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Le droit à l’alimentation : une action quotidienne, une action politique.

Par : admin5435
27 juin 2024 à 21:18

Par Christophe Pruvot

Aujourd’hui, c‘est l‘urgence. On aide, on donne comme on peut. Nous souhaitons la fin de l‘aide alimentaire. Nous demandons à l’État d‘assurer la sécurité de toutes et tous. Pouvoir s’alimenter ne doit pas permettre le profit.

Ça commence par un débat.

C’est l’été, nous sommes une vingtaine d’adultes posés sur des tapis dans l’espace public et nous avons décidé de nous emparer d’un sujet de la vie quotidienne : l’alimentation. Nous souhaitons réfléchir ensemble pourquoi une association d’éducation populaire, un centre social et un espace de vie sociale organisent aujourd’hui une aide alimentaire, une cantine sociale alors que dans la ville il existe les « restos du cœur » et le « secours populaire ». 

Avant tout il est important de poser une évidence pour nous : l’alimentation est un droit et une démocratie doit donner accès à ce droit à tous les membres de la société sans condition.

Si l’alimentation est un droit premier, comment fait-on pour se nourrir correctement quand tout augmente ? La première condition qui interdit un accès libre à l’alimentation c’est la condition économique.

Notre conversation a débuté ainsi : 

« L’État ne donne pas accès à la nourriture, il ne protège pas les plus défavorisés. Ce n’est pas logique de passer par l’aide alimentaire : c’est la honte », « Pour se faire plaisir, même des petits plaisirs, on est obligé de prendre sur ces dépenses-là. Alors il n’y a plus de plaisirs », « Moi je mange surgelé ou des plats préparés parce que c’est moins cher enfin j’en trouve de vraiment pas chers même si les dates sont bien dépassées », « Moi j’ai fait un jardin mais ça ne fait pas tout », « Les produits les plus essentiels c’est trop cher », « On ne choisit pas ce qu’on mange », « Les gens prennent parce qu’ils ont faim et ne se posent plus la question s’ils aiment ou pas », « T’as beau travailler, ça ne suffit pas « , Tant que la bouffe ça rapportera à des gens les prix vont augmenter et nous on aura faim », « Avec la bouffe tu taxes un pauvre comme un riche », « On mange toujours la même chose », « Si en plus tu peux pas te déplacer tu peux pas aller chercher moins cher un peu plus loin », « On fonctionne avec les points de fidélité on ne choisit pas », « Ne pas choisir ça t’enlève une partie de ton humanité ».

Nous avons tenté de chercher un peu plus loin.

Nous avons partagé ce que Jean Ziegler écrit dans deux de ces ouvrages : « la faim dans le monde expliquée à mon fils » et « Destruction massive. Géopolitique de la faim ». Voici ce que nous en avons retenu et qui nous scandalise.

Nous vivons sur une planète qui déborde de richesse mais des gens ont faim, des enfants meurent de faim : c’est un scandale, c’est un crime.

L’être humain dépense tous les jours de l’énergie vitale. Celle-ci doit être remplacée par de la nourriture. Si le corps ne remplace pas cette énergie dépensée alors il souffre, le système immunitaire s’effondre et la personne meurt.

Il y a surabondance, on pourrait nourrir toute la population mondiale si la répartition était plus juste. Nourrir un être humain, c’est lui donner entre 2400 et 2700 calories par jour.

Les états les plus riches de la planète exploitent les pays pauvres. Les États industriels occidentaux comme l’Europe versent des subventions aux agriculteurs et dans le même temps déversent sur les marchés africains le surplus de leurs productions à des prix trois fois plus bas que les productions locales. De grosses sociétés industrielles accaparent les terres en masse dans les pays d’Afrique et ils produisent des fruits et légumes pour l’Europe (à des coûts largement inférieurs à ceux pratiqués dans les pays européens bien entendu), ils plantent aussi des forêts de palmiers ou des champs de cannes à sucre pour les agrocarburants. Les prix s’envolent à cause de la spéculation boursière (parce que les céréales sont cotées en bourse) et des agrocarburants (des surfaces agricoles pour du carburant comme le bioéthanol ou le biodiésel) : tout ça rapporte de l’argent. Pour maintenir les prix certains pays n’hésitent pas à brûler les récoltes pour qu’il n’y ait pas trop de produits sur les marchés financiers.

Les pays riches veulent maintenir les prix pour garantir des prix minimums aux agriculteurs, pour ça ils font des lois pour limiter les productions ou ils détruisent une partie de la nourriture (elle n’entre pas sur le marché).

