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«J’ai demandé à ChatGPT: imagine que tu es Alain Damasio et que tu veuilles écrire sur l’eau»

20 avril 2024 à 16:59
Le célèbre auteur de science-fiction a parcouru la Silicon Valley pour écrire son premier essai: un texte vertigineux qui propose une forme renouvelée de technocritique, à la mesure du basculement engendré par les IA. Rencontre dans les Alpes.

«On n’envoie pas des missiles balistiques sans assumer le risque d’une escalade»

16 avril 2024 à 20:48
Israël a frappé le Liban, mardi 16 avril, et tué un haut commandant du Hezbollah. Quelles peuvent être les répliques de l’attaque iranienne du week-end dernier? Entretien avec Amélie Férey, chercheuse à l’Ifri.

Campagne Plastic Heritage : 8 personnes sur 10 ont du plastique dans leur sang

15 avril 2024 à 18:30

Plastic Odyssey et Saatchi & Saatchi lancent une campagne de sensibilisation baptisée "Plastic Heritage" du 26 mars au 26 avril.

L’article Campagne Plastic Heritage : 8 personnes sur 10 ont du plastique dans leur sang est apparu en premier sur TheGood.

Sodium Vapor – L’invention oubliée de Disney qui surpassait le fond vert

Par : Korben
9 avril 2024 à 05:43

Le Sodium Vapor (ou vapeur de sodium en français) est une technique inventée par les petits génies de chez Disney dans les années 60, qui permet de faire des trucs assez dingues logiquement compliqués voire impossible devant un fond vert. Mary Poppins sorti en 1964 en est le parfait exemple.

Déjà, ça permet de filmer des éléments transparents comme de la fumée, un voile, de l’eau alors qu’avec un fond vert, c’est juste impossible ! Même porter des fringues vertes ou bleues devant, ça ne pose aucun problème.

Alors c’est quoi le secret ? Et bien il s’agit d’une lumière jaune très spécifique, obtenue grâce à des lampes à vapeur de sodium. Ça éclaire le fond dans une longueur d’onde unique à 589 nm. Et grâce à un prisme et des filtres, on peut séparer ainsi cette longueur d’onde du reste de l’image pour obtenir un cache alpha parfait !

Bon OK, ça demande un matos un peu spécial… Les ingés de Disney ont dû créer un prisme sur-mesure qui a coûté un bras. Du coup, ils n’en ont fabriqué que 3 exemplaires et aujourd’hui, ces petites merveilles ont malheureusement complètement disparu !

C’est là qu’intervient Corridor Crew et le chercheur Paul Debevec. Ce dernier a réussi à recréer un système de Sodium Vapor avec des composants modernes ! Bon, son installation a un petit côté « usine à gaz » avec des bouts de ficelle, mais ça marche ! Résultat des courses : il est possible d’utiliser à nouveau cette technique, tombée dans l’oubli pendant des décennies et les effets visuels obtenus sont d’une fluidité et d’un réalisme hallucinants.

Cela ouvre à nouveau pas mal de possibilités pour les réalisateurs et pro des effets spéciaux : Aliens translucides qui flottent dans les airs, fantômes aux contours parfaits, tenues irisées qui changent de couleur…

Alors OK, ça ne va pas remplacer totalement le fond vert et les . Les murs de type volumes LED ont aussi leurs avantages, mais ça fait plaisir de voir que l’innovation ne s’arrête jamais, même en déterrant des techniques préhistoriques !

Bref, la prochaine fois que vous verrez un plan qui vous en mettra plein les mirettes, regardez bien s’il n’y a pas un petit goût de vapeur de sodium… C’est peut-être le retour d’un grand classique !

Justine Tunney booste encore une fois les performances de llama.cpp

Par : Korben
1 avril 2024 à 09:20

La révolution de l’IA est en marche depuis un bon moment maintenant mais faire tourner les derniers modèles de langage comme llama.cpp sur votre bécane, demande de la puissance. C’est là qu’intervient Justine Tunney, hackeuse et ex-programmeuse de chez Google, qui vient de pondre de nouveaux kernels d’algèbre linéaire pour booster les perfs de llama.cpp.

Concrètement, elle a réécrit les routines qui font les multiplications de matrices, c’est à dire les opérations au cœur des réseaux de neurones et en utilisant les dernières instructions vectorielles AVX-512 et ARM dotprod, elle a réussi à multiplier par 5 la vitesse d’exécution sur les processeurs récents d’Intel, AMD et ARM.

Mais ce n’est pas tout, elle a aussi bossé sur l’optimisation mémoire. Fini le temps où les calculs étaient ralentis par les accès à la RAM. Grâce à une utilisation intelligente du cache L2 et du prefetching, elle arrive maintenant à diviser par 2 le temps de chargement des données.

Résultat, llama.cpp et les autres modèles compatibles tournent comme des horloges, même sur des configs modestes. Fini les CUDA cores hors de prix, un bon vieux processeur avec un peu de RAM suffit. De quoi démocratiser l’accès à l’IA sans se ruiner surtout que son code est dispo sur son GitHub. Il est écrit en C++ avec zéro dépendance externe et peut être compilé sur Linux, macOS, Windows, FreeBSD et même SerenityOS.

Mais Justine ne compte pas s’arrêter là. Elle planche déjà sur le support de nouveaux formats de données comme le FP16 et le BF16 pour réduire encore l’empreinte mémoire. À terme, elle espère faire tourner les IA les plus gourmandes sur un Raspberry Pi ! Chouette non ?

D’un côté on a donc les géants comme Nvidia qui misent tout sur leurs accélérateurs graphiques propriétaires et de l’autre les hackers et les libristes qui veulent garder le contrôle de leur machine avec du code ouvert et optimisé.

En attendant, je vous invite à tester ses kernels par vous-même et à voir la différence. C’est peut-être ça le véritable sens du progrès technologique : permettre au plus grand nombre d’accéder à des outils auparavant réservés à une élite.

Source

Why selling personal data is a bad idea

Par : Doc Searls
27 mars 2024 à 21:18
Prompt: “a field of many different kinds of people being harvested by machines and turned into bales of fertilizer.” Via Microsoft CoPilot | Designer.

This post is for the benefit of anyone wondering about, researching, or going into business on the proposition that selling one’s own personal data is a good idea. Here are some of my learnings from having studied this proposition myself for the last twenty years or more.

