Vue normale
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Chronique d'Humeur de Nicolas Bermond 2005 – 2024
- Bienvenue dans l’Archipel, une exploration innovante d’expérience de vie et de gouvernance
la Virtualité peut être Réel
Tentative d’OPA sur L’âge de faire !
Rodolphe Saadé a assurément été la star de toutes les rubriques « médias» du mois de mars. Coup sur coup, le milliardaire a annoncé qu’il rachetait BFM-TV, puis mis à pied le directeur de la rédaction du quotidien La Provence, qu’il possède depuis 2022. Deux épisodes symptomatiques d’un paysage médiatique français malade à en crever. Mais n’abusons pas des cris d’orfraie : quoiqu’elle se dégrade d’année en année, la situation n’est pas nouvelle. Preuve en est, c’est au milliardaire Drahi que le milliardaire Saadé a racheté BFM (ainsi que les stations du groupe RMC), et aux héritiers de Bernard Tapie qu’il a racheté La Provence. Inutile de vous refaire le topo du problème de la concentration des médias entre les mains de quelques très très riches personnages, autrement dit entre les mains des puissances de l’argent (1).
Poursuivons… Une semaine après s’être emparé de BFM, Saadé sanctionnait le directeur de rédaction de La Provence pour un titre de une, pourtant vraiment pas méchant (2), qui n’a pas plu aux macronistes. Or, celui qui est avant tout patron de l’entreprise de fret maritime CMA-CGM est également un soutien déclaré d’Emmanuel Macron. Suite à une courageuse grève des journalistes de La Provence, le mis à pied a été réintégré. Mais les messages de Saadé sont passés. Aux ambitieux qui convoiteraient le poste de directeur de la rédaction : il faut savoir servir mes intérêts et donc, en l’occurrence, caresser le président des riches dans le sens du poil. Aux responsables politiques : appliquez une politique qui me convient et je mettrai mes médias à votre service.
Une fois que les bonnes personnes sont aux bons postes et que tout le monde est prévenu, les patrons peuvent se targuer de « ne jamais intervenir dans le fonctionnement » de leurs médias. Ils n’ont tout simplement plus besoin de le faire. Si à chaque rachat de média, on assiste à peu près aux mêmes crises liées à des mises au placard et des nominations, ce n’est pas pour le plaisir de se faire de la mauvaise publicité. Une fois que la poussière retombe, les esprits se calment, les souvenirs s’effacent, et les mêmes questions ressurgissent au rachat suivant…
À L’âge de faire, notre fonctionnement totalement horizontal empêche ce genre de manipulation. Pas de patron ni de hiérarchie chez nous, et encore moins de gugusse aux poches pleines pour mettre la pression sur nos scribouillard·es ! Avouons que dans tout ça, il y a quand même un truc qui nous fait envie dans le fonctionnement des « grands » médias, c’est l’oseille de leurs patrons. Pas leurs patrons, hein, juste leur oseille. Le problème, c’est justement que l’un ne va pas sans l’autre. Et ça, c’est non. Jamais. Plutôt crever. N’insiste pas Rodolphe, puisqu’on te dit que tu n’as pas ta place ici ! Et ce n’est pas à bientôt 20 ans (3) qu’on changera d’avis. Après avoir dit ça, on se retrouve souvent à devoir compter nos sous, et ça nous fout quand même un peu la rage : imaginez qu’avec le 1,55 milliard d’euros dépensé par Saadé pour racheter BFM, il y a pile poil de quoi abonner 1 million de personnes à L’âge de faire pendant 50 ans ! On n’en demande pas tant, mais on a quand même besoin de pognon… Alors soyez, collectivement, notre Rodolphe Saadé à nous : lancez une grande OPA sur la Scop L’âge de faire ! Pour réussir cette opération, il faut que vous parveniez à nous faire franchir la barre des 9 999 abonnements individuels. Si vous réussissez cet exploit, vous serez tous et toutes à la tête d’un journal indépendant et en bonne santé !
Nicolas Bérard
1- Nous en avons longuement parlé dans notre précédent numéro.
2- Suite à la visite de Macron à Marseille pour une opération anti-drogue, le quotidien a publié la photo de deux jeunes assis sur un banc de la cité La Castellane, avec cette citation en guise de titre : “Il est parti et nous, on est toujours là…”. On fait difficilement plus inoffensif.
3- L’âge de faire n° 1 est sorti en octobre 2005.
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Le jeu de la presse pas pareille
Pour la Semaine de la presse à l’école, voici un petit jeu. Chaque expression en italique correspond au titre d’un média. Saurez-vous les retrouver sur notre Carte de la presse pas pareille, en pages centrales (et bientôt en ligne sur ce site)? Comme vous l’avez peut-être remarqué, notre feuille de chou est un peu spéciale ce mois-ci. Au risque de boucler en retard, ou d’oublier d’écrire la page que vous lisez, on a voulu vous faire le topo des journaux qui apportent d’autres regards sur le monde. Vous savez, ces chiffons qui mettent leur grain de sel partout, jouent les gratte-à-cul et n’hésitent pas à jeter une brique dans la mare !