« La liberté totale du marché est synonyme d’oppression » 1.

La parole entendue et prise dans l’espace public.

Nous avons été à la rencontre de quelques personnes dans l’espace public : des enfants, des parents, des adultes seuls. C’était juste une discussion sur l’alimentation aujourd’hui, sur le prix, sur la santé, sur la faim. Les temps sont durs !

« On a rencontré avec un SDF à Lille, c’est dur. On sait qu’il y a des gens qui dorment dehors à Lillers. On fait quoi ? On leur donne à manger mais ça ne suffit pas »

« Est-ce que c’est vraiment bon ce qu’on donne dans les colis : bon pour la santé ? Est-ce qu’on fait attention aux goûts de tout le monde ? »

« La misère est partout : en Afrique, en France, à Lillers »

« Les plus pauvres se cachent par peur ou par honte ?

« L’État a une responsabilité, il peut mieux répartir l’argent, il devrait payer l’aide alimentaire directement ».

« On est obligé de passer par le calcul : applications, bons de réductions »

« Dans les colis on ne choisit pas. En plus ce n’est pas forcément bon pour la santé et pour la planète »

« On ne fait pas attention à ce qui est bon pour la santé. On fait juste attention au prix. On sait que ce qui est plus cher est meilleur pour la santé »

« On ne se fait plus plaisir »

« Même dans les cuisines collectives c’est galère. On fait moins à manger et on ne donne plus de rab. C’est injuste »

« On achète au moins cher même si c’est moins bon ».

« L’alimentation c’est bon pour la santé et prendre des forces. C’est bon de manger ensemble. Ça fait du bien ».

« Il faut arrêter de donner des plats dégueulasses aux pauvres ».

Le scandale ne s’arrête pas là : la défiscalisation sur les produits alimentaires, sur les dons alimentaires réalisés par la grande distribution.

« L’aide alimentaire, dont dépendent des millions de personnes en France, repose sur un vaste système de défiscalisation encourageant la surproduction. Pire, certaines grandes surfaces se débarrassent de denrées inutilisables auprès d’associations caritatives, tout en bénéficiant de réductions d’impôts » 2.

Nous pouvons témoigner des dons que nous recevions d’une grande enseigne de la grande distribution. Pendant plusieurs mois, nous sommes allés chercher tous les jours de produits pour les redistribuer. Nous avons eu toutes sortes de produits : du pain dur immangeable, des produits frais aux dates largement dépassées, des paquets de biscuits éventrés, des fruits et des légumes pourrissants et dégoulinants… Des produits qui trainaient dans les stocks et qui auraient dû être jetés. Le jour où nous avons décidé de stopper, le responsable s’est étonné. Lorsque nous lui avons dit « nous avons honte de donner ce que l’on reçoit », il n’a plus dit un mot et a raccroché le téléphone. 

Il semble que l’État consacre environ (et ce chaque année) 500 millions d’euros pour l’aide alimentaire. Les trois-quarts de cette somme (75 % soit plus de 360 millions) bénéficient aux grandes surfaces sous la forme de défiscalisation : somme d’argent qui devrait revenir dans les « caisses de l’État » par les taxes et les impôts donc c’est comme un cadeau fait aux entreprises. Cet argent ne sert pas à la solidarité nationale, il revient aux actionnaires, aux entreprises. Et ça ne s’arrête pas là ? Certains syndicats agricoles nous apprennent que l’État et l’Europe versent des subventions aux agriculteurs et achètent aussi une partie de leurs productions. Ces productions sont données aux banques alimentaires. Un ancien agriculteur résume : « on est payé pour donner des produits pour lesquels on a déjà touché des subventions ». Depuis 2016, les distributeurs n’ont plus le droit de détruire les produits impropres à la consommation. De fait ils ont augmenté leurs dons aux associations caritatives et solidaires, dans le même temps ces produits donnés sont défiscalisés. Ce qui devait être jeté parce qu’inconsommable devient une ressource pour les distributeurs sans contrôle de la qualité de ce qui est donné. Les associations reçoivent des produits aux dates dépassées et des légumes pourris qu’ils peuvent donner aux pauvres. Et comme si cela ne suffisait pas, les produits donnés et « corrects » sont remplis d’acide gras saturés, de substances normalement interdites pour les produits « normaux » que l’on peut acheter en grande surface. Certaines productions ne sont destinées qu’à l’aide alimentaire et ces productions seraient de moins bonne qualité. Cela favorise une malnutrition, des problèmes de santé pour les personnes qui sont obligées de recourir à l’aide alimentaire. L’aide alimentaire devient un marché « juteux » pour les marchés financiers et les entreprises. Les plus pauvres enrichissent les plus riches, les plus riches maintiennent les plus pauvres à leur place.