  1. The business does exist. See eleven companies in Markets for personal data listed among many other VRM-ish businesses on the ProjectVRM wiki.
  2. The business category harvesting the most personal data is adtech (aka ad tech and “programmatic”) advertising, which is the surveillance-based side of the advertising business. It is at the heart of what Shoshana Zuboff calls surveillance capitalism, and is now most of what advertising has become online. It’s roughly a trillion-dollar business. It is also nothing like advertising of the Mad Men kind. (Credit where due: old-fashioned advertising, aimed at whole populations, gave us nearly all the brand names known to the world). As I put it in Separating Advertising’s Wheat and Chaff, Madison Avenue fell asleep, direct response marketing ate its brain, and it woke up as an alien replica of itself.
  3. Adtech pays nothing to people for their data or data about them. Not personally. Google may pay carriers for traffic data harvested from phones, and corporate customers of auctioned personal data may pay publishers for moments in which ads can be placed in front of tracked individuals’ ears or eyeballs. Still, none of that money has ever gone to individuals for any reason, including compensation for the insults and inconveniences the system requires. So there is little if any existing infrastructure on which paying people for personal data can be scaffolded up. Nor are there any policy motivations. In fact,
  4. Regulations have done nothing to slow down the juggernaut of growth in the adtech industry. For Google, Facebook, and other adtech giants, paying huge fines for violations (of the GDPR, the CCPA, the DMA, or whatever) is just the cost of doing business. The GDPR compliance services business is also in the multi-$billion range, and growing fast. In fact,
  5. Regulations have made the experience of using the Web worse for everyone. Thank the GDPR for all the consent notices subtracting value from every website you visit while adding cognitive overhead and other costs to site visitors and operators. In nearly every case, these notices are ways for site operators to obey the letter of the GDPR while violating its spirit. And, although all these agreements are contracts, you have no record of what you’ve agreed to. So they are worse than worthless.
  6. Tracking people without their clear and conscious invitation or a court order is wrong on its face. Period. Full stop. That tracking is The Way Things Are Done online does not make it right, any more than driving drunk or smoking in crowded elevators was just fine in the 1950s. When the Digital Age matures, decades from now, we will look back on our current time as one thick with extreme moral compromises that were finally corrected after the downsides became clear and more ethically sound technologies and economies came along. One of those corrections will be increasing personal agency rather than just corporate capacities. In fact,
  7. Increasing personal independence and agency will be good for markets, because free customers are more valuable than captive ones. Having ways to gather, keep, and make use of personal data is an essential first step toward that goal. We have made very little progress in that direction so far. (Yes, there are lots of good projects listed here, but there we still a long way to go.)
  8. Businesses being “user-centric” will do nothing to increase customers’ value to themselves and the marketplace. First, as long as we remain mere “users” of others’ systems, we will be in a subordinate and dependent role. While there are lots of things we can do in that role, we will be able to do far more if we are free and independent agents. Because of that,
  9. We need technologies that create and increase personal independence and agency. Personal data stores (aka warehouses, vaults, clouds, life management platforms, lockers, and pods) are one step toward doing that. Many have been around for a long time: ProjectVRM currently lists thirty-three under the Personal Data Stores heading. Some have been there a long time. The problem with all of them is that they are still too focused on what people do as social beings in the Web 2.0 world, rather than on what they can do for themselves, both to become more well-adjusted human beings and more valuable customers in the marketplace. For that,
  10. It will help to have independent personal AIs. These are AI systems that work for us, exclusively. None exist yet. When they do, they  will help us manage the personal data that fully matters:
    • Contacts—records and relationships
    • Calendars—where we’ve been, what we’ve done, with whom, where, and when
    • Health records and relationships with providers, going back all the way
    • Financial records and relationships, including past and present obligations
    • Property we have and where it is, including all the small stuff
    • Shopping—what we’ve bought, plan to buy, or might be thinking about,
    • Subscriptions—what we’re paying for, when they end or renew, what kind of deal we’re locked into, and what better ones might be out there.
    • Travel—Where we’ve been, what we’ve done, with whom, and when

Personal AIs are today where personal computers were fifty years ago. Nearly all the AI news today is about modern mainframe businesses: giants with massive data centers churning away on ingested data of all kinds. But some of these models are open sourced and can be made available to any of us for our own purposes, such as dealing with the abundance of data in our own lives that is mostly out of control. Some of it has never been digitized. With AI help it could be.

I’m in a time crunch right now. So, if you’re with me this far, read We can do better than selling our data, which I wrote in 2018 and remains as valid as ever. Or dig The Intention Economy: When Customers Take Charge (Harvard Business Review Press, 2012), which Tim Berners Lee says inspired Solid. I’m thinking about following it up. If you’re interested in seeing that happen, let me know.

La droite tech contre la démocratie: comment la Silicon Valley s’est radicalisée

Par : Maya Kandel
17 mars 2024 à 12:42
Elon Musk et Peter Thiel en tête, la droite tech regroupe une galaxie d’individus qui tracent les contours d’un mouvement politique, intellectuel et financier complexe, et extrêmement influent. Premier volet de notre série sur la transformation de la droite américaine.

La droite tech contre la démocratie : comment la Silicon Valley s’est radicalisée © Photo illustration Simon Toupet / Mediapart

Ripples

Par : Doc Searls
22 février 2024 à 00:15

The song “Ripple,” by the Grateful Dead, never fails to move me. Here’s a live performance by the Dead, in 1980, on YouTube.

My favorite version, however, is this one by KPIG’s Fine Swine Orchestra, recorded by Santa Cruz musicians sheltering in place during the pandemic. That’s a screen grab, above.

I am pretty sure I’ve blogged about “Ripple” before, but can’t find evidence of that right now, perhaps because I published it somewhere obscure, or perhaps because we have entered the Enshittocene. Whatever the case, it doesn’t hurt to re-hear a classic.

KPIG, long one of my favorite radio stations, is no longer live streaming for the world, but for subscribers only. (It’s free only for a week.) I know they need the money. But so does Radio Paradise, which has KPIG ancestry, is free, and supported by donations.

Toward normalizing the donations for every worthy thing, see what I wrote here.

