. En dehors de la Suède, qui avait franchi le pas en 2014, aucun pays d’Europe occidentale n’avait pour l’instant pris cette décision.

Depuis la naissance de l’État d’Israël, en 1948, la création d’un État indépendant est l’une des principales revendications des mouvements politiques palestiniens. En 1988, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) proclame l’indépendance du pays, reconnu rapidement par 82 États, essentiellement en Afrique, au Moyen-Orient et parmi le « bloc soviétique ». Au fil du temps, d’autres ont suivi, notamment en Amérique du Sud. Aujourd’hui, la Palestine est officiellement reconnue par 146 membres de l’ONU sur 193. Parmi ceux qui s’abstiennent figurent les États-Unis, le Canada, le Royaume Uni… et la France.
Le 20 mai, la Cour pénale internationale (CPI) a par ailleurs déposé un mandat d’arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ministre de la Défense Yohav Gallant, ainsi que contre trois dirigeants du Hamas, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Cinq jours plus tard, la Cour internationale de justice (CIJ), rattachée à l’ONU, ordonnait à Israël d’arrêter immédiatement ses bombardements de la ville de Rafah, au Sud de la bande de Gaza. Ce qui n’a pas empêché l’armée israélienne d’intensifier ses bombardements, notamment sur un camp de réfugiés où avaient fui 100 000 personnes.

Pour l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), « le silence et l’inaction de la France sont criminels. Il est temps enfin de condamner les crimes commis par Israël : à ce niveau d’atrocité, “s’indigner” est indécent. Il faut AGIR pour IMPOSER à Israël le respect du droit international et l’application des ordonnances de la CIJ. Ne pas le faire relève de la complicité de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de crime de génocide ».
L’AFPS organise des campagnes de boycott, de pression politique, et mène des projets au long cours : missions sur place à la demande des Palestiniens (témoignage, participation à des actions de résistance), soutien à des filières agricoles et économiques, information du grand public… Elle compte une centaine de groupes locaux en France.

LG

01 43 72 15 79 – france-palestine.org

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BANQUES ET ÉTATS CONTINUENT DE RÉCHAUFFER LA PLANÈTE

Les grandes banques internationales financent massivement l’exploitation et la prospection des énergies fossiles. Depuis l’Accord de Paris de 2015, celles-ci ont alloué plus de 5 500 milliards de dollars aux entreprises, telles que TotalEnergies, qui exploitent les sites d’extraction de ressources fossiles.

Les banques françaises figurent parmi ces principaux financeurs internationaux. D’après Oxfam, l’empreinte carbone à l’échelle mondiale liée au bilan des six plus grandes banques françaises – BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE, La Banque Postale et Crédit Mutuel – représente près de 8 fois les émissions de gaz à effet de serre de la France entière. Les États ont une double responsabilité dans cette situation. D’abord, en subventionnant les projets d’extraction et en accordant des licences, comme en témoignent les huit nouveaux forages pétroliers prévus en Gironde (voir ci-contre, Ndlr), alors que l’exploitation d’hydrocarbures doit s’arrêter progressivement en France d’ici 2040. Ensuite, les autorités publiques ne jouent pas leur rôle de régulation des banques pour les amener à stopper le financement des énergies fossiles.

 

Besoin de règles contraignantes
Le 1er octobre 2020, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, actait les limites de sa propre politique basée sur des engagements volontaires des banques : « Sur la question de la finance verte, je ne suis pas satisfait des résultats, je pense que les banques doivent pouvoir faire mieux. » La régulation du système financier doit reposer sur des règles contraignantes et non sur la bonne volonté des banques. Comme le propose l’Institut de l’économie pour le climat, les banques devraient être astreintes à mettre en œuvre un plan pluriannuel de réduction de l’empreinte carbone des activités qu’elles financent, cela sous peine de sanction financière. L’action citoyenne a un rôle stratégique à jouer pour faire pression sur les banques et les autorités publiques. Les clients des banques devraient pouvoir exprimer leurs souhaits d’une réorientation des financements. Il faut aussi saluer l’initiative des 1240 étudiants français venant de plusieurs universités et de grandes écoles qui ont écrit, en novembre 2023, une lettre ouverte dans laquelle ils expliquent ne pas vouloir travailler pour BNP Paribas tant que celle-ci continuera de financer les énergies fossiles.