On fait des choses, un peu tous les jours.

Depuis 4 ans, nous organisons une distribution alimentaire et une cantine sociale dans un quartier populaire, un quartier pauvre.

Personne ne contredira les chiffres, ils pourront être interprétés et expliqués différemment mais ils existent : un taux de chômage à presque 19 % (moins de 10% au niveau national), un taux de pauvreté à 21% (15,6 % au niveau national) 3. La misère est présente, elle augmente malgré l’action des associations dites caritatives, malgré des services d’aides sociales : ce n’est plus suffisant, les besoins et les manques sont conséquents. Notre association a décidé une distribution alimentaire régulière en plus de l’existant. Nous accompagnons plus de 400 personnes (un peu moins de 200 en 2020). Les baisses de financements publics nous obligent à conventionner avec la banque alimentaire plutôt que d’acheter les denrées nous-mêmes (ce qui nous contraint à donner ce que l’on reçoit et ne pas répondre aux habitudes des personnes). Nous avons ouvert une cantine sociale deux fois par semaine pour 70 repas par « service » (plus de 2700 repas en 2024). Avant la baisse des financements, nous cuisinions pour 150 personnes à chaque repas et nous proposions des plats à emporter. Chaque année nous organisons des repas partagés dans l’espace public, dans nos murs. Nous cultivons des fruits et légumes dans notre jardin ce qui nous permet d’alimenter nos repas et de distribuer les productions quand cela est possible.

Une rencontre de bénévoles de l’aide alimentaire.

En fin d’année 2023, nous avons rencontré d’autres bénévoles d’une autre ville qui font comme nous qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’ils ont : « c’est dur l’aide alimentaire, la violence est partout ».

« On aimerait faire mieux parce qu’on ne donne pas ce qu’il faut et en quantité suffisante, « les dates sont trop courtes ou dépassées », « on ne nourrit pas avec des tonnes de beignets », « il n’y a pas assez de produits frais », « pas assez de viande, pas assez de légumes traditionnels », « les gens font la queue et on voudrait les accueillir autrement », « on sait que les personnes ne choisissent pas ce qu’elles mangent mais on n’a que ça ».

« On prend, parfois, la colère des personnes qui trouvent que les sacs sont légers », « les personnes comparent leurs sacs et ça nous met mal à l’aise parce qu’on ne fait pas toujours les mêmes sacs », « quand les gens viennent sans sacs on ne peut pas donner surtout les produits congelés parce qu’il y a la responsabilité de la conservation », « j’attends pas de merci mais ça fait toujours plaisir », « il y en a qui sont pas contents et qui se plaignent mais bon c’est donné gratuit alors quand même ».

« C’est violent de devoir faire la queue pour avoir à manger pour sa famille, c’est violent de ne pas choisir ce que l’on va manger, c’est violent de savoir qu’on ne va pas avoir assez, c’est violent d’entendre les critiques alors qu’on donne ce qu’on a ».

La violence subie par les personnes les plus pauvres se rabat quelquefois sur les groupes de bénévoles qui reçoivent durement les attitudes, les propos. Mais qui est responsable de la violence ? Quelle est la part de responsabilité de l’État qui n’assure pas les soins nécessaires et qui ne répond pas aux besoins primaires de sa population ?

La violence est partout : elle est là quand les gens n’ont pas de quoi se nourrir suffisamment, elle est dans l’accueil des distributions alimentaires, elle est là et les bénévoles sont rendus responsables du peu, du pas assez, elle est dans le manque de denrées des banques alimentaires, elle est dans les dates trop courtes. La violence est partout et elle crée de la honte, de la colère, du désespoir, de la souffrance.