Le keynésianisme militaire de Ronald Reagan

Les mythes ont la vie dure. Celui d’un « tournant » libéral des États-Unis sous Ronald Reagan jouit assurément d’une fortune particulière. Influencé par les économistes Milton Friedman et Friedrich Hayek, le président républicain aurait supposément consacré toute son énergie à baisser les impôts et réduire le déficit budgétaire. L’examen détaillé de son bilan, en particulier de ses réformes fiscales, révèle pourtant l’exact inverse : c’est plutôt une forme particulière de keynésianisme qui a prévalu sous sa présidence – et même une politique industrielle cachée, centrée sur la hausse sans précédent du budget du Pentagone. Loin de signer le triomphe du laissez-faire, les deux mandats de Reagan ont consolidé un capitalisme monopolistique, déterminé moins par une quelconque doctrine que des intérêts stratégiques nationaux. De quoi relativiser les discours sur le « retour de l’État stratège » supposément initié par Joe Biden, dans le sillage de la crise Covid-19 et de l’invasion russe en Ukraine…

Au milieu des années 1980, tandis que François Mitterrand et la social-démocratie française capitulaient face au « mur de l’argent », Ronald Reagan, icône planétaire de la déréglementation néolibérale, présidait à une succession inédite de hausses d’impôts dans l’histoire des États-Unis. Au-delà des légendes noires et des légendes dorées, ces deux expériences de gouvernement illustrent le primat des rapports de force géopolitiques sur « l’idéologie ».

En France, peu de souvenirs politiques s’imposent tant à l’imaginaire collectif que celui du tournant de la rigueur du premier mandat de François Mitterrand. L’histoire retient qu’élus en mai 1981 sur la promesse de « changer la vie », Mitterrand et sa majorité passèrent, au terme d’un ou deux ans de résistance, sous les fourches caudines de la droite et de la finance internationale. Aux nationalisations d’industries stratégiques et du secteur bancaire, à la hausse du SMIC et des prestations sociales, à la retraite à 60 ans, succédèrent le blocage des salaires, l’austérité budgétaire, l’augmentation des impôts indirects et – gâteau sous la cerise – les privatisations entamées après la défaite aux législatives de 1986.

Contrairement à ses engagements de campagne, lorsque Reagan quitte la Maison blanche, la dépense publique a augmenté de 70 % – du fait entre autres d’une hausse, record en temps de paix, du budget de la défense.

L’épisode a profondément marqué le paysage idéologique, en France et au-delà : preuve, pour les uns, de l’absence d’alternative au capitalisme mondialisé, pour les autres, de l’impossibilité de changer les bases de la société par les voies de la démocratie bourgeoise. L’économiste Milton Friedman déclara, cynique, que l’échec de sa politique de relance fit de Mitterrand le bourreau du Parti travailliste britannique et la planche de salut de Margaret Thatcher pour sa réélection en juin 1983 [1].

D’un retournement l’autre

Ce que l’histoire n’a pas retenu c’est qu’au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, s’opérait un revirement sans doute moins prévisible encore. Sept mois avant l’élection de Mitterrand, Ronald Reagan, ancien acteur de cinéma et syndicaliste à Hollywood, électeur du Parti démocrate propulsé gouverneur républicain de la Californie, devient président des États-Unis. Dans une primaire taillée pour lui, Reagan devance Bush père sur une ligne libérale dure – que l’on retiendra sous le surnom de Reaganomics – de baisse des impôts, du coût du travail et de la dépense publique. Le sortant démocrate Jimmy Carter, accablé par la stagflation et la crise des otages américains en Iran, est balayé par 489 grands électeurs contre 49.

À la veille de l’élection, la santé de l’économie américaine inquiète les marchés obligataires. Le premier choc pétrolier a ouvert près d’une décennie à 8 % de chômage et 15 % d’inflation par an, contre moins de 5 % de chômage et 4 % d’inflation en moyenne entre 1950 et 1970. Selon l’expression du sociologue Giovanni Arrighi, les États-Unis plongent dans une « crise d’hégémonie » tandis que les Européens, secoués par l’effondrement du système de Bretton Woods, relancent la dynamique d’unification monétaire à l’ouest du vieux continent. Le propos d’un secrétaire au Trésor sous Nixon, « Big John » Connally, lancé à une assemblée d’économistes après l’annonce de la fin de la convertibilité du dollar en or, illustre l’état d’esprit des décideurs américains : « Les étrangers veulent nous baiser, il nous faut donc les baiser en premier ».

Pour les « faucons monétaristes » de Washington, la conjoncture appelle des mesures drastiques. La première fut la hausse rapide, à partir de mars 1980, des taux d’intérêt de la Réserve fédérale par son nouveau directeur Paul Volcker. La seconde fut la mise en branle, dans les premières semaines de la nouvelle administration, d’une grande réforme fiscale dont le candidat Reagan avait fait son cheval de bataille. L’objectif assumé est d’attirer les capitaux étrangers – y compris de la France « socialiste » – vers l’économie américaine, moins dans une logique de guerre froide que de défense tous azimuts des intérêts nationaux.

N’ayant sans doute en mémoire que le début de son premier mandat, la plupart des commentateurs présentent Reagan comme le guide – avec son alter ego britannique Thatcher – de la révolution néolibérale des années 1980. Répression du mouvement syndical, réduction de la dépense publique aussi massive que les baisses d’impôt, le tout sur fond d’un anti-communisme de combat : tel est d’après la vulgate le bilan des présidences de Reagan. Or, cela reviendrait à ne retenir de quatorze ans de présidence Mitterrand que les premières mesures du gouvernement Mauroy. Si la brutalité à l’égard du monde du travail est largement connue – l’on pense au bras de fer d’août 1981 avec les contrôleurs aériens en grève, que Reagan fit radier à vie et remplacer par des militaires – à examiner dans le détail sa politique économique, le legs reaganien apparaît pour le moins ambigu.

Contrairement à ses engagements de campagne, lorsque Reagan quitte la Maison blanche en 1989, la dépense publique a augmenté de 70 % passant de 678 à 1144 milliards de dollars – du fait entre autres d’une hausse, record en temps de paix, du budget de la défense. Plus étonnant, à partir de 1983, les recettes fiscales ont progressé chaque année durant ses deux mandats. Le 4 aout 1981, quatre mois après une tentative d’assassinat de laquelle il se rétablit avec une rapidité miraculeuse, Reagan fait passer en force la reforme fiscale qu’il avait promise à son électorat. C’est un aplanissement historique de l’impôt sur les salaires, les revenus du capital, le foncier et les bénéfices des entreprises – les principes régulateurs de l’économie américaine depuis le New Deal semblent définitivement abolis.

Reagan s’entoure d’économistes inspirés par la « théorie du ruissellement ». Or les conséquences du « choc fiscal » d’août 1981, frappant de plein fouet les catégories les plus fragiles, firent grincer des dents jusque dans les rangs du Parti républicain. À peine un an après son investiture, plus d’un tiers de ses électeurs ne souhaitent pas que Reagan se représente. Surtout, la réforme est un désastre sur le plan macroéconomique. Contrairement aux prévisions de ses conseillers, la dépense publique ne baisse pas au même rythme que les rentrées fiscales. Les données du Bureau de la gestion et du budget font état d’un trou de 128 milliards de dollars – contre 45 milliards initialement prévus – dans les finances de l’État fédéral. Informé de la situation par son directeur du budget, Reagan aurait déclaré : « En fin de compte, c’est Tip O’Neill [président marqué à gauche de la Chambre des représentants] qui doit avoir raison » [2].