Dominique Plihon, Économiste atterré

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« Derrière les débats nauséabonds, il y a énormément de solidarité »

Fanélie Carrey-Conte est secrétaire générale de la Cimade, association de soutien aux personnes migrantes, réfugiées et en demande d’asile. Nous revenons avec elle sur la loi sur l’immigration adoptée en décembre, et sur la montée en puissance du discours raciste.

L’âge de faire : La Cimade a co-signé une tribune dans laquelle la nouvelle loi sur l’immigration, adoptée en décembre par l’Assemblée nationale, est décrite comme la plus restrictive depuis 1945. Pourquoi ?

Fanélie Carrey-Conte : Année après année, les politiques publiques vont dans un sens continu de durcissement. Les réformes qui s’empilent ne cessent de présenter les personnes migrantes comme un problème et un danger. C’est toujours la même philosophie : il faut absolument freiner ces personnes, et toutes les mesures sont vues à l’aune de ce discours. La loi sur l’immigration est un point d’orgue. Au début, elle a été présentée comme équilibrée – ce qu’on ne partageait pas. Au final, il reste uniquement des mesures de stigmatisation et de restriction. On a l’impression d’un basculement, d’une digue qui a sauté par rapport au respect des droits et des principes républicains. La notion de droits fondamentaux des personnes est remise en cause.

 

Quelles sont les mesures qui vous inquiètent le plus ?
Il y en a plein ! Mais on peut parler de la menace à l’ordre public, une notion très floue qui va pouvoir servir à enfermer, expulser des personnes quand bien même elles auraient construit leur vie en France, sans possibilité de recours ni de contre-pouvoir. Le titre de séjour sera conditionné à un contrat d’engagement républicain et au respect des valeurs de la République, comme la liberté d’expression et de conscience et l’égalité entre les femmes et les hommes. Le respect de ces valeurs sera, comme la notion de menace à l’ordre public, laissé à l’appréciation des préfectures, sujet à l’arbitraire et aux interprétations. Une personne française ne sera pas sanctionnée pour des propos sexistes, tandis qu’une personne étrangère pourra l’être. L’égalité voudrait que dans une même situation, tout le monde soit traité pareil.
L’accès à la langue va aussi devenir un outil de discrimination : la loi augmente le niveau de langue requis. C’est extrêmement discriminatoire, notamment pour les femmes, qui ont un accès plus difficile à la scolarité.
Une autre mesure concerne les jeunes majeurs. S’ils ont fait l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français, Ndlr), ils ne pourront plus bénéficier de protection de l’aide sociale à l’enfance de 18 à 21 ans, ce qui risque de les faire basculer dans la précarité. Ça instaure une protection différenciée entre enfants français et enfants étrangers.
Enfin, la loi devait faciliter la régularisation par le travail, mais après toutes ces polémiques, ça va rester du cas par cas, et de nombreuses personnes vont rester sans titre de séjour !

 

Les mesures les plus discriminantes ont pourtant été retoquées par le Conseil d’État…
En effet, ça aurait pu être encore pire, car des mesures profondément attentatoires aux droits humains ont été censurées. Mais la situation reste extrêmement dangereuse. Le soulagement ressenti sur le moment était en trompe-l’œil. Le Conseil d’État a été instrumentalisé par le président de la République qui a voulu lui faire jouer le rôle d’arbitre politique, ce qui n’est pas son rôle. Il a jugé sur la forme, mais pas sur le fond. Le risque, c’est que les mesures écartées reviennent dans de nouvelles propositions de loi. Et d’ailleurs, elles reviennent déjà dans le débat.

 

Savez-vous déjà comment cette loi va peser sur votre travail d’accompagnement des personnes ?
Notre travail se complique. L’accès au titre de séjour va être encore plus difficile. On ne mesure pas encore toutes les conséquences, mais on sait déjà que les personnes qu’on accompagne vivent dans la peur permanente de l’arrestation, de l’expulsion, de la violence. Ce qu’on trouve absolument horrible, c’est la manière dont les pouvoirs publics ne font rien pour améliorer les choses. Au contraire, ils attisent le feu.