Notre action politique pour l’alimentation :

Nos actions sont autant d’occasions de socialiser l’alimentation, de faire la fête, de se rencontrer, de créer des moments, des souvenirs, de danser et de chanter. Ce sont autant d’occasions de lutter contre la précarité alimentaire et d’affirmer que manger à sa faim est un droit inconditionnel pour tous. Nos actions sont simples : une distribution alimentaire sans condition et sans contrôle, une cantine sociale, des repas partagés dans l’espace public, des cantines de rue, des petits déjeuners et des goûters, un jardin solidaire et communautaire

Nous avons réalisé une campagne d’affichage dans le quartier, dans la ville, pendant nos actions et en proximité pour affirmer notre pensée et nos idées, comme un manifeste pour un droit à une alimentation juste. Voici nos revendications : Le droit à une alimentation juste, saine et digne pur toutes et tous, Pouvoir faire plaisir à un enfant, Refuser qu’un adulte se prive de peur de ne pas avoir assez pour les enfants, Refuser que les enfants ne mangent pas à leur faim, La négociation des prix par les consommateurs, Le droit de créer des espaces potagers libres et gratuits, Créer des espaces potages un peu partout, Pouvoir choisir ce que l’on mange, Taxer les profits et non les produits alimentaires, Arrêt des aides de l’État aux entreprises de l’agroalimentaire et e a grande distribution, Refuser que certaines personnes sautent des repas, Imposer un minimum de 150 € par mois et par personne pour se nourrir : le droit à une sécurité sociale de l’alimentation, La défiscalisation pour le don de produits alimentaires est un crime contre l’humanité, un crime organisé pour la course aux profits au détriment des plus pauvres.

Nous affirmons cela alors que le Président de la République a une tout autre idée du droit à l’alimentation pour les plus pauvres. Emmanuel Macron aurait tenu les propos suivants : 

« Bien se nourrir est un choix de vie. Alors qu’on a 70 chaînes gratuites en France, on peut se passer d’un abonnement (télé) pour se payer des pommes bio » ou « Les smicards préfèrent des abonnements VOD à une alimentation plus saine » 4. Décidément, le mépris est présent partout mais il n’est pas acceptable.

Contre les souffrances dues à l’alimentation, pour tenter de répondre aux urgences, pour faire du commun, pour socialiser encore ! Et ce qu’on veut mettre au travail pour la suite : un meilleur accueil à l’épicerie, développer les productions au jardin et au verger, une cantine de rue régulière, des repas dans les quartiers, etc.

La sécurité sociale de l’alimentation : une idée.

« 150€ par personne et par mois, enfants compris, représentent un budget annuel de 120 milliards d’euros, soit 8% de la valeur ajoutée produite en France.

Afin de garantir l’absence de mainmise de l’état sur le processus, nous souhaitons que l’argent ne transite pas dans les caisses de celui-ci, ce qui serait le cas avec un financement basé sur des taxes ou impôts dus à l’état qui les reverseraient au fonctionnement de la sécurité sociale de l’alimentation. Le mécanisme de cotisation est le plus approprié pour défendre une organisation démocratique de l’économie, il agit directement au niveau de la richesse produite et non pour corriger une première répartition inégale de celle-ci. » 5

Multiplier les repas et les actions dans l’espace public

Depuis des années l’association occupe et s’approprie l’espace public avec des ateliers éducatifs de rue avec des repas partagés, avec l’expérimentation de cantines de rue. Il faut continuer. Il faut aller plus loin, cela doit devenir une expression politique pour rendre visible, pour revendiquer, pour réclamer des droits.

« Les dés étant pipés, les élections délégitimées, les occupations physiques et sonores des espaces publics restent alors le seul moyen d’être visibles et entendus » 6.

« Les gens qui ne sont rien », Monsieur le Président, vous les croiserez dans les gares mais aussi dans les rues, dans les quartiers pour peu que vous sortiez vraiment.


  1. Jean Ziegler est né en 1934. C’est un homme politique, altermondialiste et sociologue suisse. Il a été rapporteur à l’ONU et a travaillé sur la question de l’alimentation et de la faim dans le monde. Les livres qui nous ont été utiles :
    Ziegler, J., Destruction massive. Géopolitique de la faim, Points, 2012
    Ziegler, J., La faim dans le monde expliquée à mon fils, Seuil, 2015 ↩
  2. https://basta.media/Les-derives-de-l-aide-alimentaire-defiscalisation-hypermarches-surproduction-agro-industrie-grande-distribution
    Les arguments qui suivent sont également tirés de cet article qui propose une lecture claire de ce que nous vivons au quotidien dans notre action d’aide alimentaire. ↩
  3. Source INSEE années 2020 et 2021 ↩
  4. Selon le MODEF (syndicat agricole). Lors du salon de l’agriculture, le 24 février 2024. Propos tenus par le Président de la République face à certains membres du syndicat. Propos relayés dans le journal La Marseillaise dans son édition du week-end des 14 et 15 février 2024. Bien entendu, l’Élysée a démenti, le syndicat a maintenu le fond des propos.
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/macron-a-t-il-dit-les-smicards-preferent-des-abonnements-vod-a-une-alimentation-saine-retour-sur-une-polemique-en-quatre-actes-2930256.html ↩
  5. https://securite-sociale-alimentation.org ↩
  6. Monique Pinçon Charlot dans son ouvrage Le Méprisant de la République aux éditions textuel (2023). ↩

L’éducation populaire politique, ça existe ! Mais quel combat !