Celui que les médias surnomment le « grand communicateur » mange son chapeau de cow-boy. « Reagan était certainement un partisan de l’allègement fiscal […] sur le plan idéologique », observe l’historien Joseph Thorndike, « mais il lui était difficile d’ignorer le coût de ses baisses d’impôts ». Le 19 août 1982, le Congrès vote une réforme peu connue du grand public mais que les observateurs ont qualifiée de plus importante hausse d’impôts de l’après-guerre. Stupéfaits, les lobbyistes en souliers de luxe qui hantent les couloirs du Joint Committee on Taxation ne sont pas au bout de leurs surprises. À un collègue lui faisant remarquer qu’il y avait « du Gucci de tous les côtés » au comité des finances du Sénat, son président républicain Bob Dole répliqua : « ils seront nombreux à être pieds nus quand on en aura terminé » [3]. En 1984, un rapport indépendant relève que plus de la moitié des 250 entreprises américaines les plus profitables n’ont payé aucun impôt fédéral au cours d’au moins une des trois années précédentes. En 1984 puis 1986, le Sénat républicain fait passer deux lois finissant de défaire l’essentiel des niches fiscales créées par Reagan en 1981.

Ces nouvelles lois ciblent à la fois les contribuables les plus aisés et les grandes entreprises : le taux d’imposition sur les revenus du capital est élevé à hauteur de celui sur les salaires, tandis que les durées d’amortissement comptable sont très fortement réduites. La réforme de 1986 s’attaque même aux avantages du secteur des hydrocarbures, important donateur du Parti républicain mais gorgé de profits par les crises énergétiques des années 1970. Le résultat est immédiat : en 1987 et 1988, les recettes bondissent comme rarement depuis la fin de la guerre.

La politique de Reagan fut-elle réellement inspirée par les fantaisies d’un Milton Friedman ? Ou, comme ce fut le cas de Mitterrand, obéissait-elle à des nécessités plus profondes ?

Aux contre-réformes de 1982, 1984 et 1986 – Reagan signera dix hausses d’impôts cumulées en tant que président – s’ajoute un renforcement considérable des moyens de l’administration fiscale : le budget de l’IRS, l’agence en charge de la collecte des cotisations, augmente de 10 points dans les dépenses non militaires, tandis que 30 000 agents supplémentaires sont recrutés sur la période 1982-89 – 10 000 pour la seule année 1987. Le budget de l’IRS n’a cessé de baisser depuis – en raison directe des recettes – malgré l’alternance des deux partis au pouvoir.

« L’idéologie » à l’épreuve des intérêts stratégiques nationaux

Si en France le Parti socialiste n’a jamais vraiment refermé la « parenthèse libérale » ouverte en 1983, aux États-Unis Reagan ne fut pas le dernier président à pratiquer un keynésianisme dissimulé de cette nature. « Les responsables politiques sont pragmatiques », analysait l’économiste américain James K. Galbraith. « Ils sont bien conscients du fait que les électeurs n’aiment pas le chômage et que les récessions sont impopulaires. L’instinct du politique est de répondre aux récessions par un « plan de relance ». Sous les présidents républicains, on a appelé cela « économie de l’offre » – Reagan l’a beaucoup pratiquée, tout comme George W. Bush entre 2001 et 2004. Il s’agit d’un keynésianisme à courte vue, déguisé, toujours assorti de professions de foi budgétaires et de promesses que la « responsabilité fiscale » reviendra dès le rétablissement des conditions économiques normales. Ça reste toutefois du keynésianisme – des interventions étatiques au profit de la dépense totale, en particulier par le recours aux achats publics, dans le domaine militaire ou ailleurs, pour sortir l’économie du gouffre. »

Une question subsiste : les « tournants » opérés par Mitterrand et Reagan au début des années 1980 furent-ils imposés par les soubresauts de l’économie mondiale ? Ou s’inscrivaient-ils plutôt dans la continuité d’orientations stratégiques de long terme ? S’agissant de la France, de nombreux historiens nuancent à présent le « tournant » qu’aurait constitué mars 1983. En effet, le cadre des « dé-nationalisations » avait été posé bien avant la défaite aux législatives de 1986. La loi bancaire de janvier 1984 – en préparation depuis 1980 au sein du club Échange et Projets, que préside le futur ministre de l’Économie Jacques Delors – harmonise les statuts des différents établissements et introduit de ce fait le principe de la concurrence généralisée dans le secteur bancaire. Le projet de loi sur la « respiration du service public », présenté en novembre 1982, puis la loi de janvier 1983 sur les « titres participatifs », organisent quant à eux le retour des capitaux privés dans le secteur public. Dès février 1982, Jean-Pierre Chevènement toujours en charge de l’Industrie prônait la rentabilité et une « gestion assainie » pour les entreprises d’État. Comme l’observa un ancien conseiller technique de Giscard, cité par Pierre Bourdieu et Rosine Christin dans un article consacré à la libéralisation de la politique du logement, « tout ça, il [fallait] un gouvernement de gauche pour le faire passer ».

De l’aveu d’un proche conseiller de Mitterrand, le but des nationalisations ne fut pas tant de rendre aux travailleurs la propriété de l’appareil productif que de resserrer le tissu économique autour de conglomérats industriels et bancaires cohérents, capables de prendre leur part – au nom de la France – dans la nouvelle division internationale du travail. En témoigne le refus du gouvernement de nationaliser l’empire Michelin, pourtant troisième producteur mondial de pneumatique sur lequel, comme le souligna Georges Marchais, régnait « une seule famille, voire un seul homme ». Le gouvernement ne toucha pas non plus à la filière – stratégique s’il en est – du pétrole, tel le groupe franco-américain Schlumberger dont le PDG Jean Riboud, ami intime du président, comptera parmi les fameux « visiteurs du soir » de l’Elysée.

