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Dans le cadre de sa mission d’accompagnement, Réseau Entreprendre® a mandaté le cabinet Eranos, spécialisé en sociologie d'entreprise, pour identifier les dynamiques de transformation qui affecteront les entreprises à moyen et long terme. Avec une figure de l’entrepreneur en métamorphose, Réseau Entreprendre® souhaite offrir le meilleur soutien possible aux entrepreneurs de demain et à favoriser leur réussite, à travers ses programmes et parcours.
En réponse aux enjeux sociétaux majeurs, tels que l'engagement et le bien-être des salariés, le 4 Day Week Global, ONG internationale dédiée à la semaine de 4 jours, annonce le lancement du premier pilote national en France. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 31 juillet 2024.
Les araignées et autres petites bêtes sont devenues effrayantes pour nombre d’entre nous. Alors comment renouer avec le vivant ? Par « la pratique », selon l’anthropologue Philippe Descola.
Dans la lignée de Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola est une figure majeure de l’anthropologie en France et dans le monde. Son livre Par-delà nature et culture, publié en 2005, a ouvert de nouveaux horizons pour penser le vivant à l’intérieur de nos sociétés.
Nous recevons cet invité de marque pour donner du grain à moudre à l’Épouvantable expo, qui interrogera nos rapports effrayés / effrayants au monde vivant à partir de novembre 2024 à la REcyclerie. Dans cette conversation, Philippe Descola n’exprime pas tant sa biophobie que sa biophilie :
« Je n’ai pas du tout peur du vivant ; j’ai peur de l’absence de vivant. J’ai passé quelques années de ma vie en Amazonie et j’ai trouvé cela merveilleux : c’est une stimulation permanente de la sensibilité. »
Et face au délitement du vivant et à l’amnésie environnementale, l’anthropologue a un puissant remède :
« Le remède c’est la pratique. Renouer la pratique, et pas simplement se promener dans les bois et dire ohhh et ahhh quand on entend des chants d’oiseaux, que l’on voit des fleurs au bord du chemin. C’est d’apprendre un petit peu ce que sont ces fleurs et ces oiseaux. Acquérir un minimum de connaissances sur ce monde qui, d’une certaine façon, continue à se présenter à nous avec une certaine altérité. »
Ressources à lire
Philippe Descola, Les Lances du crépuscule, 1993
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, 2005
Alessandro Pignocchi et Philippe Descola, Ethnographie des mondes à venir, Seuil, 2022
Nastassja Martin, À l’est des rêves, La découverte, 2023
Image extraite de « 2001, L’odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick, 1968
Depuis l’irruption de ChapGPT ou Midjourney il y a quelques mois, l’intelligence artificielle s’est imposée sur la scène médiatique et dans l’agenda politique. Entre promesse de nouvelle révolution industrielle et crainte du « grand remplacement » des emplois, voire de toute les activités humaines, elle suscite tout à la fois espoirs, craintes, fantasmes et appels à la raison ; autant de tensions que l’on retrouve naturellement chez les acteurs publics.
Alors que peut et doit (ou devrait) apporter l’IA à l’action publique ? Comment jauger son bon usage, notamment à l’aune des enjeux d’efficacité et de performance, mais aussi de sobriété et de justice sociale ? Quels sont les risques de son utilisation par les acteurs publics et comment les prévenir ou les réguler ? Comment dépasser la vision technologique au profit d’une vision politique et managériale ?
C’est pour tenter de répondre à ces questions que nous avons organisé, le 5 avril dernier, un webinaire qui a réuni plus de 70 participant.e.s majoritairement issu.e.s des rangs de nos collectivités adhérentes (et, c’est intéressant de le souligner, minoritairement des DSI !), autour du témoignage de Régis Gabriel, Directeur du Pôle Propreté Urbaine à la Ville de Metz et pilote d’une expérimentation pensée pour s’intégrer dans l’approche métier et la logique d’amélioration continue du service, et des interventions passionnantes de deux chercheuses et designers, Pauline Gourlet et Estelle Hary, designers et chercheuses, qui portent toutes les deux une approche critique et pratique des finalités, des modalités et de l’impact du travail avec l’IA.
Des questionnements nombreux et divers soulevés par l’IA… et quelques grands impensés
Pour poser le décor, nous commençons par présenter les questions soulevées par l’IA dans les collectivités, telles que nous les avons collectées lors de la préparation du webinaire :
Quelle sensibilisation et régulation mettre en place en interne ? Quelle doctrine politique et boussole interne ?Quelle stratégie nationale ou mutualisation ?
Quel impact sur/ou transformation des métiers ? Quelles compétences nécessaires/niveau de maîtrise pour encadrer ces usages ? (En lien avec la formation des agent.e.s)
Quels enjeux éthiques de la décision (responsabilité, transparence, protection des données, équité (biais) et souveraineté) ? Quel usage durable de ces technologies, dans un contexte de sobriété numérique?
Les besoins exprimés sont alors de trois ordres : clarification (c’est quoi l’IA ?), éclairage sur les enjeux (les risques, les usages), et partage de cas d’étude (expérience en cours, bénéfices réels de l’IA).
Nous évoquons également les impensés qui sont apparus au fil de nos entretiens préparatoires : le manque de maîtrise sur les usages réels de l’IA, dans les pratiques des agent.e.s ; la question des coûts (financier, énergétique, humain) ; la question de la fiabilité, des performances réelles de ces technologies et de leur mesure ; la pertinence de l’IA en terme de résolution d’un problème public.
Le projet ViPARE à Metz : mettre l’IA au service de l’évaluation et l’amélioration continue de l’activité du pôle propreté urbaine
Régis Gabriel commence par exposer le contexte dans lequel s’inscritle projet ViPARE, un dispositif de collecte de données permettant d’analyser la propreté et la salubrité en ville intégrant une intelligence artificielle qui permet de reconnaître des déchets sur un flux vidéo ; à noter que le projet est lauréat d’un appel à projets France 2030 pour soutenir des démonstrateurs d’IA frugal au service des territoires et qu’il est partagé au sein de l’Association des Villes pour la Propreté Urbaine (AVPU) pour permettre à terme à d’autres collectivités de se réapproprier l’outil. Avec l’évolution des usages de l’espace public, la propreté urbaine est confrontée à de nouveaux défis et doit de plus en plus prendre en compte les dimensions de saisonnalité, de sociologie des quartiers ou de comportements des usagers. La question de l’objectivation et de l’évaluation des critères de propreté se pose de manière accrue et passe principalement par le comptage des déchets.