Par : admin5435
27 juin 2024 à 20:51

Par Christophe Pruvot

La pédagogie sociale 1 (pédagogie émancipatrice) et la puissance d’agir 2 (éducation populaire) ont été au cœur des pratiques et des réflexions d‘une association d’éducation populaire (centre social, espace de vie sociale, organisme de formation, recherche) qui se situe dans une ville moyenne du le Pas-de-Calais. Pour ouvrir les possibles, pour permettre les initiatives, pour créer des liens de solidarités, pour construire un contre-pouvoir… pour redonner du sens au travail social et éducatif… pour affirmer un projet politique.

Les années passées dans l’animation socioculturelle m’ont amené à prendre la direction d’un centre social en 2010 puis de développer un espace de vie sociale en pensant que ces lieux de l’animation de la vie sociale pouvaient s’inscrire dans une démarche d’éducation populaire, d’éducation intégrale ou d’animation globale. J’ai appris à œuvrer et à manœuvrer avec les institutions et leurs injonctions… Mais, c’est en formation (un MASTER en sciences de l’éducation) que j’ai pu me recentrer sur mes pratiques et le sens de nos actions. Alors, je me familiarise avec la recherche, je croise (ou recroise) la théorie et certains concepts qui m’amènent à interroger ma vision du monde. C’est une approche en philosophie sociale et/ou politique, un plongeon dans le constructivisme 3 et l’existentialisme 4 qui nourrissent ma réflexion et finalement remettent en cause certaines méthodes d’interventions, la notion de projet, le développement social local (qui institutionnalise et qui pousse à l’adaptation alors que l’enjeu est la transformation sociale), la participation… Engagé dans un processus de recherche action, d’autres approches et « concepts », nourrissent d’une part, ma pratique dans un va et vient constant entre théorie et pratique. Insatisfait, je doute de la valeur « démocratie », je bouscule mes pratiques, je fais tomber certaines barrières, je travaille sur mes freins et mes « limites ». Les institutions sont en crise, la démocratie est malade, les travailleurs sociaux ne trouvent plus de sens à leurs actions, les personnes sont rangées dans des cases… Il y a une crise de la confiance, de la reconnaissance… Pourtant, je reste persuadé que l’engagement et le collectif sont les moteurs pour continuer sur le chemin d’un monde plus juste, plus équitable, plus humain…

C’est en alliant théorie et pratique et gonflé d’énergie que j’ai abordé différemment mon métier. L’association dont je vais devenir le directeur devient alors un terrain de recherche-action 5. Une recherche sensible à l’écoute, à la coopération et à la création avec les habitants « experts » de leur territoire et attentifs aux transformations produites par la démarche. En dépassant une approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir, nous avons expérimenté de nouvelles formes de démocratie dans le centre social et aujourd’hui dans l’association. La pédagogie sociale (inspirée de pédagogues comme Freinet, Freire, Korczack) a ouvert le champ des possibles. C’est tout le projet du centre social qui a été impacté. Ce sont toutes les postures des professionnels qui s’en sont trouvées bouleversées. Un énorme travail sur les pratiques, sur le sens, sur l’éthique, sur les postures, sur l’engagement a mieux défini le travail associé au centre social. Celui-ci étant défini aujourd’hui comme une rencontre intersubjective entre les acteurs du projet quel que soit leur statut 6. Il devient une occasion de nouveaux possibles et se construit de manière permanente. C’est la relation (affective, authentique, sincère, affectueuse) qui est devenue l’enjeu premier de toutes nos interventions : créer des liens de solidarité pour permettre les initiatives et l’action collective. Les personnes sont accueillies dans leur entièreté et leurs multiples dimensions, affectives, émotionnelles, psychiques, physiques, sociales.  Pour nous, acteurs engagés (professionnels et bénévoles), il fallait donner les moyens d’agir aux habitants, il fallait travailler l’appropriation, il fallait parler de pouvoir, il fallait construire des contre-pouvoirs à l’interne du centre social, du projet et à l’externe. Il fallait mettre le débat au centre des préoccupations. Il fallait mettre au jour nos contradictions. Il fallait dépasser la notion de participation, la notion d’activités et de services… Il fallait parler de transformation, d’amélioration. Il fallait parler de confiance et d’amitié. Il fallait en parler pour que ça existe. Il fallait en parler pour mettre en œuvre, pour agir et pour travailler ensemble. Nous avons autorisé, nous avons facilité, nous sommes sortis de nos zones de conforts, nous avons laissé la place aux habitants, nous avons rejoints les habitants, nous avons donné des rôles, nous avons laissé la place, nous avons permis les responsabilités, nous avons fixé un cap, nous avons mis en place une organisation. Nous avons donné les clés, ici et maintenant et pour aujourd’hui et pour demain.