Les reporterre qui, tous les jours, partent à la recherche des autres possibles et des alternatives économiques. Les fakirs qui n’ont pas peur de marcher sur une bogue de châtaigne… Et même ceux qui lèvent le poing, en organisant la contre-attaque pour faire dijoncter le système ! Dans ce pays où « racailles* » et moutons noirs sont sans arrêt pointés du doigt, les reflets de la réalité sont déformés par les médias de l’in-satiable capitalisme. Il est loin le temps des sans-culotte… Mazette* !
Ça vaut le coup de faire un arrêt sur image pour montrer comment, du lundi matin au dimanche soir, nos frustrations sont instrumen-talisées pour détruire le lien social. Buzz raciste. Mépris des pauvres. Compétition de tous contre tous. Voilà, plutôt, ce qu’il faut détruire. Écoutez : le vent se lève ! Un doux zéphyr ? Plutôt une bourrasque, qui dit « basta » à la pensée unique. Partout en France, des cen-taines de médias alternatifs plongent dans la popotte citoyenne et passent l’actualité au pressoir*. Leurs crieurs investissent les bancs publics pour faire vivre et connaître ces journaux qui ne dépendent ni de riches actionnaires, ni de la pub, ni d’organisations politiques ou religieuses. La presse libre est diverse. Certains titres aiment le noir&blanc, d’autres veulent tout voir en vert. Il y a les pacifiques qui revendiquent le silence, les énervés qui assument couacs, postil-lons et tapage, ou encore ceux qui préfèrent le chant de la hulotte. Les sédentaires qui ont jeté l’ancre, et les nomades qui vont voir là-bas si j’y suis – et pourquoi pas jusqu’au far-ouest !
Mouais, vous allez me dire. Elle est bien jolie votre presse alternative, mais elle touche pas grand-monde. C’est pas elle qui va s’afficher en grand format, inverser le rapport de force et impulser la décrois-sance ! Certes pour l’instant, mais ça ne nous empêche pas d’avoir de grandes ambitions ! Nos médias ont la particularité de s’entraider, non seulement pour survivre et faire la fête ensemble, mais aussi pour donner plus de visibilité aux idées, réalités et expériences que nous traitons dans nos pages. Notre Syndicat de la presse pas pa-reille construit peu à peu des moyens communs de diffusion.
À L’âge de faire, nous avons la chance de pouvoir compter sur des lectrices et lecteurs acharnés, toujours au taquet pour nous aider à nous faire connaître. Ce mois-ci, vous avez été 240 à nous commander des exemplaires spéciaux gratuits de ce numéro, à distribuer autour de vous. Merci ! On lâche rien, la suite au prochain numéro !
Lisa Giachino
*Les mots portant une * sont les noms d’anciens médias… Hommage !
Numéro 193 – Mars 2024
Dossier – Hissez haut la presse libre !
La presse indépendante, on tombe dessus généralement par hasard. C’est ce journal qu’on découvre dans les toilettes chez le voisin, celui qu’on nous tend pendant une manif, qu’on déniche dans les recoins d’un kiosque ou d’Internet. Il n’y a pas de pub à l’intérieur, ou très peu. Ce n’est pas non plus un tract politique. Non, c’est de l’info, mais différente, et différemment présentée. Cela ne ressemble pas à ce « machin » médiatique hyper formaté dans lequel on a l’impression de baigner continuellement. Parfois on trouve ça « trop politique », « militant ». Mais souvent, quand on s’intéresse un peu à l’actualité, on se dit que ça fait du bien de lire autre chose, de découvrir d’autres sujets, d’entendre un autre son de cloche. « Ça donne des idées », disent souvent nos lecteurs.
Qui sont les gens qui sont derrière ces journaux ? Comment travaillent-ils ? Comment se financent-ils ? Le journal que vous tenez entre les mains est un exemple, parmi d’autres, de cette presse qui existe indépendamment des milliardaires, de la pub et des partis. Aucun de ces canards ne se ressemble, mais en découvrant comment on fonctionne, à L’âge de faire, vous aurez quand même un aperçu des rouages de cette « autre presse ». « Indépendant » ne veut pas dire « coupé du monde » : l’information a un coût, et comme toutes les entreprises, nous payons des « charges ». Ces charges sont autant de recettes pour une imprimerie coopérative, de loyers pour un bâtiment qu’on a isolé en paille et qu’on partage avec une MJC et une association d’éducation à l’environnement… C’est aussi ça, l’arrière-boutique de L’âge de faire : votre argent « ruisselle » bien au-delà de la fabrication du
journal !
Car à la fin, écrivons-le sans détour, il y a toujours votre argent ! L’indépendance de la presse repose justement sur le fait qu’elle est financée par celles et ceux qui la lisent. Depuis 2005, on continue l’aventure grâce à vous. Le jour où vous ne serez plus assez nombreux, on arrêtera, tout simplement… et le jour, plus proche, où vous serez encore plus nombreux, on fera un journal encore mieux et pas plus cher ! Vive L’âge de faire ! Vive la presse libre !
Numéro 193 – Mars 2024 – PDF
Dossier – Hissez haut la presse libre !
La presse indépendante, on tombe dessus généralement par hasard. C’est ce journal qu’on découvre dans les toilettes chez le voisin, celui qu’on nous tend pendant une manif, qu’on déniche dans les recoins d’un kiosque ou d’Internet. Il n’y a pas de pub à l’intérieur, ou très peu. Ce n’est pas non plus un tract politique. Non, c’est de l’info, mais différente, et différemment présentée. Cela ne ressemble pas à ce « machin » médiatique hyper formaté dans lequel on a l’impression de baigner continuellement. Parfois on trouve ça « trop politique », « militant ». Mais souvent, quand on s’intéresse un peu à l’actualité, on se dit que ça fait du bien de lire autre chose, de découvrir d’autres sujets, d’entendre un autre son de cloche. « Ça donne des idées », disent souvent nos lecteurs.
Qui sont les gens qui sont derrière ces journaux ? Comment travaillent-ils ? Comment se financent-ils ? Le journal que vous tenez entre les mains est un exemple, parmi d’autres, de cette presse qui existe indépendamment des milliardaires, de la pub et des partis. Aucun de ces canards ne se ressemble, mais en découvrant comment on fonctionne, à L’âge de faire, vous aurez quand même un aperçu des rouages de cette « autre presse ». « Indépendant » ne veut pas dire « coupé du monde » : l’information a un coût, et comme toutes les entreprises, nous payons des « charges ». Ces charges sont autant de recettes pour une imprimerie coopérative, de loyers pour un bâtiment qu’on a isolé en paille et qu’on partage avec une MJC et une association d’éducation à l’environnement… C’est aussi ça, l’arrière-boutique de L’âge de faire : votre argent « ruisselle » bien au-delà de la fabrication du
journal !
Car à la fin, écrivons-le sans détour, il y a toujours votre argent ! L’indépendance de la presse repose justement sur le fait qu’elle est financée par celles et ceux qui la lisent. Depuis 2005, on continue l’aventure grâce à vous. Le jour où vous ne serez plus assez nombreux, on arrêtera, tout simplement… et le jour, plus proche, où vous serez encore plus nombreux, on fera un journal encore mieux et pas plus cher ! Vive L’âge de faire ! Vive la presse libre !
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1 an de community building micronation et DAO
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Symphonie d’émotions et gouvernance
Et si le vide de projet de politique générale se traduisait par l’instrumentalisation des émotions ? Ou comment gouverner à partir de la peur ou de la colère.
Et que se passerait-il si nous choisissions la joie ? Utopie ou opportunité résiliente de transformer le monde ?
Crises, choc et peur
Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui visent à tirer systématiquement partie du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapie de choc ».
Naomi Klein
La crise sanitaire a mis en lumière les effets du gouvernement par la peur et aussi les mesures drastiques prises pour priver les citoyens de liberté au prétexte de la santé publique. Et ceci dans l’assentiment quasi général. Si nous voulions tester la soumission d’un peuple nous n’aurions pas fait mieux. Comme le test a été mondial, nous voyons l’efficacité de la gouvernance par la peur. Stratégie largement décrite par Naomi Klein[1]. Chacun étant invité à dénoncer son voisin, tandis que la « collaboration » de bien triste mémoire n’est pas si éloignée dans notre histoire. Les progrès numériques fournissent les ressources idoines pour une surveillance accrue[2] de chacun dans l’acceptation apathique de la majorité. Celle-ci privilégiant le fait d’être tranquille aux soubresauts ébouriffants de la liberté.
L’amnésie historique est un phénomène inquiétant,
non seulement parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité morale et intellectuelle,
mais aussi parce qu’elle prépare pour les crimes à venir.
Noam Chomsky
Gouverner en entretenant la mémoire consisterait à développer l’esprit critique par la profondeur des analyses philosophiques et historiques et il semble que le temps d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Hannah Arendt ou encore Simone Weil soi relégué aux bibliothèques de philo.
De la peur à la colère, l’apologie de l’affrontement
Dans un contexte général populiste et régressif valorisant les communautés qui s’affrontent, il n’y a guère d’interstices pour le dialogue, le débat fécond. En revanche, à la peur succède la colère et c’est le carburant émotionnel des extrêmes de droite comme de gauche. Le libéralisme entretient la peur et la soumission lorsque les populismes vendent la colère et les révolutions comme promesse de meilleurs lendemains.
Les colères attisent les conflits et conduisent plus sûrement aux affrontements qui permettent l’avènement des armées pour faire respecter l’ordre. Et nous passons des « gardiens de la paix » aux « forces de l’ordre », comme aime à le rappeler Patrick Burensteinas. Car les mots ont un poids sur le réel, l’influence et le colore de l’intention de ses gouvernants.
L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat.
Sun Tzu l’art de la guerre
Marteler son discours de langage guerrier prépare les esprits aux affrontements et les ventes d’armes trouvent alors tout naturellement leur chemin vers les zones de combat. La guerre est alors la norme et la paix vécue comme une utopie. Pourtant, plus de 70 ans sans guerre mondiale nous avait fort bien convenu jusqu’ici.
Chacun a la responsabilité de faire croître la paix en lui afin que la paix devienne générale.
Dalaï Lama
La prise de conscience écologique : carrousel d’émotions
Les mises en garde des acteurs engagés pour le climat agissent sur trois émotions : la peur, la colère et la tristesse. Les alertes répétées conduisent à sortir les personnes du déni et certaines sombrent alors dans l’éco-anxiété. D’autres envisagent des actes virulents que d’aucuns qualifient d’écoterrorisme, car face au déni et à l’inaction, après de multiples stratégies, il ne reste plus que la violence de la colère et du désarroi. Les rapports du GIEC et des acteurs qui relaient ces messages conduisant surtout à la peur, craignant de ne pas savoir agir correctement.
Mes forêts sont en train de brûler partout, mes coraux sont en train de crever, mes lacs s’assèchent, beaucoup de mes habitants veulent fuir leur pays … Pour préserver ce qui peut l’être, vous avez 30 ans pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par 3.
Vous pouvez aussi attendre que tout devienne invivable.
Le monde sans fin. Jean-Marc Jancovici
Et ce qui taraude tous ceux qui sont impliqués dans les transitions c’est l’inertie des comportements. La grande majorité a bien du mal à modifier ses habitudes. La créativité vient en renfort pallier les silices de nos routines. Les fresques[3] se multiplient pour réussir à faire bouger les lignes et parvenir à ce point de bascule tant rêvé, étape à partir de laquelle la minorité des citoyens agissant permet de passer d’un paradigme déclinant à celui émergent. Il faut un nombre significatif d’individus engagés dans le modèle de société en construction pour que l’ancien se délite et laisse la place au nouveau.
Assumons que nous sommes dans une étape de bricolage au sens de Lévi-Strauss[4], nous avançons par essais-erreurs, à plus de 8 milliards sur un bateau dont certains assurent qu’il s’agit du Titanic, comme le mentionnait à son époque Nicolas Hulot, d’autres le radeau de la Méduse… Nous tâtonnons pour co-construire demain. Pour le moment, nous avons la tête dans les utopies et nos comportements restent souvent coincés dans le modèle de compétition égotique. Le décalage tient à la difficulté d’incarner nos convictions. Mais ça progresse.
Dans notre monde complexe et systémique, les effets de nos actions reviennent de plus en plus vite et nous permettent de nous réguler et de nous ajuster pour modifier ce qui doit l’être.
Et si pour réussir les émergences d’alternatives nous convoquions la joie ?
Et si nous mobilisions la joie ?
Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse.
Baruch Spinoza
Et si nous misions davantage sur un désir « pour » qui libère plutôt qu’un désir « contre » qui aliène ? Longtemps la joie a été bannie, principalement depuis les Lumières et encore davantage au XIXeme siècle, celle-ci devenant l’apanage des classes populaires depuis que le bonheur pour tous avait poussé les nobles à privilégier le spleen, la nostalgie dans un romantisme de classe. Plus tard, manifester socialement trop de joie était assimilé à de l’hystérie et déclassé comme expression féminine et inappropriée au champ professionnel[5]. Le sérieux et les bougonneries devaient alors régir le champ des performances pendant plusieurs décennies ; ceci jusqu’à ce que Spinoza[6] soit redécouvert avec la quête du bonheur au travail.
Que se passerait-il si nous placions la joie comme émotion principale pour gouverner nos vies, nos engagements et nos États ? Une fois la critique « bisounours » ou « doux rêveur » passée, nous pourrions mobiliser l’extraordinaire énergie des hormones décrites dans la psychologie positive[7], la dopamine, la sérotonine, l’endorphine et l’ocytocine[8] qui, toutes, apportent motivation, enthousiasme, motivation et renforcement positif des actions.
Alors, pourquoi ne pas fonder nos sociétés et le moteur de nos changements sur la joie ?
Comme l’avait mis en perspective Spinoza en son temps, la joie est intrinsèquement liée à la liberté. Un être joyeux, et donc non soumis à ses tourments, pourra écouter ses désirs véritables et choisir, en conscience, là où il souhaite mettre son énergie et déployer ses actions.
Quel est donc le gouvernement qui aurait envie de s’accommoder de la liberté de ses citoyens, une démocratie mature, une gouvernance partagée ?
Pourtant quelles énergies dépensées à contenir les citoyens !
Et si nous prenions le risque de partager le pouvoir ? Et si nous tentions de nous rendre autonomes et de partager une gouvernance qui nous conduise à devenir matures et « fabrique » des Hommes et des Femmes Debout, libres et engagés ?
C’est essentiellement une question de représentation du réel qui nous empêche de réaliser des transformations d’envergure. Osons remplacer la séquence : compétition, opposition, conflits, guerre « normale » par coopération, entraide, confiance, la paix est la norme et voyons les émotions mobilisées et les changements significatifs dans les comportements individuels et collectifs. Ceci a un impact sur toutes les composantes : économique, politique, sociale. Nous pourrions muter d’un pouvoir basé sur l’ego à une puissance de vie construite sur l’éco.
Comme dirait l’Institut des Futurs Souhaitables, au pire ça marche !
Essayons les transformations basées sur la dynamique du vivant et la joie.
Christine Marsan, 24 janvier 2024.
[1] https://www.actes-sud.fr/catalogue/economie/la-strategie-du-choc
[2] https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/461
[3] La fresque du climat est la plus énergique et efficace avec plus d’un million de fresqueurs dans le monde. https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7049631725458444288/
[4] « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.» Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)
[5] Histoire des émotions, vol. 1 à 3, Collectif, Points, 2021. Christophe André, Psychologie de la peur : craintes, angoisses et phobies, Odile Jacob, 2005.
[6] Bruno Giuliani, Le bonheur avec Spinoza, Almora, 2017. Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza : une philosophie pour éclairer notre vie, Le Livre de Poche, 2019.
[7] Jacques Lecomte, Introduction à la psychologie positive, Dunod, 2014. Christophe André, Et n’oublie pas d’être heureux, Odile Jacob, 2016.
[8] La dopamine est un neurotransmetteur, elle renforce les actions qui apportent du plaisir et active le système récompense/renforcement. Elle peut conduire à des prises de risques. La sérotonine est également un neurotransmetteur, associé à l’état de bonheur et pousse l’individu à maintenir une situation qui lui est favorable et tend à éviter les risques. L’endorphine est un neuropeptide opioïde, un neuromédiateur qui a des propriétés analgésiques, similaire aux opiacés et procure une sensation de bien-être et d’euphorie. Elle est particulièrement secrétée lors d’activités physiques, ce qui peut expliquer l’addiction aux sports intenses. L’ocytocine est un neuropeptide qui est impliqué dans la reproduction sexuelle particulièrement pendant et après la naissance. Elle se traduit par la confiance, l’empathie, l’attachement, la générosité et la sexualité.

Nous mourrons
Juliette,
Juliette Armanet,
on t’aime,
je t’aime.
On a le droit de déclarer ce genre de flamme à celle qui a placé l’amour au coeur de son oeuvre.
« Etes-vous obsédés ? » nous disait-elle dans ce torride, romantique et sensuel concert avant-hier soir au Nice Jazz Festival
Avant d’enchaîner en un ultime solo avec « Je ne pense qu’à ça ».
Je me souviens dans mon enfance, cette chanson de Henri Salvador, Voilactus « Drôle de planète », petit extraterrestre raillant nos problèmes et nos contradictions pendant que le grand Salvador arguait de l’amour et du romantisme : « L’amour! l’amour ! Je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que vous avez comme problème ! Ah ! Ah ! Drôle de planète ! je retourne sur ma planète ! »
Ce fut bon de communier dans l’amour avec toi, Juliette.
Dans ce concert généreux où je t’ai sentie accro à nous autant qu’à la scène.
Ce fut bon parce que le bateau coule.
Parce que le dernier jour du disco est peut-être le dernier jour tout court.
Parce que la fin du moteur à explosion voit exploser les batteries électriques. Avec les mêmes bagnoles et plus personne qui ne veut se déplacer sans assistance, fut-ce en vélo, en trottinette, en eFoil…
Parce que des milliards d’individus consomment de la vidéo à gogo et comme des gogos, en métro, en tram, ou en bateau à voile.
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent.
Parce que pendant que tu nous invites à brûler le feu, nous sommes les saucisses stupides qui grillons sur la seule planète vivable à bien des années-lumières à la ronde.
Parce que la Transition n’a pas commencé.
Parce que tout le monde s’en fout malgré les belles paroles et les autres plus savantes.
Merci, pour ce moment d’amour Juliette.
Qu’il y a-t-il de plus important en effet désormais ?
S’enivrer de musique et d’amour.
Brûler de l’intérieur.
Communier.
Aimer.
Et encore aimer.
Et se saoûler davantage de musique encore.
Jusqu’à plus soif.
Merci Juliette, pour cet incendie d’Amour place Masséna.
Oui, mourons d’amour et aimons pendant que nous mourons.
Il n’y a plus rien d’autre à faire peut-être…
« Nous mourrons » disait l’héroïne du Patient Anglais, blessée dans sa grotte.
Je t’aime.
Nous mourrons. Nous mourrons riches de nos amants, de nos familles, des saveurs que nous avons goûtées, des corps que nous avons étreints, et explorés comme des rivières, des peurs où nous nous sommes réfugiés, comme dans cette maudite grotte. Je veux que tout cela soit inscrit sur mon corps. Nous sommes les vrais pays, et non pas ces frontières tracées sur des cartes portant le nom d’hommes puissants. Je sais que tu viendras, que tu m’emporteras dans le palais des vents. Tout ce que je voulais, c’était me promener dans ces lieux avec toi, avec des amis, dans un monde sans cartes.

(La grotte des nageurs)

Vie sauvage
Sur mon balcon, face au Levant, je sirote un café à peine levé.