Début mars 1983, Mitterrand affiche dans la presse son hésitation entre la ligne « européenne » – ou « fataliste » – des Delors, Rocard et Attali, et ce qu’il appela « l’autre politique » portée par Chevènement, Pierre Bérégovoy, Jean Riboud et son frère Antoine, PDG du futur Danone. « Du bluff, pour l’essentiel », opinera trente ans plus tard le journaliste François Ruffin – afin d’arracher à l’Allemagne d’ultimes concessions dans les négociations sur le Système monétaire européen. Plutôt qu’un « tournant de la rigueur », l’historien libéral Jean-Charles Asselain évoquera avec ironie « l’incartade socialiste de 1981 ». « Attention à ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain ! », avertissait déjà le journal Le Monde le 4 mars 1983. Or face au seuil symbolique de trois millions de chômeurs franchi en 1993, que reste-t-il une décennie plus tard des acquis sociaux de la période 1981-83 ? La retraite à 60 ans, votée le 16 mars 1983. « La façade », fulmine Ruffin.

Rendre la planification acceptable

Quid de Reagan ? Sa politique lui fut-elle réellement inspirée par les fantaisies d’un Milton Friedman ? Ou, comme ce fut le cas de Mitterrand, obéissait-elle à des nécessités plus profondes ? Au tournant des années 1980, la puissance américaine est confrontée à l’émergence des « quatre dragons asiatiques » que sont le Japon, la Corée du Sud, Singapour et Taïwan. Le vieux bassin industriel du Midwest, qui connut son apogée durant la Seconde Guerre mondiale, est rendu obsolète par le progrès technique. Le choix s’impose d’orienter l’activité vers les domaines à haute valeur ajoutée. Sans la participation active de l’État, la transition promet d’être lente et difficile et le risque est grand de voir se creuser un écart irrémédiable avec les pays les mieux préparés – en particulier le Japon et son tout-puissant ministère du Commerce international et de l’Industrie (mieux connu sous l’acronyme anglais MITI).

Après la défaite cuisante de Carter et du Parti démocrate en 1980, l’expression « politique industrielle » apparaissait durablement discréditée. Dans le climat idéologique de ce que l’on allait appeler la « seconde guerre froide », l’idée d’un gouvernement allouant des ressources à sa discrétion possède d’insupportables relents planistes. Or si Reagan s’est bien gardé bien d’y faire mention publiquement, ce sont à l’évidence les contours d’un plan que dessine sa pratique du pouvoir.

L’impeccable pedigree anti-communiste de Ronald Reagan conférait une immunité à sa politique économique : « seul Ronald Reagan pouvait rendre respectable l’économie planifiée », écrira le futur secrétaire au Travail sous Clinton

Le premier objectif de cette « politique industrielle cachée » fut d’atrophier les secteurs industriels de base – biens standardisés, automobiles, métaux simples. Ces industries, dont la rentabilité implique une production de masse, sont particulièrement vulnérables à la concurrence par les prix. Par conséquent le moyen le plus sûr d’en réduire la surface est de faire croître leur prix sur les marchés mondiaux, plombant ainsi leurs exportations et poussant les consommateurs américains vers les produits étrangers plus abordables. Et pour provoquer cette hausse des prix, rien de tel qu’un renforcement du dollar – ce à quoi s’applique Volcker depuis sa nomination à la tête de la Banque centrale. La hausse du taux directeur entre 1979 et 1982 fit bondir de 19% le cours de la devise américaine.

Cette stratégie s’avéra d’une efficacité redoutable : quelque deux millions d’emplois d’usine dans la métallurgie, la sidérurgie, la chimie ou encore le textile seront sacrifiés au cours du premier mandat de Reagan. Chacun à sa manière les successeurs de Reagan à la Maison blanche marcheront sur les pas de cette politique. Reagan, Bush père et fils diminuèrent chacun de 9% en moyenne la part de l’emploi industriel, tandis que Clinton signa l’accord de libre-échange avec le Mexique et présida à l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce. Si des économistes de renom comme Anne Case et Angus Deaton commencent à prendre la mesure du coût humain de la désindustrialisation, leurs analyses ne vont toutefois pas jusqu’à désigner des responsables puisqu’aucun de ces noms – Reagan, Bush ou Clinton – n’est mentionné dans leur travail [4].

Quant aux patrons de la vieille industrie, la hausse du dollar les poussa à former des co-entreprises avec des concurrents étrangers – General Motors avec Toyota, Chrysler avec Mitsubishi – ou à délocaliser, soit vers les maquiladoras mexicaines, soit les Zones économiques spéciales en Chine créées à partir de 1979 sous Deng Xiaoping. Le coup de grâce viendra de la simplification du code fédéral des impôts, menée tambour battant par l’administration Reagan à partir de 1984. L’élimination des niches et autres incitations à l’investissement dans les secteurs industriels de base – estimée à 200 milliards de dollars de pertes fiscales au total – empêchèrent les filières concernées de se moderniser.

En parallèle, l’État américain s’employa à soutenir les industries de pointe : microprocesseurs, lasers, fibres optiques, polymères, biotechnologies, etc. Les taux d’imposition particulièrement avantageux appliqués à leurs activités de recherche et développement furent systématiquement préservés. Par-dessus tout, ces secteurs profitèrent de l’explosion des dépenses militaires justifiées par la course à l’armement avec l’Union soviétique. Le budget de défense passa de 180 milliards de dollars en 1980 à près de 300 milliards en 1988 – maintenant une moyenne annuelle autour de 6% du PIB. Le comté de Santa Clara, alias la Silicon Valley, dont Reagan fut un ardent promoteur en tant que gouverneur de Californie, en fut le troisième plus important bénéficiaire, recevant chaque année jusqu’à 5 milliards de dollars de contrats du Pentagone.

La signature des accords du Plaza, en septembre 1985, couronnait le plan reaganien de transition industrielle. James Baker, avocat texan fraîchement nommé secrétaire au Trésor, acta avec ses quatre homologues – Japon, Allemagne de l’Ouest, France et Royaume-Uni – le rééquilibrage du dollar vis-à-vis des autres monnaies des pays du G5. La réévaluation du Yen fut concédé par Tokyo sous la menace de voir appliquer à ses produits des droits de douanes prohibitifs à l’entrée des Etats-Unis, son principal marché d’export depuis 1945. Ce tour de force diplomatique ne sauva pas pour autant l’industrie automobile américaine – elle demeurait nettement moins compétitive que ses concurrents nippons, malgré des restrictions « volontaires » de leurs exportations consenties à la demande des grands groupes de Détroit. Les accords du Plaza permirent cependant aux fabricants de puces comme Texas Instruments, l’un des plus importants fournisseurs du département de la Défense, de conquérir 20% du très hermétique marché japonais.

Dans cette guerre commerciale préfigurant celle contre Huawei ou Airbus, les entreprises américaines de haute technologie reçurent un soutien appuyé de leur gouvernement. En 1987 le géant japonais de l’électronique Toshiba fut poursuivi par le Congrès des États-Unis pour avoir vendu, via l’une de ses filiales, du matériel servant à produire les turbines des sous-marins nucléaires soviétiques. Toshiba plaida qu’un groupe français, Machines françaises lourdes, avait le premier fourni à l’URSS des outils équivalents. Sans succès : plusieurs cadres dirigeants de Toshiba seront condamnés à la prison par la justice japonaise, tandis que les produits du groupe furent interdits à la vente aux Etats-Unis pour une période allant de deux à cinq ans selon les branches d’activité.

En marge du vote, une poignée de parlementaires alla jusqu’à mettre en scène, sur les pelouses du Capitole, la destruction à coups de masse d’un radiocassette de la marque japonaise… Dans le rôle du bon flic, le député Chuck Schumer – aujourd’hui chef de file des démocrates au Sénat et grand architecte du CHIPS Act récemment promulgué par l’administration Biden – déclara au New York Times que les sanctions contre Toshiba ne s’appliqueraient pas nécessairement, et qu’elles seraient conditionnées à l’ouverture du marché japonais à la concurrence étrangère. « Je crois qu’ils peuvent [s’]ouvrir encore davantage », affirma-t-il. « Il n’y a rien qui les en empêche ».

Congressmen smash a Toshiba radio after they sold submarine milling machines to the Soviet Union. (1987) pic.twitter.com/sjWyXsZKcY

— crazy ass moments in american politics (@ampol_moment) July 21, 2022

Face à la vague réactionnaire de la fin des années 1970, l’intervention soviétique en Afghanistan, l’émergence des néoconservateurs et la montée en puissance du courant évangélique, grand soutien du candidat Reagan lors des campagnes de 1980 et 1984, l’on peine à imaginer un élu démocrate poussant l’ambition réformatrice aussi loin. L’impeccable pedigree anti-communiste de Ronald Reagan, sa rhétorique libertarienne mêlée de populisme conservateur – « le gouvernement n’est pas la solution, le gouvernement est le problème » – conférait l’immunité complète à sa politique économique. « Seul Richard Nixon pouvait ouvrir les relations avec Pékin », écrira le futur secrétaire au Travail sous Clinton, Robert Reich, en référence au rapprochement surprise entre les Etats-Unis et la Chine populaire au début des années 1970 ; « et seul Ronald Reagan pouvait rendre respectable l’économie planifiée. »

Notes :

[1] Difficile en outre, sur un temps plus long, de ne pas relever un lien de cause à effet entre l’échec du Programme commun et la lente émergence du populisme de gauche. En 1985, la parution du livre Hégémonie et stratégie socialiste d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe proclamait « l’irréductible pluralité du social », annonçant du même coup la rupture avec l’analyse concrète de la situation concrète qui caractérisait la pensée radicale de gauche depuis le début de XXème siècle.

[2] Monica Prasad, Starving the Beast: Ronald Reagan and the Tax Cut Revolution, Russel Sage Foundation, 2018.

[3] Alan Murray et Jeffrey Birnbaum, Showdown at Gucci Gulch: Lawmakers, Lobbyists, and the Unlikely Triumph of Tax Reform, Vintage, 1988.

[4] Anne Case, Angus Deaton, Deaths of Despair and the Future of Capitalism, Princeton University Press, 2020.

Distinguer l’intelligence de l’artificiel

L’intelligence artificielle (IA) fait l’objet d’une médiatisation sensationnaliste. Chez les techno-solutionnistes de la Silicon Valley, on y voit la promesse d’une « humanité augmentée ». Chez leurs opposants, on redoute parfois la concurrence entre intelligence humaine et artificielle. Ces mythes sont battus en brèche par Anne Alombert, maîtresse de conférences à l’Université Paris 8, dans Schizophrénie numérique : La crise de l’esprit à l’ère des nouvelles technologies (Allia, 2023). Elle rappelle l’irréductibilité de l’intelligence humaine à un système de traitement de données. Selon elle, la crainte d’un remplacement des hommes par les machines détourne des vrais problèmes politiques. Recension.

« Rien ne nous caractérise davantage, nous, les hommes d’aujourd’hui, que notre incapacité à rester spirituellement up to date par rapport au progrès de notre production. » En 1956, Günther Anders faisait du progrès technologique une nouvelle manière de se rapporter au monde, marquée par une « obsolescence » proprement humaine, une « a-synchronicité chaque jour croissante entre l’homme et le monde qu’il a produit ».

Un tel « décalage prométhéen » n’aura pas manqué d’interpeller l’observateur contemporain. À l’heure du développement des large langage models (dont ChatGPT), il est devenu commun, notamment dans les discours des magnats de la Silicon Valley, de mettre en concurrence intelligences humaine et artificielle. Un discours que les médias s’empressent souvent de reprendre sans distance critique suffisante.

C’est à Friedrich Hayek et Herbert Simon que l’on doit la popularité de l’analogie trompeuse entre le cerveau et la machine dans les sciences économiques et sociales, faisant de l’intelligence une simple affaire de traitement de données.

Or tel est justement le constat que tente de nuancer la philosophe Anne Alombert dans son ouvrage Schizophrénie numérique. Il ne fait pas de doute que les promesses des nouvelles technologies semblent coïncider avec la « destruction progressive des facultés de penser, par une industrie numérique qui fait des énergies psychiques sa première source de profit économique ». En témoigne la parution simultanée en 2019 des ouvrages du chercheur en intelligence artificielle Yann Le Cun Quand la machine apprend. La révolution des neurones artificiels et de l’apprentissage profond et du neuroscientifique Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants.

Mais selon la maîtresse de conférences à l’Université Paris 8, cet état schizophrénique – dont l’ambiguïté réside en particulier dans le terme « d’intelligence artificielle » – procède en réalité d’une idéologie solidement ancrée et incorporée à ces outils numériques, qui suggère que la notion de progrès suivrait le seul récit prôné par les entreprises américaines qui dominent aujourd’hui le secteur du numérique.

Les technologies numériques sont ainsi le produit d’un courant cognitiviste et comportementaliste, inspiré par les œuvres de Friedrich Hayek, économiste pionnier du néolibéralisme et d’Herbert Simon, théoricien de l’IA et inspirateur de l’économie comportementale. C’est à ces auteurs que l’on doit la popularité de l’analogie trompeuse entre le cerveau et la machine dans les sciences sociales et économiques modernes, faisant ainsi de l’intelligence une simple affaire de traitement de données. Or, s’appuyant en cela sur la philosophie de Bernard Stiegler et d’André Leroi-Gourhan, Anne Alombert rappelle que l’esprit est bien davantage une construction collective qu’une substance individuelle. L’intelligence procède ainsi d’une activité qui « suppose toujours des corps vivants et un milieu technique pour s’exercer ».

Bien plus, la circulation des esprits suppose « un double processus d’intériorisation psychique et d’extériorisation technique : les expériences se sédimentent dans les supports de mémoire, se conservent dans l’espace et dans le temps et resurgissent dans le présent à travers leur réactivation par les individus vivants ». Les supports techniques sont ainsi porteurs d’une « fonction télépathique », que Bernard Stiegler appelait « rétentions tertiaires », entendues comme sédimentations conscientes et inconscientes accumulées dans l’histoire et qui vont servir de support à la constitution des savoirs, des expériences individuelles et des institutions qui forment le corps social dans son ensemble.

Une fois ce constat effectué, la question n’est donc plus de savoir si les machines sont en mesure ou non de surpasser l’intelligence humaine, mais bien plutôt de déterminer comment les nouvelles technologies du numériques surdéterminent le rapport de notre génération à la connaissance et à la perception du monde dans lequel nous vivons. En tant que « supports de mémoire et de symboles », les technologies numériques « supportent le patrimoine culturel dont les individus héritent, qu’ils interprètent et à partir duquel ils pensent, réfléchissent, imaginent et se projettent ».

Or en incorporant des règles comportementales dans le design et dans la diffusion de l’information, ces nouvelles technologiques de l’information ne s’adressent plus à des citoyens conscients. En réduisant le numérique à des techniques persuasives (la « captologie » de B.J. Fogg par exemple) qui tendent à capter l’attention pour mieux la commercialiser ou en facilitant la diffusion à grande échelle de fausses informations, ces technologies débouchent tout droit vers une « industrialisation des esprits ».

La schizophrénie numérique dénoncée par Anne Alombert ne doit cependant pas conduire à diaboliser toute forme de technologie. En tant que supports de notre mémoire collective, les outils techniques et singulièrement les outils numériques ne sont pas seulement des moyens mais aussi le milieu perceptif et social dans lequel nous vivons en tant que tel, milieu que nous devons nous donner pour tâche de transformer. En guise de proposition, elle se réfère par exemple aux initiatives de recherche-action, dont l’une des illustrations actuelles se trouve dans le cadre de la clinique contributive de Plaine Commune qui vise à placer les populations d’un territoire donné au cœur de la production des savoirs (ici les pédopsychiatres, les parents et les enfants face aux écrans).

Rendre le Mahabharata accessible avec Laura Arley

Par : Jeanne
21 mai 2023 à 17:12

Professeure de yoga à Toulouse désormais installée au Mexique, Laura Arley vient de publier Histoire du Mahabharata, une philosophie du yoga aux éditions des Equateurs, livre dans lequel elle a sélectionné et commenté de façon accessible 34 histoires tirées du Mahabharata, la grande épopée de l’Inde. Passerelle entre les époques et les traditions, sa plume moderne accompagnée des dessin oniriques de l’illustratrice Marion Blanc nous permettent d’accéder à ce grand récit mythique au sein duquel même les plus novices trouveront un écho certain.

Histoire du Mahabharata est l’aboutissement d’un rêve un peu fou : celui qu’avait Laura de transformer une partie de son podcast Histoires de yoga (2 saisons, 69 épisodes) consacré aux grandes épopées indiennes du Mahabharata et du Ramayana, en livre. Une entreprise loin d’être simple puisque le récit du Mahabharata nous conte la grande histoire de l’Inde à travers une guerre fratricide, originellement en 100 000 vers, soit 10 000 pages ou 18 livres (l’équivalent de trois fois la Bible). L’un des récits les plus longs de l’histoire de l’humanité et dont la rédaction même s’étalerait sur une période d’environ 700 ans (entre le 4e siècle avant notre ère et le 3e siècle après notre ère).

De façon à la fois ludique et accessible, Laura Arley sélectionne et raconte ces histoires du Mahabharata, où les récits s’imbriquent comme des poupées russes et au sein desquels les personnages légendaires se multiplient et les intrigues s’entremêlent. Entre dilemmes, trahisons, violence, amour, quêtes, défis, questionnements intérieurs et conflits cosmiques à la Game of Thrones, ce joli livre dépoussière et réactualise ce récit mythique vieux de plus de 2000 ans qui signa l’avènement du Kali Yuga, l’âge sombre dans lequel nous sommes encore plongés aujourd’hui selon la cosmogonie hindoue.

Citta Vritti  | Les histoires contées dans le Mahabharata sont intemporelles : laquelle te parle le plus à l’époque actuelle ?

Laura Arley | J’ai toujours eu une fascination pour l’histoire de Karna. Ce sixième Pandava, fils de la princesse Kunti et du dieu du soleil Surya, a été abandonné à la naissance et se retrouve en marge de la société, élevé par un charretier. Le personnage est très attachant car il n’a jamais trouvé sa place ni pu se définir autrement que par ce que les autres disaient de lui, tributaire des jugements et du mépris même de son propre clan.

Le jour où il retrouve à combattre ses propres frères sans le savoir sur le champs de bataille de Kurukshetra, son char s’enfonce dans une ornière et il oublie la formule magique censée lui venir en aide. Bien en amont de cette scène qui signe sa mort, on sait que Karna avait trop pressé la terre pour donner du lait à une jeune fille et faisait l’objet d’une malédiction selon laquelle il oublierait toutes ses connaissances le jour où il en aurait le plus besoin.

D’une certaine manière il se retrouve face à une destiné intimement liée à la terre. Et je trouve que l’on est tous plus ou moins comme Karna dont l’histoire nous raconte notre relation avec la terre, avec l’environnement dans lequel nous vivons. Je me demande même si l’on est pas à un certain moment de notre histoire où l’on est arrivé tellement loin que l’on pourrait se retrouver coincés par la terre, prisonniers, un peu comme pendant la pandémie de Covid.

L’histoire de Karna illustrée par ©Marion Blanc. « Comme (Karna) nous avons utilisé les ressources de cette Terre. Nous l’avons prise dans nos mains et l’avons pressée très fort pour nourrir nos semblables, sans nous préoccuper des conséquences ». Laura Arley.

En quoi est-ce que le Mahabharata est une oeuvre d’union avec le Vivant ? Et est-ce en cela une oeuvre de la non dualité?

Dans le récit, les personnages ne sont pas toujours des humains. On est dans un univers où la montagne, les animaux, des personnages mi animaux mi humains, ou des divinités ont un rôle. Cela nous place dans un contexte auquel nous ne sommes pas habitués et au sein duquel nous ne sommes pas au centre. Cela me fait penser au roman Azteca sur la ville des aztèques au moment de l’arrivée des espagnols : leur vision prônait le respect pour la nature car ils savaient qu’ils n’étaient pas au centre du monde. On retrouve cela dans le Mahabharata où tout s’imbrique, est interdépendant, lié et connecté. En ce sens, oui, c’est une histoire de non dualité puisque l’humain et le Vivant sont une seule et même chose.

Question à 1 million : qui est l’auteur du Mahabharata, le fameux « Vyasa » que l’on retrouve partout ? Peux tu éclairer cet épais mystère …

Oui, il est partout … ! Vyasa c’est un sage qui apparaît un peu à toutes les sauces dans plusieurs histoires des traditions hindoues. On lui attribue la compilation du Veda, la création du Mahabharata, le premier commentaire du Yoga Sutra de Patañjali. Donc c’est quelqu’un qui est là depuis la nuit des temps, depuis l’origine du monde et qui est toujours là. Cela ne nous étonnerait pas qu’il y ait un Vyasa aujourd’hui!

Dans le contexte du Mahabharata, il est à la fois l’auteur et l’un des personnages principaux du récit. C’est justement grâce à lui que les Pandava et les Kaurava (les deux clans issus de la même famille qui s’affrontent dans la grande bataille du Kurukshetra) vont naître au moment où la lignée des Kuru se voit sans héritier. C’est Vyasa qui accepte la mission d’engendrer des enfants avec des princesses et qui donne naissance à Pandu, le père des Pandava, et à Dhritarashtra, le père des Kaurava, ainsi qu’au grand sage Vidura qui les accompagne dans leur périple. J’aime bien le voir comme le grand père qui nous raconte l’histoire de la famille pour se rendre compte que l’on fait tous partie de cette grande famille.

En quoi est-ce important de vulgariser et moderniser ces grands récits épiques difficile d’accès et quelles sont les limites à cette « appropriation » ?

Pour quelqu’un qui s’intéresse à la Bhagavad Gita par exemple (6e livre du Mahabharata sorti comme une oeuvre autonome ndlr), cela permet de donner accès au contexte général. Grâce à ce contexte on comprend pourquoi la guerre arrive, qu’il n’y a pas d’autre issue et donc on aborde mieux le dialogue entre Krishna et Arjuna. La Bhagavad Gita est un texte super intéressant quand on se pose la question de l’agir mais une fois que l’on est dans l’action, plein de questions se posent auxquelles on ne trouve pas forcément de réponses dans la Bhagavad Gita. Or le Mahabharata et la grande bataille de Kurukshetra donnent des éléments de réponse : maintenant que tu es dans cette bataille, qu’est ce que tu fais, comment tu continues ?

D’autre part, c’est sûr qu’il y a des limites car des moments du récit ne s’appliquent pas nécessairement à notre vision du monde actuel ni à la façon dont on voudrait que la société soit. Mais ce sont des éléments que l’on retrouve aussi bien en Orient qu’en Occident. Quand on voit les histoires racontées par Disney par exemple, elles ne ressemblent pas forcément aux contes d’origine. Et le Mahabharata rentre dans ces catégories d’histoires que l’on va évidemment raconter à travers nos filtres. Moi je ne suis pas indienne du tout par exemple mais une fois que l’on a dit ça on peut aussi s’amuser à regarder ces histoires à travers un autre filtre, justement parce que cela appartient au domaine des histoires et qu’elles sont donc faites pour être racontées, partagées, transmises. Rien ne nous empêche de les raconter pour transmettre un message et peut-être ainsi rendre des messages complexes plus digestes et unificateurs, nous pousser à la réflexion, ouvrir des questions.

Quand le sage Bhima rencontre le singe Hanuman © Marion Blanc. « Le Mahabharata est une série d’histoires tragiques et rocambolesques. N’oublions pas que la légèreté fait également partie de nos vies. Sur notre tapis, pratiquons cette notion en nous prenant moins au sérieux » Laura Arley.

En quoi le Mahabharata est-il une oeuvre qui nous parle de yoga? Et quel en est l’enseignement principal selon toi?

Déjà, évidemment parce qu’il contient la Bhagavad Gita et parce que l’on retrouve le yoga et le mot « yoga » dedans. Toute histoire peut nous parler du yoga mais il faut déjà savoir qu’elle est notre définition du yoga. Pour moi le yoga est un espace pour expérimenter plein de notions qui ne sont pas forcément très digestes juste en lisant un bouquin théorique. En ce sens, chaque histoire est un petit prétexte pour parler de yoga. Même si on les adapte pour qu’elles répondent à certaines questions dans notre pratique personnelle.

Selon moi le grand message du livre c’est un peu la démystification du conflit à travers la grande bataille de Kurukshetra. Le conflit existe partout dans notre société, -à partir du moment où l’on ne vit pas tout seul dans une forêt-, et parfois même à l’intérieur de nous. Cette histoire nous montre aussi qu’une fois que l’on a accepté le conflit on peut aussi apaiser le ton et les tensions, et elle nous parle aussi du phénomène du « bouc-émissaire » qui advient lorsqu’un individu ou un groupe est accusé d’être responsable des maux de la société (comme Karna). Non, je ne suis pas toute seule et ma façon de voir le monde n’est pas celle de tous. Les gens ne sont pas dans ma tête et moi je ne suis pas dans leur tête, donc on va voir les choses différemment. Jusqu’à un certain point on vit dans des mondes différents et l’accepter nous permet de trouver plus facilement des terrains d’entente, de comprendre les autres, de se mettre à la place des autres.

Le conflit du Mahabharata, un conflit socio cosmique et individuel illustré par © Marion Blanc. « Ces histoires nous invitent à nous questionner sur notre dharma personnel et notre dharma commu, sur nos actions individuelles et collectives » Laura Arley.

Quelles ressources conseillerais-tu pour celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure Mahabharata ?

La version la plus accessible en français pour moi c’est celle de Jean-Claude Carrière (écrivain et metteur en scène français ndlr) qui est la plus digeste, en livre de poche ou en BD. Ce sont les premières entrées dans le Mahabharata pour comprendre l’ensemble sans trop se perdre car il a fait des choix par rapport aux personnages, il ne raconte pas forcément tout. Sinon il y a aussi l’adaptation en spectacle du metteur en scène Peter Brooks en cinq heures disponible sur YouTube en version anglaise. Enfin, ma version de référence c’est la version de John D. Smith aux éditions Penguins Classic, en anglais aussi, et peut-être un peu moins digeste mais très complète.

Laura Arley 🙂
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