En pratique, cette démarche donne les moyens aux initiatives des habitants et donne le pouvoir de décision aux collectifs d’habitants. Elle permet aux habitants de s’approprier les lieux et de laisser une place importante à la rencontre et à la relation.

Cette nouvelle forme de démocratie et nos interventions en pédagogie sociale ont produit une organisation collective porteuse de sens pour le territoire. Mais comment ? En mettant le débat au cœur de nos discussions et de nos prises de décisions. On évite le vote mais on pratique l’arbitrage. En donnant du pouvoir aux collectifs d’habitants hors des instances classiques. En donnant accès aux ressources aux habitants et aux bénévoles qui portent une action. Les habitants ouvrent et ferment le centre social. Les habitants ont accès aux moyens de paiement. En réunissant régulièrement (une fois par semaine) les administrateurs, les salariés, les bénévoles dans des « réunions » d’équipe. En laissant de la place dans les plannings et les salles pour la rencontre avec les habitants, les bénévoles et ce toutes les semaines. Une démocratie vivante au quotidien, c’est un Conseil d’Administration composé d’habitants exclusivement. Ce sont des candidats aux postes d’administrateurs plus nombreux qu’il n’y a de postes disponibles (une véritable campagne électorale à l’approche de l’assemblée générale, 27 candidats impliqués au quotidien dans l’association pour 18 postes en 2020, ce sont 13 candidats pour 8 postes vacants en 2021, 11 candidats pour 6 postes vacants en 2022). C’est un nouveau mode de gestion pour le centre social en 2018 (une cogestion qui laisse la place aux habitants pour piloter le projet en ayant les moyens et en ayant accès aux ressources). C’est un nouveau projet d’animation de la vie locale emmené par des habitants (un espace de vie sociale comme terrain d’expérimentation du don et de la gratuité). C’est un projet non pas transversal mais décloisonné (les secteurs sont fondus et confondus). C’est un accueil porté par toute l’équipe des salariés et par des bénévoles. C’est un accueil qui a abandonné l’esprit de guichet dans les pratiques. Ce sont des rencontres. Ce sont des moments créés et repris sur le temps. Ce sont des relations fortes, sincères, authentiques entre les salariés, les bénévoles, les administrateurs, les habitants… Ce sont des collectifs autogérés. C’est un accompagnement à la scolarité imaginé comme une classe Freinet. C’est une écriture de projets laissant une place importante à des méthodes d’animation collaboratives 7. C’est une organisation et un cap qui s’ajustent en allant, une identité collective d’une communauté qui se bâtit, qui se construit chemin faisant, pas à pas, au quotidien dans la diversité, dans la joie, dans le travail… avec de l’espérance et beaucoup d’amour.

Les actions et projets de l’association n’entrent pas facilement dans les « cases » des dispositifs et des appels à projets. Ce système marchandise le travail éducatif et détourne le sens de l’éducation populaire. On préfère la norme, la conformité, la « bonne » citoyenneté à l’émancipation ou à l’esprit critique. On préfère la réussite individuelle à l’approche collective. On préfère mesurer l’impact que créer de la valeur humaine. Alors pensant tordre les dispositifs, on peut tordre nos actions pour rentrer dans les cases pour satisfaire les exigences, les objectifs des différentes politiques publiques et des institutions. Ce jeu, nous ne l’avons pas choisi mais nous le pratiquons par nécessité, pour obtenir des moyens : matériels, structurels et financiers. C’est l’argent et le besoin d’argent pour fonctionner, pour faire vivre notre communauté qui nous obligent à jouer, à adapter, à tricher parfois. Ce jeu rend nos structures précaires, nous quémandons, nous « prions » pour obtenir des moyens toujours insuffisants mais toujours plus contraignants dans les règles d’attribution, dans les comptes à rendre, dans les relations conventionnées, dans la contrepartie. Il est là, aussi, le combat : satisfaire les partenaires, les bailleurs de fonds, répondre aux injonctions tout en trouvant ce jeu « ridicule », éloigné des préoccupations et de la réalité des personnes vivant dans les quartiers populaires. Mieux on connait les codes mieux « ça passe ». Plus on va dans le sens de l’institution plus on obtient de moyens. Plus on développe une pensée critique, plus on comprend les mécanismes de dominations, plus on explique les inégalités : plus on se heurte aux logiques néolibérales et plus les moyens nous manquent. Plus notre action est politique, plus l’éducation est émancipatrice, plus nous nous éloignons, plus nous nous isolons. Mais plus nous sommes convaincus de la nécessité de durer et de continuer. Notre démocratie est liée au conflit, à la confiance, à la lutte contre toutes les formes d’oppression. Nous devons toujours avoir ce zest de piraterie pour ne jamais accepter la violence de la misère, du racisme, du sexisme, de la pauvreté, de la précarité. Alors, nous tricherons quand cela sera nécessaire, nous jouerons le jeu tant que celui-ci ne nous aveugle pas parce que chacun doit pouvoir mener une vie bonne (une vie vivable) dans des institutions justes (et non excluantes)8.

