Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierFlux principal

Relief Maps – L’app d’itinéraires indispensable pour vos aventures outdoor

Par : Korben
10 avril 2024 à 15:49

Vous êtes un passionné d’activités en pleine nature comme la randonnée, le ski de randonnée ou encore le parapente ? Alors laissez-moi vous présenter l’application mobile Relief Maps ! Créée par Batiste, un lecteur de Korben.info, cette petite merveille va révolutionner vos sorties dans la pampa.

Fini les galères d’orientation, avec Relief Maps, vous avez accès à des cartes 3D ultra détaillées pour la randonnée qui vont vous permettre de visualiser votre environnement comme jamais : Vallées, sommets, cols, sentiers… Tout est représenté de manière intuitive et interactive. Vous pouvez zoomer, dézoomer, faire pivoter la carte dans tous les sens pour mieux appréhender le terrain. Bref, c’est un vrai régal pour les yeux et un outil hyper pratique pour préparer vos itinéraires.

En parlant d’itinéraires, l’application propose un catalogue très fourni de parcours pour différentes activités et cela dans le monde entier : randonnée à pied ou à ski, alpinisme, trail… Il y en a pour tous les goûts et tous les niveaux ! Vous pouvez aussi créer vos propres tracés, les enregistrer et les partager avec la communauté. C’est top pour découvrir de nouveaux spots ou échanger des bons plans avec d’autres passionnés.

Autre point fort de Relief Maps : son mode hors-ligne. Parce qu’en montagne, on n’a pas toujours du réseau (ce serait trop facile sinon), l’application permet de télécharger des cartes pour les consulter offline. Comme ça, même au fin fond du Queyras ou du massif des Écrins, vous pouvez continuer à vous repérer sans problème. Génial pour éviter de se retrouver comme un con à bouffer son casse-croûte en pleine face nord !

Mais Relief Maps, ce n’est pas qu’une app de cartographie, c’est aussi une mine d’infos pour optimiser vos sorties : Relevés météo détaillés, webcams des sommets, horaires des remontées mécaniques pour les skieurs… Tout est à portée de doigt pour ne rien laisser au hasard. De quoi mettre toutes les chances de votre côté pour profiter un max !

Alors certes, même si la plupart des fonctionnalités sont gratuites, celles pour les pro ont un coût. Pour débloquer le plein potentiel de l’application (cartes hors-ligne, couches spécifiques, météo…), il faudra passer à la version Premium. Comptez donc un abonnement à 29,99 € par an. Ça peut paraître un peu cher mais croyez-moi, vu tout ce que vous avez pour ce prix-là, ça les vaut largement ! C’est toujours moins qu’un télésiège à la journée et au moins, vous êtes sûr de rentabiliser votre investissement.

Alors encore un grand bravo à Batiste pour cette app bien pensée et diablement efficace. Je la recommande à tous les amoureux de nature et de sensations fortes !

L’application est disponible gratuitement sur l’App Store et le Google Play Store. Il suffit de la télécharger sur votre smartphone et vous êtes parés pour vos prochaines aventures en altitude.

De Cyril Hanouna à Mimi Marchand: le «sculpteur des stars» a aussi arrosé la sphère médiatique

22 mars 2024 à 15:07
En même temps qu’il bénéficiait d’une large promotion à la télévision, l’artiste et homme d’affaires Richard Orlinski a offert de nombreux cadeaux à plusieurs stars du PAF et communicants de renom. Parmi les bénéficiaires: Cyril Hanouna ou la papesse de la presse people Mimi Marchand, une intime du couple Macron.

Richard Orlinski s’est montré généreux avec Cyril Hanouna, Mimi Marchand ou Bernard Montiel. © Photomontage Sébastien Calvet / Mediapart

Affaire Orlinski: le silence gêné d’Estrosi

Après nos révélations sur les cadeaux de Richard Orlinski à des personnalités politiques, nous sommes allés à Nice, pour savoir si Christian Estrosi avait déclaré au déontologue de la ville et de la métropole les nombreuses statues que son ami artiste lui a envoyées ces dernières années.

Affaire Orlinski : le silence gêné d’Estrosi

L’Élysée est rattrapé par l’affaire des cadeaux du sculpteur Orlinski

14 mars 2024 à 16:00
Selon nos informations, l’artiste controversé a offert des œuvres à des ministres, des conseillers du président et même à Brigitte Macron. Le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler, dont l’épouse prodigue des conseils à Richard Orlinski, a lui aussi reçu sa «magnifique» statuette en janvier.

L’Élysée est rattrapé par l’affaire des cadeaux du sculpteur Orlinski © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Quand les géants pétroliers appuyaient le Club de Rome

La thématique de la finitude des ressources et des « limites à la croissance » n’est pas neuve. Aux États-Unis, le spectre d’un épuisement imminent du pétrole – démenti par les faits – est apparu à plusieurs reprises au cours du siècle passé. Ses implications politiques sont ambivalentes : s’il a permis de dénoncer la folie d’un système ultra-productiviste, il a aussi servi de justification aux pratiques de certaines fractions des élites économiques. Ainsi en va-t-il du secteur pétrolier dans les années 1970, qui se livrait à des opérations de cartel pour faire monter les prix ; et qui a mis en avant les prédictions de géologues du Club de Rome sur l’épuisement prochain de l’or noir, afin de fournir une cause alternative au renchérissement du pétrole. Ainsi en va-t-il des producteurs d’armes, trop heureux que la finitude des ressources justifie des conflits pour leur appropriation. Par Vincent Ortiz, auteur de L’ère de la pénurie – capitalisme de rente, sabotage et limites planétaires (Cerf, 2024). Ces lignes ont été extraites de cet ouvrage et éditées.

« En l’an 2000, l’Angleterre n’existera plus » : florilège de prédictions manquées

Le « rapport Meadows » du Club de Rome Halte à la croissance ?, qui souhaite attirer l’attention sur la finitude des ressources, émerge dans le sillage de nombreuses prédictions malthusiennes. Sa parution fait écho à celle The Population Bomb de Paul R. Ehrlich, autre best-seller fortement médiatisé. Ce biologiste est un compagnon de route des époux Meadows, qui le citent à plusieurs reprises.

Publié en 1968, son ouvrage s’ouvre sur les mots suivants : « La bataille pour nourrir l’humanité toute entière est perdue. Dans les années 1970, des centaines de millions de personnes mourront de faim malgré tous les programmes de secours qui ont été initiés. Il est à présent trop tard : rien ne peut empêcher un accroissement substantiel du taux de mortalité global » – qui, comme on le sait, allait précisément diminuer1 ! Il dresse un portrait pessimiste de l’avenir de la planète, confrontée à une population grouillante et une insécurité alimentaire exponentielle.

Avec gravité, Ehrlich alerte sur la submersion démographique qui s’abattra sur les nations développées si rien n’est fait, et développe une série de prescriptions pour la prévenir, comme la dissémination d’un agent stérilisant dans les produits alimentaires exportés dans l’hémisphère sud. Pour fantaisistes qu’ils soient, ses écrits accompagnent l’intérêt que portent les pays émergents pour les politiques anti-natalistes. Des plus incitatives – politique de l’enfant unique en Chine – aux plus coercitives – stérilisation de huit millions de femmes en Inde.

Même si nous diminuons notre consommation, nous connaîtrons une pénurie de sources d’énergie traditionnelles au début des années 1990.

Guido Brunner, Commissaire européen à l’Énergie, 1978

Face à cet accroissement démographique, les ressources, limitées, viendraient prochainement à manquer. C’était l’opinion du commissaire européen à l’Énergie Guido Brunner, autre soutien du « rapport Meadows » : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous faisons face à la finitude des matières premières […] Il était grand temps de ralentir l’extraction du pétrole. Mais une réalité demeure : même si nous diminuons notre consommation, nous connaîtrons une pénurie de sources d’énergie traditionnelles au début des années 1990. » De graves problèmes d’approvisionnement énergétique allaient bientôt frapper les pays occidentaux, estimait-il dans un discours en 19782. Et de rappeler combien les décennies précédentes avaient été dispendieuses : « En vingt ans, notre consommation d’énergie a doublé. Notre consommation de pétrole a quadruplé. Cela ne pouvait pas continuer ainsi. »

Les mécanismes salutaires du marché n’ont certes pas tardé à intervenir : « Le prix du pétrole brut a été multiplié par six » depuis quelques années. Ce brutal accroissement des cours n’est hélas pas suffisant par rapport à l’ampleur de la crise : « Cette correction est traumatisante, mais elle est en réalité survenue trop tard. Les prix du pétrole sont demeurés trop bas pendant trop longtemps. » Guido Brunner n’était pas isolé lorsqu’il tenait de tels propos. De nombreux Nostradamus prophétisaient une ère de privations liée à l’épuisement du liquide noir.

L’époque s’y prêtait. Les années 1970 sont celles où l’on expérimente des pénuries d’essence dans les stations services ; où, aux États-Unis, on dévalise les magasins pour faire des stocks de papier hygiénique. La période de vaches grasses est terminée, austères sont les temps qui viennent : l’idée fait son chemin. C’est la décennie de Mad Max et d’une série de navets oubliés, qui mettent en scène la lutte à mort de quelques survivants dans un monde post-apocalyptique, sur une planète aride et désolée.

À l’origine de cette nouvelle ère, le choc pétrolier de 1973 : cette année-là, les majors pétrolières américaines, alliées aux pays de l’OPEP, se sont entendues pour décupler le prix de l’essence. Les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord – en réaction au soutien américain à Israël durant la guerre du Kippour – proclamaient avec fracas un « embargo » contre l’Occident. Mais en Occident, les multinationales réduisaient elles-même leur production, plus discrètement, pour accompagner cette hausse des cours. Les réactions en chaîne se multiplient, l’inflation s’affole, l’économie s’affaisse.

« Il est clair que cet épisode de croissance industrielle exponentielle ne peut que constituer une époque transitoire. Elle n’aura compté que pour trois siècles dans la totalité de l’histoire humaine », écrit M. King Hubbert à la même époque. Ce personnage hybride, géologue issu de l’industrie pétrolière, est proche du Club de Rome. Ses prédictions alarmistes faisaient écho aux préoccupations environnementales relatives à la finitude des ressources, que le choc pétrolier semblait révéler.