Le soleil s’élance déjà bien haut. Les beaux jours sont de retour.
Je les vois soudain émerger du tronc de palmier étêté au sommet duquel, c’est confirmé, se préparait une couvée.
Deux petites têtes d’oisillon.
Mon cœur ne fait qu’un bond. Car nous guettions ce moment d’une nichée en suspens.
Creusé depuis le haut, érodé par les intempéries, élargi par picorements, le sommet de ce palmier, promis à un abattage qui ne venait jamais, s’était fait nid naturel. Ne nécessitant pour une couvée aucun effort de construction.
Un goéland y était installé depuis des semaines, dans l’attitude typique de l’oiseau qui couve et protège.
Mais nous étions interrogatifs. Les goélands ont besoin d’une aire importante et haut placée pour les premiers décollages. Des années d’observation nous l’avaient enseigné.
Il nous semblait que des oisillons qui devaient éclore au sommet de ce totem isolé ne pouvaient que se retrouver prisonniers.
J’émis l’hypothèse de leur déplacement ultérieur par les parents vers le futur lieu stratégique de leurs premiers essais de vol. En l’occurrence, les toits de tuile environnants.
Pour l’heure, l’urgence n’était pas là.
Les piaillements aigus réclamaient nourriture.
Les goélands se relayaient, certains en manœuvre d’intimidation incluant mon balcon, sécurisant l’espace de leurs rondes et de leurs cris.
Je préparais un dossier pour mon média dont le titre était « Îlots de reconquête et poches de résilience ».
J’avais d’abord pensé uniquement aux expériences d’écoquartier et de tiers-lieu.
Mais la vie sauvage aussi m’interpellait à nouveau.
Elle était bien là. Sous mes yeux. Au centre même de la cinquième ville de France.
Elle n’était balisée d’aucun parcours pédagogique, aucun guide, ni ne bénéficiait de la surveillance de gardes dûment assermentés.
La vie sauvage s’imposait.
Malgré notre 5G et les promesses de notre intelligence artificielle. Malgré les NFT et les métavers.
J’avais déjà été ému de la présence un matin d’un pic-vert martelant ce même palmier-pilier. C’était la toute première vois que j’observais cette espèce en plein centre-ville.
Et pourtant, le petit oasis de verdure en contrebas accueillait une gente ailée des plus variée, outre les goélands et les pigeons : pies, merles, martinets, étourneaux, tourterelles et autres petits passereaux.
La vie sauvage est à nos portes.
Et cela me donne encore de l’espoir.
Le bulldozer anthropique n’a pas encore tout ratissé.
Tout dévasté.
Tout aplani.
Sur les toits environnants, poseurs de tuile et promoteurs aménageurs de comble avaient fait fuir les goélands, habituels locataires de ces pentes tuilées.
En contrebas, l’on mène une opération d’étanchéification du toit d’une ancienne imprimerie.
Dans les alentours, les rues sont éventrées afin que la fée électricité nous serve mieux.
Ça désamiante en tenue de protection, ça perce, ça éventre.
Chaos des marteaux-piqueurs et tourments des perceuses.
Au sommet d’un palmier mort depuis longtemps, un couple de goélands viennent à nouveau d’entrer dans leur vie de jeunes parents.
Vie sauvage.
Telle sera votre raison d’être chers petits oisillons.
Puisse cela être permis aussi longtemps que cette planète sera l’improbable nid du vivant.
Nice, le vendredi 29 avril 2022

Des révolutions discrètes
J’ai un problème avec le terme révolution.
Sa connotation table rase. Il y aurait un avant et un après. Et pour être plus précis : il y aurait un progrès.
Mais qu’est-ce que révolutionne vraiment les révolutions ? Qu’est-ce qu’elles changent définitivement à l’aune de la condition humaine ? Toutes les révolutions. Les politiques comme les scientifiques. La lame qui s’abat sur les nuques comme le piston qui repousse la bielle. La république ou la thermodynamique. Des classes ont seulement fait place à des castes. Des chevaux vapeurs à des bêtes de trait.
J’assume pleinement ce scepticisme. Lequel s’attache aussi à la « quatrième révolution ». L’informatique. Elle a fait passer le monde de l’analogique au discret. Dans l’autre acception de discret : séparé, divisé. Discret par discernement. Discret au sens mathématique. Discret par opposition à continu. Un très vieux débat qui animait déjà les philosophes grecs. Continuum ou atomes ? Et bien plus tard : corpusculaire ou ondulatoire ? En orient, le bouddhisme zen allait se diviser en écoles de l’éveil subit (la gifle du maître !) et de l’éveil progressif (polir chaque jour le miroir).
La naissance de l’informatique. Une révolution étymologiquement discrète, donc.
L’analogique est un jeu de correspondances. La hauteur du mercure me donne le niveau de température. En programmation, l’ensemble des valeurs que peut prendre une donnée est distinct. La « discrétisation » est la transposition d’un état continu en son équivalent discret. Première étape vers la résolution numérique d’un problème ou sa programmation sur machine.
Cette révolution discrète est pourtant si bruyante.
Du bruit dans les amphis, du bruit sur la toile, du bruit sur les réseaux.
On nous avait prédit la fin du travail comme on nous avait déjà annoncé la fin de l’Histoire.
Ce tenace messianisme qui tient l’être humain. Fut-ce chez l’individu le plus porté au discernement justement, fut-ce le plus matérialiste d’entre tous (Ah, cette transposition marxiste du salut céleste chrétien en un salut terrestre de grand soir !). Du Dreamtime des aborigènes aux paradis perdus du poète : la plus universelle des nostalgies et/ou de fantasme.
Big Data, Intelligence Artificielle… On nous avait aussi prédit un « Deuxième âge des machines ». Au premier âge d’une complémentarité homme/machine succéderait un âge de l’automatisation des tâches cognitives. Repends-toi Homo Faber ! L’avènement des machines et des objets intelligents est proche ! Il y a dix ans, une étude alertait sur le risque de disparition d’un métier sur deux aux Etats-Unis du fait de la digitalisation. Une décennie plus tard, rien de cela mais le constat bien réel que la tech, elle, licencie à tour de bras. Que le métavers fait davantage recette sur les engagements de post que sur les business model. Que les cryptomonnaies sont d’une extrême volatilité nonobstant la voracité énergétique des blockchains.
Pire : que le tout numérique est devenu une religion. La pensée magique de tous les enfumages. Masquant l’irrépressible régression sur les services publics. Sur les services tout court. Des Doctolib sans docteurs et des plis postaux définitivement non prioritaires.
ChatGPT vient d’arriver dans toute sa brutalité. Tout le monde a du « révolution » plein le post. Pourtant, s’il y a un modèle très ancien que reproduit ChatGPT c’est bien celui du capitalisme prédateur. ChatGPT relève bel et bien d’un extractivisme avide pour lequel la fin justifie les moyens. Aucune différence de modèle entre les premiers puits de forage du XIXème siècle et cet agent conversationnel bon teint. Ah, ce pétrole est sur la terre de tes ancêtres ? Allez, dégage, prends ces figues et va jouer ailleurs. Ah, ce contenu de réponse agrège des contenus qui ont été produit par des scientifiques, des chercheurs, des journalistes, des consultants, des blogueurs, des entreprises… ? Bon, les « auteurs » on ne va pas en faire un plat, il s’agit du futur quand même ! Ce mythe du « progrès » qui autorise toutes les libertés. Toutes les mains-basses. Oui, ChatGPT, une extraction sans éthique ni transparence. S’affranchir totalement de la question des sources : une première dans l’histoire de l’humanité selon Gaspard Koenig dans sa dernière chronique pour Les Échos : la faillite épistémologique de ChatGPT.
Déjà, de la même manière qu’avec la garde rapprochée de Jancovici et ses autres nombreux zélateurs pro-nucléaires, les pro-IA s’activent sur le net pour moucher tous ces sceptiques à l’égard des agents conversationnels.
En réalité, remettre en question ces robots de la tchatche et le tout numérique ce n’est ni vouloir tourner le dos à l’IA ni désirer une espèce de hacking absolu qui débrancherait définitivement le monde de l’informatique. L’IA pourrait par exemple donner un avenir digne de ce nom à l’énergie osmotique (générée par la rencontre d’eaux aux concentrations de sel différentes), et probablement à l’ensemble des énergies renouvelables en quête d’une rentabilité compétitive. (Lire : L’innovation et l’intelligence artificielle sont les pièces manquantes de la transition énergétique européenne, La Tribune, Juillet 2022).
Révolution…
Je me tiens juste à bonne distance du concept.
Parce que si révolution il y a, je me dis que la plus importante qui se joue actuellement n’est peut-être pas celle qu’on croit.
D’aucuns lient le désengagement actuel des salariés avec l’hyperconnexion généralisée.
Je prépare actuellement un texte qui n’a pas une vision aussi simpliste.
Il me semble justement que se reconnecter au travail est l’autre révolution, discrète celle-là au sens le plus courant du terme, qui se joue actuellement.
Semaine de 4 jours, congés illimités, job sharing et même top sharing…
L’innovation sociale me semble bien plus convaincante aujourd’hui que le disruptif tech.
Entendez encore une fois que je reste nuancé en la matière : c’est précisément la digitalisation des activités qui a permis au mouvement du job sharing, né aux Etats-Unis en 1976, de s’imposer dans certains pays comme la Suisse par exemple.
Révolution…
Pardonnez mon scepticisme, mais oui, je partage aussi cette vision du sociologue Paul Virilio, créateur du concept de Dromologie (La vitesse c’est l’état d’urgence), et qui était également obsédé par le thème de l’accident : « L’accident est un miracle à l’envers, un miracle laïc, un révélateur. Inventer le navire, c’est inventer le naufrage, inventer l’avion c’est inventer le crash, inventer l’électricité c’est inventer l’électrocution… Chaque technologie véhicule sa propre négativité, qui est innovée dans le même temps que le progrès technique. »
Voilà, surtout rester vigilant et les pieds bien sur terre quand on commence à apercevoir des licornes. Bien se frotter les yeux, et ne pas prendre de la verroterie pour du cristal. Du Concours Lépine pour du brevet Edison.
Pareil, je n’ai rien contre les start up en soi. Le Collectif des Start Up Industrielles a par exemple tout mon soutien. Je n’ai aucun problème non plus avec les activités en pure player mais je suis bien plus sensible au click&mortar (concept des débuts d’internet. Ok Boomer !).
Quels seront les accidents propres à l’industrie 4.0 ?
Quels seront les accidents propres à l’IA ?
Il me semble que deux mouvements contradictoires se construisent actuellement sous nos yeux en lien avec la « révolution informatique » : l’un dans l’émancipation, l’autre dans l’aliénation. Deux tendances de fond, sociétale et technologique.
Travailler moins mais mieux dans le premier cas.
Injonction permanente à la connexion et totale déconnection du réel dans l’autre.
Certains disent que ce n’est pas l’imagination, comme on le souhaitait en mai 1968, mais la vitesse qui est arrivée au pouvoir.
J’espère qu’ils ont tort.
Et qu’on va ralentir.
Dans la dialectique permanente de la rupture et du continu, la première a besoin du temps long du second pour vérifier son audace. Pour l’incarner.
A bien regarder notre évolution de primate connecté : du temps vraiment très long.
Abstract Technology Binary code Background with binary data fall from the top of the screen.Digital binary data and Secure Data Concept
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stephanerobinson
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Et si l’art avait quelque chose à nous dire, ce serait … ?
L’œuvre d’art n’est pas le reflet, l’image du monde ; mais elle est à l’image du monde.
Eugène Ionesco
L’art, reflet du monde, cliché d’un instant ou préfiguration d’un futur en devenir ?
Que dit-il de notre temps ?
Nous vivons une étape singulière, celle de l’Anthropocène, cette étape de la vie de la Terre et des êtres vivants qui la constituent où l’empreinte de l’être humain façonne les évolutions de notre planète, ou disons, plus modestement, y contribue fortement. Prenant conscience des impacts de nos actes, nombreux sont ceux qui perdent espoir et se noient dans l’éco-anxiété. Les COP se succèdent mais les résultats sont maigres et en attendant les températures montent et les glaciers fondent.
Et si les artistes venaient nous donner des indications des temps qui changent et laisser glisser dans nos cœurs des effluves d’espérance ?
Rappelons-nous comment les Demoiselles d’Avignon de Picasso sont venues marquer la fin d’une époque. Ce style, préfigurant les déconstructions exacerbées par Guernica, nous ont parlé d’un monde en déréliction. Celui du début du XXeme siècle, annonciateur des guerres et des faillites illustrant les pires ombres de la modernité. Aux horreurs de la barbarie de la Première Guerre Mondiale, à l’insupportable des guerres civiles et à l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale entre bombe atomique et camps d’extermination, la peinture par la déconstruction des lignes a souligné celle d’une époque et des sujets.
Comment sortir de l’Etre et du Néant ?
Aux paradoxes qui ont suivi les soubresauts de Mai 68, d’Andy Warhol et le pop art, à Miro ou Kandinsky c’est le temps des explosions de vie des Trente Glorieuses et de la couleur omniprésente accompagnant la musique disco. La vie avait besoin de balayer les horreurs.
Puis, c’est l’avènement de l’abstrait et du conceptuel, dans les années 80-90, les musées d’art moderne de Beaubourg à la collection Mudam regorgent d’œuvres où le figuratif a disparu. C’est aussi la période des années fastes où le capitalisme se transforme en libéralisme dérégulé et où nous pillons chaque jour un peu plus la biodiversité qui aujourd’hui est profondément épuisée. Tout ce qui vit a disparu, il ne reste plus que des lignes à la Mondrian.Aux mangas japonais des années 90 déployant un imaginaire apocalyptique largement repris dans la collapsologie, voilà qu’avec les années 2010-2020 la prise de conscience que l’être humain EST une partie du vivant, conduit à revisiter l’art. Nous retrouvons les racines de cette communion avec la nature auprès de multiples artistes dont Rosa Bonheur fut précurseur et cela ouvre aujourd’hui la porte vers un figuratif revivifié avec Marlène Dumas. Comme s’il nous fallait nous réancrer en terre, retrouver les racines de la description, de l’admiration de la prodigalité de la nature pour la préserver et devenir une source de résilience. Bruno Latour[1], philosophe, nous y avait invité et Baptiste Morizot[2] ou encore Estelle Zong Mengual[3] ont su combiner philosophie, nouveau paradigme et trouver dans l’art le fil nourricier d’un nouvel élan dépassant l’anthropocène. Réapprendre à voir, pour nous réinventer, voici la promesse de l’art pour ouvrir une brèche, une voie d’espoir, semant les graines du symbiocène.
[1] Où atterrir, La découverte, 2017.
[2] Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.
[3] Apprendre à voir, Actes Sud, 2021.
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christinemarsan
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