La jeune société NAIA Science a ainsi proposé à la Ville de Metz un outil de reconnaissance des déchets en milieu naturel développée avec l’ONG Surfrider. Un dialogue s’est mis en place pour approfondir et adapter cette technologie à une approche métier (qui va faire les relevés photographiques ? comment ? que peut-on attendre ou pas des agent.e.s de propreté ? – par exemple, pas de se promener dans la rue avec une perche au-dessus de la tête pour les prises de vue !) et à une logique de frugalité (une solution capable de tourner sur le téléphone portable d’un.e agent.e), tout en pensant son articulation avec l’organisation et les outils existants (indicateurs objectifs de propreté/ grilles d’évaluation opérationnelle). Ce processus a permis de clarifier les besoins auxquels la solution devait répondre : automatiser et simplifier la collecte des données par les agent.e.s (aujourd’hui, un agent est mandaté, sur 25% de son temps, pour compter les déchets dans un échantillon réduit de rues), caractériser plus finement et géolocaliser plus précisément les déchets, et élargir le périmètre (voirie, trottoirs, espaces verts). L’IA doit ainsi permettre de réduire le temps de recueil et traitement des données et augmenter les surfaces couvertes et la représentativité des données, pour aboutir à une cartographie plus fine des points noirs. L’objectif final étant d’adapter et d’améliorer les circuits de collecte des déchets (« nettoyer là où c’est effectivement sale, pas là où il y a le plus de doléances »), mais aussi de mieux cibler les actions de sensibilisation ou de verbalisation pour changer les comportements à l’origine des déchets. Le projet intègre également une dimension de sciences participatives, le labo Eau Environnement de l’Université Gustave Eiffel de Nantes ayant rejoint le consortium pour travailler sur des modèles de diffusion des déchets en milieu urbain, notamment via les réseaux d’eau (« du caniveau au cours d’eau »), et améliorer le fonctionnement des réseaux d’assainissement, en impliquant des étudiant.e.s et des citoyen.ne.s.
Pour Régis, il faut sortir des fantasmes autour de l’IA : « VIPARE reste un outil qui utilise l’IA au service de l’amélioration et l’évaluation d’une activité. Il faudra toujours un agent pour tenir le téléphone, pour prendre les vues et corriger les défauts de reconnaissance. La technologie ne se substituera pas à nos métiers de nettoiement, mais leur apportera plus d’ergonomie, d’objectivité et d’efficacité, dans une logique d’amélioration continue ». Il explique d’ailleurs la facilité d’appropriation de l’outil par les agents par sa simplicité d’utilisation, sa stabilité (des pré-requis qu’il a posés) et le fait qu’il simplifie leur travail et leur fait gagner du temps.
Visibiliser les nombreuses entités éclipsées par les modèles : comprendre et agir à partir des « soucis » des praticien.nes de l’IA
Pauline Gourlet, designer et chercheure associée au médialab de Sciences Po, commence par poser la question de l’usage non-controversé du terme d’intelligence artificielle. Rappelant qu’il n’y a pas de consensus scientifique aujourd’hui (ni depuis ses premiers développements dans les années 50) sur la définition de l’IA (notamment sur la distinction algorithme / intelligence artificielle), Pauline raconte comment, au sein du projet de recherche international Shaping AI, elle s’est justement intéressé à la manière dont la notion apparaissait dans la presse ces 10 dernières années. À travers une grande variété de secteurs d’activité et 4 types de récit (critiques abstraites, promesses globales, expérimentations prometteuses, controverses locales), ces récits ont largement participé à la fois à former les imaginaires (catastrophistes ou techno-béats) mais aussi à légitimer le développement et l’intégration de nouveaux dispositifs computationnels. Plus tardivement, on a vu apparaître de nouveaux cadrages avec l’émergence de nouveaux problèmes, comme par exemple les biais raciaux de la reconnaissance faciale, le fait qu’on ait entraîné des modèles d’IA sur des données sans le consentement de leur propriétaire ou encore les usages de ces technologies à des fins d’ingérence politique.
Pour Pauline, l’utilisation de cette notion floue d’IA sert avant tout une économie de la promesse (le fameux fake it till you make it de la Silicon Valley), animée par la quête de nouveaux investissements et l’enrôlement d’un nombre toujours croissant d’acteurs, sans toujours faire la preuve de ce qu’elle avance. Par ailleurs, le modèle/logiciel, présenté comme central dans l’IA, est en réalité pris dans un écosystème socio-technique très large, une chaîne intégrant des entités invisibilisées (des déchets électroniques à l’eau ou aux travailleurs du clic sous-payés), non perçues comme parties prenantes du système alors qu’elles lui sont indispensables. C’est pour mieux décrypter le système, trouver des prises pour influencer les développements futurs et dépasser la confiscation du débat par les seuls expert.e.s techniques, que Shaping AI a produit une carte des soucis des praticien.ne.s de l’IA en France.
Bien loin de l’idée très répandue qu’il est nécessairement vecteur de simplicité et d’efficacité ou d’économie, l’IA dans le service public hérite de tous ces enjeux et problèmes, comme Pauline le montre à travers le cas d’étude « Foncier innovant ». Initié en 2017 par la Direction générale des finances publiques (DGFiP), ce système permet de détecter les piscines non-déclarées par leur reconnaissance sur des images aériennes, l’objectif étant d’aller jusqu’au report automatisé de tous les objets bâtis sur les plans cadastraux. En donnant à voir toutes les entités de la chaîne (bases de données, serveurs, textes réglementaires, acteurs, interfaces numériques, financement, travailleur.euse.s…), cette enquête participative a révélé la pluralité des « soucis » des praticien.nes en prise avec les entités de ce « nouvel agencement socio-techniques » et mis en lumière les perspectives politiques qui sous-tendent son déploiement.
L’enquête montre que la preuve n’est pas faite quant aux promesses initiales : le nouveau dispositif n’est pas plus simple, loin s’en faut et n’est, à ce jour, pas même efficace. Une dimension, déjà bien documentée dans d’autres situations et qu’on retrouve ici, concerne le travail qui ne disparaît pas : il mute (parfois à l’étranger dans des usines du clic) et se déplace, entraînant au passage la dévalorisation, la précarisation et la démotivation des travailleur.euse.s. Loin de se limiter aux modèles, on comprend à la lumière de ce cas que « l’IA » devrait s’appréhender et être évaluée à partir de la reconfiguration des rapports sociaux que ces nouveaux agencements instaurent.
Les mutations du travail des agent.e.s sont donc bien sûr un aspect déterminant dans cette enquête, mais Pauline conclut en mettant également l’accent sur quelques autres enjeux cruciaux à ses yeux, et insuffisamment pris en compte dans l’évaluation des systèmes computationnels mis en œuvre :
Les ressources (matériaux, énergie, eau) nécessaires pour produire ces systèmes et les faire fonctionner, et les émissions considérables de CO2
L’injonction à la valorisation des données de l’administration (pour elles-mêmes, en dehors des finalités initiales et du contexte de leur production), qui sont avant tout utilisées pour favoriser des innovations commerciales.
La perte de savoir-faire et/ou de travailleur.euse.s motivé.e.s sur des savoirs critiques pour le bon fonctionnement des services publics.
La participation (des agent.e.s et plus largement des citoyen.ne.s) au développement des instruments de l’action publique
Les conséquences sur la relation entre citoyen.ne.s et administrations publiques (au-delà des enjeux d’exclusion et de précarisation liées à la dématérialisation, la question de la justice face à l’administration se pose).
IA générative & service public : limites et premiers retours d’expérience
Estelle Hary,designer et co-fondatrice du studio Design Friction, doctorante au sein du RMIT University et affiliée au Centre de recherche en design, aborde plus spécifiquement l’IA générative, qui entre dans le champ de l’apprentissage automatique qu’elle définit comme « des algorithmes qui font ressortir des sortes de vérité statistique et les réappliquent à d’autres données ». Le secteur public s’intéresse aujourd’hui particulièrement aux LLM (Large Langage Model, en Français : grands modèles de modèles de langage) dont Estelle rappelle qu’ils produisent des résultats relevant du probable et non pas d’une vérité absolue (sur le modèle probabiliste et ses incidences, écoutez cet épisode du Code a changé !)
La mise en place d’IA générative dans l’action publique pose d’abord la question de l’accès et de l’exploitation des données (sans données, pas d’IA !), avec 4 situations possibles :
Les données sont accessibles et exploitables (par exemple, pour entraîner le LLM Albert, la DINUM utilise les fiches de service-publics.fr qui sont en open data et dans un format facilement exploitable par des machines).
Les données sont accessibles mais pas directement exploitables (telles que les informations disponibles sur les sites administratifs). Il faut alors faire un travail préalable de récupération et de qualification des informations afin de pouvoir les utiliser.
Les données ne sont pas accessibles mais sont exploitables, par exemples celles détenues par d’autres administrations. Cela pose la question du partage de ces données entre administration, partage qui est censé être facilité avec la Loi 3DS adoptée en 2022 dont l’esprit est dans la lignée du dispositif « Dites-le nous une fois ».
Les données n’existent pas, il faut les créer ou abandonner le projet d’IA.
Dans 3 cas sur 4, il faut donc mettre en place des nouveaux processus techniques et organisationnels et faire appel à des compétences spécifiques, par exemple des data scientists pour travailler les données et les modèles d’IA ou des juristes spécialisés dans le numérique pour s’assurer de la conformité du traitement de données. Des compétences dont ne disposent pas toujours les administrations.
Autre problématique importante liée aux données, celle de leurpérimètre et leur maintenance, ayant un impact direct sur la pertinence des résultats produits par une IA générative. Albert, par exemple, qui est en expérimentation dans des Maisons France Services, n’a pas, à l’heure du webinaire, d’informations sur des dispositifs spécifiques à chaque territoire (régions, départements, etc.), car aucune données relatives à ceux-ci ne sont incluses dans le jeu d’entraînement du modèle, même si ces informations pourraient être utiles aux conseiller.e.s France Service. Se pose également la question de la maintenance et la mise à jour de ces données dans le temps, véritable défi technique et organisationnel tant la matière administrative et législative évolue vite. Faudra-t-il faire désapprendre aux LLM une connaissance au profit d’une autre à chaque fois qu’un dispositif évolue ? Et comment le faire en pratique ?
Estelle aborde également les effets de l’IA générative sur le travail, à travers l’exemple des conseiller.e.s des Maisons France Services, qui accompagnent les usagers dans l’accomplissement de diverses démarches administratives et sont ainsi amené.e.s à consulter, confronter et synthétiser différentes sources d’information. Avec Albert, le ou la conseiller.e pose directement une question à l’outil, puis transmet à l’usager.e la réponse générée. Ce changement de pratique induit plusieurs problématiques :
l’apprentissage de l’outil LLM, qui ne fonctionne pas comme un moteur de recherche et suppose de formuler la bonne question (l’invite ou le prompt)*, cette formulation ayant un impact sur la qualité et la pertinence de la réponse (cet apprentissage devant être réitéré à chaque mise à jour du modèle) ;
les enjeux de confiance et d’esprit critique à conserver face aux réponses générées par les LLM qui ne sont pas toujours fiables. Tout en étant vraisemblables, ces réponses peuvent comprendre des oublis ou des hallucinations (invention de faits ou d’informations)… Ainsi, dans le cadre de l’expérimentation, les conseiller.e.s France service sont invité.e.s à utiliser l’outil sur des tâches ou questions qu’ils ou elles maîtrisent pour pouvoir vérifier la véracité des réponses, mais que se passerait-il dans le cas contraire ? Un mécanisme de citation des « sources » (fiches service-public.fr) est notamment testé pour que la ou le conseiller.e puisse vérifier rapidement l’information. Parmi les autres pistes envisagées figure la mise en place d’un score de confiance sur la réponse ou la possibilité pour Albert de dire « je ne sais pas ».
les nécessaires « feedbacks » (retours) sur la qualité des réponses fournies par Albert pour l’améliorer. En effet, l’amélioration des modèles de LLM repose en grande partie sur les retours faits par leurs utilisateurs (mécanisme d’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine – RLHF) ce qui équivaut à produire des données d’évaluation des réponses générées, via un retour de l’agent.e sur la qualité perçue de la réponse (en l’occurrence un clic + ou -). Cela constitue un nouvel exemple de déplacement du travail lié à l’IA. Parfois cette production de données nécessite même la création d’un service dédié, à l’image de celui mis en place par la Cour de Cassation pour vérifier la pseudonymisation de décisions de justice par un algorithme. Estelle invite ainsi les administrations qui souhaitent développer une IA à se demander quels impacts cela va voir sur les métiers existants, et quelles nouvelles tâches et nouveaux métiers cela va requérir … À titre d’exemple, l’IGN, qui s’est engagé dans un gros effort de reconnaissance d’images aériennes, pointe le risque de ne pas avoir formé suffisamment de personnes (et anticipé ce besoin de formation) pour reconnaître les arbres en télédétection et annoter les bonnes informations sur les images.
Elle conclut par une réflexion plus large, notamment sur les enjeux éthiques de l’utilisation de l’IA par les services publics : la logique probabiliste d’un LLM pouvant fournir des réponses différentes à des personnes différentes pour une même question pourrait porter atteinte au principe d’égalité devant le service public ou quid de la responsabilité des administrations de ce qui est généré par un LLM : car qui est responsable dans le cas d’un chatbot qui participerait à une décision administrative ou expliquerait à un usager comment contourner la loi ou ne pas payer des impôts (comme l’a fait récemment un chatbot de la Ville de New York) ? Sur ce dernier point, ne vit-on pas avec l’IA une inversion de la charge de la preuve, où il revient à l’administré.e de faire la preuve que l’administration se trompe, alors qu’avant, c’était à l’administration de justifier sa demande ?
Les présentations suscitent de nombreuses réactions, à commencer par un appel à réaliser une carte des controverses autour de l’IA et/ou des domaines qu’il recouvre, pour que chacun.e puisse se sentir autorisé.e à s’emparer du sujet et sortir de visions manichéennes ou idéologiques. Plusieurs participant.e.s s’interrogent aussi : pour qui l’IA est-elle porteuse d’avancées ? à qui profite-t-elle ? Quelles injustices génère-t-elle ? Autant de critères jamais pris en compte pour évaluer ces systèmes aujourd’hui.
Pauline invite à revenir à l’esprit initial du design participatif, celle d’une participation authentique, qui repart des besoins identifiés dans l’activité de travail des agent.e.s, comme à Metz. A l’inverse, le développement de Foncier innovant s’est fait sans impliquer les agent.e.s concerné.e.s, et malgré la promesse de ne pas remplacer des ETP il y a eu un déplacement du travail, d’une part vers de l’annotation (qui se fait souvent à l’étranger), d’autre part vers les usagers qui prennent en charge une partie du travail auparavant fourni par l’administration.
Au-delà de ses promesses, l’IA semble donc bien aujourd’hui soulever des questions politiques et des problèmes connus de conduite de changement, mais qui semblent peu audibles dans un climat de confiscation de la parole publique par des experts de la technologie. De même la durabilité de ces systèmes (notamment au regard de la ressource en eau), dont on sait en principe évaluer les risques, n’est pas interrogée. Pour Estelle, « on monte des projets pour lesquels on n’aura pas les moyens de calcul nécessaires faute de ressources » … Sur le coût environnemental de l’IA, on vous recommande cet article édifiant ou encore ce livre qui met l’accent sur les questions minières.
Pour finir, on vous partage quelques idées dignes de Kafka glanées dans le chat du webinaire : faut-il inventer un métier de coach sportif pour IA ? Faudrait-il des IA pour produire des dossiers de demande de financement complexes (tellement complexes qu’il existe parfois déjà des IA pour les instruire !) ? L’usager devra-t-il faire des copies d’écran tout au long de ses démarches pour montrer sa bonne foi en cas d’erreur, dans un système où la statistique probabiliste est vue comme toute puissante ?
Ami.e.s de collectivités, les questions soulevées dans ce webinaire vous intéressent ? Vous rêvez d’ouvrir un chantier expérimental sur le sujet, faites-nous signe à crotrou@la27eregion.fr !
En bonus, voici la captation visuelle du webinaire faite par notre complice Martin Préaud, chef de projet innovation territoriale au Département de la Seine-Saint-Denis (merci Martin !)
Fondateur de l'agence de communication responsable Sidièse et président de la Fondation pour la Nature et l'Homme, Gildas Bonnel prodigue ses recommandations pour délivrer des messages RSE percutants pour ses audiences.
Cosmetic Valley, organisation professionnelle du secteur de la cosmétique, dresse le bilan des efforts d’innovation du secteur. Son premier baromètre thématique...
J’ai assisté hier soir (29 octobre 2021) à une rencontre avec Marylène Carre et Simon Gouin, co-fondateurs du média Grand Format, à l’auditorium de la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen. Il y a un peu plus de deux ans, le 3 octobre 2019, ils intervenaient dans ce même lieu pour une rencontre organisée par … Continuer la lecture de « [Coup de chapeau et de projecteur] : Grand Format »
Cette semaine, j’étais invité dans l’émission Ensemble c’est mieux présentée par Patrice Gascoin (@patricegascoin) sur France 3 Normandie (replay en fin de page). Le thème de l’émission diffusée mercredi 27 janvier : la technophobie.Ce fut pour moi une expérience enrichissante… notamment en me permettant de mesurer la marge de progression pour faire preuve de plus … Continuer la lecture de « Le numérique ensemble, c’est mieux ! »
Si nous voulons traiter à la racine des défis complexes tels que la justice climatique, alors nous devons regarder au-delà des paradigmes, des structures et des systèmes dominants qui les ont créés, comme la nouvelle gestion publique, le capitalisme et le colonialisme. C’est pour explorer ces questions délicates qu’en octobre 2023, nous avons co-initié le programme international « Repousser les frontières de l’innovation dans le secteur public » aux côtés de l’Université de Colombie-Britannique (Vancouver), du réseau States of Change, du Bloomberg Centre for Public Innovation, du City Lab d’Auckland (Australie) et du City of Vancouver Solutions Lab.
De novembre 2023 à février 2024, la 27e Région a eu carte blanche pour lancer le programme en animant trois sessions en visioconférence autour de la notion de théorie de changement (lire cet article autour des travaux de Lindsay Cole pour mieux cerner cette notion). Pour y réfléchir, nous avons fait le choix de partir de réalisations concrètes pour nous demander à chaque fois en quoi elles pouvaient inspirer des théories de changement plus radicales.
Chaque session débutait par une intervention inspirante, puis se poursuivait par des échanges avec une communauté de pratiques de 20 à 30 participant.e.s, innovatrices et innovateurs publics du monde entier. Un périple qui nous a conduit de la métropole de Nantes jusqu’à l’île de la Réunion, en passant par Sciences Po Lyon. Retour sur chaque démarche présentée, ce que les participant.e.s en ont tiré, et en conclusion quelques tentatives de pistes pour aller plus loin.
Les marqueurs de la métropole de Nantes
La première session avait pour point de départ la métropole de Nantes, à partir d’une présentation réalisée par Virginie Thune et Magali Marlin (cf video replay). Si la théorie de changement est un concept de plus en plus répandu dans l’univers de l’innovation sociale et de l’économie sociale et solidaire, elle est encore relativement peu employée dans le secteur public. A Nantes, l’idée est née en 2021 de la volonté de mieux faire converger politiques et administration autour des priorités transversales du mandat. Pour y parvenir, les équipes de la Métropole se sont organisées autour de marqueurs. Techniquement, les marqueurs sont des référentiels de quelques pages conçus collectivement, décrivant précisément les théories portées par la Métropole sur ses 6 priorités transversales : transition écologique, justice sociale, mais aussi réciprocité inter-territoriale, proximité, dialogue citoyen, expérimentation et innovation. Des éléments de doctrine transversaux, en quelque sorte, faisant l’objet d’évaluations et de mises à jour, le tout élaboré collectivement et animé par des agent.e.s.
Ce que l’on peut retenir des premiers enseignements, c’est que les marqueurs agissent exactement comme des théories de changement. Ils infusent dans l’organisation, circulent entre les élu.e.s et l’administration et fédèrent autour d’une vision commune. D’après les retours, les marqueurs produisent bien un effet « systémique » entre les 26 politiques publiques de la Métropole (urbanisme, social, transports, etc). Ils donnent un horizon commun, clarifient les priorités, et améliorent la symétrie entre services support et services de politiques publiques. Les marqueurs ont aussi quelques inconvénients : ils alimentent le sentiment d’une prolifération de documents et de référentiels stratégiques, et peuvent occasionnellement générer des débats sans fins et des conflits entre priorités. Mais dans l’ensemble les équipes de Nantes trouvent l’expérience concluante. La prochaine étape devrait consister à évaluer une première sélection de dispositifs au regard de critères définis dans les marqueurs.
Quelles prérequis faut-il réunir pour qu’une telle démarche produise des effets véritablement transformateurs ? Parmi les suggestions des participant.e.s à la session figure l’idée que les marqueurs puissent se nourrir autant de données internes qu’auprès des publics externes (c’est a priori le cas à Nantes, où les concertations sont nombreuses). Il faut également qu’une forte culture de confiance et de liberté d’expression pré-existe dans l’administration, que le niveau de conversation soit tel qu’il permette de lever les tabous, notamment en impliquant les personnes non-décisionnaires dans la conversation. Il faudrait aussi dépasser le risque de la barrière du langage que peuvent poser les marqueurs, par exemple en mobilisant d’autres formats comme le récit ou l’expérience. Les participant.e.s se sont aussi demandé.e.s s’il était possible d’aller encore plus loin : par exemple en rendant plus explicite le changement souhaité (pas simplement le marqueur ou la théorie), en adoptant des démarches d’innovation radicale (par exemple penser des futurs désirables à 2030 ou 2050), en se concentrant sur les conditions favorables, le « comment » (plus que sur le « quoi »), enfin en incluant des pratiques plus incarnées, en dépassant une approche cérébrale pour « entrer dans notre corps et nos sentiments », en confrontant davantage différentes visions du monde…
La résilience culturelle sur l’Île de la Réunion
Comment produire du changement radical dans des contextes d’injustice et de très fortes inégalités ? La seconde session nous a conduit sur l’île de la Réunion (cf video replay), dans la culture créole et le passé colonial français. Ancienne colonie esclavagiste, l’île de la Réunion a réussi à devenir une société multi-culturelle et une terre d’opportunité et de liberté. Mais aujourd’hui la société créole est profondément divisée entre les personnes qui se sont intégrées, celles qui se sentent exclues et celles qui s’y opposent. Derrière la carte postale paradisiaque et la vision folklorique de la culture créole, l’île de la Réunion souffre d’une crise identitaire majeure, qui a pour corollaire une situation économique et sociale marquée par des taux très élevés dans tous les domaines : pauvreté, féminicide, chômage, décrochage scolaire, etc.
Dans le cadre du projet ISOPOLIS visant à réorienter le modèle réunionnais autour de la résilience et du bien-être, Isabelle Huet a conçu une formation pour les agent.e.s publics avec le CNFPT de la Réunion. Intitulée « Faire peuple », la formation vise à faire découvrir l’histoire populaire de la Réunion, marquée par de multiples conflits identitaires mais devenue tabou ou ignorée par les habitant.e.s-mêmes. La formation, qui dure trois jours, combine histoire, sociologie, anthropologie et littérature. Elle constitue un premier pas pour comprendre enfin l’histoire de l’île mais aussi les origines des problèmes. L’évaluation de la formation a montré qu’elle agissait sur les personnes comme un révélateur, un véritable choc émotionnel, et constituait une voie vers la réconciliation et l’envie d’engagement, seule façon de construire un destin commun.
Qu’en pensent les participant.e.s de notre programme international ? Est-ce le rôle des innovatrices et innovateurs publics d’agir en faveur de la réconciliation culturelle, dans des contextes comme celui de la société créole ou encore des peuples autochtones d’Amérique du Nord ? Les participant.e.s répondent plutôt par l’affirmative. Certain.e.s pensent qu’il faut rendre visibles le passé et l’histoire des politiques publiques : pour aller de l’avant, le secteur public actuel doit reconnaitre ses actions passées, ses transformations, ses omissions historiques, les maltraitances institutionnelles qu’il a engendrées puis invisibilisées. Le reconnaitre est une responsabilité qui incombe au secteur public. Quant aux innovatrices et innovateurs, elles et ils doivent travailler sur la manière d’intégrer ces problématiques, de fournir des outils, des clés pour comprendre, révéler les différences, montrer les situations qui co-existent pour que les agent.e.s publics puissent mieux s’en saisir. Elles et ils invitent à se transformer de façon plus personnelle, profonde et intime : se former à l’innovation, à la réconciliation est aujourd’hui monnaie courante, mais comment questionner plus intimement et radicalement nos positions en tant que populations colonisatrices ? Enfin, nous devons dépasser les visions folkloriques de la culture, et reconnaitre les pratiques culturelles de chacun.e (ce qui n’est pas sans rappeler le concept de droits culturels en France).
Transformation radicale et débat public
Comment produire des transformations plus radicales, alors même que partout dans le monde le débat public tend à s’appauvrir et se polariser à l’extrême ? Lors de la troisième session, nous nous sommes intéressés aux raisons qui empêchent les politiques publiques de bifurquer vers des choix de société différents ou plus audacieux (cf video replay). Pour la chercheuse Cécile Robert (Sciences Po Lyon), la plupart des décisions publiques sont prises sans mise en débat démocratique, et sans être questionnées en tant que choix de société. Elle a identifié les cinq mécanismes de ce qu’elle nomme « dépolitisation » : La naturalisation, quand la décision est présentée comme « imposée » par le droit, les contraintes économiques et sanitaires (Saez et Zucman, 2020), comme le fameux « Il n’y a pas d’alternative ! » de Margaret Thatcher ; La neutralisation, lorsque l’on nie les effets différenciés de la décision sur les acteurs sociaux (Gaudillière et al., 2021) ; L’individualisation, qui consiste à décontextualiser les problèmes, à occulter leur dimension collective pour éviter leur construction en problèmes publics (Morel, 2014 ; Codaccioni, 2019) ; La mise à distance : les élu.e.s sont mis.e.s à l’écart de la responsabilité politique des décisions ; enfin le rôle du secret et des formes de confinement des discussions et consultations. L’enjeu est d’apprendre à mieux identifier ces mécanismes et à imaginer des stratégies et des tactiques pour limiter leurs effets.
Beaucoup de participant.e.s à la session rapportent avoir déjà vécu ces situations. Souvent les agent.e.s publics ne voient pas la dimension politique de certains sujets qu’ils jugent mineurs (ex le langage inclusif) et n’appelant pas débat. Une attitude ancrée dans la culture du travail, à tel point que chacun.e y contribue sans s’en rendre compte. Quant aux citoyen.ne.s, elles et ils s’habituent aux gouvernements dits « techniques », et traitent les choix politiques comme s’ils étaient purement techniques, et négligeant les options politiques parce « qu’il existe une manière unique et raisonnable » d’agir. Les participant.e.s citent également la montée d’une « fatigue participative », et le fait qu’une consultation peut imiter le débat public sans en être vraiment, et conduire au désengagement. Certain.e.s proposent même un sixième mécanisme de dépolitisation, celui du « performatif », quand sont pris des engagements de justice sociale qui n’entrainent aucun mesure significative. Au final, certain.e.s revendiquent de traiter leurs convictions politiques comme des contraintes inébranlables, « même lorsqu’elles rendent extrêmement difficile le dialogue avec certains groupes de détenteurs d’intérêts très importants qui sont touchés de manière disproportionnée par notre travail. »
Comment l’innovation publique peut-elle contribuer à déverrouiller le débat public, à ré-ouvrir des options ? Peut-être d’abord en reconnaissant sa nature intrinsèquement politique, le fait qu’il n’existe pas une seule façon de transformer le secteur public, et qu’il faut expliciter les valeurs et les théories de changement que nous entendons porter collectivement. Ne pas exploiter les marges de manoeuvre existantes (même quand elles sont étroites), c’est prendre le risque de participer à cette dépolitisation. Même quand les points de vue sont très éloignés, nous ne devrions pas en avoir peur, mais plutôt y trouver un intérêt ! Le plus en amont possible, il faut tenter de poser des controverses, utiliser le pouvoir de l’histoire, rappeler la responsabilité collective, parler de la géopolitique et des structures de pouvoir en vigueur. L’objectif est alors de tendre un miroir à l’organisation, de lui montrer les effets concrets des paradigmes en place.
Et maintenant ? 4 pistes pour aller plus loin
L’hypothèse que nous faisons, c’est qu’il faut continuer à enquêter au sein des multiples communautés de pratiques existantes, car des amorces de solutions s’y sont déjà inventées, que nous ne voyons pas. Pour y parvenir, il faudrait les documenter plus consciencieusement, redoubler d’attention sur des détails, regarder dans les communautés d’à côté, apprendre à mieux chausser les lunettes culturelles de l’autre. Il faut aussi lutter contre la domination linguistique de l’anglais, qui durant nos échanges intercontinentaux a pu apparaitre autant comme un remède que comme un poison Voici quelques-unes des idées qui nous inspirent, organisées autour de 4 pistes.
Piste 1 : Poursuivre le travail de « bricolage expérientiel ». Dans toutes les communautés de l »innovation publique s’inventent quotidiennement des bricolages méthodologiques, des formats participatifs qui cherchent à produire des effets plus transformateurs dans la fabrique des politiques publiques. A notre petit niveau, c’est ce que nous tentons de faire à la 27e Région. Comment, par exemple, engager les élu.e.s dans un effort de repolitisation ? En 2014, avec le designer Jacky Foucher et la Région Pays de la Loire, nous avions conçu le « démarreur bienveillant », premier maillon d’un dispositif permettant de ré-introduire du débat dans la commande politique. Plus récemment, en 2021, nous avons testé « La petite histoire des grandes politiques publiques », un format permettant de convoquer le passé controversé des politiques publiques pour mieux penser leur futur. Il est important que toutes ces formes de bricolages méthodologiques se poursuivent et s’amplifient, qu’elles soient davantage documentées, traduites, partagées entre les différentes communautés. En France, c’est par exemple le travail réalisé par l’Ecole du terrain qui documente les meilleurs « manières de faire » en matière d’habitabilité.
Piste 2 : Codifier la transformation de rupture. Au-delà des bricolages, il est possible de mieux codifier la transformation radicale. Dans les années 80, la NASA inventait les “Technology Readiness Level”, une échelle à 9 niveaux permettant de faire progressivement passer une innovation technologique de la connaissance fondamentale, jusqu’à son utilisation et au développement d’applications concrètes. Ils ont été suivis dans les années 90 des “Concept Maturity Level” pour traiter des innovations non technologiques, comme celle à 4 niveaux que nous avons conçu dans le cadre des Labonautes pour aider les laboratoires d’innovation publique à monter en radicalité. Aujourd’hui, des pionniers de l’innovation sociale comme Ellyx inventent les “Societal Readiness Level” pour mieux conduire des innovations sociales de rupture. Pourrait-on s’en inspirer dans l’innovation publique ?
Piste 3 : Adopter des démarches plus collectives en matière d’évaluation. Traditionnellement, l’innovation publique et sociale entretient des rapports difficiles avec l’évaluation. Mais les choses changent à la faveur de collectifs motivés. En France, sous l’égide de Plateau Urbain et French Impact, 1500 tiers-lieux ont lancé « Commune mesure », une démarche nationale visant à aider chaque tiers-lieu à mieux mesurer ses effets, et à générer une dynamique de transformation à la fois individuelle et collective. Est-ce qu’une démarche aussi collective pourrait inspirer le secteur de l’innovation publique ?
Piste 4 : Être attentif aux (re)mobilisations. Il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe actuellement au sein de communautés professionnelles amenées à questionner en profondeur le sens de leur action. Dans le secteur de la philanthropie, un certains nombre d’acteurs font collectivement le bilan des difficultés systémiques qui les empêchent de produire des effets positifs et durables, et inventent des façons de les dépasser. En France, c’est par exemple ce qu’essaient d’accomplir la Fondation de France et une trentaine d’entrepreneur.e.s sociaux dans le cadre d’un programme expérimental appelé « Acteurs Clés de Changement ». Un travail de « reset » dont nous essayons de voir s’il pourrait donner des idées aux collectivités locales, notamment dans leur rapport avec les innovatrices et innovateurs publics et sociaux…
Ces pistes vous en inspirent d’autres ? Participez à nos échanges ! Les prochaines sessions du programme « Repousser les frontières de l’innovation publique » seront consacrées à identifier « ce qui marche » pour transformer plus radicalement. Nous parlerons successivement de codification (24 avril), d’évaluation (15 mai) et de mobilisation (12 juin). Pensez à vous inscrire sur le site : https://www.transformingcities.ca/pushing-the-boundaries-of-psi
Minuit 12 a vu le jour en 2021 portée par 3 artistes et danseuses Pauline Lida, Jade Verda et Justine Sène. C’est un collectif de création et de recherche destiné aux artistes qui explorent les thématiques écologiques. Il revendique de faire du corps une création de matière première en lien direct avec les éléments. Ses […]
Faire face à la crise climatique et écologique nécessite une évolution rapide des pratiques professionnelles de tous les agent.e.s des collectivités territoriales. L’enquête réalisée par le CNFPT en mars 2023 révèle que pour les dirigeant.e.s de collectivités, c’est la priorité, devant la sensibilisation ou la promotion des écogestes, et ce alors que le levier de la formation pour faire évoluer les pratiques professionnelles propres aux différents métiers semble avoir été peu mobilisé jusqu’à présent.
Alors comment développer les compétences et les gestes professionnels adaptés aux enjeux de transition écologique ? Comment favoriser la compréhension et l’appropriation par tous les agent.e.s (pas seulement les cadres) des contraintes et des enjeux, créer une culture commune autour de l’urgence de transformer l’action publique, et la traduire/ « faire atterrir » à tous les niveaux ? Comment accompagner ces changements de pratiques, tout en reconnaissant et sécurisant le travail et les capacités des agent.e.s ? Quels rôles et posture pour les managers de proximité ?
Le temps d’un webinaire le 25 mars dernier, les témoignages de Laurent Fussien, directeur général des services de la Ville de Malaunay, Paul Aubier et Aïdan Young, respectivement chargé de mission Transformation du modèle de la restauration et de la démarche usager.ère.s et chargée de mission Transition écologique au Département de la Seine-Saint-Denis, Anaïs Bodino, cheffe de projet Innovation et Participation, et Béatrice Labourier, directrice Emplois et Compétences, à la Ville de Clermont-Ferrand, ont apporté des premières réponses à travers des expériences singulières, mais qui se complètent et résonnent les unes avec les autres.
Malaunay : faire du projet des services partagé un levier de transition et de valorisation des pratiques professionnelles
A Malaunay, la démarche de transition ne date pas d’hier. Engagée il y a une vingtaine d’années et affirmée au fil des ans, renforcée par l’engagement dans la Fabrique des Transitions, l’ambition est aujourd’hui celle d’une transformation systémique, qui ne peut faire l’économie d’embarquer l’administration et ses 110 agent.e.s.
« On se pose la question des métiers, des attentes et des besoins en permanence » : l’électricien en charge de l’entretien et la maintenance des panneaux solaires, le responsable du CCAS qui accompagne les ménages les plus modestes lors des visites à domicile, le chargé de communication qui devient chargé de mise en récit, le DGS qui devient maître d’œuvre de la capacitation des agents … Autant d’exemples qui montrent l’évolution par rapport aux postures et aux rôles traditionnels des agent.e.s, mais aussi la reconnaissance de ces nécessaires transitions professionnelles.
Pour ce faire, la direction générale a engagé en 2019 la collectivité dans un projet des services partagé, une feuille de route managériale, technique et administrative à horizon 2030 comprenant une quarantaine de chantiers et conçu comme une « boussole pour repenser notre façon de travailler ». Son élaboration s’est appuyée sur une rencontre avec chaque agent.e de la collectivité pour avoir une approche métiers la plus précise possible et identifier les compétences de chacun.e. Cet exercice au long cours vise à faire émerger une ingénierie capable de prendre en charge les enjeux du quotidien tout autant que les nombreux défis de l’avenir, et à engager les changements qui s’imposent. Laurent évoque à ce titre la notion de GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) à visée systémique, et l’enjeu délicat de nourrir les besoins de mise en mouvement et de montée en compétences nécessaires à la transformation systémique, malgré les incertitudes qui sont les nôtres aujourd’hui.
Cette dynamique de transformation se révèle également être un outil d’attractivité en tant qu’employeur, certain.e.s agents venant travailler à Malaunay car ils ne trouvent pas encore dans d’autres collectivités des espaces pour cette forme d’engagement et cet alignement professionnel. Elle est également un élément de valorisation de leur travail pour les agent.e.s, dont les pratiques et les initiatives sont notamment mis à l’honneur lors de DDT Tours.
Pour en savoir plus sur la démarche de transition de Maulaunay, c’est par ici.
En Seine-Saint-Denis : un Espace des Partages et des Savoir-Faire pour fédérer les 1500 agent.e.s des collèges et faire le pari d’une transformation collective.
En avril 2022, c’est dans un contexte de tensions RH dans la restauration collective (crise d’attractivité, pratiques bousculées par le Covid, loi Egalim …) que la Direction de l’Éducation a lancé l’Espace des Partages et des Savoir-Faire (EPSF) destiné à l’ensemble des agent.e.s de la restauration, de l’accueil, de l’entretien et de la maintenance des 130 collèges et 7 cuisines centrales séquano-dyonisiens (1500 agent.e.s). Cette école interne vise avant tout à fédérer une communauté d’agent.e.s (en inter-sites), développer leurs pratiques professionnelles et en inspirer de nouvelles qui intègrent les enjeux sociétaux et de transition écologique. Et pour cela, le Département a misé sur le partage et l’échange entre pairs, la transmission et la valorisation des savoir-faire de ces agent.e.s, dans une logique d’éducation populaire.
L’EPSF est un dispositif parallèle à l’offre de formation existante, et propose un programme d’ateliers d’une demi-journée, sur la base du volontariat, portant sur des thématiques variées allant de l’élaboration de recettes végétariennes à l’usage des outils numériques, en passant par les questions d’évolution des carrières ou la manipulation de machines d’entretien écologiques et ergonomiques. Depuis son lancement, une quarantaine d’ateliers ont réuni un total de 350 participant.e.s.
Des journées collectives (obligatoires celles-ci – en lien avec la réforme du temps de travail) sont également organisées trois fois par an, articulant plénières, temps conviviaux, forum … permettant de créer de la cohésion et un sentiment d’appartenance entre les sites et les agent.e.s. Ces temps sont aussi propices aux partages d’expériences, un micro ouvert pour celles et ceux qui auraient lancé des expérimentations de leur propre chef (par exemple « petite faim grande faim » pour réduire le gaspillage alimentaire) et souhaiteraient les faire connaître à leurs collègues. L’EPSF dispose également de deux supports de communication : le groupe WhatsApp « collègues des collèges », qui rassemble 800 agent.e.s et permet de diffuser notamment l’offre d’ateliers, et une chaîne YouTube, espace de valorisation a posteriori des ateliers et événements.
Pour s’appuyer encore davantage sur les connaissances et compétences des agent.e.s, le Département leur donne aujourd’hui la possibilité de devenir à leur tour animateurs.rices de ces ateliers. Une campagne de recrutement a ainsi permis d’identifier et d’accompagner une quinzaine de collègues en interne à devenir formateurs.rices, et une deuxième promotion suivra au cours de la prochaine année scolaire …
Du côté de la direction Transition Écologique, ce projet un est bon démonstrateur interne, et s’inscrit bien dans le projet alimentaire territorial du territoire de la Seine-St-Denis et ses 3 piliers : produire des savoirs, agir à partir de l’existant, tisser des liens. Des réflexions sont également en cours sur l’essaimage de ce modèle de partage entre pairs sur le territoire, notamment pour toucher d’autres corps de métiers, toujours en lien avec la transition écologique.
À Clermont-Ferrand : tester une Form’action aux transitions pour embarquer les agent.e.s dans l’administration de demain.
En faisant de l’outillage et la formation des agent.e.s aux enjeux écologiques, sociaux et démocratiques un axe structurant de son projet d’administration, la Ville de Clermont-Ferrand a voulu se donner les moyens de repenser les formats classiques d’acculturation à la transition écologique pour mettre en mouvement toute l’administration.
Une équipe projet composée de la direction innovation et participation, de la direction emploi et compétences, de la com’ interne et du CNFPT a été montée pour construire une formation sur mesure, organisée en 4 modules (transition écologique, enjeux sociaux, enjeux démocratiques et enjeux de coopération interne), alliant des formats différents et des illustrations en liens directs et opérationnels avec les pratiques des agent.e.s et le contexte local. C’est ainsi que les interventions des intervenant.e.s pédagogiques du CNFPT s’articuleront avec le partage d’expériences concrètes d’agent.e.s clermontois.e.s (par exemple, le volet « enjeux sociaux » s’appuiera sur les témoignage des agent.e.s du Développement Social Urbain ou du CCAS), mais aussi avec des interventions d’acteurs moins « attendus » (une compagnie de théâtre ou des acteurs de la recherche). En pro de l’essai-erreur et de la co-construction, l’équipe a mené un premier test du module transition écologique avec une trentaine d’agents volontaires, en vue d’améliorer et d’enrichir le fond et la forme, puis a organisé une première session complète avec es directeur.rice.s, les 80 agent.e.s tiré.e.s au sort pour participer à la convention d’administration, et les animateur.rice.s de la formation.
Avec l’objectif ambitieux de former 2200 agent.e.s en l’espace de deux ans en 4 sessions d’une demi-journée chacune, pour que tous.tes les agent.e.s aient un socle de connaissance des enjeux, la Form’action devrait rassembler pas moins de 200 personnes à la fois … La recherche d’un format attractif, participatif, opérationnel et engageant pour les participant.e.s reste donc un vrai challenge !
Bien qu’impliquée dans le projet depuis le début, cette démarche vient aussi bousculer et questionner le rôle de la direction Emploi et compétences, et plus largement les RH, pierre angulaire du changement (et plafond de verre difficile à franchir comme le note une participante au webinaire) : comment accompagner les transitions en interrogeant les métiers ? Quelles nouvelles pratiques RH, du recrutement à l’offre de formation en passant par le suivi des effectifs (par exemple, très concrètement, comment aborder la question des transitions dans un entretien de recrutement d’une ATSEM ?) ? Béatrice Labourier résume son défi du moment en quelques mots : « Bien définir jusqu’où on veut aller, à quel point la démarche est portée politiquement et quels moyens on se donne pour y arriver … C’est tout le travail des prochains mois du côté de la direction ».
Reconnaissance, droit à la participation, inclusivité … : quelques enjeux pour développer ce type d’expériences
Ici et là, des territoires tentent donc de prendre ce sujet de la bifurcation des métiers et des pratiques professionnelles à bras le corps, en le faisant au maximum à partir des pratiques existantes. Au-delà du format le plus ou adapté, quelques enjeux en conditionnent la réussite et la dimension réellement transformatrice :
La reconnaissance de ces nouveaux dispositifs, déployés parfois en parallèle des formations classiques et certifiantes, et notamment les formes de valorisation possibles. En Seine-Saint-Denis, des attestations ont été remises aux participant.e.s à certains ateliers pour valider les acquis ; à Clermont-Ferrand, une attestation CNFPT est délivrée pour les 2 jours de form’action ; à Malaunay, l’engagement des agent.e.s est célébré par le Maire et le DGS, notamment lors d’accueil de délégations.
Un droit à la participation(à noter que la Ville de Lyon doit voter bientôt une délibération portant sur ce droit à la participation des agent.e.s), consacrant et facilitant la libération de temps pour les agent.e.s pour qu’ils et elles puissent participer sereinement à ces dispositifs (par des mesures de remplacement, de soutien de la hiérarchie, des lettres de mission cadrant le temps d’implication, sur site pour s’adapter aux contraintes des agent.e.s …). Laurent Fussien porte à Malaunay une attention particulière au risque d’épuisement professionnel, et invite à investir les questions de sobriété managériale et à privilégier les actions à fort impact.
La nécessité de prendre en compte les différentes appétences des personnes pour ces enjeux et dans leur envie de changer, pour ne pas créer de nouvelles fractures au sein des équipes. Une piste avancée par Béatrice Labourier : une sensibilisation des conseillers en organisation au sujet, pour fournir un accompagnement renforcé quand c’est nécessaire. Laurent Fussien explique également comment faire de ces démarches un point d’appui stratégique : l’exemplarité de la collectivité peut générer un sentiment de fierté pour les agent.e.s et devenir une ressource pour convaincre, y compris des personnes qu’on n’aurait pas touchées autrement. De même que développer des pratiques qui permettent d’améliorer également les conditions de travail (par exemple la gestion différenciée des espaces verts), soutient l’engagement des équipes.
L’importance pour la direction générale de donner l’exemple (la DGS de Clermont-Ferrand, par exemple, suit le parcours INET des transitions, pour pouvoir porter la démarche).