En 2024, l’association portait un projet de centre social, un espace de vie sociale, un organisme de formation et développe un axe de recherche. L’équipe de professionnels a bougé, elle est en mouvement : toutes et tous ne restent pas. Entre les bénévoles, les administrateurs et les salariés il existait une stabilité qui assurait aux « publics » une sécurité, une confiance et des relations durables. Cette stabilité est incertaine et fragile, elle se heurte à la précarité des structures de travail social et éducatif qui subissent les contraintes (et financements sous contraintes) des politiques publiques.


  1. La pédagogie sociale a été théorisée en France par Laurent Ott. Ott, L. , Pédagogie sociale : une pédagogie pour tous les éducateurs, Chronique sociale, 2011 ↩
  2. La notion de puissance d’agir est amenée par Christian Maurel. Maurel C., Éducation populaire et puissance d’agir : les processus culturels de l’émancipation, éd Paris L’Harmattan, 2010 ↩
  3. Le constructivisme se rapporte à l’apprentissage et admet que la connaissance est élaborée par l’apprenant. Nous nous construisons et construisons notre vision du monde en pensant, en réfléchissant les expériences que nous vivons. ↩
  4. L’existentialisme est une théorie philosophique (et littéraire) qui affirme que l’essence de l’être humain n’est pas déterminée par un dieu pour une autre force transcendantale mais par son existence, ses actions, son expérience, ses choix, sa liberté. En France, c’est Jean Paul Sartre qui est le principal représentant de cette théorie. ↩
  5. La recherche action est une action délibérée de transformation (qui cherche un changement concret dans le système social) et de production de connaissance (avec les personnes concernées). C’est une action inscrite dans une réalité qui suppose que les chercheurs ne sont pas seulement issus des laboratoires universitaires mais sont aussi sur les terrains de l’expérimentation, dans les quartiers. ↩
  6. Pour la définition du travail associé, je me rapporte aux travaux de recherche de Marie Nowicki, docteure en sciences de l’éducation. Thèse de Marie Nowicki (soutenue en 2022 : « Le travail associé en centre social : l’entrelacement d’histoires individuelles et collectives : Histoire de vie de communauté du centre social la Maison Pour Tous de Lillers ». ↩
  7. L’association se « soumet » tous les 4 ans (au moins) l’écriture de projets sociaux. Cette méthode projet est très éloignée de nos pratiques de recherche-action dont nous nous prévalons. Seulement, écrire des projets sociaux en respectant « la norme » institutionnelle nous permet d’obtenir des moyens financiers et les labels « centre social » et « espace de vie sociale » (labels ou agréments distribués par la CAF). ↩
  8. Les notions de vie bonne et vie vivable sont empruntées à la philosophe Judith Butler. Butler, J., Worms, F., Le vivable et l’invivable, éd. PUF, 2021 / Butler, J., Qu’est-ce qu’une vie bonne, éd. Rivages, 2020 ↩

Une pratique pour tous les éducateurs, une vision humaniste, optimisme et une philosophie politique assumée.

Par : admin5435
27 juin 2024 à 20:32

Par Christophe Pruvot

Ni un résumé, ni une note, ni une fiche de lecture, ni une recension d’ouvrage, cet article est tout ça à la fois et il est teinté de subjectivité, de ma compréhension, de ce qu’un livre a pu me bousculer et me remplir de joie et d’espérance. Travaillé à partir du livre de Paulo Freire « pédagogie de l’autonomie », ce texte permet d’identifier des savoir-faire pour les pédagogues sociaux, pour les permanents, pour les bénévoles dans le cadre de leurs interventions et postures vis-à-vis des « publics ».