 

Sur l’île de Mayotte, le gouvernement a annoncé la fin du droit du sol : il faudrait naître de parents français pour pouvoir devenir français. Que signifie pour vous cette déclaration ?
Le gouvernement joue un jeu extrêmement dangereux en mettant en cause le droit du sol. Et on peut se demander : ensuite, pourquoi pas partout ? L’outremer joue souvent le rôle de zone de test. À Mayotte, où la Cimade a une antenne, nos conditions de travail sont particulièrement dures parce que le territoire est au cœur de très nombreuses difficultés. Questions sanitaires, d’accès à l’eau, sous-dotation des services publics… Et l’on veut faire croire que les migrations sont la cause de tous les problèmes ! Au niveau national également, ce type de discours est largement
monté en puissance… Ce qui a changé, c’est la banalisation des propos xénophobes comme par exemple la théorie du grand remplacement ou encore celle, horrible, selon laquelle les punaises de lits seraient liées à la présence des migrants. La puissance de ces discours est décuplée par l’organisation des médias (voir notre poster « Médias sous influences » en pages centrales, Ndlr), avec notamment les chaînes d’information continue et les mauvais côtés des réseaux sociaux. Dans ce contexte, des propos et des demandes exprimés jusque-là de façon marginale ont pris beaucoup plus de place. Depuis vingt ans, par exemple, il y a toujours eu une classe politique qui réclamait la suppression de l’aide médicale d’État, mais c’était seulement l’extrême-droite et une partie minime de la droite. Maintenant, c’est un arc beaucoup plus large, qui comprend l’ensemble de la droite. On a quand même un ministre de l’Intérieur qui dit que ce n’est pas grave si la France est condamnée par la Cour internationale des droits de l’Homme !

 

Dans ce tableau assez désespérant, où trouvez-vous l’énergie de continuer à vous battre ?
Au moment du débat, des voix importantes et nombreuses se sont élevées, ne venant pas seulement des associations spécialisées et des personnes concernées, mais aussi des syndicats, du front Climat, des associations d’éducation populaire, et de certains patrons… Les débats nauséabonds ne doivent pas masquer le fait que sur le terrain, il y a énormément de solidarité au quotidien, que des associations s’engagent. Il y a un rapport de forces à inverser. Il faut montrer qu’il existe d’autres réalités que celles montrées majoritairement dans les médias. Cette idée selon laquelle cette politique, « c’est ce que les Français veulent », d’où ça sort ? Quand on regarde les études de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, qui publie chaque année un baromètre de la tolérance, on constate que celle-ci progresse dans la société, notamment chez les jeunes générations. Dans les Cahiers de doléances rédigés pendant le mouvement des Gilets jaunes, la préoccupation migratoire n’est pas mise en avant par les citoyennes et les citoyens. Il y a donc des choses à déconstruire. La solidarité et l’accueil existent sur notre territoire. Il ne faut pas l’oublier.

 

Recueilli par Lisa Giachino

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Dans les coulisses de l’âge de faire

Dans ce journal, on fait tellement confiance aux stagiaires que me voici, prêt à vous dévoiler les secrets de la boutique ! Lucile au rapport.

Premier jour à L’âge de faire : c’est Lisa, cheveux courts grisonnants, qui m’accueille et me présente les lieux. « Le bâtiment est sur deux niveaux, les bureaux sont en haut. » La pièce la plus emblématique restera pour moi les toilettes, aux murs placardés de journaux des copains, et avec son extraordinaire brosse à récurer les WC à l’effigie de Macron. Très fier d’avoir dégoté mon stage, j’apprends, à mon arrivée, que Bérénice, une autre stagiaire, a été envoyée en reportage dans la Creuse. Mon ego en prend un coup. Je découvre qu’à L’âge de faire, on laisse sa chance à toustes, et on fait confiance aux stagiaires tout en les soutenant (j’espère ne pas engendrer une future vague de candidatures féroces…). On leur fait tellement confiance, que, me voici, prêt à vous dévoiler les secrets de la rédaction ! Lucile au rapport.

Décisions collectives

On commence par les basiques : L’âge de faire, c’est une société coopérative de production. Les sept salariés détiennent la majorité des voix et du capital de l’entreprise. Celle-ci est basée à Château-Arnoux-Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence.
L’équipe est au complet seulement les jours de bouclage et de réunions, pour finaliser le journal du mois et prendre les grandes décisions de gestion de la Scop. L’âge de faire est un périodique mensuel qui couvre l’actualité nationale, les journalistes salariés sont installés dans le quart sud-est de la France : Lisa Château-Arnoux-Saint-Auban, Lucie dans le Trièves, Fabien à Lyon et Nicolas à Alès. Comme dans de nombreux journaux indépendants, les coûts de production sont trop importants par rapport aux recettes. Une réunion des salariés a donc eu lieu mi janvier pour déterminer le nouveau prix de vente. Ce qui m’a marqué : leur volonté de ne pas manipuler les lecteurices par des concepts marketing. Je proposais notamment de passer le journal de 2,80 euros à 2,95 euros afin que la transition se fasse plus en douceur, mais mes méthodes capitalistes n’ont pas fait l’unanimité !

Après le bouclage, le ménage

Lors de la réunion, il a également été proposé d’augmenter le prix du journal au-dessus de 3 euros : « Tant qu’à augmenter, autant le faire pour qu’il y ait au moins une petite différence dans les faibles revenus de la vente. » Mais après discussion, cette idée a été abandonnée. La majorité ne fait pas loi : les décisions se prennent au consensus. Ça fonctionne, d’abord parce que les intérêts des uns et des autres sont semblables, mais aussi parce qu’une certaine entente et confiance au sein du groupe s’est créée. Lors de la semaine de bouclage qui réunit toute l’équipe, la rédaction s’attelle à achever les articles, l’édito, les dernières brèves et les trois bricoles qui manquent. Sous l’œil avisé de la graphiste Lydia, certain·es construisent la maquette, quand d’autres relisent encore et encore les papiers et effectuent les corrections nécessaires. Toustes prennent soin de demander au collègue si telle ou telle modification du texte lui convient. À L’âge de faire, on a une étonnante capacité de gestion du stress mais aussi une tendance à consommer des boissons chaudes sans interruption.
Le journal achevé, pas de repos pour l’équipe, qui astique la Maison commune. « Avec les différentes associations du lieu, on alterne les tours de ménage », explique Lisa. C’est dans les bureaux désormais pimpants que la réunion pour le prochain numéro a lieu. Les idées fusent : loi immigration, contraception, tuto macramé ou encore clown activiste, finalement le chemin de fer qui les liste est déjà presque complet – certaines d’entre elles devront donc patienter plusieurs mois pour se voir réalisées.
La recherche des sujets se fait selon la sensibilité de chacun et la ligne éditoriale. On cherche parfois à être proche de l’actualité, mais surtout à mettre en lumière des initiatives locales aux impacts positifs. De temps à autre, les avis divergent. « Pourquoi mettrions nous en avant un journal parisien ? L’île de France est déjà surreprésentée dans les médias », a-t-il été interrogé vis-à-vis d’une idée de reportage. Certaines thématiques ne sont pas retenues : vous ne trouverez pas d’article, malgré mon engouement, sur la Fetish Week de Paris, un festival qui spectacularise les fétichismes gays.

On ne pointe pas, mais on cuisine

À L’âge de faire, on ne pointe pas, on arrive et on part quand on peut selon ses différentes contraintes, l’essentiel étant d’achever le journal à temps. Le déjeuner se prend lorsque l’un·e décide de cuisiner. Au rez-de-chaussée, il y a le nécessaire pour concocter de bons petits plats (mis à part le four qui sert davantage à réchauffer les restes qu’à cuisiner des gratins). On aime préparer de grosses salades de légumes frais et de saison. Ma volonté de nuire au journal vous permet de constater que l’équipe est tout à fait à l’image des valeurs qu’elle défend, solidaire et joyeuse.

Lucile Vitrac

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Le sport pour quoi faire ?

Enseignant d’Éducation physique et sportive et titulaire d’un master II en philosophie, Fabien Ollier dirige la revue Quel Sport ? et a écrit plusieurs ouvrages de critique radicale du sport et des Jeux olympiques. Avec une constante : la critique radicale du sport. Il nous explique pourquoi, et en quoi il est indispensable de dissocier le sport spectacle de compétition, de l’activité physique libre.

Article publié initialement en mars 2018

L’âge de faire : Nous vivons dans une société qui valorise le sport et conseille à tout un chacun de le pratiquer. De votre côté, vous critiquez radicalement le sport. Pourquoi ?
Fabien Ollier : Il faut sans doute commencer par définir précisément le sport, qui n’a véritablement plus rien à voir avec le jeu libre, ni même avec une activité physique plus ou moins autonome. La définition retenue par le Conseil d’État est instructive : il s’agit d’un « système institutionnalisé de pratiques compétitives à dominante physique réglementées universellement qui a pour finalité l’émergence du champion, du record, de l’exploit grâce à la mesure normalisée, à la comparaison permanente et à la confrontation mondialisée des individus ». C’est effectivement ce qui caractérise pleinement le sport. Je pourrais ajouter, dans la continuité de cette définition, que le sport apparaît véritablement comme l’arène au sein de laquelle des marchandises mortes sont animées par des marchandises vivantes et consentantes. À bas niveau, des foot-balleurs vont animer des marques de savonnettes, et à haut niveau, ils animeront les marchandises de grandes multinationales. Le sport développe partout le stade suprême de la marchandisation capitaliste. Il n’en est pas seulement le reflet passif.

À quelle période a eu lieu le glissement vers cette marchandisation ?
F.O. : Il n’y a pas eu véritablement de glissement. En fait, le sport, depuis qu’il a été institutionnalisé en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, est éminemment lié aux enjeux financiers, notamment aux paris. La gentry anglaise (petite noblesse, Ndlr) va encourager
et gérer des courses de chevaux, des combats de chiens, de coqs, et aussi des courses et des combats d’employés. Et cette gentry va systématiser la pratique des paris. Très rapidement, un marché s’est organisé autour de ces spectacles, qui ont été de plus en plus codifiés, structurés en championnats. Tout cela a ensuite été vectorisé par les pratiques de records, de rendement physique, d’entraînements de plus en plus méticuleux.
Et, évidemment, l’ensemble a été dès le départ rongé par des magouilles, des ententes mafieuses et des tricheries. On est toujours dans cet imaginaire là.

Le sport est-il un extrémisme ?
F.O. : En fin de compte, le sport est au carrefour de trois imaginaires sociaux extrêmes : l’imaginaire capitaliste, avec ses principes de rendement, de compétition pour la compétition, d’amélioration illimitée de la performance ; l’imaginaire technologique, avec son obsession du dépassement permanent des capacités du corps humain et son idéologie de la robotisation scientifiquement assistée ; et, enfin, l’imaginaire fasciste, par le fait que le sport n’existerait pas sans une forme d’anthropométrie complètement totalitaire. L’idée consiste à déterminer par des mesures maniaques qui est le premier, qui est le deuxième, qui est le troisième, dans le but de hiérarchiser, de classer les individus. En somme, c’est la mise en œuvre à vaste échelle d’une discrimination physique des individus les uns par rapport aux autres. On est loin de l’imaginaire démocratique ! De manière plus ou moins consciente, spectateurs et pratiquants de sport intègrent ainsi le fait que les femmes sont moins fortes que les hommes, que les valides courent plus vite que les handicapés, que les Noirs jouent mieux au basket que les Blancs mais savent moins bien nager, etc. Il y a là la diffusion plus ou moins subliminale de cette racialisation et de cette typification des capacités de chacun.

Le sport serait donc indissociable de ces valeurs fascistes ?
F.O. : Tout à fait, dès le moment où on le caractérise tel que le fait le Conseil d’État, c’est-à-dire en le liant à une compétition entre individus, au principe du record, et à une bureaucratie mise en place pour déterminer, sur de longues périodes, qui reste le premier à tous les niveaux – au niveau du village comme au niveau mondial. C’est la mythologie du surhomme qui traverse le sport de fond en comble. Il s’agit d’une arène totalitaire de néo-gladiateurs, d’une sorte de guerre concurrentielle permanente (les fascistes étaient adeptes du « life for struggle », « la vie pour le combat »), pour toujours savoir qui est le champion, qui est le meilleur ou le plus fort, qui pisse le plus loin. Ce système unifié repose sur une bureaucratie aisément corruptible (des permanents, des technocrates, des gestionnaires, des managers, des « experts », etc.), des capitaux importants optimisés fiscalement dans des sociétés offshore (fonds d’investissement, partenariats commerciaux, sponsors, caisses noires, etc.) et des techniques de propagande de masse (spectacles, publicité, exhibitions, mythes, bavardages, etc.). C’est une machine monstrueuse qui enfante des monstres.

Mais le sport fait aussi très bon ménage avec le libéralisme.

F.O : Si on devait caractériser politiquement le sport, on dirait qu’il est de droite extrême, voire d’extrême droite, parce que le lien social qu’il crée dans la cité repose sur des valeurs traditionnellement défendues par ce spectre politique : performance, rentabilité, compétition, militarisation du corps, soumission aux chefs, culte des héros, sacrifice de soi pour la nation. L’idée dominante est que, naturellement en l’humain, serait présente la nécessité de se battre contre son prochain, d’être meilleur que lui. Cette logique sportive est donc aussi une logique d’élimination, d’exclusion. Il n’y a pas de sport s’il n’y a pas d’éliminés, de classement, de déclassement, de reclassement, et donc de stress compétitif permanent pour pouvoir maintenir sa place. Le sport c’est empêcher que l’autre en fasse ! Car si l’on n’est plus à cette place, c’est que quelqu’un nous l’a prise, et il faut alors se battre pour la récupérer sans quoi on perd le prestige, la reconnaissance, et, pour les professionnels, le salaire qui va avec. Cette logique d’élimination rentre complètement en congruence avec les politiques ultralibérales actuelles. Des politiques mues par un principe d’entreprise, de réussite personnelle, d’exploit, et de rentabilisation de son capital-corps pour produire du fric. Le sport est finalement la continuation de l’extraction laborieuse de la plus-value, dans le domaine du loisir.

Il faut reconnaître aux clubs sportifs qu’ils jouent un rôle majeur dans l’animation des villages et quartiers, que ce sont des lieux de vie collective. Si on va au bout de la critique, il faudrait s’en débarrasser ? Par quoi les remplacer alors ?
F.O. : La question de la substitution de la pratique sportive par une autre n’est pas à réfléchir en dehors de la transformation d’ensemble de la société. Le sport, en ce qu’il a d’extrêmement dominant, est très fortement lié au système capitaliste. Le mode de production du corps sportif est l’alpha et l’oméga du mode de production capitaliste. Donc, la question qui se pose, c’est plutôt quel corps pour quelle société ? Moi, je me refuse à « utopiser » sur des pratiques alternatives, car le nœud du problème n’est pas tant d’imaginer ces pratiques que d’empêcher que les clubs sportifs qui véhiculent toute l’idéologie dont j’ai parlé précédemment se répandent comme des champignons après la pluie.
Et, dans le contexte des JO de 2024, la tâche sera rude. La structuration de toutes les institutions pour faire émerger les champions va être très importante. Je pense donc qu’il faut d’abord résister, contrer, déconstruire et pourquoi pas – je suis pour – détruire les clubs sportifs, tout cela dans une volonté de transformation radicale de la société. Bien avant de mener des petites aventures à travers des clubs de sport alternatifs, libertaires, ou autres qui ne mènent nulle part sauf à disperser les forces de la contestation. Ces initiatives sont parfois sympas, mais n’ont aucun avenir : tant que le sport institutionnalisé existera, c’est lui qui captera toutes les ressources, à la fois naturelles, mentales, idéologiques et financières.

Pour finir, comment vous qualifiez une partie de foot improvisée dans un parc public entre des adultes amis, consentants et n’ayant pas d’autre objectif que de s’amuser ?
F.O. : Il ne faut pas confondre ce qui relève d’une activité physique libre et ce qui relève du sport moderne institutionnalisé de compétition. Aujourd’hui, tout le monde veut que le sport soit tout : dès qu’on bouge et qu’on transpire, on dit qu’on fait du « sport ». On qualifie même l’activité sexuelle de « sport en chambre ». Or, si tout sport est bien une activité corporelle, toute activité corporelle n’est pas du sport. Aller nager de temps en temps, aller faire une
balade en vélo, faire un jeu de balle avec des amis, ce n’est pas du sport. Mais il faut bien comprendre que le sport est devenu l’institution dominante qui contrôle le corps. Elle est dominante parce qu’elle a les moyens financiers pour cela. Et au final, des amis qui vou-
draient aujourd’hui faire une partie de foot dans un parc, même s’ils avaient l’intention de s’amuser, vont spontanément remettre en circulation des caractéristiques dominantes du football. Ou alors, ils doivent véritablement avoir le désir de déconstruire l’activité dominante qu’est le foot aujourd’hui.

Propos recueillis par Nicolas Bérard

> Fabien Ollier a notamment écrit : – Idéologies nouvelles du corps. Le corps mystifié, Alboussière, QS ? Éditions, 2017.
L’idéologie sportive. Chiens de garde, courtisans et idiots utiles du sport,
Paris, L’Echappée, 2014.
La maladie infantile du Parti communiste français : le sport (2 tomes), Paris, L’Harmattan, 2003-2004.
Le Livre noir des JO de Pékin. Pourquoi il faut boycotter les Jeux de la honte, Saint Victor d’épine, City éditions, 2008.
Footmania. Critique d’un phénomène totalitaire, Paris, Homnisphères, 2007.

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A l’école, le tâtonnement expérimental plutôt que la compétition

Plutôt que les scores, la pédagogie Freinet appliquée à l’EPS valorise les stratégies collectives et les solidarités. Comme dans les autres matières, cette façon d’enseigner invite les enfants à chercher et créer à partir d’une proposition ou d’un problème qui se pose à eux.

Article publié initialement en mars 2018

« On est tous forts », a dit un jour une petite fille de la classe maternelle-CP de Nathalie Lozinguez, institutrice au village de Villard-Saint-Christophe, en Isère, et pratiquant la pédagogie Freinet. Comment les enseignants membres de l’Icem (Institut coopératif de l’école moderne), qui s’inspirent des travaux de Célestin Freinet et cherchent à stimuler la coopération entre enfants, abordent-ils l’éducation physique et sportive (EPS) ? En tâtonnant et sans vérité établie, comme souvent au sein de ce courant présent essentiellement dans les écoles publiques. D’autant que le sport n’est pas le sujet de prédilection du mouvement : « Nous avons peu d’écrits sur l’EPS par rapport aux autres activités », remarque Gaëtane Bouchet, maîtresse en CE1-CE2 à Échirolles, près de Grenoble. Pour Nathalie Lozinguez, « l’EPS est comme les autres matières. On va favoriser l’expression, la création, la recherche et le tâtonnement expérimental. Plutôt que d’une consigne fermée, on part d’une situation qui pose un problème aux élèves. Ce qu’un enfant trouve, il le montre au groupe, et ensemble ils imitent, approfondissent, construisent quelque chose ». Les enfants sont habitués, de par le  fonctionnement de la classe, à faire des propositions en fonction de leurs centres d’intérêt et de ce qu’ils connaissent. Cela peut aller de la reproduction d’un tir de footballeur vu à la télévision (Comment orienter le pied ? Quelle vitesse lui donner ?…) aux différentes manières de porter un plateau de serveur de café, en passant par les diverses utilisations d’un agrès de gymnastique.

CONTRE « L’ÉCOLE ASSISE »

En pédagogie Freinet, le corps est pris en considération quels que soient les apprentissages : « La poésie parle au corps autant qu’à la tête » ; « l’étude du milieu passe par la sollicitation des sens » ; « la ruche/classe autorise l’enfant à des déplacements libres » (1). En 1961, alors que les exercices de « maintien » devenaient obligatoires dans les programmes scolaires, Célestin Freinet défendait la liberté de mouvement des élèves contre cette « forme nouvelle de militarisme » : si les enfants peuvent bouger, exercer leurs gestes, apprendre par le travail manuel autant qu’intellectuel, il n’y a pas besoin de séances de maintien. « Nous supprimons une forme d’école non naturelle, qui institue et cultive la passivité intellectuelle, une école assise qui interdit aux enfants le minimum de mouvements indispensables, une école qui fabrique automatiquement les colonnes vertébrales effondrées et les épaules déséquilibrées », écrivait l’enseignant (2).
Tout en évitant de mettre les élèves en compétition, le mouvement Freinet emprunte des éléments au sport, par exemple la notion de brevets ou de niveaux à atteindre, qui se matérialisent par des couleurs inspirées des ceintures du judo et peuvent concerner autant l’éducation physique que les mathématiques ou la conjugaison.

ALLER VITE… ET ARRIVER EN MEME TEMPS

Dans chacune des disciplines sportives abordées, la solidarité est valorisée. « En course, on trouve le moyen d’aller le plus vite possible… et d’arriver en même temps, souligne Nathalie. Au niveau physique, ça fait travailler les mêmes choses que si on veut gagner. » Dans Le Nouvel Éducateur, la revue de l’Icem, des enseignants décrivent le système sophistiqué de course par équipes qu’ils ont conçu. Dans chaque équipe, une dizaine d’enfants, du CP au CM2, se relaient pour courir, à eux tous, 42 km. Chaque enfant décide lui-même du nombre de tour qu’il fera, dans la fourchette correspondant à son âge. Les grands ont la possibilité de courir seuls, ou en accompagnant les petits pour les encourager. Et lorsqu’un grand a fini de soutenir les petits de son équipe, il peut aller en aider une autre !
Dans les jeux collectifs où la confrontation entre deux équipes est inévitable, le score passe au second plan, et l’accent est mis sur « le rapport aux règles, les stratégies à l’intérieur des jeux. On met en valeur les différentes façons de faire », explique Nathalie. « On les incite à observer, à chercher quels sont les gestes efficaces », ajoute Gaëtane.

FREINET… OU PAS FREINET ?

La pédagogie Freinet a ses disciplines favorites : la danse, le cirque, l’expression corporelle sont propices à la création des enfants. « Ils vont ensuite reproduire, s’entraîner, répéter, photographier, dessiner ce qu’ils ont inventé… Nous avons eu des correspondances très intéressantes avec d’autres classes sur des projets de danse, en s’envoyant des musiques, des vidéos et des photos », indique Gaëtane. Dans d’autres écoles, la grande affaire du moment, ce sont les rollers, à la demande des enfants qui ont constitué un stock de patins, et se sont appris les uns les autres à rouler. « Au-delà de l’audace et de la coopération, les activités de glisse permettent un élan vers la vie, écrit Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny (1). Il faut se lancer, comme il faut se lancer pour apprendre et en roller, les progrès sont spectaculaires. En quelques séances, les enfants prennent confiance en eux, roulent, tournent, s’arrêtent et peuvent déjà jouer ensemble, danser ensemble, et quelques séances encore pour manier les crosses de hockey, tout va très vite. Maintenant, présenter un spectacle roller pour la fête de fin d’année est entré dans la tradition de plusieurs classes. »
Pour Gaëtane, l’EPS est « un levier important pour travailler sur l’égalité garçon/fille » et favorise les questionnements des enseignants sur les notions de coopération et de compétition. Mais cela n’est pas l’apanage d’un courant pédagogique. Freinet ou pas Freinet, « un bon pédagogue en EPS ne va pas forcément induire de la compétition, précise Gaëtane. On dit bien « EPS », et pas « sport ». Cette distinction joue un rôle important dans l’histoire de la profession. » En poste en zone urbaine sensible, l’enseignante a l’habitude de travailler avec un Etaps (Éducateur territorial des activités physiques et sportives). « Le co-enseignement est intéressant. Je suis amenée à nuancer certains propos de l’éducateur, mais il suit les enfants du CP au CM2. Il les connaît bien, les voit sous un autre angle que celui de la classe et remarque des progrès qu’on n’avait pas forcément vus. »
Lisa Giachino
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1 – Le Nouvel Éducateur, dossier « Le corps, le sport, mais encore ? », décembre 2016, à feuillet ou commander sur www.icem-freinet.fr
2 – L’Éducateur, février 1961.

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