Derrière l’horizon des limites planétaires, la réalité du cartel pétrolier

Quelques décennies plus tard, il est possible de prendre du recul sur la séquence qui s’est ouverte en 1973. Si une récession brutale a bel et bien frappé les économies occidentales, de nombreuses prophéties ont été démenties. Il n’y a pas eu d’épuisement absolu du pétrole. Nulle raréfaction réelle n’a été à l’origine de cette hausse considérable des prix qui a mis un coup d’arrêt à la prospérité occidentale. Comment, dès lors, comprendre cette floraison de prédictions apocalyptiques qui ont marqué la décennie 1970 ?

L’ouvrage du Club de Rome Halte à la croissance ? (The Limits to Growth) était publié en octobre 1972. En octobre 1973, les pétroliers – États et entreprises – imposaient au monde une première crise énergétique. Le Club de Rome alertait sur la pénurie des ressources à venir. Les pétroliers l’imposaient. Le Club de Rome prônait la décélération des économies occidentales. Les pétroliers l’imposaient. Le Club de Rome s’enquérait de la consommation tous azimuts des Occidentaux. Les entreprises pétrolières allaient se charger de modérer leurs appétits.

Cette coïncidence entre émergence des préoccupations environnementales et récession économique était trop belle pour n’être pas exploitée par ceux qui la généraient. Aussi comprend-on le paradoxe apparent souligné par l’historien Timothy Mitchell : « de manière contre-intuitive, les compagnies pétrolières elles-mêmes ont aidé à faire émerger “l’environnement” comme objet politique, concurrent de l’économie3 ».

Si l’inflation et le chômage atteignaient de nouveaux sommets, ces hausses étaient risibles par rapport à l’explosion des profits pétroliers. En 1972, un baril de pétrole était vendu à 3$. En 1974, il atteignait 12$. En 1979, il devait monter à près de 40$. La thématique des « limites à la croissance » tombait à pic. Les géants de l’or noir avaient procédé à cette hausse des prix par le biais d’une technique classique, mais inavouable : le cartel – soit un accord tacite pour limiter la production afin de conduire à une hausse des prix.

Dennis Meadows, l’un des principaux rédacteurs du « rapport » éponyme, voyait dans le choc pétrolier une corroboration de ses prédictions

Leurs gains insolents ne passaient pas inaperçus. Les multinationales proclamaient leur impuissance par rapport à un « embargo » supposément imposé par les pays de l’OPEP. Mais elles ne parvenaient pas à emporter la conviction. Leur responsabilité assez évidente dans le ralentissement de l’économie en faisait une cible privilégiée. L’avocat Paul Bloom, proche du président Jimmy Carter, résumait l’esprit du temps lorsqu’il déclarait : « le peuple américain, dans son ensemble, préfère encore la peste noire aux majors pétrolières4 ». On comprend donc que le rapprochement tactique effectué par l’industrie pétrolière vis-à-vis du Club de Rome.

L’intérêt pour la finitude des ressources allait permettre de fournir une cause alternative à ce renchérissement du pétrole : l’épuisement physique des réserves d’or noir. Les prix du pétrole montaient en flèche ? C’était le reflet de sa raréfaction ! Ainsi, l’intérêt du secteur pétrolier convergeait temporairement avec celui du Club de Rome. Les prédictions inquiétantes du second légitimaient et voilaient la stratégie économique du premier, tandis que celle-ci, provoquant inflation, récession et pénuries, semblait accoucher du monde décrit dans Halte à la croissance ?

Dennis Meadows, l’un des principaux rédacteurs du « rapport » éponyme, voyait dans les derniers événements une corroboration de ses prédictions : « Si j’avais dit, lors de la parution du livre, que l’on assisterait bientôt à une crise énergétique, à des famines de masse, à l’apparition d’un marché noir du bœuf […] à l’érosion des standards environnementaux, la plupart des gens ne m’auraient pas cru5. » Désormais, il était écouté.

Quand l’industrie du pétrole alerte sur la finitude des ressources

L’industrie du pétrole, quant à elle, effectue un pas vers le Club de Rome. Elle favorise l’ascension du géologue M. King Hubbert, qui cherche à alerter l’opinion quant à la finitude des ressources pétrolières. Une féroce controverse l’oppose à Vincent McKelvey, directeur de l’Institut géologique des États-Unis, l’organisme gouvernemental de référence sur les enjeux pétroliers. Malgré le contexte de crise énergétique, McKelvey maintient des estimations optimistes, qui étaient celles de l’industrie pétrolière quelques années plus tôt : entre 500 et 600 milliards de barils, contre 290 milliards pour Hubbert.

Les décennies suivantes devaient confirmer les prédictions pessimistes de Hubbert concernant les réserves de pétrole conventionnel. En revanche, il avait largement mésestimé les réserves non-conventionnelles – pétrole de schiste, sables bitumineux, etc. -, que d’onéreuses et polluantes révolutions technologiques allaient permettre d’extraire.

McKelvey est publiquement critiqué par John Moody, vice-président pour l’exploration et la production de Mobil Oil, la troisième major pétrolière américaine. Il lui adresse une lettre ouverte, conférant pour la première fois une ampleur nationale à cette controverse6. Si tant de pétrole reste à découvrir, « où diable est-il ? », demande-t-il. En juin 1974, le National Petroleum Council, qui représente les grands intérêts du pays en la matière, s’aligne sur les pronostics de Hubbert à l’occasion d’une réunion de l’Académie nationale des sciences7. En 1977, McKelvey est limogé. Hubbert a eu gain de cause.

En accord avec leurs intérêts bien compris, les majors rejoignent, d’une manière ou d’une autre, ses estimations8. Avant Mobil, le géologue en chef de British Petroleum avait déjà déclaré : « dans moins de trente ans, les réserves probablement découvertes ne seront plus à même de satisfaire une demande croissante »9. Son directeur des explorations ajoutait que le monde atteindrait son pic de production pétrolier au début des années 198010. Plus tard, un rapport officiel de Chevron note qu’au « commencement du siècle suivant, on peut raisonnablement anticiper un sommet dans la production du pétrole conventionnel, avant un lent déclin ». Le son de cloche d’Exxon n’était guère différent11.

Cette hantise d’un épuisement géologique du pétrole avait un autre versant : puisque la fin des réserves occidentales approchaient, sécuriser les zones pétrolifères du Moyen-Orient devenait un impératif de premier ordre.

Le plafond de production était souvent placé en aval de celui de Hubbert, et les majors ajoutaient qu’il pouvait être dépassé par des techniques non-conventionnelles. Mais l’essentiel lui était à présent accordé : les ressources conventionnelles étaient limitées ; un sommet serait atteint. Un âge de production sans douleur et de consommation sans frein s’achevait.

Que cet imaginaire de pénurie ait été commun au Club de Rome et au secteur pétrolier n’est paradoxal que si l’on perd de vue la détestation dont il faisait l’objet, et la nécessité pour lui de détourner l’attention de ses manœuvres de cartel. La pénurie de pétrole était une fiction, écrit l’économiste Morris Adelman, « mais la croyance en une fiction est un fait. Elle a conduit la population à accepter la hausse des prix comme si elle avait été imposée par la nature, alors qu’elle découlait d’une simple collusion12. » La pénurie du pétrole étant naturalisée, on pouvait alors expliquer la hausse du cours du pétrole par sa raréfaction. Les stratégies de cartel avaient un bel avenir.

Le retour sur les sentiers de la guerre

Cette hantise d’un épuisement géologique du pétrole avait un autre versant. Puisque la fin des réserves occidentales approchaient, sécuriser les zones pétrolifères du Moyen-Orient devenait un impératif stratégique de premier ordre. Du moins, c’est ce que clamait haut et fort l’administration Carter : les pays de l’OPEP détenaient une « arme décisive », et il fallait les empêcher de l’utiliser.

D’autant qu’ils semblaient dangereusement perméables à l’influence soviétique ; et que l’Union soviétique elle-même, ajoutait Zbigniew Brzeziński, conseiller à la sécurité nationale du président Carter, était menacée par une pénurie similaire d’or noir. C’est ce qui ressortait d’un rapport officiel (« PRM-10 Net Assessment ») publié par Samuel Huntington, professeur à l’Université de Harvard : les réserves soviétiques encouraient une déplétion intense, et le Kremlin portait son dévolu vers le Moyen-Orient.

Peu importait alors que de multiples faits contredisent cette vision des choses. Que des géologues soviétiques établissent la permanence de confortables réserves à disposition de l’URSS. Que Moscou entame la construction de nouveaux pipelines. Que des rapports internes à la CIA – censurés – mettent en cause les analyses de Huntington et Brzeziński, concernant les réserves soviétiques aussi bien que l’impossibilité, pour le Moyen-Orient, de mener à bien un « embargo » énergétique intégral contre l’Occident13. Du reste, la centralité des pays de l’OPEP dans la fourniture de pétrole tendait à diminuer dans les années 1970.

C’est ainsi que la « doctrine Carter » allait voir le jour, produit de la hantise du pic pétrolier et de la crainte d’un tournant anti-occidental du Moyen-Orient – dont l’unité politique autant que le caractère incontournable dans la fourniture d’énergie étaient manifestement exagérés. La où les présidences de Nixon et de Ford (1969-1977) étaient marquées par un désengagement militaire de cette zone, celle de Carter (1977-1981) allait signer le retour de l’interventionnisme, au nom des « intérêts stratégiques » du pays en matière énergétique. Avant Ronald Reagan, c’est Carter qui engage les États-Unis sur la voie du soutien militaire aux moudjahidines d’Afghanistan et de l’escalade avec la jeune République islamique d’Iran.

Les pétroliers n’étaient pas les seuls gagnants de cette séquence. La nébuleuse militaro-industrielle, en position inconfortable depuis la fin de la Guerre du Vietnam, allait bénéficier d’un nouvel afflux de commandes publiques. Au nom de la précarité énergétique des États-Unis, que les prix élevés du pétrole semblaient établir, on allait ressusciter une économie de guerre14. Abandonnant ses promesses de baisse d’impôts et de lutte contre le déficit, Reagan allait procéder à la hausse des premiers et mener le second vers de nouvelles abysses pour réarmer les États-Unis – et participer à de sanglantes guerres par procuration contre l’Iran et l’Union soviétique au Moyen-Orient. Sans qu’un épisode établisse jamais que l’approvisionnement énergétique de l’Occident ait été menacé par la donne géopolitique des années 1980. Et alors même que l’embrasement du Moyen-Orient, encouragé par les États-Unis, était sans doute une cause bien plus prégnante de la hausse des prix du pétrole15.

La vieille alliance entre le pétrole et l’armement était ressuscitée. Ces deux secteurs bénéficiaient à divers degrés des discours alarmistes sur le pic pétrolier. L’idée d’une pénurie naturelle détournait l’attention de la rareté artificiellement créée par les géants de l’or noir. Et pour les vendeurs d’armes, la sensation d’un épuisement des ressources justifiait les discours bellicistes visant à contrôler les régions qui demeuraient encore pétrolifères.

Cette coalition était amenée à durer, tout comme le discours sur la « sécurité énergétique » qu’elle promouvait – étrange hybridation d’un réalisme géopolitique paranoïaque et d’un malthusianisme à coloration prétendument écologiste. Cette hantise du pic pétrolier allait être ressuscitée au sein de l’administration Bush, qui promettait à demi-mots de l’énergie moins chère comme contrepartie de l’invasion de l’Irak16. Aujourd’hui encore, les discours bellicistes contre les pays pétroliers ne sont-il pas souvent accompagnés d’une conception implicitement malthusienne de la finitude des ressources ?

Notes :

1 Paul Ehrlich, The Population Bomb, New York, Ballantine Books, 1968, p. xi. Il a reconnu s’être trompé, mais son nom figure encore aux côtés des époux Meadows deux décennies plus tard dans un recueil d’articles coordonné par l’économiste du Club de Rome Herman Daly (Valuing the Earth. Economics, Ecology, Ethics, Massachussets, MIT Press, 1991).

2 Guido Brunner, « Discours de M. Guido Brunner devant le Centre européen de l’entreprise publique, Madrid, 1er juin 1978 », Archive of European integration, juin 1978.

3 Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Political Power in the Age of Oil, Londres, Éd. Verso, 2011, p. 189.

4 Cité dans Rich Jaroslovsky, « Reagan and Big Oil », The New Republic, 2 mai 1981.

5 Ibid.

6 Gary Bowden, « The Social Construction of Oil Validity Estimates », Social Studies of Science 15, 2, 1985.

7 Mason Inman, The Oracle of Oil, Londres, Éd. Norton and Company, p. 257.

8 Gary Bowden, op. cit. Il met en évidence la systématicité du tournant des majors à partir de l’année 1973 quant aux estimations de réserves pétrolières restantes.

9 T. Mitchell, Carbon Democracy, p. 261.

10 Louis Turner, Oil Companies in the International System, Londres, Éd. Allen & Unwin, 1983, p. 172.

11 M. Inman, The Oracle of Oil, p. 297. La citation précédente est extraite de la même source.

12 Morris Adelman, « Is the Oil Shortage Real? Oil Companies as OPEC Tax-Collectors », Foreign Policy, Hiver 1972–73. Cet économiste a été critiqué, à raison, pour sa négation de l’idée même de limites des ressources pétrolières. Il apporte cependant des éléments empiriques utiles pour étudier le choc de 1973. Pour nuancer sa perspective, lire Akram Belkaïd, « 1973 : un choc pour prolonger l’ère du pétrole », Le Monde diplomatique, juin 2022.

13 Roger J. Stern, « Oil Scarcity Ideology in US Foreign Policy, 1908–97 », Security Studies 25, 2, 2016

14 Le budget de la Défense américaine avoisine l’équivalent de 8 % du PIB (et 25 % du budget total) au pic de l’ère Reagan.

15 Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, « Putting the State in its Place : US Foreign Policy and Differential Accumulation in Middle-East “Energy Conflicts” », Review of International Political Economy 3, 4, décembre 1996.

16 John Bellamy Foster, « Peak Oil and Energy Imperialism », Monthly Review, juillet 2008.

Des paillettes sur le compost

Par : dev
29 janvier 2024 à 09:10

La journaliste Greta Kaczynski est allée échanger avec Myriam Bahaffou, afin de se familiariser avec les réflexions que livre l'auteure de Des Paillettes sur le compost. Un riche entretien qui explore la place du désir et de l'érotisme en politique, dans l'organisation des collectifs militants, le rôle des corps dans les luttes et dans les pensées de l'écologie politique.

Bonjour Myriam, et merci d'avoir accepté de répondre à mes questions. Pouvez-vous revenir rapidement sur votre parcours et sur les raisons pour lesquelles vous vous êtes intéressée à l'écologie, au féminisme et à la philosophie ?
Je suis actuellement en doctorat en philosophie et en études féministes à l'UPJV à Amiens ainsi qu'à l'Université d'Ottawa où j'enseigne l'éthique (environnementale et animale) et la théorie féministe ; j'ai récemment publié un livre,Des Paillettes sur le compost, qui est une sorte de mise en acte d'un écoféminisme au point de vue situé. Je suis aussi militante, en tous cas c'est le milieu dans lequel je me sens la plus entière, disons.

L'histoire de mon parcours s'inscrit dans celle de ma famille issue de l'immigration nord-africaine, elle est évidemment liée à mon enfance en quartier populaire de la banlieue lyonnaise,e ttoutes les violences ET résistances familiales, politiques et psychologiques que cela a impliqué. J'ai rencontré le militantisme sur mon chemin et j'essaie de vivre en équilibre entre les mondes fracturés qui forment mon quotidien, parce qu'ils communiquent peu (l'université, le militantisme, mon milieu familial et communautaire).

C'est une sorte de transition perpétuelle, je ne suis ni arrivée ni partie, de nulle part, j'ai toujours un pied partout, et m'arracher est constamment un drame. J'ai pu cartographier cette géographie fracturée (en termes identitaires, coloniaux, familiaux) par ce mot de transfuge : je n'appartiens plus vraiment à la catégorie sociale dans laquelle je ne suis née, mais je ne me suis pas non plus assimilée à celle que j'ai tant convoitée. Mon anticapitalisme est donc teinté de cette complexité ; c'est d'ailleurs le sujet du premier chapitre de mon livre.

Les raisons pour lesquelles je me suis intéressée à l'écologie sont floues, mais c'est certainement la lutte qui m'est venue en premier, et,je l'ai réalisé récemment, vraiment jeune. Évidemment, ça ne se formulait pas en termes politiques à l'époque dans ma tête, ni dans le milieu dans lequel j'évoluais. Il a fallu attendre l'université pour que je m'intéresse à l'éthique environnementale puis à l'éthique animale ; là, l'antispécisme a changé mon rapport au monde. Cela s'est accompagné d'un militantisme dans les sphères véganes et antispé, que j'ai quittées assez vite. Tout cela était très timide et hésitant : je n'étais certainement pas l'activiste super-mobilisée de l'époque de Nuit Debout.

A côté de ça, mon enfance a été marquée par la lente descente aux enfers des populations arabo-musulmanes dans le discours politique et médiatique français, entre les années 2000 et… il n'y a pas encore de date de fin. Cela semblait séparé, ou au mieux non-pertinent, dans la façon dont mon écologisme se formulait. J'ai grandi pauvre et la manière dont le militantisme se construisait dans ces espaces me semblait absolument inaccessible car très blanc, citadin, et bourgeois. J'avais l'impression que tout le monde avait été éduqué par des parents de gauche et qu'iels avaient toustes les bonnes références, les bonnes attitudes et le bon langage, absolument inexistants chez moi : en quelque sorte, une histoire commune où tout le monde se retrouvait. D'où les études supérieures comme façon de « rattraper le retard », j'imagine.

A l'université, l'écoféminisme est arrivé entre mes mains avec le Reclaim d'Emilie Hache, et c'est comme si on avait enfin mis le doigt sur quelque chose d'à la fois gigantesque et très précis. La lutte pour le vivant était enracinée dans l'histoire féministe, antiraciste, et surtout était formulée dans les corps. La philosophie a été la seule discipline qui m'a permis de théoriser tous ces liens : animalisation, racialisation et féminisation, sujets qui sont l'objet de ma thèse de doctorat aujourd'hui.

Dans Des paillettes sur le compost, vous présentez le sexe et l'érotisme comme « une force écologique puissante qui li[e] nos corps, nos communautés et nos luttes ». Le sexe et l'érotisme sont-ils avant tout une affaire de plaisir selon vous ? Comment prennent-ils une dimension politique ?

Cette question est démesurément vaste, et c'est la raison pour laquelle j'y consacre d'ailleurs tout mon (second) livre. Pour l'instant la théorie queer et les études sur la sexualité ont à mon sens le mieux montré comment le plaisir, et les politiques du plaisir (qui le produit, selon quelles normes, à qui il est destiné) structurent profondément la société ; il n'y a que les versions les plus normatives de l'hétérosexualité monogame, éventuellement religieuse, qui peuvent encore affirmer que le sexe est privé (c'est le fameux argument de la « tolérance » à l'égard des communautés queer à la condition qu'elles ne se montrent pas trop -entendre : qu'elles ne montrent pas de plaisir.)

Dans la théorie et le militantisme féministes, la communauté s'est déchirée autour de la question du sexe dit « sans plaisir » dans les années 80 : cela concernait principalement le travail du sexe, en particulier la prostitution et la pornographie. Montrer, simuler, monnayer ou représenter un plaisir lié à la violence, au sexe sans amour, était (et demeure) visiblement une affaire problématique : le plaisir doit être gratuit, enthousiaste, éclairé et je ne sais quelle autre fiction de l'autonomie individuelle : en un mot,un espace préservé, harmonieux, vanille. Quand je parle de plaisir, j'aborde donc quelque chose qui est tout sauf futile ou léger. Une des erreurs des féministes pro-sexe a été, à mon sens, de défendre le droit des travailleureuses du sexe (TDS) avec un argumentaire libéral (autonomie économique comme enjeu féministe, « mon corps mon choix », liberté individuelle) dans le cadre de la lutte anti-prostitution et anti-porno depuis les Sex Wars des années 80 (qui sévit encore aujourd'hui, même en France [1]).

Cela a eu des impacts significatifs sur la définition du plaisir sexuel, uniquement vu sous le prisme du droit au plaisir, et nous en sommes arrivé.es à une définition dépolitisée, voire carrément bourgeoise du plaisir : il serait lié à soi, sa satisfaction, son contentement individuel ; dans une perspective critique des valeurs néolibérales où tout service est devenu marchand, et délocalisé, les hommes prêts à payer pour du plaisir sont répugnants, tandis que les femmes désespérées qui n'ont d'autre recours que d'offrir du sexe-sans-plaisir pour de l'argent sont misérables. Et dans tout ça, des féministes réinventent des manières de jouir qui s'affranchiraient des normes patriarcales, mais avec l'idée moralisante que celleux qui ne s'y conformeraient pas ne seraient pas vraiment émancipé.es. Voilà en quelques mots, le tableau. Je crois évidemment que la situation est plus complexe que ça, parce que nous partons d'une prémisse fausse : le plaisir n'a pas à être fondamentalement individuel.

Dans le milieu écolo et depuis les mouvements et théories de la décroissance, le plaisir suit cette même définition : il est superflu (les fameux besoins artificiels), lié à l'accumulation et à la jouissance excessive (et donc immorale) de biens matériels. Je pense que nous avons besoin derenouveler nos perspectives sur le plaisir, et en particulier sur le plaisir sexuel, pour sortir de cet individualisme asphyxiant. J'en parle déjà dans le premier chapitre des Paillettes,les mouvements écologistes ont trop chanté cette ode au dénuement en diabolisant le plaisir, comme s'il était devenu indissociable du capitalisme, alors qu'il est toujours bon de rappeler que l'accumulation de biens(et quels biens ? et quelles sont nos histoires qui nous lient à ces biens ?)promue par le capitalisme est bien différente du plaisir. Dans le même chapitre, je montre comment cette dépossession volontaire se fait également à la condition d'un privilège de classe. Dans notre histoire, l'écologie de l'abondance, le communisme de luxe, ont cherché à repenser ce rapport en montrant qu'une lutte écologiste pouvait (devait ?) se faire sur fond de recherche de plaisir(un plaisir matériel, charnel, et vivant, pas simplement le plaisir d'être vertueuxse).

Reconsidérer fondamentalement le plaisir comme une force collective et politique permettrait, selon moi, de montrer que l'intérêt à la vie (à une vie agréable, riche et abondante, à une vie de plaisir) est une revendication des plus puissantes, à l'intersection de rapports de genre, race, handicap, et d'espèce ; bref, une façon de réaffirmer l'importance des corps, en particulier quand ces derniers sont en marge, à la lisière du visible. Ce que ça signifie, c'est que le plaisir n'est pas neutre ni universel ; lorsqu'il est revendiqué par des minorités dont l'histoire est davantage liée à la violence, le plaisir acquiert une dimension puissante de reconnaissance de soi, de dignité, d'amour collectif, et de lutte : c'est tout l'objet du chapitre « Salopes de tous les pays, unissez-vous ! » de mon livre.

Dans le militantisme écologiste, ces choses existent depuis les débuts de l'éthique environnementale (le plaisir esthétique de la nature), jusqu'à l'écologie queer (la dimension sensuelle et libre d'une vie qui s'affranchit des binarités imposées par le régime hétéropatriarcal) et l'écologie décoloniale en passant par l'histoire anarchiste (et les expérimentations -souvent foireuses- autour de « l'amour libre ») : toutes ont cherché à décloisonner le plaisir de la cellule nucléaire,de la consommation qui s'inscrit dans un schéma de production capitaliste, du privé. En d'autres termes, la défense du vivant se fait certes,au nom du droit à la vie, mais aussi au nom du plaisir comme force créatrice, comme disposition à entrer-en écoute avec l'autre, notamment non humain.

Cela a été pas mal déserté sur à peu près tous les fronts militants de la gauche radicale, et forcément, la question du plaisir sexuel est aussi passée à la trappe. Par conséquent, on constate une inaction toute aussi radicale sur des sujets qui mériteraient des positionnements clairs, comme la décriminalisation du travail du sexe, entre autres.

Pour revenir à nos espaces de lutte, ils existent précisément parce qu'un autre monde est possible et que nous y croyons ; sans jouer les clichés de l'amour et la paix universelle (qui n'ont jamais été mon propos, d'ailleurs), le plaisir est politique parce que1/il touche et importe à tout le monde, 2/ il a été complètement récupéré par le capitalisme dont l'unique définition du plaisir est la consommation (ce qui nous laisse une marge de manœuvre si grande pour le réinventer !) et 3/ celleux qui en sont le plus privé.es sont plus à même de montrer combien il s'agit d'un enjeu vital. Faire du sexe, dans cette perspective, c'estpour moiune manière d'habiter complètement la dimension charnelle demon existence, ouverte à l'autre, de réaliser physiquementmon appartenance à un groupe de corps interdépendants fait d'échanges, de sécrétions, de bactéries, d'embrasser une dimension organique, animale, demoi-même. Faire du cul c'est me sentir traversée de cette force organique/smique qui est une immanence radicale, un plaisir et qui me fait sentir en vie, viscéralement, et jamais seule.

Qu'est-ce qui vous amène à préférer l'eros (le désir avec une connotation sexuelle) à d'autres formes d'affects politiques ou sociaux, comme l'amitié (philia), un amour de type familial (#QLF), le respect mutuel, la confiance ? Pourquoi l'eros serait-il plus bénéfique ou plus intéressant politiquement ?

Eros n'est pas nécessairement lié à la sexualité ; c'est une force créatrice, il est d'ailleurs à l'origine de la création du monde dans les mythes antiques, et ce, de manière non sexuée, c'est important de le dire. Disons qu'eros me parle davantage que la Terre-mère et toute la narration filiale où nous devrions prendre soin de nos aîné.es (avec toute la culpabilité et la morale que cela comporte) ; le rapport érotique au vivant, comme l'a affirmé l'écosexualité, me place davantage en responsabilité : je considère la Terre non comme un tout mais comme un réseau d'individus pour qui je peux avoir du désir, un ensemble de relations humaines et non-humaines qui m'excitent, encore une fois, dans un sens qui n'est ni nécessairement sexué, ni sexuel.

Bref, c'est la multiplicité des dimensions de l'eros qui m'intéressent, et en particulier celle du corps. Ainsi, l'éropolitique n'a pas du tout vocation à promouvoir le sexe uniquement, mais un rapport charnel au vivant ; à ce que l'on mange, boit, aux eaux dans lesquelles on nage ou on se baigne, aux terres que l'on cultive, à la nourriture que l'on déguste, à la texture, au goût, aux odeurs, des éléments qui nous entourent et que notre éducation capitaliste nous dés-apprend. Je continue de défendre cette vision, parce qu'elle permet de créer un continuum entre l'érotisme humain et non-humain. Et c'est en ce sens que celleux d'entre nous qui affichons le plaisir comme une attitude quotidienne, ou qui le pratiquons dans le cadre de leur travail, avons des choses essentielles à apprendre, sur comment désirer, et comment se laisser toucher, comment laisser tomber nos barrières de protection individuelles quotidiennes que l'on est obligées d'activer ; bref, comment se montrer vulnérable, pour atteindre un plaisir authentique.

Et je crois vraiment que dans pas mal de luttes environnementales où les activistes défendent un territoire, un sol, une vision, iels se sentent viscéralement lié.es à lui. Le rapport éropolitique m'intéresse davantage car il nomme des usages spécifiques du corps dans les luttes, loin de l'anonymat, de l'isolement, du sacrifice même, et d'une mise au service au collectif qui deviennent parfois la norme. D'une certaine manière, beaucoup d'espaces militants ont consolidé la dualité corps/esprit en oubliant-ou relativisant-la place du plaisir, en le considérant contraire à l'idée même de lutte (qui doitêtre douloureuse). Pourtant, lorsque le quotidien d'un groupe est de se faire nasser par la police, de voir ses droits et son existence niées par le gouvernement, dans les médias, dans la rue, le plaisir n'est plus dispensable. Cette éropolitique me permet aussi d'aller à l'encontre d'une perception du corps foncièrement valide et validiste, où il faut toujours aller de l'avant peu importe les pertes (à cet égard les discours de certains collectifs/individus au moment où Serge était dans le coma après les attaques de Sainte Soline,par exemple,étaient terrifiants). L'éropolitique refuse de définir le militantisme par la capacité qu'un corps a de produire, de performer, et il refuse de valoriser l'épuisement comme idéal de lutte.

Enfin, dans les lieux collectifs, nous créons des histoires d'amour, de corps, et de cul ; ce ne sont pas des accidents ni des anecdotes légères, je choisis de les considérer comme un des terreaux fertiles de nos espaces communs. Cela permet, enfin, stratégiquement, de ramener dans la discussion des praticien.nes qui utilisent leurs corps quotidiennement dans une visée écologique : des sorcières aux danseuses (à ce titre, le travail d'Emma Bigé est édifiant [2]) en passant par les communautés queers comme les Radical Faeries [3]ou celles des terres lesbiennes [4] : toutes mettent les échanges corporels et le plaisir (vu comme fondamentalement interdépendant) au cœur de leur pratique écologique, à partir des marges (et c'est ce qui rend leurs discours et pratiques révolutionnaires). En effet, démarrer du plaisir en tant que valeur, ou source de valeurs, n'est pas une habitude dans les luttes politiques. En faire un moteur de lutte premier à partir des populations marginalisées s'apparente pour moi à un renversement complet, on ne se définit plus à partir de nos oppressions communes mais à partir des dispositifs éropolitiques que l'on met en œuvre pour y résister.

Dans une autre interview, vous dites : « les gens militent parce qu'iels se kiffent, ressentent des émotions, bref il y a de fortes dimensions affinitaires, corporelles et charnelles ». Beaucoup de gens militent aussi parce qu'ils sont angoissés, "éco-furieux" ou oisifs ; est-il nécessaire de se kiffer pour militer ensemble ? Est-ce que l'éropolitique ne comporte pas le risque de refermer un collectif sur des enjeux internes (les relations entre ses membres) au risque de perdre de vue l'objectif commun ? Je demande cela car les conflits inhérents aux relations amicales et amoureuses vont parfois jusqu'à faire imploser des groupes militants.

C'est un vrai risque, et contrairement à beaucoup d'articles ou d'essais politiques qui se situent sur des terrains similaires aux miens, je ne suis pas là pour annoncer un changement de paradigme, un basculement « ontologique », ou faire comme si ce que je proposais changeait le monde. L'éropolitique a des risques et des failles. Se refermer sur une conception uniquement éropolitique peut vite flirter avec le développement personnel, le soin à n'en plus finir, le retrait du monde dans une bulle de plaisir. Mais c'est à l'opposé de ce que je propose, parce que l'eros ici a non seulement un socle collectif, mais aussi un fondement fermement anticapitaliste, anticolonial, et plus qu'humain. Nous ne sommes pas là pour nous retirer, mais pour être bien présent.es en utilisant des outils éropolitiques : ce sont des danses spirales de Starhawk, les événements queers, les manifs écosexuelles.

Les conflits font partie de la vie militante, et les groupes implosent, oui. Mais honnêtement, sans tenir les un.es aux autres, sans se faire confiance, je crois que les groupes se délitent tout autant. Il n'y a pas de remède miracle ; évidemment, on peut (et il le faut, je crois) être indigné.e, avoir la nausée, en regardant ce qui se produit sur nous au quotidien ; mais pour militer, ce qui signifie, s'associer à des autres dans un but commun, à court ou long terme, il faut de la confiance. Et je ne peux pas faire confiance uniquement à partir de la similarité de nos idéologies.

Une éropolitique est-elle souhaitable dans les EHPAD ou les maternelles, voire dans l'Église catholique ?

Ça n'est certainement pas ma place de définir ce qui est souhaitable pour l'Église catholique, mais si, en ce qui concerne les deux autres exemples, la question sous-jacente est « est-ce que les enfants ou les personnes plus âgées peuvent bénéficier de l'éropolitique », je pense évidemment que la réponse est oui. Encore une fois, ma définition traverse les binarités de genre, d'âge ou d'espèce ; et du point de vue de l'analyse systémique, ce sont précisément ces groupes à qui on nie toute sexualité. Les personnes âgées n'existent tout simplement pas dans nos représentations érotiques, d'autant plus parce qu'elles ne correspondent pas aux normes capacitistes qui structurent le désir et la performance sexuelle. Tandis que les enfants sont encore bercés dans cette soi-disant innocence à protéger à tout prix, alors que les travaux sur l'inceste [5]nous montrent à quel point il est fondamental d'apprendre aux jeunes le consentement, et de leur transmettre une éducation à la sexualité.

Toute l'hostilité anti-queer qui déferle un peu partout dans le monde en ce moment invente de toute pièces une narration selon laquelle exposer les enfants aux réalités queer et trans serait les sexualiser. Cette attitude ne reconnaît pas combien l'hétérosexualité structure déjà profondément la vie des enfants bien avant la puberté, et surtout, que les agresseurs sont loin d'être queers. Dans l'hétérosexualité, le sexe est toujours lié au secret, à l'interdit, au caché, au sacré, ou à l'inverse comme une chose à performer, montrer, et en même temps protéger à tout prix, notamment par la possession du corps de l'autre. C'est ce qui donne lieu, sous le patriarcat, à tant de violences qui se déroulent toujours dans les angles morts. L'éropolitique vient d'une certaine manière fluidifer le sexe, l'élargir, le dédramatiser.

Dans son livre The Kurdish Women's movement : history, theory, practice, la chercheuse et militante Dilar Dirik explique que « lorsqu'une personne s'engage de façon professionnelle dans le PKK [6], elle ne renonce pas seulement à la perspective d'une vie confortable, avec de l'argent, une maison et une carrière : elle renonce également aux relations sexuelles et romantiques. (...) Supprimer la possibilité d'utiliser le sexe et la sexualité comme armes et lieux de reproduction des relations de pouvoir crée de nouvelles bases pour les interactions sociales ». Que pensez-vous des pratiques d'abstinence sexuelle au sein de groupes politiques ?

Je ne pense pas du tout que supprimer le sexe et la sexualité suppriment « les armes et les lieux de la reproduction de relation de pouvoir. » Déjà, que veut-on dire par « supprimer le sexe et la sexualité ? » Est-ce interdire d'avoir des relations sexuelles ? Les gens font du sexe et de la sexualité de mille autres manières. Au mieux, on peut faire dévier la force érotique, mais elle n'est pas supprimée. Les gens se branlent, fantasment, imaginent, projettent, rêvent, anticipent, se regardent, jouissent dans l'implicite, ou le « presque », constamment. Le sexe est probablement un des espaces les plus créatifs de l'imaginaire humain, donc il est impossible, et certainement pas souhaitable, de l'anéantir.

Les rapports de domination de genre s'exercent bien ailleurs que dans le sexe génital ; enfin, considérer qu'il faille le supprimer parce qu'il est un espace propice à la violence n'est pas du tout une position que je partage. Elle fait très écho à la position des abolitionnistes dans le « débat » sur le TDS. Détourner les yeux, supprimer, censurer, sont des actes qui ne permettent pas à mon sens, de faire en sorte que les minorités de genre qui y subissent des violences puissent reprendre le pouvoir sur leur histoire. Est-ce qu'on est réellement en train de nous proposer l'abstinence comme solution au viol ? Je suis, dans la lignée de Despentes et toutes les salopes féministes, de celles qui y vont à leurs risques et périls. Parce que ça vaut le coup de prendre mon pied et que mon plaisir n'est pas superflu ; il n'est certainement pas un outil mis à disposition pour « punir » les dominants et dont je peux me départir ; ce serait leur rendre un grand service que de considérer que je leur dois cette éducation au prix de mon plaisir.

Mais évidemment, dans l'exemple que vous donnez, on est loin d'un groupe anarcha-féministe d'un petit squat français. La composante militaire, le contexte kurde, ne me permettent pas de dire qu'elles ont tort de baser leur militantisme sur l'idée de renoncement. J'affirme juste que ce n'est pas la mienne.

Si des personnes consentent à mettre le sexe de côté pour militer, c'est leur choix. Mais mon constat, c'est que considérer les relations romantiques, amoureuses ou sexuelles comme un à-côté de la lutte renforce précisément les relations de pouvoir : les individus se retrouvent isolés lorsque des drames arrivent, la honte et le tabou reviennent censurer les relations. Les discours sur les émotions, affects et désirs liés au plaisir sont absents (là-dessus, la condition des hommes cis-hétéros est plus qu'inquiétante), et donc, les violences, la détresse émotionnelle et la fragilité est accrue. Ce n'est pas ce genre d'espaces militants que je souhaite créer : j'ai renoncé à beaucoup de choses toute ma vie, comme les générations dont je suis issue. Aujourd'hui mon écologie n'est pas celle du renoncement, mais de l'excitation, d'une fascination pour la vie sous toutes ses formes, et cela implique le déviant, le pervers,le monstrueux. Je ne compte pas abandonner cela par choix féministe, mais plutôt essayer de composer avec, et de l'intérieur, pour comprendre quel type de rapport au monde surgit.

Dans une interview aux Inrocks [7], vous affirmez : « L'écologie, c'est uniquement "comment faire groupe pour survivre", c'est-à-dire "comment on réussit à s'allier face aux violences du quotidien, dans un monde rythmé par les crises sanitaire, économique, de migration, climatique". » Pouvez-vous revenir sur cette définition de l'écologie ? S'agit-il seulement de survivre aux crises ou aussi de les interrompre ?

Ma définition de l'écologie est liée à la réinvention d'un espace domestique, et j'utilise ce mot à dessein, celui de foyer(en étant fidèle à l'étymologie première), et d'une famille dont la parenté ne s'appuie ni sur la biologie, ni sur l'appartenance à l'espèce humaine. Je définis l'écologie comme toutes les façons de promouvoir la vie au sein d'un foyer commun, et donc, vous pouvez comprendre que l'éropolitique et le plaisir jouent un rôle fondamental. Survivre, oui, mais vivre également, en se rendant capable d'écoute du bruissement des relations humaines et autres-qu'humaines. L'écologie c'est donc la création d'un foyer commun par la construction de relations au sein d'une communauté afin de résister (ce que j'entends par survivre) mais également, inventer des modes de vie soutenables et libres pour toustes.

Une définition aussi large de l'écologie, ne risque-t-elle pas de lui faire perdre sa spécificité par rapport à d'autres combats ? Quels ponts peut-on faire entre votre définition et l'écologie dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée, avec son climat, sa nature, sa biodiversité ?

Aussi intéressante soit ma pensée, je n'ai pas inventé l'écologie sociale. Il faut revenir aux textes de Bookchin, de Gorz, d'Ellul ou d'Illich pour répondre à cette question. Et avec eux, les écoféministes, et l'écologie décoloniale, l'écologie queer, sont sorties depuis très longtemps de cette définition scientifique de l'écologie qui finalement renforçait une vision de l'espèce humaine extérieure à « la nature » et le dualisme même qu'elle cherchait à abolir. Les milieux autonomes, les zads, les luttes écolos de terrain(de quartier ou en ruralité)en France sont héritières de ces traditions de pensées anarchistes, féministes, et décoloniales. Je ne pense pas qu'il y ait besoin de faire des ponts puisque notre épanouissement et notre existence en tant qu'espèce humaine s'inscrivent précisément dans l'évolution biologique globale, les deux étant inextricablement liés.

Penser l'écologie comme une simple protection de la biodiversité coupée de la vie sociale, sans remettre en question nos propres systèmes de domination (Bookchin encore), est une vision tout à fait obsolète, et c'est pour cela que l'on constate que tant de mouvements sociaux s'emparent de la thématique écologiste aujourd'hui. Je ne pense donc pas que ma définition soit large (au sens de floue) mais qu'au contraire elle permet de prendre en compte une multiplicité de rapports. Cette définition est finalement bien plus précise, et nous permet de nous sentir engagé.es et responsables à différents endroits en même temps, en cultivant notre propre multiplicité, et capacité à nous rendre sensibles à différentes voix.


Vous détestez le lundi matin mais vous adorez lundimatin ? Vous nous lisez chaque semaine ou de temps en temps mais vous trouvez que sans nous, la vie serait un long dimanche ? Soutenez-nous en participant à notre campagne de dons par ici.


[1] Dans le fameux « rapport » du HCE sur la « pornocriminalité » sorti il y a quelques semaines (je le mets entre guillemets car la démarche scientifique, de l'échantillon des films étudiés aux participant.es invitées à s'exprimer sont pour le moins douteux), les femmes qui vivent de l'industrie du sexe sont soit coupables de collaborer avec le patriarcat et d'encourager les crimes sexuels, soit regardées comme des victimes exploitées, ce qui rejoue la même histoire depuis le rapport de McKinnon et Dworkin de 1986.

[2] Bigé, Emma, Mouvementements -Écopolitiques de la danse, La Découverte, 2023.

[3] Communautés nées dans les années 70, initialement composées d'hommes gays qui ont promu l'exode rural et l'écologie comme pratiques de résistance à l'hétéronorme tout en intégrant une forte dimension spirituelle païenne. Aujourd'hui le mouvement est davantage queer et s'organise autour de rassemblements annuels qui célèbrent les différentes étapes du calendrier païen. Initialement étasunien, le mouvement s'est élargi en Europe où des Fées Radicales s'épanouissent depuis des décennies et consolident une communauté internationale(dont j'ai l'immense chance d'en connaître une fraction inestimable).

[4] Communautés nées dans les années 70 composées de lesbiennes désirant s'organiser en autonomie en dehors des espaces hétéronormés et patriarcaux, en non mixité ; les terres lesbiennes naissent aux Etats-Unis mais il en existe aux quatre coins du monde, et leurs principes varient. L'idée générale est de permettre un retour à la terre sur des principes féministe de soin et d'auto-organisation, mais aussi de spiritualité, de réinvention de l'identité lesbienne, et d'une sexualité qui ne s'affirme pas contre, mais au sein de la nature. Voir, pour plus d'informations, le film de Myriam Fougère : Lesbiana : a parallel Revolution(2012).

[5] Notamment ceux, en France,de Juliet Drouar.

[6] Parti des travailleurs du Kurdistan

Des paillettes sur le compost

Par : dev
29 janvier 2024 à 09:10

La journaliste Greta Kaczynski est allée échanger avec Myriam Bahaffou, afin de se familiariser avec les réflexions que livre l'auteure de Des Paillettes sur le compost. Un riche entretien qui explore la place du désir et de l'érotisme en politique, dans l'organisation des collectifs militants, le rôle des corps dans les luttes et dans les pensées de l'écologie politique.

Bonjour Myriam, et merci d'avoir accepté de répondre à mes questions. Pouvez-vous revenir rapidement sur votre parcours et sur les raisons pour lesquelles vous vous êtes intéressée à l'écologie, au féminisme et à la philosophie ?
Je suis actuellement en doctorat en philosophie et en études féministes à l'UPJV à Amiens ainsi qu'à l'Université d'Ottawa où j'enseigne l'éthique (environnementale et animale) et la théorie féministe ; j'ai récemment publié un livre,Des Paillettes sur le compost, qui est une sorte de mise en acte d'un écoféminisme au point de vue situé. Je suis aussi militante, en tous cas c'est le milieu dans lequel je me sens la plus entière, disons.

L'histoire de mon parcours s'inscrit dans celle de ma famille issue de l'immigration nord-africaine, elle est évidemment liée à mon enfance en quartier populaire de la banlieue lyonnaise,e ttoutes les violences ET résistances familiales, politiques et psychologiques que cela a impliqué. J'ai rencontré le militantisme sur mon chemin et j'essaie de vivre en équilibre entre les mondes fracturés qui forment mon quotidien, parce qu'ils communiquent peu (l'université, le militantisme, mon milieu familial et communautaire).

C'est une sorte de transition perpétuelle, je ne suis ni arrivée ni partie, de nulle part, j'ai toujours un pied partout, et m'arracher est constamment un drame. J'ai pu cartographier cette géographie fracturée (en termes identitaires, coloniaux, familiaux) par ce mot de transfuge : je n'appartiens plus vraiment à la catégorie sociale dans laquelle je ne suis née, mais je ne me suis pas non plus assimilée à celle que j'ai tant convoitée. Mon anticapitalisme est donc teinté de cette complexité ; c'est d'ailleurs le sujet du premier chapitre de mon livre.

Les raisons pour lesquelles je me suis intéressée à l'écologie sont floues, mais c'est certainement la lutte qui m'est venue en premier, et,je l'ai réalisé récemment, vraiment jeune. Évidemment, ça ne se formulait pas en termes politiques à l'époque dans ma tête, ni dans le milieu dans lequel j'évoluais. Il a fallu attendre l'université pour que je m'intéresse à l'éthique environnementale puis à l'éthique animale ; là, l'antispécisme a changé mon rapport au monde. Cela s'est accompagné d'un militantisme dans les sphères véganes et antispé, que j'ai quittées assez vite. Tout cela était très timide et hésitant : je n'étais certainement pas l'activiste super-mobilisée de l'époque de Nuit Debout.

A côté de ça, mon enfance a été marquée par la lente descente aux enfers des populations arabo-musulmanes dans le discours politique et médiatique français, entre les années 2000 et… il n'y a pas encore de date de fin. Cela semblait séparé, ou au mieux non-pertinent, dans la façon dont mon écologisme se formulait. J'ai grandi pauvre et la manière dont le militantisme se construisait dans ces espaces me semblait absolument inaccessible car très blanc, citadin, et bourgeois. J'avais l'impression que tout le monde avait été éduqué par des parents de gauche et qu'iels avaient toustes les bonnes références, les bonnes attitudes et le bon langage, absolument inexistants chez moi : en quelque sorte, une histoire commune où tout le monde se retrouvait. D'où les études supérieures comme façon de « rattraper le retard », j'imagine.

A l'université, l'écoféminisme est arrivé entre mes mains avec le Reclaim d'Emilie Hache, et c'est comme si on avait enfin mis le doigt sur quelque chose d'à la fois gigantesque et très précis. La lutte pour le vivant était enracinée dans l'histoire féministe, antiraciste, et surtout était formulée dans les corps. La philosophie a été la seule discipline qui m'a permis de théoriser tous ces liens : animalisation, racialisation et féminisation, sujets qui sont l'objet de ma thèse de doctorat aujourd'hui.

Dans Des paillettes sur le compost, vous présentez le sexe et l'érotisme comme « une force écologique puissante qui li[e] nos corps, nos communautés et nos luttes ». Le sexe et l'érotisme sont-ils avant tout une affaire de plaisir selon vous ? Comment prennent-ils une dimension politique ?

Cette question est démesurément vaste, et c'est la raison pour laquelle j'y consacre d'ailleurs tout mon (second) livre. Pour l'instant la théorie queer et les études sur la sexualité ont à mon sens le mieux montré comment le plaisir, et les politiques du plaisir (qui le produit, selon quelles normes, à qui il est destiné) structurent profondément la société ; il n'y a que les versions les plus normatives de l'hétérosexualité monogame, éventuellement religieuse, qui peuvent encore affirmer que le sexe est privé (c'est le fameux argument de la « tolérance » à l'égard des communautés queer à la condition qu'elles ne se montrent pas trop -entendre : qu'elles ne montrent pas de plaisir.)

Dans la théorie et le militantisme féministes, la communauté s'est déchirée autour de la question du sexe dit « sans plaisir » dans les années 80 : cela concernait principalement le travail du sexe, en particulier la prostitution et la pornographie. Montrer, simuler, monnayer ou représenter un plaisir lié à la violence, au sexe sans amour, était (et demeure) visiblement une affaire problématique : le plaisir doit être gratuit, enthousiaste, éclairé et je ne sais quelle autre fiction de l'autonomie individuelle : en un mot,un espace préservé, harmonieux, vanille. Quand je parle de plaisir, j'aborde donc quelque chose qui est tout sauf futile ou léger. Une des erreurs des féministes pro-sexe a été, à mon sens, de défendre le droit des travailleureuses du sexe (TDS) avec un argumentaire libéral (autonomie économique comme enjeu féministe, « mon corps mon choix », liberté individuelle) dans le cadre de la lutte anti-prostitution et anti-porno depuis les Sex Wars des années 80 (qui sévit encore aujourd'hui, même en France [1]).

Cela a eu des impacts significatifs sur la définition du plaisir sexuel, uniquement vu sous le prisme du droit au plaisir, et nous en sommes arrivé.es à une définition dépolitisée, voire carrément bourgeoise du plaisir : il serait lié à soi, sa satisfaction, son contentement individuel ; dans une perspective critique des valeurs néolibérales où tout service est devenu marchand, et délocalisé, les hommes prêts à payer pour du plaisir sont répugnants, tandis que les femmes désespérées qui n'ont d'autre recours que d'offrir du sexe-sans-plaisir pour de l'argent sont misérables. Et dans tout ça, des féministes réinventent des manières de jouir qui s'affranchiraient des normes patriarcales, mais avec l'idée moralisante que celleux qui ne s'y conformeraient pas ne seraient pas vraiment émancipé.es. Voilà en quelques mots, le tableau. Je crois évidemment que la situation est plus complexe que ça, parce que nous partons d'une prémisse fausse : le plaisir n'a pas à être fondamentalement individuel.

Dans le milieu écolo et depuis les mouvements et théories de la décroissance, le plaisir suit cette même définition : il est superflu (les fameux besoins artificiels), lié à l'accumulation et à la jouissance excessive (et donc immorale) de biens matériels. Je pense que nous avons besoin derenouveler nos perspectives sur le plaisir, et en particulier sur le plaisir sexuel, pour sortir de cet individualisme asphyxiant. J'en parle déjà dans le premier chapitre des Paillettes,les mouvements écologistes ont trop chanté cette ode au dénuement en diabolisant le plaisir, comme s'il était devenu indissociable du capitalisme, alors qu'il est toujours bon de rappeler que l'accumulation de biens(et quels biens ? et quelles sont nos histoires qui nous lient à ces biens ?)promue par le capitalisme est bien différente du plaisir. Dans le même chapitre, je montre comment cette dépossession volontaire se fait également à la condition d'un privilège de classe. Dans notre histoire, l'écologie de l'abondance, le communisme de luxe, ont cherché à repenser ce rapport en montrant qu'une lutte écologiste pouvait (devait ?) se faire sur fond de recherche de plaisir(un plaisir matériel, charnel, et vivant, pas simplement le plaisir d'être vertueuxse).

Reconsidérer fondamentalement le plaisir comme une force collective et politique permettrait, selon moi, de montrer que l'intérêt à la vie (à une vie agréable, riche et abondante, à une vie de plaisir) est une revendication des plus puissantes, à l'intersection de rapports de genre, race, handicap, et d'espèce ; bref, une façon de réaffirmer l'importance des corps, en particulier quand ces derniers sont en marge, à la lisière du visible. Ce que ça signifie, c'est que le plaisir n'est pas neutre ni universel ; lorsqu'il est revendiqué par des minorités dont l'histoire est davantage liée à la violence, le plaisir acquiert une dimension puissante de reconnaissance de soi, de dignité, d'amour collectif, et de lutte : c'est tout l'objet du chapitre « Salopes de tous les pays, unissez-vous ! » de mon livre.

Dans le militantisme écologiste, ces choses existent depuis les débuts de l'éthique environnementale (le plaisir esthétique de la nature), jusqu'à l'écologie queer (la dimension sensuelle et libre d'une vie qui s'affranchit des binarités imposées par le régime hétéropatriarcal) et l'écologie décoloniale en passant par l'histoire anarchiste (et les expérimentations -souvent foireuses- autour de « l'amour libre ») : toutes ont cherché à décloisonner le plaisir de la cellule nucléaire,de la consommation qui s'inscrit dans un schéma de production capitaliste, du privé. En d'autres termes, la défense du vivant se fait certes,au nom du droit à la vie, mais aussi au nom du plaisir comme force créatrice, comme disposition à entrer-en écoute avec l'autre, notamment non humain.

Cela a été pas mal déserté sur à peu près tous les fronts militants de la gauche radicale, et forcément, la question du plaisir sexuel est aussi passée à la trappe. Par conséquent, on constate une inaction toute aussi radicale sur des sujets qui mériteraient des positionnements clairs, comme la décriminalisation du travail du sexe, entre autres.

Pour revenir à nos espaces de lutte, ils existent précisément parce qu'un autre monde est possible et que nous y croyons ; sans jouer les clichés de l'amour et la paix universelle (qui n'ont jamais été mon propos, d'ailleurs), le plaisir est politique parce que1/il touche et importe à tout le monde, 2/ il a été complètement récupéré par le capitalisme dont l'unique définition du plaisir est la consommation (ce qui nous laisse une marge de manœuvre si grande pour le réinventer !) et 3/ celleux qui en sont le plus privé.es sont plus à même de montrer combien il s'agit d'un enjeu vital. Faire du sexe, dans cette perspective, c'estpour moiune manière d'habiter complètement la dimension charnelle demon existence, ouverte à l'autre, de réaliser physiquementmon appartenance à un groupe de corps interdépendants fait d'échanges, de sécrétions, de bactéries, d'embrasser une dimension organique, animale, demoi-même. Faire du cul c'est me sentir traversée de cette force organique/smique qui est une immanence radicale, un plaisir et qui me fait sentir en vie, viscéralement, et jamais seule.

Qu'est-ce qui vous amène à préférer l'eros (le désir avec une connotation sexuelle) à d'autres formes d'affects politiques ou sociaux, comme l'amitié (philia), un amour de type familial (#QLF), le respect mutuel, la confiance ? Pourquoi l'eros serait-il plus bénéfique ou plus intéressant politiquement ?

Eros n'est pas nécessairement lié à la sexualité ; c'est une force créatrice, il est d'ailleurs à l'origine de la création du monde dans les mythes antiques, et ce, de manière non sexuée, c'est important de le dire. Disons qu'eros me parle davantage que la Terre-mère et toute la narration filiale où nous devrions prendre soin de nos aîné.es (avec toute la culpabilité et la morale que cela comporte) ; le rapport érotique au vivant, comme l'a affirmé l'écosexualité, me place davantage en responsabilité : je considère la Terre non comme un tout mais comme un réseau d'individus pour qui je peux avoir du désir, un ensemble de relations humaines et non-humaines qui m'excitent, encore une fois, dans un sens qui n'est ni nécessairement sexué, ni sexuel.

Bref, c'est la multiplicité des dimensions de l'eros qui m'intéressent, et en particulier celle du corps. Ainsi, l'éropolitique n'a pas du tout vocation à promouvoir le sexe uniquement, mais un rapport charnel au vivant ; à ce que l'on mange, boit, aux eaux dans lesquelles on nage ou on se baigne, aux terres que l'on cultive, à la nourriture que l'on déguste, à la texture, au goût, aux odeurs, des éléments qui nous entourent et que notre éducation capitaliste nous dés-apprend. Je continue de défendre cette vision, parce qu'elle permet de créer un continuum entre l'érotisme humain et non-humain. Et c'est en ce sens que celleux d'entre nous qui affichons le plaisir comme une attitude quotidienne, ou qui le pratiquons dans le cadre de leur travail, avons des choses essentielles à apprendre, sur comment désirer, et comment se laisser toucher, comment laisser tomber nos barrières de protection individuelles quotidiennes que l'on est obligées d'activer ; bref, comment se montrer vulnérable, pour atteindre un plaisir authentique.

Et je crois vraiment que dans pas mal de luttes environnementales où les activistes défendent un territoire, un sol, une vision, iels se sentent viscéralement lié.es à lui. Le rapport éropolitique m'intéresse davantage car il nomme des usages spécifiques du corps dans les luttes, loin de l'anonymat, de l'isolement, du sacrifice même, et d'une mise au service au collectif qui deviennent parfois la norme. D'une certaine manière, beaucoup d'espaces militants ont consolidé la dualité corps/esprit en oubliant-ou relativisant-la place du plaisir, en le considérant contraire à l'idée même de lutte (qui doitêtre douloureuse). Pourtant, lorsque le quotidien d'un groupe est de se faire nasser par la police, de voir ses droits et son existence niées par le gouvernement, dans les médias, dans la rue, le plaisir n'est plus dispensable. Cette éropolitique me permet aussi d'aller à l'encontre d'une perception du corps foncièrement valide et validiste, où il faut toujours aller de l'avant peu importe les pertes (à cet égard les discours de certains collectifs/individus au moment où Serge était dans le coma après les attaques de Sainte Soline,par exemple,étaient terrifiants). L'éropolitique refuse de définir le militantisme par la capacité qu'un corps a de produire, de performer, et il refuse de valoriser l'épuisement comme idéal de lutte.

Enfin, dans les lieux collectifs, nous créons des histoires d'amour, de corps, et de cul ; ce ne sont pas des accidents ni des anecdotes légères, je choisis de les considérer comme un des terreaux fertiles de nos espaces communs. Cela permet, enfin, stratégiquement, de ramener dans la discussion des praticien.nes qui utilisent leurs corps quotidiennement dans une visée écologique : des sorcières aux danseuses (à ce titre, le travail d'Emma Bigé est édifiant [2]) en passant par les communautés queers comme les Radical Faeries [3]ou celles des terres lesbiennes [4] : toutes mettent les échanges corporels et le plaisir (vu comme fondamentalement interdépendant) au cœur de leur pratique écologique, à partir des marges (et c'est ce qui rend leurs discours et pratiques révolutionnaires). En effet, démarrer du plaisir en tant que valeur, ou source de valeurs, n'est pas une habitude dans les luttes politiques. En faire un moteur de lutte premier à partir des populations marginalisées s'apparente pour moi à un renversement complet, on ne se définit plus à partir de nos oppressions communes mais à partir des dispositifs éropolitiques que l'on met en œuvre pour y résister.

Dans une autre interview, vous dites : « les gens militent parce qu'iels se kiffent, ressentent des émotions, bref il y a de fortes dimensions affinitaires, corporelles et charnelles ». Beaucoup de gens militent aussi parce qu'ils sont angoissés, "éco-furieux" ou oisifs ; est-il nécessaire de se kiffer pour militer ensemble ? Est-ce que l'éropolitique ne comporte pas le risque de refermer un collectif sur des enjeux internes (les relations entre ses membres) au risque de perdre de vue l'objectif commun ? Je demande cela car les conflits inhérents aux relations amicales et amoureuses vont parfois jusqu'à faire imploser des groupes militants.

C'est un vrai risque, et contrairement à beaucoup d'articles ou d'essais politiques qui se situent sur des terrains similaires aux miens, je ne suis pas là pour annoncer un changement de paradigme, un basculement « ontologique », ou faire comme si ce que je proposais changeait le monde. L'éropolitique a des risques et des failles. Se refermer sur une conception uniquement éropolitique peut vite flirter avec le développement personnel, le soin à n'en plus finir, le retrait du monde dans une bulle de plaisir. Mais c'est à l'opposé de ce que je propose, parce que l'eros ici a non seulement un socle collectif, mais aussi un fondement fermement anticapitaliste, anticolonial, et plus qu'humain. Nous ne sommes pas là pour nous retirer, mais pour être bien présent.es en utilisant des outils éropolitiques : ce sont des danses spirales de Starhawk, les événements queers, les manifs écosexuelles.

Les conflits font partie de la vie militante, et les groupes implosent, oui. Mais honnêtement, sans tenir les un.es aux autres, sans se faire confiance, je crois que les groupes se délitent tout autant. Il n'y a pas de remède miracle ; évidemment, on peut (et il le faut, je crois) être indigné.e, avoir la nausée, en regardant ce qui se produit sur nous au quotidien ; mais pour militer, ce qui signifie, s'associer à des autres dans un but commun, à court ou long terme, il faut de la confiance. Et je ne peux pas faire confiance uniquement à partir de la similarité de nos idéologies.

Une éropolitique est-elle souhaitable dans les EHPAD ou les maternelles, voire dans l'Église catholique ?

Ça n'est certainement pas ma place de définir ce qui est souhaitable pour l'Église catholique, mais si, en ce qui concerne les deux autres exemples, la question sous-jacente est « est-ce que les enfants ou les personnes plus âgées peuvent bénéficier de l'éropolitique », je pense évidemment que la réponse est oui. Encore une fois, ma définition traverse les binarités de genre, d'âge ou d'espèce ; et du point de vue de l'analyse systémique, ce sont précisément ces groupes à qui on nie toute sexualité. Les personnes âgées n'existent tout simplement pas dans nos représentations érotiques, d'autant plus parce qu'elles ne correspondent pas aux normes capacitistes qui structurent le désir et la performance sexuelle. Tandis que les enfants sont encore bercés dans cette soi-disant innocence à protéger à tout prix, alors que les travaux sur l'inceste [5]nous montrent à quel point il est fondamental d'apprendre aux jeunes le consentement, et de leur transmettre une éducation à la sexualité.

Toute l'hostilité anti-queer qui déferle un peu partout dans le monde en ce moment invente de toute pièces une narration selon laquelle exposer les enfants aux réalités queer et trans serait les sexualiser. Cette attitude ne reconnaît pas combien l'hétérosexualité structure déjà profondément la vie des enfants bien avant la puberté, et surtout, que les agresseurs sont loin d'être queers. Dans l'hétérosexualité, le sexe est toujours lié au secret, à l'interdit, au caché, au sacré, ou à l'inverse comme une chose à performer, montrer, et en même temps protéger à tout prix, notamment par la possession du corps de l'autre. C'est ce qui donne lieu, sous le patriarcat, à tant de violences qui se déroulent toujours dans les angles morts. L'éropolitique vient d'une certaine manière fluidifer le sexe, l'élargir, le dédramatiser.

Dans son livre The Kurdish Women's movement : history, theory, practice, la chercheuse et militante Dilar Dirik explique que « lorsqu'une personne s'engage de façon professionnelle dans le PKK [6], elle ne renonce pas seulement à la perspective d'une vie confortable, avec de l'argent, une maison et une carrière : elle renonce également aux relations sexuelles et romantiques. (...) Supprimer la possibilité d'utiliser le sexe et la sexualité comme armes et lieux de reproduction des relations de pouvoir crée de nouvelles bases pour les interactions sociales ». Que pensez-vous des pratiques d'abstinence sexuelle au sein de groupes politiques ?

Je ne pense pas du tout que supprimer le sexe et la sexualité suppriment « les armes et les lieux de la reproduction de relation de pouvoir. » Déjà, que veut-on dire par « supprimer le sexe et la sexualité ? » Est-ce interdire d'avoir des relations sexuelles ? Les gens font du sexe et de la sexualité de mille autres manières. Au mieux, on peut faire dévier la force érotique, mais elle n'est pas supprimée. Les gens se branlent, fantasment, imaginent, projettent, rêvent, anticipent, se regardent, jouissent dans l'implicite, ou le « presque », constamment. Le sexe est probablement un des espaces les plus créatifs de l'imaginaire humain, donc il est impossible, et certainement pas souhaitable, de l'anéantir.

Les rapports de domination de genre s'exercent bien ailleurs que dans le sexe génital ; enfin, considérer qu'il faille le supprimer parce qu'il est un espace propice à la violence n'est pas du tout une position que je partage. Elle fait très écho à la position des abolitionnistes dans le « débat » sur le TDS. Détourner les yeux, supprimer, censurer, sont des actes qui ne permettent pas à mon sens, de faire en sorte que les minorités de genre qui y subissent des violences puissent reprendre le pouvoir sur leur histoire. Est-ce qu'on est réellement en train de nous proposer l'abstinence comme solution au viol ? Je suis, dans la lignée de Despentes et toutes les salopes féministes, de celles qui y vont à leurs risques et périls. Parce que ça vaut le coup de prendre mon pied et que mon plaisir n'est pas superflu ; il n'est certainement pas un outil mis à disposition pour « punir » les dominants et dont je peux me départir ; ce serait leur rendre un grand service que de considérer que je leur dois cette éducation au prix de mon plaisir.

Mais évidemment, dans l'exemple que vous donnez, on est loin d'un groupe anarcha-féministe d'un petit squat français. La composante militaire, le contexte kurde, ne me permettent pas de dire qu'elles ont tort de baser leur militantisme sur l'idée de renoncement. J'affirme juste que ce n'est pas la mienne.

Si des personnes consentent à mettre le sexe de côté pour militer, c'est leur choix. Mais mon constat, c'est que considérer les relations romantiques, amoureuses ou sexuelles comme un à-côté de la lutte renforce précisément les relations de pouvoir : les individus se retrouvent isolés lorsque des drames arrivent, la honte et le tabou reviennent censurer les relations. Les discours sur les émotions, affects et désirs liés au plaisir sont absents (là-dessus, la condition des hommes cis-hétéros est plus qu'inquiétante), et donc, les violences, la détresse émotionnelle et la fragilité est accrue. Ce n'est pas ce genre d'espaces militants que je souhaite créer : j'ai renoncé à beaucoup de choses toute ma vie, comme les générations dont je suis issue. Aujourd'hui mon écologie n'est pas celle du renoncement, mais de l'excitation, d'une fascination pour la vie sous toutes ses formes, et cela implique le déviant, le pervers,le monstrueux. Je ne compte pas abandonner cela par choix féministe, mais plutôt essayer de composer avec, et de l'intérieur, pour comprendre quel type de rapport au monde surgit.

Dans une interview aux Inrocks [7], vous affirmez : « L'écologie, c'est uniquement "comment faire groupe pour survivre", c'est-à-dire "comment on réussit à s'allier face aux violences du quotidien, dans un monde rythmé par les crises sanitaire, économique, de migration, climatique". » Pouvez-vous revenir sur cette définition de l'écologie ? S'agit-il seulement de survivre aux crises ou aussi de les interrompre ?

Ma définition de l'écologie est liée à la réinvention d'un espace domestique, et j'utilise ce mot à dessein, celui de foyer(en étant fidèle à l'étymologie première), et d'une famille dont la parenté ne s'appuie ni sur la biologie, ni sur l'appartenance à l'espèce humaine. Je définis l'écologie comme toutes les façons de promouvoir la vie au sein d'un foyer commun, et donc, vous pouvez comprendre que l'éropolitique et le plaisir jouent un rôle fondamental. Survivre, oui, mais vivre également, en se rendant capable d'écoute du bruissement des relations humaines et autres-qu'humaines. L'écologie c'est donc la création d'un foyer commun par la construction de relations au sein d'une communauté afin de résister (ce que j'entends par survivre) mais également, inventer des modes de vie soutenables et libres pour toustes.

Une définition aussi large de l'écologie, ne risque-t-elle pas de lui faire perdre sa spécificité par rapport à d'autres combats ? Quels ponts peut-on faire entre votre définition et l'écologie dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée, avec son climat, sa nature, sa biodiversité ?

Aussi intéressante soit ma pensée, je n'ai pas inventé l'écologie sociale. Il faut revenir aux textes de Bookchin, de Gorz, d'Ellul ou d'Illich pour répondre à cette question. Et avec eux, les écoféministes, et l'écologie décoloniale, l'écologie queer, sont sorties depuis très longtemps de cette définition scientifique de l'écologie qui finalement renforçait une vision de l'espèce humaine extérieure à « la nature » et le dualisme même qu'elle cherchait à abolir. Les milieux autonomes, les zads, les luttes écolos de terrain(de quartier ou en ruralité)en France sont héritières de ces traditions de pensées anarchistes, féministes, et décoloniales. Je ne pense pas qu'il y ait besoin de faire des ponts puisque notre épanouissement et notre existence en tant qu'espèce humaine s'inscrivent précisément dans l'évolution biologique globale, les deux étant inextricablement liés.

Penser l'écologie comme une simple protection de la biodiversité coupée de la vie sociale, sans remettre en question nos propres systèmes de domination (Bookchin encore), est une vision tout à fait obsolète, et c'est pour cela que l'on constate que tant de mouvements sociaux s'emparent de la thématique écologiste aujourd'hui. Je ne pense donc pas que ma définition soit large (au sens de floue) mais qu'au contraire elle permet de prendre en compte une multiplicité de rapports. Cette définition est finalement bien plus précise, et nous permet de nous sentir engagé.es et responsables à différents endroits en même temps, en cultivant notre propre multiplicité, et capacité à nous rendre sensibles à différentes voix.


Vous détestez le lundi matin mais vous adorez lundimatin ? Vous nous lisez chaque semaine ou de temps en temps mais vous trouvez que sans nous, la vie serait un long dimanche ? Soutenez-nous en participant à notre campagne de dons par ici.


[1] Dans le fameux « rapport » du HCE sur la « pornocriminalité » sorti il y a quelques semaines (je le mets entre guillemets car la démarche scientifique, de l'échantillon des films étudiés aux participant.es invitées à s'exprimer sont pour le moins douteux), les femmes qui vivent de l'industrie du sexe sont soit coupables de collaborer avec le patriarcat et d'encourager les crimes sexuels, soit regardées comme des victimes exploitées, ce qui rejoue la même histoire depuis le rapport de McKinnon et Dworkin de 1986.

[2] Bigé, Emma, Mouvementements -Écopolitiques de la danse, La Découverte, 2023.

[3] Communautés nées dans les années 70, initialement composées d'hommes gays qui ont promu l'exode rural et l'écologie comme pratiques de résistance à l'hétéronorme tout en intégrant une forte dimension spirituelle païenne. Aujourd'hui le mouvement est davantage queer et s'organise autour de rassemblements annuels qui célèbrent les différentes étapes du calendrier païen. Initialement étasunien, le mouvement s'est élargi en Europe où des Fées Radicales s'épanouissent depuis des décennies et consolident une communauté internationale(dont j'ai l'immense chance d'en connaître une fraction inestimable).

[4] Communautés nées dans les années 70 composées de lesbiennes désirant s'organiser en autonomie en dehors des espaces hétéronormés et patriarcaux, en non mixité ; les terres lesbiennes naissent aux Etats-Unis mais il en existe aux quatre coins du monde, et leurs principes varient. L'idée générale est de permettre un retour à la terre sur des principes féministe de soin et d'auto-organisation, mais aussi de spiritualité, de réinvention de l'identité lesbienne, et d'une sexualité qui ne s'affirme pas contre, mais au sein de la nature. Voir, pour plus d'informations, le film de Myriam Fougère : Lesbiana : a parallel Revolution(2012).

[5] Notamment ceux, en France,de Juliet Drouar.

[6] Parti des travailleurs du Kurdistan

❌
❌