Dans son livre Paulo Freire s’adresse aux éducateurs, aux enseignants dans leur relation éducative aux stagiaires et aux apprenants. Les enseignants (dont parle Paulo Freire) deviennent, dans ce texte des éducateurs, des pédagogues. Les apprenants sont les habitants, les « publics », les personnes que l’on accueille, que l’on accompagne tous les jours. C’est une vision humaniste et optimiste qui est mise en avant et qui reconnait la nécessité de l’être humain à lutter contre la réalité pour la transformer, pour l’améliorer. Les pédagogues ont le devoir de préparer l’être humain à affronter le monde en faisant face au pragmatisme ambiant de la culture néolibérale. Il s’agit d’une approche pour lutter contre le fatalisme néolibéral. L’importance est de développer chez les personnes les plus vulnérables l’envie d’apprendre et d’être reconnus comme des êtres à part entière. Il faut partir du savoir tiré de l’expérience pour créer une vérité dite « scientifique » tout en ayant l’esprit critique. Cette approche est un fil conducteur vers l’autonomie et la libération des exclus, des vulnérables. Il est important d’affirmer le désir et la nécessité d’une transformation sociale et politique. La controverse est indispensable à la vie en communauté, mais elle doit se faire sur la base de l’éthique. C’est-à-dire sur le champ des idées, arguments contre arguments et non sur les ressentis personnels ou interpersonnels.

L’article se compose en trois parties, les mêmes parties que l’on retrouve dans l’ouvrage de Paulo Freire : « il n’y a pas d’éducation sans apprentissage », « éduquer n’est pas transférer la connaissance » et « enseigner ou éduquer est une spécificité humaine ».

Il n’y a pas d’éducation sans apprentissage. 

Le pédagogue doit développer une « rigueur méthodique ». L’acte ou l’action éducative nécessite quelques savoirs de bases. Mais enseigner ou éduquer ne veut pas dire transférer de la connaissance ou remplir les autres de savoirs « préfabriqués ». Éduquer, c’est créer les possibilités d’une production, d’une construction de la connaissance par les personnes (éducateurs et apprenants). Il y a interaction entre les publics et le pédagogue. Les deux sont sujets : un habitant accueilli n’est pas un objet. Le pédagogue se forme pendant l’intervention et la relation autant que la personne accueillie et formée.  Enseigner ou éduquer, ce n’est pas transférer des compétences, enseigner c’est avant tout un système d’apprentissage. Le doute est une posture, un savoir dont le pédagogue doit être pourvu.

L’enseignant doit rester curieux et avoir « une posture de chercheur », un esprit de chercheur. « En intervenant j’éduque et je m’éduque. Je cherche pour connaître ce que je ne connais pas encore, pour communiquer ou annoncer la nouveauté 1. Le pédagogue doit garder un esprit critique sur ce qu’il transmet.  Le pédagogue respecte les savoirs des publics. Ceux-ci viennent avec leurs histoires, leurs vécus, leurs expériences qui sont et qui forment des savoirs, des connaissances. Nous devons discuter de la réalité concrète sans pour autant mettre de côté (ou « sous le tapis ») la violence ou l’agressivité. Ce qui est visé, c’est le développement de la pensée critique des publics. Une personne, un sujet doit faire preuve de curiosité pour se construire, pour ne pas entrer dans les normes d’un monde rationnel qu’il n’aurait pas questionné. La personne accueillie doit développer un esprit critique. Pour cela, dans une relation éducative, dans un temps « de service », d’animation, d’atelier, le pédagogue rejette la méthode du cours magistral où l’habitant reçoit simplement et reste passif.

Chaque personne est capable d’intervenir, de penser, de construire, de produire, de comparer, de choisir, de décider, de valoriser, de rompre. Le pédagogue doit assumer le changement, doit prendre des risques et chercher la nouveauté. Il ne faut pas prendre les chemins les plus courts et les plus faciles pour éviter les difficultés. Enseigner cela doit être un acte rigoureux, esthétique et éthique. Le pédagogue doit toujours se rapporter à l’expérience, aux témoignages, à l’histoire, aux vécus, à la réalité. Il doit chercher son assurance dans l’argumentation. Le pédagogue incarne les paroles par l’exemple.

Le pédagogue doit accepter le risque et le nouveau. Accepter le nouveau permet de s’ouvrir à l’autre, de se laisser toucher par l’autre. