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En période de turbulences les risques d’emprise psychologique planent

La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes ; parce que, pour elle se soumettre, ce serait cesser d’exister. 
Henri Poincaré 

Nous vivons une période chaotique au sens où un modèle de société se délite tandis qu’un autre émerge, avec difficulté, car l’ancien se défend. Et au milieu, comme le disait Gramsci, les montres apparaissent. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci

Le principe d’un paradigme[1] qui se délite se traduit par une perte et/ou désagrégation des repères du modèle dominant pour que de nouvelles références apparaissent, souvent hésitantes, balbutiantes, car l’émergence d’un nouveau paradigme se traduit par des expériences, des essais-erreurs et, bien entendu, aucune garantie des formes définitives que va prendre la maturité de cette nouvelle proposition de société[2].

Nous avons tous une appréhension de la dissolution de nos savoirs, habitudes, valeurs et croyances et un futur incertain tend à inquiéter, surtout que le nôtre est parsemé d’embûches importantes, climatiques, économiques, démographiques, sociales…

Alors, face à un moment erratique de l’Histoire, nombreux sont ceux qui cherchent à être rassurés, informés, à croire ce qui peut leur donner l’illusion de savoir et d’éviter l’angoisse de l’incertitude. Ce qui fait le lit du complotisme[3]. Car par souci de compréhension, mû par un moteur de curiosité, le complotisme apparaît comme une réponse possible et apaisante. Il réduit les chemins cognitifs d’interprétation des causalités pour réaliser un récit construit qui explique les désordres du monde ou les choses insupportables[4]. C’est alors le terreau pour les réductionnismes explicatifs et bien entendu pour l’apparition de gourous de toutes sortes apportant des solutions ou des corpus entiers expliquant les secrets du monde et comment retrouver le pouvoir d’agir.

Se pose alors la question de notre libre-arbitre versus les phénomènes d’emprise et de manipulation. Comment juguler nos peurs et manifester notre liberté de choix, de décision et d’action ?

Les réseaux sociaux amplifient les phénomènes de fake news et d’emprise psychologique

Ce phénomène, qui existe depuis toujours, est largement amplifié par les effets des réseaux sociaux et leurs algorithmes manipulant les informations afin de privilégier ce qui crée le plus d’audimat et clive les opinions écartant, de fait, le temps nécessaire pour chercher, croiser et valider des informations. 

Face à l’angoisse, nous avons besoin de savoir tout de suite pour nous sécuriser et ceci parfois au prix de notre libre-arbitre. Nous pouvons céder aux manipulations par méconnaissance, manque de culture générale, peu d’écoute de notre intuition qui nous alerte et par fainéantise face à faire l’effort de la recherche des données, de les recouper, de les analyser et de se forger son propre avis, au risque de la différence et d’être seul face à la position d’une majorité. 

Les manifestations de l’emprise

L’influence n’existe que parce ce que c’est une influence qui est prêtée, attribuée à autrui. 
Henri Pigeat

Ce qui va caractériser l’emprise d’un individu qui donne des clés pour expliquer les changements de notre monde ce sont plusieurs facteurs. Il y a d’abord la promesse de donner accès à des savoirs ou connaissances inaccessibles à tout un chacun. Cela éveille la curiosité, puis l’avidité, « je veux être le premier, le seul à détenir ces informations », cela permet de se distinguer des autres, d’avoir une valeur, parfois monnayable.

Cela donne aussi un socle pour se rassurer car il y a des explications sur ce monde turbulent. Et c’est alors la nature même des informations qui est en cause. La personne qui met les autres sous emprise va mêler de véritables savoirs et d’autres plus oiseux, parfois juste complètement erronés, sans le signaler. Et comme nous avons perdu l’habitude de chercher, de vérifier les informations – parce que cela nécessite du temps et de l’effort – nous faisons le choix, conscient nous non, du confort qui nous permet de saisir un message, partiellement vrai et d’en faire une connaissance. Ceci devrait à l’inverse alerter sur la véracité de l’ensemble, car si une partie des propos est fausse, sans aucune validité scientifique ou vérifiable, qu’en est-il du reste du message transmis ?

La manipulation passe également par le fait de dénoncer l’emprise, qu’exercent les autres et le faire soi-même

Comment sait-on que l’on est sous emprise dans cette situation ? La soumission au groupe nous renseigne. Personne n’ose poser de question, contredire le maître. Cette incapacité à questionner ouvertement, sans qu’un interdit n’ait été clairement énoncé, est un signe réel. Il existe dans le groupe une crainte implicite et inconsciente d’être rejeté. Et là survient une autre dimension de l’emprise qui repose sur le fait de penser que l’on fait partie d’un cercle privilégié d’élus auxquels on délivre les clés des mystères et que le risque encouru à ne pas être d’accord avec le maître est l’exclusion et, la conséquence, d’être privé de la source d’informations précieuses.

La norme du groupe est alors forte et le besoin d’appartenance et la crainte du rejet sont tels que nous commençons à céder sur notre capacité à questionner, contredire, confronter et progressivement, la dépendance et la soumission s’installent.

La dépendance s’instaure avec la promesse de futurs savoirs partagés et là s’instaure un processus sans fin dans lequel au prétexte d’un cheminement intérieur nécessaire à l’assimilation des connaissances, les informations sont distillées au compte-goutte, les stages s’accumulent, les Euros disparaissent et les années passent. La dépendance s’est installée avec l’addiction au maître, au désir de connaissances, au confort moelleux du groupe retrouvé à chaque rencontre. Et la liberté s’est envolée dans les limbes de l’illusion d’une libération annoncée.

La liberté et l’emprise

Dans Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, les auteurs, Joule et Beauvois, décrivent la soumission volontaire qui laisse croire aux individus qu’ils exercent leur liberté tandis qu’ils sont devenus soumis et dépendants, sans en avoir conscience. « En somme, dans toutes les situations qui nous occupent, le sujet est amené́ à réaliser le comportement que l’on attend de lui dans un contexte qui garantit son sentiment de liberté́ et qui exclut même toute représentation de soumission. C’est la raison pour laquelle nous avons forgée l’expression de soumission librement consentie pour traduire cette forme de soumission particulièrement engageante, qu’elle nous conduise à agir à l’encontre de nos attitudes, de nos goûts, ou qu’elle nous conduise à réaliser des actes d’un tel coût que nous ne les aurions pas réalisées spontanément. Tout se passe dans cette situation (pour le moins singulière) comme si l’individu faisait librement ce qu’il n’aurait jamais fait sans qu’on l’y ait habilement conduit et qu’il n’aurait d’ailleurs peut-être pas fait sous une contrainte manifeste.[5]»

Une autre indication : le manque de sources

Ce qui permet également de douter des propos d’une personne lorsque nous ressentons intuitivement « que quelque chose ne va pas » ce sont l’absence de références bibliographiques

Notre culture rationnelle cartésienne ayant reléguée l’intuition à l’irrationalité[6], nous oublions qu’elle est un autre accès à l’information. Discernement et intuition sont les ressources des hémisphères gauche et droit du cerveau, des compétences différentes mais analogues car elles fournissent des informations complémentaires, l’une le fruit du raisonnement, l’autre celui du corps qui réagit à une stimulation. Ainsi, écoutons aussi bien notre esprit et notre corps lorsque nous recevons un message, est-ce que nous nous sentons bien ou est-ce que « quelque chose cloche » ? Et cette « information intuitive » est là pour nous alerter à explorer.

Lorsque nous avançons quelque chose, il doit être possible de le référencer afin que le lecteur ou l’auditeur puisse aller trouver les sources et se faire sa propre opinion. Sans cette base, c’est la proie à la manipulation. Et c’est le mélange d’informations véridiques et faciles à vérifiées et d’autres plus sulfureuses qui peuvent conduire à la manipulation.

Qu’est-ce que l’emprise ?

« L’emprise est une forme de domination exercée par une personne sur une autre qui a mainmise sur son esprit et/ou sa volonté. C’est une forme de domination morale et/ou intellectuelle, dans laquelle la victime ne se rend pas compte de ce qui se joue pour elle. L’emprise psychologique consiste à utiliser la manipulation mentale pour parvenir à ses fins. Elle n’est pas seulement réservée aux pervers.e.s narcissiques, mais peut concerner de nombreuses situations du quotidien, à n’importe quel moment de la vie. Identifier le plus tôt possible le processus d’emprise permet de s’en libérer et d’éviter de graves conséquences psychologiques[7]. »

En guise de conclusion : alors que faire ?

Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. 
William Shakespeare.

Nous avons la possibilité à n’importe quel moment de faire un pas de côté et de nous sortir de l’emprise pour faire un tri sélectif des informations et distinguer le bon grain de l’ivraie.

Il s’agit d’une conclusion en mode d’ouverture.

Vous ferez bien ce que vous voulez.

J’ai, dans cet article, voulu nous rendre attentifs à certains mécanismes de manipulation et d’emprise qui peuvent avoir cours en cette période singulière de chaos que nous traversons. Et comme son acception l’indique, pour le sens populaire, le chaos est synonyme de tumultes, tandis que, pour la physique, il indique une nouvelle structure qui émane d’une période de transformation caractérisée par ses aspects aléatoires. « Le terme de chaos se rapporte à une classe de phénomènes bien définis où l’imprédictibilité est certes présente, mais où n’en existe pas moins un ordre sous-jacent.[8] »

Nous sommes donc invités à trouver l’ordre nouveau qui émerge d’une période confuse. 

A chacun son chemin et ses sources d’inspiration. Que nous tâtonnions, que nous parcourions plusieurs chemins, que nous soyons ou nous sentions en errance est somme toute normal, puisque ce futur n’est pas encore visible sous nos yeux.

Si nous avons cet appétit pour une transformation profonde, restons vigilants aux provenances des informations et à la congruence des passeurs et peut-être conservons les clés de notre liberté par l’exercice régulier de notre esprit critique que tout notre être nous invite à écouter. 

C’est par une attitude pleinement ancrée, puisant dans la diversité des racines philosophiques, celle des sciences comme celles des mystiques que nous pouvons, à l’orée d’un monde nouveau que nous co-créons, trouver les fils qui nous permettront un tissage solide, créant le panier robuste, une matrice renouvelée pour manifester des créations individuelles et collectives inédites.

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Petit lexique 
Je reprends ici la dynamique qui nous avait animé avec Fabrice Davério, dans l’ouvrage sur la communication d’influence, à savoir de proposer plusieurs définitions afin de re-donner le goût de la recherche et d’aller, chacun, puiser dans ses propres références pour se faire une idée du propos que nous partageons.

Manipulation 
Pour la psychosociologie, la manipulation correspond au fait de susciter chez autrui une opinion ou un comportement que la personne n’aurait pas eu spontanément[9]

« La manipulation mentale n’est pas la désinformation, car son objet n’est pas d’instiller de fausses opinions, mais d’inspirer des schémas de pensée. Elle réussit à faire passer pour une décision volontaire un choix totalement induit.[10] »

« Manœuvre par laquelle on tente d’imposer une vision fausse de la réalité en recourant à la falsification, à la fraude. La manipulation des chiffres d’une comptabilité, d’un bilan. La manipulation des sondages à des fins électorales.[11] » 

Influence 
Pour Gustave-Nicolas Fischer (Universités de Metz, Montréal, Genève et Lisbonne), dans Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, « l’influence désigne de façon très large le fait que l’action d’une personne devient une prescription pour l’orientation de la conduite d’une autre personne ». 

L’influence est définie comme « un changement de comportement ou de croyance résultant de la pression réelle ou imaginée d’une majorité à l’endroit d’un individu ou d’une minorité d’individus[12] ». 

Pouvoir 
Le pouvoir social concerne l’utilisation délibérée de stratégies d’influence que John R. P. Jr French et Bertram H. Raven, dans The basis of social power, ont classé en six catégories principales : les récompenses, la coercition, les connaissances, l’information, le pouvoir de référence et l’autorité́ légitime. 

Intuition 
L’intuition, qu’on peut définir comme un « processus cognitif rapide grâce auquel nous parvenons à une conclusion sans avoir conscience de toutes les étapes logiques qui y mènent »26, est également au cœur des travaux d’un autre prix nobel d’économie, Daniel Kahneman. Cet auteur, spécialiste de psychologie cognitive, a été récompensé en 2002 pour ses travaux relatifs à la prise de décision, travaux qui méritent qu’on s’y attarde quelque peu. Dans un ouvrage stimulant et accessible, il décrit, à partir des deux principaux modes de pensée humaine (délibératif et intuitif) qui régissent notre façon de prendre des décisions, les nombreux biais cognitifs susceptibles d’affecter notre esprit27. Le « système 1 » est rapide, intuitif et émotionnel. Il fonctionne par défaut, sans effort, de façon automatique et quasi-inconsciente, est réticent à l’ambiguïté ou au doute qu’il tend à ignorer et aime voir partout des intentions et des liens de cause à effet afin de créer une vision du monde la plus cohérente et harmonieuse possible. Le « système 2 », au contraire, se consacre aux activités mentales qui requièrent un certain effort et incluent des opérations complexes. Il est généralement associé à l’expérience subjective du (libre) choix, de la conscience et de la concentration. Le système 1 génère des impressions, des sentiments et des penchants qui, s’ils sont adoptés par le système 2, peuvent se transformer en croyances, en attitudes ou en intentions28.

Le système 1 est capable de réaliser l’addition 2 + 2 mais, chez la plupart des individus, seul le système 2 peut résoudre la multiplication : 17 x 28. Le système 1 suffit lorsqu’on conduit sur une autoroute dégagée, le système 2 étant alors disponible pour une conversation philosophique avec le passager. En cas de manœuvre complexe, cependant, la discussion doit être interrompue car le système 2 doit intervenir. En d’autres termes, le système 1 est, de façon imagée, notre pilote automatique et le système 2, qui est plus lent, paresseux et fatigue vite, n’intervient qu’en cas de configuration inattendue ou complexe29. Petite anecdote mais qui, si l’on ose dire, ne manque pas de sel. Le système nerveux consomme plus de glucose que la plupart des autres parties de notre corps et un effort mental particulier a donc pour effet d’en faire diminuer le niveau dans notre sang. Kahneman rapporte une étude relative au travail de huit juges israëliens, s’occupant exclusivement de demandes de mise en liberté30. Chaque dossier est examiné, en moyenne, en six minutes et il n’est fait droit qu’à seulement 35 % des requêtes. Les auteurs de l’étude ont découvert qu’immédiatement après chacun des trois repas des juges (pause du matin, déjeuner et pause de l’après-midi) le pourcentage de demandes approuvées montait à 65 % pour descendre ensuite jusqu’à 0 % juste avant la pause suivante, deux heures plus tard. Selon Kahneman, ces résultats suggèrent que des juges fatigués et affamés ont tendance à choisir l’option par défaut : le refus d’octroyer la libération31. Tragique retour aux réalistes américains…[13] (…)

Pour Damasio, ses nombreuses recherches en la matière lui ont, au contraire, permis de conclure que, particulièrement dans les domaines où règne l’incertitude, « la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels » et que son absence peut « handicaper la mise en œuvre de cette raison qui nous caractérise tout particulièrement en tant qu’êtres humains et nous permet de prendre des décisions en accord avec nos projets personnels, les conventions sociales et les principes moraux »57. (…)

Damasio insiste sur l’interaction très forte qui existe entre le cerveau et le corps : ils forment une « unité organique indissociable » dès lors que tant le système nerveux que la circulation sanguine permettent d’envoyer des messages dans les deux sens60. L’organisme est également en interaction étroite avec l’environnement, leurs relations étant médiées par les mouvements du corps et les appareils sensoriels. Les informations provenant de l’extérieur, qui nous arrivent sous forme d’images61, sont organisées en tant que concepts et classées dans des catégories sous la forme de « représentations potentielles », à l’état inactif, dans certaines régions cérébrales. Ces représentations potentielles « contiennent la totalité des informations dont nous avons été dotés à la naissance et des informations que nous avons acquises au cours de la vie » et leur activation par le cerveau permet tant la régulation biologique que la formulation de stratégies de raisonnement et de prise de décision62.


[1] Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). « Le terme de paradigme, utilisé par Thomas Samuel Kuhn, en 1962, dans La structure des révolutions scientifiques, désigne de principes et méthodes partagés par une communauté scientifique. C’est un modèle épistémique qui fait autorité et regroupe les chercheurs pour un temps. Puis, il sera remplacé par un autre, après une révolution scientifique. Une telle révolution change profondément les manières de voir le monde. »

[2] Entrer dans un monde de coopération, une néo-RenaiSens, Marsan, Christine, Chroniques Sociales, 2013 ; Délicate Transition, Acatl, 2017 : https://www.acatl.fr/tag/christine-marsan/

[3] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/quelles-sont-les-racines-du-complotisme-6357572 – Définition wikipédia : Une théorie du complot (ou complotisme, conspirationnisme, ou conjurationnisme) est un type de discours qui décrit un événement comme résultant pour l’essentiel de l’action planifiée et dissimulée d’un petit groupe, différent des acteurs apparents. Cette approche rejette l’investigation historique (multicausale et ouverte aux hypothèses mais retenant les plus plausibles) au profit d’une explication univoque et monocausale qui voit partout les signes de l’intervention et de la puissance de ce groupe occulte. Peu importent l’absence de preuves et la minceur des indices : ce serait justement la preuve de la puissance dissimulatrice des comploteurs. Peu importe également la notion de réfutabilitéhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_complot

[4] https://www.publicsenat.fr/actualites/non-classe/gerald-bronner-la-theorie-du-complot-va-dans-le-sens-des-intuitions-du-cerveau-182648

[5] Extrait de Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Joule, Robert-Vincent, Beauvois, Jean-Léon, Presses Universitaires de Grenoble, 2004 (1987).

[6] Voir dans la partie « Petit lexique, en fin d’article, quelques réflexions sur les processus de décision, la rationalité et l’intuition. » Nous avons choisi quelques extraits.

[7] https://www.psyliege.be/la-relation-demprise/

[8] https://www.universalis.fr/encyclopedie/chaos-physique/#:~:text=Dans%20le%20domaine%20des%20sciences,«%20aléatoire%20»%20sont%20restés%20synonymes.

[9] Marsan, Christine, Daverio, Fabrice, La communication d’influence, Comment décoder les manipulations et délivrer un message éthique, Editions CFPJ, 2009.

[10]https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/manipulation_mentale/64751#:~:text=Action%20exercée%20sur%20la%20conscience,inspirer%20des%20schémas%20de%20pensée.

[11] https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9M0541

[12]https://fr.wikipedia.org/wiki/Influence_sociale#:~:text=Il%20est%20défini%20plus%20précisément,une%20minorité%20d%27individus%20».

[13] https://books.openedition.org/pusl/23709?lang=fr#:~:text=31Damasio%20suggère%20que%20le,le%20soumettre%20au%20raisonnement%20»72.

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Regarde l’univers respirer…

Selon les astrophysiciens, notre univers serait en perpétuelle expansion. En expansion, l’univers de l’artiste Régis Lesserteur, lui, l’est sans conditionnel. 
Le fil rouge de son travail de scultpteur autour du bambou est bel et bien dans le mouvement comme s’il était en train de se produire. Une dynamique d’étirement dont la performance est de composer avec une dimension architecturale stabilisée.
L’artiste a conservé de sa vie antérieure de designer et de graphiste la passion des lignes dans leur épure. Et plus particulièrement du trait de fusain qui s’étire dans l’espace. Un geste spontané, irrépressible. Un crobard un jour sur un coin de table, l’envie soudaine de lui donner corps, d’envisager une troisième dimension. Et puis, ces bambous, là, au fond de son jardin. Sérendipité quand tu nous tiens… Mais oui, bien sûr ! Le bambou est le médium idéal ! Ses variations quasi infinies de diamètre autorisent tous les projets d’étirement. Au geste de l’artiste va dès lors s’adjoindre celui de l’artisan. Car le hasard qui semble présider à ces dynamiques de lignes… ne doit rien au hasard. Si tout démarre d’un croquis, élan instinctif de lignes, les brindilles sont ensuite assemblées une par une dans une logique de structure stable. Un hasard organisé. Des qualités mécaniques architecturales, une impression d’évanescence : telle est la magie du travail créatif de Régis Lesserteur. Se reconnaissant volontiers dans le courant minimaliste, l’artiste travaille toujours autour d’un noyau qui semble s’étirer et comme disparaître, s’évanouir dans l’atmosphère. Univers d’échappées plutôt que de gravitation. Ses œuvres aériennes donnent à voir une respiration. Les lignes qui s’étirent à l’infini nous proposent en fait un enracinement dans l’univers. La grosseur des branches d’un arbre est dit-on à l’image de celle de ses racines. A l’instar de branches qui s’élancent en s’affinant vers le ciel, les lignes de bambou de Régis Lesserteur semblent disparaître dans l’éther pour mieux nous enraciner dans l’univers. Pour mieux en puiser l’énergie. Le plasticien vençois pourrait ainsi faire siens les mots de Rilke qui affirmait que « nous sommes les abeilles de l’univers ». Pour la simple raison que « nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. »

EXPOSITION du 16 mai au 2 juin 2023
CHAPELLE DES PÉNITENTS BLANCS à Vence
Vernissage, le 20 mai 2023 à partir de 12h
https://regislesserteur.com/
https://www.instagram.com/regislesserteur/

SCULPTURE 15-1

stephanerobinson

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Les enseignements de résilience des sociétés et civilisations, toujours vivantes

En cette période où l’effondrement est identifié comme la conséquence de l’anthropocène et en quelque sorte notre seul futur, peut-être pourrions-nous regarder ce qui caractérise la pérennité de certaines sociétés premières et d’une civilisation, chinoise[1] ?

Sans doute quelques leçons inspirantes à dégager et relancer l’espoir dans notre résilience collective.

Nous devons écouter les voix de la nature. Si on n’écoute pas, chacun va de son côté et sans direction, cela ne peut pas aller. Pour nous, la nature est comme vos livres, tout y est écrit. Essayer de comprendre que la mère terre, c’est la justice, l’équilibre.
Mamu Kogi, M.Baro 

La peinture rend compte de nos cœurs de culture
Avez-vous remarqué ce qui « manque » dans les peintures chinoises classiques de paysage ? Le soleil. La peinture chinoise ne représente que très rarement le soleil et très peu les ombres, elle laisse transparaître les nuages, les blancs, les gris et les noirs, les sillons, les veines des montagnes[2], tout comme les représentations des Indiens Kogis[3] qui mettent en exergue les flux d’énergie qui irriguent les montagnes.

L’Occident est lui friand de lumière et de soleil[4]. Certes, il n’est pas présent dans chaque tableau, mais il y est très souvent représenté, comme le besoin d’attirer l’attention sur la lumière, sur soi ? De la même manière, les êtres humains lorsqu’ils sont peints dans les tableaux classiques chinois prennent une toute petite place au profit des paysages qui, eux, sont largement valorisés. En Occident pendant longtemps ce fut l’inverse, le sujet étant l’être humain et le paysage faisait office de décoration[5].

Si le soleil, la lumière et les êtres humains occupent l’essentiel des peintures occidentales, ce qui crée la dynamique aussi bien de la peinture que de la philosophie traditionnelle chinoise, c’est le vide. Avec ce présupposé que le vide est plein, fertile, fécond, qu’il contient tous les possibles. Il est la matérialisation d’un Tout donnant naissance à tout ce qui est vivant.

Un vide que les Indiens Kogis honorent tous les jours avec le sac tissé, la mochila, qu’ils portent sur eux. Différente pour chacun, elle représente la matrice, l’utérus du monde, l’espace qui donne la vie. Cela fait partie des objets sacrés qu’ils utilisent au quotidien, chargé de symboles pour leur rappeler l’essentiel. 

Ils associent également dans la dynamique de leur vie l’harmonie du masculin et du masculin, chacun a sa singularité et ils fonctionnement toujours en complémentarité.

Quant à nous, nous nous sommes séparés de ce sens fécond à la fin du Moyen Age[6] pour ne conserver que la maxime de Baruch Spinoza[7] : « la nature a horreur du vide ». Nous avons amalgamé vide, néant et mort et nous nous sommes alors coupés de cette dimension fertile et yin valorisant les temps inactifs, les moments en jachère permettant de nous repenser.

Dialogue des influences culturelles 

Nous voyons alors dialoguer deux tendances qui semblent sous-tendre nos modes de pensée. D’un côté, le soleil d’Occident qui a donné lieu à la Renaissance flamboyante suivie du siècle des Lumières marquant l’apogée de la science triomphante la recherche du déterminisme et de la segmentation du vivant pour mieux le contrôler. De l’autre, une culture fondée sur une philosophie millénaire qui a basé son système d’observation systémique du vivant sur la quête permanente de la pluie[8], source de vie et de survie. En effet, l’un des ouvrages centraux de la philosophie traditionnelle chinoise, le Yi Jing, a été établi sur la recherche des moments favorables permettant de savoir quand la pluie, vitale, allait tomber et permettant d’établir des stratégies adaptées[9]. Au départ, utilisé par les agriculteurs pour assurer la survie du groupe, les pratiques oraculaires sont ensuite devenues l’apanage des empereurs. En France, nous avons accueilli cet ouvrage majeur faisant comprendre la dynamique des mouvements des changements du vivant, en le réduisant à un manuel divinatoire, avec toute la dévalorisation culturelle que nous lui attribuons.

De leur côté, les Indiens Kogis nous ont appris, lors de leur diagnostic croisé avec des scientifiques dans la Drôme en 2018[10], que l’essentiel de l’attention doit être portée sur l’eau. Et aussi sur les manières dont nous prenons soin d’elle comme de tous les êtres vivants. Ils ont ainsi démontré que lorsque nous créons des barrages ou faisons des captations d’eau nous désorganisons tous les flux des êtres vivants, non-humains. Nous les empêchons de se désaltérer, alors il se déplacent pour trouver d’autres sources. Des zones entières sont alors désertées de la biodiversité nécessaire à la survie d’un territoire.

Le fait de nous être coupés du vivant nous empêche de comprendre nos interrelations.

L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. 
Elisée Reclus.

L’eau, principe de vie, est honorée et constitue la pierre angulaire de deux sociétés qui n’ont rien en commun, si ce n’est leur longévité, 4000 ans, respectivement. Ceci tandis que toutes les autres civilisations se sont effondrées[11] et notamment, en ce qui concerne les cultures Aztèque, Maya et Khmère, pour leur mauvaise gestion de l’eau, même si ce ne fut pas leur seul facteur de leur destruction.

Ainsi cette société première d’Amérique centrale, les Kogis et cette civilisation multilinéaire, l’Empire du Milieu ont-elles placé le Yin, le féminin, comme principe premier, fondateur de la vie. Elles apportent, chacune à leur manière, les modalités pour maintenir l’équilibre et l’harmonie de leur société. Car si la Chine a connu de nombreuses guerres, les principes taoïstes puis confucéens visent à rechercher l’harmonie et à savoir s’accorder avec la dynamique du vivant Yin/Yang.

Notre civilisation occidentale moderne semble s’être, elle, enfermée dans une dynamique yang continue, ayant perdu de vue l’équilibre des polarités sans cesse en interaction, en mouvement pour retrouver l’harmonie avec les rythmes du vivant. L’ambition prométhéenne s’est emballée et aspire tout le vivant dans une spirale infernale.

Toutefois, nous prenons récemment conscience de notre impact sur la planète[12] sans parvenir pour le moment à sortir de notre attitude de prédation, de compétition et de besoin de croissance continue. Si les Kogis sont exemplaires comme peuple s’étant organisé socialement pour maintenir la paix conservant une attitude mesurée vis-à-vis du vivant, ne prélevant que le nécessaire, on ne peut pas en dire autant de la Chine contemporaine. Elle a développé un hubris à la mesure de leur territoire immense et de leur démographie impressionnante. Leur fierté millénaire associée à l’adaptation du modèle capitaliste hybridée à un régime autoritaire et coupé de ses racines philosophiques et culturelles poussent à des comportements démesurés[13]. L’accumulation des excès pourrait faire vaciller l’immuable Empire du Milieu.

Nous avons déséquilibré l’usage de la polarité yin/yang, nous avons hypertrophié le yang et réduit à la portion congrue le yin. Ce déséquilibre que nos civilisations ont produit se retrouvent dans toutes les dimensions ; rythme de vie, modalités de travail, rapport à autrui, rapport au vivant. Les sècheresses à répétition, les problèmes d’eau sont la réponse d’un Yin maltraité.

En nous coupant de la nature nous avons créé cette rupture déterminante qui a conduit à prélever sans limites les ressources d’une terre qui, elle, nous a toujours portés avec désintérêt et générosité. 

Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas.
Sagesse amérindienne

Qu’est-ce qui assure la pérennité du vivant ?
Aussi tumultueuses que soient les évolutions de nos sociétés, lorsque la Chine s’est coupée de ses traditions culturelles, les diasporas chinoises et quelques érudits, de par le monde, sont devenus dépositaires de sa sagesse. Et, nous autres Occidentaux, touchant les limites nocives de notre système, avons réouvert les yeux dès le XIXeme siècle, à la suite de pionniers, tel Goethe[14] et sa philosophie naturaliste, ou avec la peinture notamment d’un courant de peintres anglaises avec comme fer de lance, Rosa Bonheur[15]. Nous voici revenir en ce début du XXIeme siècle à la conscience de la sensibilité, la reliance au vivant. Au point de réussir à dire aujourd’hui que nous en faisons partie. Un véritable changement de paradigme.

Nous sommes le monde, nous fonctionnons comme le monde, mais nous ne le savons plus. Il faudrait ramener le monde et la vie dans (…) la pensée. »
Michel Serres

Redécouvrant les vertus fécondes de l’humus nourri de manière régénérative, il semble que cela ait contribué à développer un élan d’humilité dans notre civilisation. Sur ce terreau fertile d’une conscience globale ravivée nous envisageons de baisser notre empreinte destructrice sur le vivant. Nous passerions alors de l’anthropocène au symbiocène[16].

C’est sans doute le moment de rechercher les pistes inspirantes d’autres cultures qui, par leur longévité, nous montre le chemin d’une résilience collective.

Les enseignements de sociétés multimillénaires 
Culture Kogi ou chinoise classique, elles nous enjoignent comme principe de pérennité fondamental de retrouver l’équilibre des polarités, de placer le principe Yin en premier comme soutenant l’énergie Yang, comme la terre accueille l’énergie du ciel. Retrouver la voie du tissage, ensemble, entre humains et non-humains[17]. Respecter l’eau, comme ressource essentielle permettant la vie, mobiliser tous les aspects du vivant en nous afin de développer davantage d’empathie avec tous les règnes.

Conscients de ces interactions, nous sommes alors plus à même de préserver, de prendre soin, de limiter les détériorations et, qui sait, d’apprendre à vivre en harmonie. Rappelons-nous les messages des biomiméticiens et biologistes sur le fait que la coopération est l’une des attitudes du vivant la plus partagée et la moins coûteuse en énergie[18]

Les Kogis savent agir chaque jour dans l’harmonie corps, cœur, esprit aussi bien dans leur société qu’avec le vivant environnant, leur survie est en jeu.

Un autre exemple de durabilité, la Nouvelle Guinée. Elle vit en autosuffisance depuis près de 46.000 ans et pratique l’agriculture depuis près de 7000 ans. Elle a connu une grave déforestation causée par l’augmentation de la population entraînant la pénurie de combustibles et l’appauvrissement des terres. Une décision collective a consisté à stabiliser la population par une gestion draconienne des naissances. L’équilibre est alors revenu.

Un autre facteur de pérennité est la transmission. A l’instar des arbres qui poussent des racines vers le ciel, qui survivent grâce à un rhizome riche, divers et qui soutient la vie par l’entraide entre les individus, aussi bien Kogis que Chinois traditionnels ont conscience de l’importance de la tradition et de la transmission. D’ailleurs pour traduire « vieux », ces derniers disent « honorables ». Avoir éliminé les grands maîtres des différentes traditions culturelles chinoises aura sans doute un effet dont nous autres Français, voyons les impacts. En nous coupant de nos racines nous ne pouvons plus transmettre une culture pour laquelle des étrangers viennent du monde entier et qui sont désarçonnés, une fois arrivés sur place, car ils découvrent que ce sont des valeurs vides sur des frontispices de mairie. Pourtant, les valeurs incarnées sont les racines symboliques des sociétés humaines. Elles nous permettent de tenir ensemble et de faire vivre les liens des tissages entre nous, elles facilitent l’accueil de la diversité, elles sont le chaudron des alchimies de résilience.

Avons-nous besoin d’être en situation extrême pour réveiller nos réflexes de solidarité ?

Gageons que nous allons savoir puiser auprès de ses différentes sources de l’humanité les substrats facilitant la mise en œuvre du symbiocène[19], basé sur des économies régénératives dans lesquelles inspirées des forêts vivantes, les déchets des uns deviennent les nutriments des autres. Co-construisons des substrats de qualité pour faire revivre nos cultures et permettre de réaliser les transformations nécessaires à la résilience de nos écosystèmes humains et non-humains.

Laisser être
Laisser croître
Laisser être ne pas accaparer
Entretenir ne pas assujettir
Présider à la vie ne pas faire mourir
C’est cela la Vertu originelle[20]

Christine Marsan, 20 février 2023.


[1] Nous précisions que nous nous référons à la culture chinoise traditionnelle.

[2] François Cheng, Vide et plein, langage pictural chinois, Seuil, 2021 ;  François Jullien,  Vivre de paysages, entre les montagnes et les eaux, Folio, 2022. Discussion avec Cyrille Javary sur le sujet du soleil dans la peinture chinoise de paysage.

[3] Eric Julien, Kogis, le chemin des pierres qui parlent, dialogue entre chamanes et scientifiques, Actes-sud, 2022.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=T8kTKHyXlw4

[5] https://lanthroposcene.fr/2022/12/07/et-si-lart-avait-quelque-chose-a-nous-dire-ce-serait/

[6] https://www.cairn.info/reussir-le-changement–9782804156282-page-164.htm

[7] Reprise d’Aristote.

[8] Cyrille J.-D. Javary, Yin/Yang, Albin Michel, 2021.

[9] Cyrille J .-D. Javary, Pierre Faure, Yi Jing, Le livre des changements, Albin Michel, 2012.

[10] Eric Julien, Ibid.

[11] Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio, essais, 2009.

[12] François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Les Presses de Science-Po, 2021.

[13] Ils ont créé en laboratoire un soleil artificiel afin de développer une énergie illimitée, signe d’inversion des principes d’homéostasie ? https://lenergeek.com/2019/01/16/soleil-artificiel-chine/

[14] Goethe, Essai sur la métamorphose des plantes, 1790.

[15] Mise à l’honneur dans une exposition rétrospective en 2022 : https://www.musee-orsay.fr/fr/agenda/expositions/rosa-bonheur-1822-1899

[16] “Ere de l’histoire de la Terre basée sur la symbiose, succédant à l’Anthropocène. Au Symbiocène, l’empreinte des humains sur la Terre sera réduite au minimum. Toutes les activités humaines seront intégrées dans les systèmes vitaux et ne laisseront pas de trace.” Glenn Albrecht.

[17] Prise de conscience de l’intelligence des arbres : film : https://www.jupiter-films.com/film-l-intelligence-des-arbres-75.php  Livre : Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, les Arènes, 2017. Pour le règne minéral, il faut encore attendre un peu, mais ça va venir. Pour les peuples premiers, les pierres sont vivantes et ils sont dévastés lorsque nous perçons la Terre pour créer des tunnels ou des carrières. 

[18] Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2019.

[19] Glenn Albrecht, Les émotions de la terre, des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les Liens qui Libèrent, 2021.

[20] Dao de Jing, Traduction C. Larre, 2002.

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L’horizontalité : une perspective mouvante

Les applications qui changent le monde

Lorsque ChatGPT vient questionner quelques-uns de nos fondamentaux.
Ces nouvelles applications qui fleurissent répondent à nombre de besoins que nous avions formulé, silencieusement, ou érigent en désir de simples questionnements inconscients. Fruit des batailles titanesques des Gafam pour le pouvoir, ils accélèrent aussi les questionnements sous-jacents de l’évolution de notre humanité. En effet, leur configuration, les paramètres des algorithmes, nous dirigent vers des manipulations dont nous n’avons pas toujours conscience.
Par ailleurs, modifiant notre accès à la connaissance, externalisant les savoirs, ils ont une incidence significative sur nos capacités cognitives, d’un côté, nous acquérons de nouveaux réflexes et, de l’autre, notre attention, notre mémoire et notre concentration baissent. Dans le même temps, pour y remédier les neurosciences apportent de précieuses clés pour pallier les carences et nous permettre de nous adapter.
Ainsi, en développant l’IA et toutes les formes numériques qui constituent notre quotidien, nous trouvons des solutions qui hybrident l’être humain en faisant une combinaison homme/usage de la « machine » pour pallier ses carences à appréhender la complexité dont nous sommes contemporains.
Inconsciemment, nous développons des compétences, comme ici la prise de conscience du fonctionnement de notre cerveau et la possibilité de mieux nous en occuper, comme nous le faisons avec le reste de notre corps. La conscience permet de « prendre soin » de soi et de développer la vision stratégique et l’éthique de ce que nous voulons devenir. Nous nous reconfigurons pour embrasser le monde que nous fabriquons, à condition de savoir nous en mettre à distance et ne pas « foncer » tête baissée dans l’usage, sans réflexion concomitante.

Le numérique réinvente l’horizontalité
Avec Internet c’est l’accès mondial aux savoirs, c’est la démocratisation de la connaissance et le rapport pyramidal de l’expert, du maitre qui est revisité. Revisiter les hiérarchies de pouvoir en offrant à chacune une équivalence de principe est un progrès, vérifions que le besoin de pouvoir, lui, n’a pas pris d’autres voies. En effet, la sélection commerciale de l’accès au savoir, par les publicités, oriente la construction de nos connaissances. Le rapport à la vitesse et à la performance occulte notre discernement. Notre soif de comprendre, notre curiosité sont intacts mais nous pouvons nous perdre dans le labyrinthe des informations qui sont, elles aussi, mises au même niveau.
Ce qui pose alors la question des critères.

Les réseaux sociaux utilisent sciemment les mécanismes du fonctionnement humain : comportement mimétique, besoins d’appartenance et de reconnaissance, quête narcissique et créent des fonctions qui contribuent à leur renforcement. Les relais et partages d’informations encouragent les phénomènes de narcissisme croisé. L’opinion se crée sur la plus grande visibilité médiatique qui n’es pas toujours synonyme de qualité. Les applications TikTok ou Instagram valorisent l’image[1] au détriment du texte.

En répondant au besoin d’appartenir à une communauté, en privilégiant la rapidité des partages et des likes pour faire monter sa notoriété, tout discernement est écarté. Le contenu étant basé sur le visuel, le mouvement et le son, ce qui est textuel et source de réflexion est alors minimisé, voire éliminé.
Pourtant, nous savons que pour qu’une compétence se développe il faut qu’elle soit élaborée par l’expérience, vécue, intériorisée et répétée. C’est ainsi que le numérique fait glisser progressivement du fond à la forme. 

D’une certaine manière ChatGPT renoue avec le texte, car les réponses de l’application, qui ne sont pas toujours justes, puisqu’elle est au niveau expérimental, sont longues et documentées. Sortirions-nous de l’immédiateté d’humeur et de jugement ? L’enjeu va se porter sur les données que nous fournissons à ces IA. Car, sans filtres encore stabilisés, si nous apportons des informations fausses ou tendancieuses, l’IA va les intégrer et apprendre sur un corpus de données qui reflétera la diversité de ce que nous sommes et manquera l’opportunité de nous « tirer vers le haut ».

Ce qui questionne le principe même de l’horizontalité.
En mettant tout le monde au même niveau quelle en est la conséquence ?
L’effet de la gravité semble agir également sur la connaissance. Il est plus facile de tirer vers le bas. L’horizontalité a fait passer de l’équivalence à l’égalité mettant tout et chacun sur le même plan. Si ne plus vouloir la mainmise de quelques-uns sur tous, de par leur accès au savoir, tout niveler, vers le bas, conduit aux dérives complotistes auxquelles nous avons assisté depuis 2020. 
Nous avons envie d’apprendre et de comprendre toutefois le numérique pose le problème de rejeter les experts et les sachants, vécus comme intermédiaires inutiles. C’est alors ne plus savoir faire le distinguo des sources ni savoir où trouver les informations fiables. La crise sanitaire ayant largement discrédité nombre de scientifiques ou experts médicaux. Ce qui souligne notre rapport ambivalent à la science et aux scientifiques.[2] Si douter est une saine attitude et démontre des qualités de l’esprit critique, selon les sources utilisées, le raisonnement peut s’avérer faux, tout comme pour l’IA. Le manque d’esprit scientifique encourage un certain nombre de biais cognitifs de raisonnement.

Une belle opportunité pour relever les défis de notre temps
Nous sommes invités à opérer un nouveau saut quantique alliant la profondeur des raisonnements et la rigueur des sources avec la fluidité des recherches et des analyses afin de développer nos capacités intellectuelles de discernement sur les origines des informations. Nous détenons désormais suffisamment de connaissances sur le fonctionnement humain pour dépasser nos archaïsmes mimétiques. Gagnons en profondeur d’analyse et nous pourrons mieux appréhender la complexité. En mode transdisciplinaire, nous pouvons co-créer de nouveaux savoirs qui nous enrichissent et permettent de relever les défis de notre époque. Nous réinventons le penser ensemble.
Nous vivons est à la fois une déconstruction des repères du passé et co-élaborons ceux du paradigme en émergence. Ne manquons pas ce rendez-vous et offrons-nous les conditions d’un choix mature. Hybridons les ressources du numérique avec notre intelligence, mobilisons curiosité et discernement et donnons-nous les moyens de co-créer l’humanité à venir. 


[1] https://www.blogdumoderateur.com/tiktok-conseils-videos-plaire-algorithme/

[2] https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-francais-et-la-science-une-relation-ambivalente

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L’amorce d’une transition

Une Goldilocks planet, (planète boucle d’or) est une planète où les conditions premières sont remplies pour qu’une vie s’y développe. 
C’est le cas de la planète Terre que nous occupons, qui n’est pas trop près de son étoile, le soleil, mais pas trop loin. Cette appellation est une allusion au conte intitulé Boucles d’or et les Trois Ours dans lequel l’héroïne, Boucles d’or, décide de manger le gruau du bol de l’ourson lorsqu’elle se trouve au logis de la famille ours, car ce bol n’est « ni trop chaud, ni trop froid », tout comme doit l’être la zone habitable d’une étoile.
Pendant des années nous avons culpabilisé les hommes les persuadant qu’ils pourront sauver la planète en pratiquant ce que l’on nomme « les écogestes ». Même si chacun doit faire sa part, « le problème est avant tout structurel, politique, économique, dans le monde 100 entreprises sont responsables de 70% des émissions de gaz à effets de serre ». Cyril Dionun monde nouveau.

Dans son dernier rapport, le GIEC consacre un chapitre entier à la baisse de la demande des consommateurs et à la « sobriété ». Cette dernière est un élément majeur de la réduction des émissions de CO2 selon le groupe d’experts. Avec l’inflation des prix de l’énergie, la sobriété vient sur le devant de la scène.

Comment définir le concept de sobriété ? Est-ce de la modération, de la privation, de la décroissance, est-ce positif, négatif ?

Comme, vous l’aurez sans doute compris, la sobriété ne possède pas de définition « unique, partagée et précise ».  Cette notion, « indispensable et complémentaire de l’efficacité » pourrait-être définie de la façon suivante :  une situation dans laquelle des ressources limitées sont mises au service de besoins raisonnés. 

Qu’est-ce qu’une ressource limitée ?
À moins d’être sur la planète mars, tout le monde a bien compris la crise de notre biosphère. Les limites planétaires sont atteintes et nous sommes dans un point de bascule ou aujourd’hui nous n’avons plus le choix ! Donc c’est impératif de réduire la quantité énorme de ressources naturelles que nous utilisons, environ 100 milliards de tonnes chaque année. Soit 3 fois plus qu’il y a 30 ou 40 ans.

Qu’est-ce que des besoins raisonnés ?  
Ce sont des besoins humains. En effet, nous ne pouvons pas avoir que la croissance économique comme actif essentiel pour satisfaire ces besoins humains. Nous devons partir des besoins humains essentiels comme la santé, l’éducation… Redéfinir complètement l’objectif social. Ces besoins seront ensuite raisonnés grâce à la justice, c’est-à-dire raisonnés par un débat rationnel qui permettront d’allouer les ressources. En résumé, la sobriété ce sont des ressources limitées et des besoins raisonnés.

La France est incroyablement en retard, cette culture de la sobriété n’existe pas.  J’ai parfois le sentiment qu’en France la transition énergétique n’a toujours pas démarré. Il faut organiser cette sobriété et l’organiser de manière collective, avec les bonnes feuilles de route. Aujourd’hui, nous avons toutes les mesures, mais nous ne savons pas comment faire.

Pour le gouvernement, qui découvre pour la première fois la planification écologique, la sobriété, serait : 

  • Demander à tous les Français de faire tous les efforts pour faire face à la pénurie. 
  • Ce qui revient à organiser une sobriété, à court terme, qui permet uniquement d’organiser les carences en eau, en énergie… 

En réalité, ce qu’il nous manque c’est d’apprendre à penser le temps long et construire un plan pour tout changer. 

La vraie question à se poser, au nom des limites plantaires, au nom du droit des générations futures à pouvoir utiliser ces ressources limitées serait, la suivante : 

– Comment est-ce que l’on satisfait les besoins vitaux de tout le monde, tout en faisant l’économie des besoins superflus ? Autrement dit, comment mettre en place une sobriété audible, c’est-à-dire choisie par les Français.

Par exemple au lieu de demander au français de baisser son chauffage de 1 degré, nous pourrions voir comment vivre ensemble à 20 degrés.  Il est difficile de baisser le chauffage pour une famille en situation de précarité. 

Elle doit choisir entre se chauffer, manger ou prendre des douches froides toute l’année pour terminer la fin du mois. Les efforts à fournir devraient être différents en fonction des privilèges économiques des uns et des autres. 

Ne devrions pas nous détacher de nos liens d’aliénation qui nous rendent dépendants ?  Apprendre à se détacher de certaines croyances (limitantes), faire un pas de côté sur la norme, être intuitif, comme le suggère Sandrine Roudaut (Maison d’édition la Mer salée). 
Prenons un exemple : « d’un côté nous identifions que le système financier est fondamentalement mortifère (notamment parce qu’à cause de lui des projets destructeurs sont possibles, ou du fait de l’évasion fiscale les services publics ne sont pas financés), pourtant tant que nous avons un compte en banque nous ne pouvons pas souhaiter que ce système explose. » 
Prenons un second exemple : il fait froid, donc le gouvernement nous demande de faire attention à l’énergie et de ne pas en consommer. C’est justement parce qu’il fait froid que nous en avons besoin. Pourquoi ne pas consommer différemment ? Par exemple, en coupant l’énergie des panneaux publicitaires ou encore les vitrines de magasins. 
Mais cette décision ne nous appartient pas ! Nous sommes donc dans un système que l’on ne maîtrise pas, ce qui entraine la désobéissance civile (coup de gueule envers les décisions de l’État, pétitions, grèves…),  la création des mouvements de protestation (comme les gilets jaunes). Tant que le pays ne se dotera pas de la capacité à empêcher de rajouter de nouvelles difficultés aux français, on ne pourra malheureusement qu’être pessimiste sur notre capacité à atteindre la sobriété intégrale.

Chercher l’optimum du confort tout en préversant les écosystèmes, c’est une réorganisation de la société !
En réalité, la pensée économique n’est pas prête à affronter le 21e siècle, elle n’est pas prête à affronter les chocs écologiques et la justice sociale, car nous avons fait abstraction au bien-être essentiel, celui d’avoir un niveau de vie décent universel pour vivre sur une biosphère.

Derrière la sobriété, se cache le mot satiété.  C’est -à-dire arriver à un juste milieu. Aujourd’hui nos instruments de mesure ne sont pas les bons. Ne devrions-nous pas nous poser la question suivante : dans quel secteur voulons-nous croître et dans quel secteur voulons-nous décroître ? 

Liberté, égalité, sobriété : pour éviter les coupures de gaz et d’électricité cet hiver, mais aussi limiter le changement climatique, la sobriété doit devenir un élément cardinal de l’action publique. Reste à la rendre socialement acceptable, en répartissant l’effort équitablement…La sobriété c’est de la cohérence, ce sont des sociétés conscientes ! Il s’agit d’embarquer nos sociétés dans un contre-récit qui dépasse le récit dominant actuel. Car la croyance partagée par des milliards de gens que consommer c’est le bonheur a un coût écologique, mais aussi social. Dépasser un modèle linéaire fondé sur la vente en volume et la possession de produits afin de faire advenir un modèle circulaire fondé sur l’usage et le service. Bâtir un récit qui impulse de nouvelles tendances plus vertueuses, l’entraide, le partage, le don, le réemploi et la réparation, mais surtout le faire ensemble.

Temperance.,Sea,Nymph.,Fantasy,Creatures,Tarot,Full,Deck.,Major,Arcana.

jessicapellegrini06

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Liberté, Sobriété, Prodigalité

Ce qui est fascinant avec les mots, c’est qu’on peut leur faire confiance jusque dans la forme pour être fidèle à ce qu’ils véhiculent. 
Sobre… 
Il y a dès la prononciation, une formidable économie. De son, d’articulation, d’intensité. Un mot-murmure. Pas fun dès la mise en bouche. Et pourtant des occurrences à foison, dans les médias et autres agoras, depuis que la fin de l’abondance a quasi le statut de décret présidentiel.

La sobriété, concept honni depuis l’avènement de l’ère petrol addict.

Un certain Pierre Rabhi avait pourtant réveillé son antique statut de vertu cardinale.

Car la sobriété est tempérance, modération, retenue. 

A l’instar d’un Épicure en son Jardin, le philosophe-paysan avait souhaité réhabiliter « la mesure en toute chose » via l’habile concept de « sobriété heureuse ». Habile, car l’oxymore du plus grand nombre allait devenir le motto d’une minorité qualifiée de décroissante.

Mais ça, c’était avant. Les marginaux d’hier sont devenus les experts d’aujourd’hui.

Le Covid est passé par là. Et pire que le Covid : le GIEC !

Je ne vais pas reprendre ici les arguments objectifs qui justifient le constat de la « descente énergétique » dans laquelle nous sommes entrés, non sans une soudaine inflexion inquiétante. L’empreinte CO2 est devenu l’étalon de nos activités. Soit. Mais nous continuons à nous comporter comme les aveugles autour de l’éléphant. Car le problème n’est pas que le C02. Tout s’effondre. Et toutes les limites sont franchies, les fameux 9 équilibres planétaires : effondrement de la biodiversité, acidification des océans, usage des sols… Faut-il vraiment démontrer encore et encore l’urgence à la modération dans nos productions comme dans nos consommations ? Plutôt que d’être le énième à vous faire la leçon, je préfère conserver mon téléphone une onzième année supplémentaire et aller avec les anciens déposer mon verre et mon papier dans les points d’apport volontaire. Je laisse le soin à Christine Marsan et Abdellatif Azdine de nous rappeler ici à quel point la modération est souhaitable tant sur le plan de l’énergie que sur celui des humeurs. Pour souhaiter une longue vie à l’humanité, nous pouvons justement nous appuyer sur la recette de la longévité des sages de l’antiquité : manger à moitié, marcher le double, rire le triple… Aimer sans limite.

Il me reste juste quelques signes sur cet édito pour nuancer un peu cette histoire de sobriété. La conscience de la finitude des ressources terrestres est une chose, le droit au dépassement des limites existentielles en est une autre. Il y a dans la sobriété cette acception particulière qui n’est pas la mesure mais l’abstinence. Abstinence de psychotrope, et plus particulièrement d’alcool. Je veux conserver à l’égard de la sobriété la liberté de l’exercer ou non. Je revendique mon droit à l’ivresse et à l’hubris. Je veux conserver la liberté d’en user sans un TrackMyWatt qui vient fliquer ma consommation d’électricité, avec peut-être demain les amendes qui vont avec. Je veux user de ma volonté de puissance. Même si je ne suis pas une femme, je veux pouvoir courir avec les loups. Ok Baloo, il en faut peu pour être heureux. C’est déjà mon cas, si peu porté à la consommation en dehors des biens de première nécessité. Je veux pratiquer quand il me chante la « sébriété », néologisme que me souffle soudain cet excellent Médoc du soir, et que je veux définir comme une ivresse choisie. Je tiens à être responsable mais je refuse une vie étriquée et veut faire mien les mots de Yannick Haenel (dernier livre paru cette année chez Gallimard : Trésorier-Payeur) dans le dernier Philosophie Magazine : « la prodigalité est une manière de rejoindre ce qui anime l’Univers lui-même, qui à chaque instant s’ouvre en excédent. » 

boy at the park

stephanerobinson

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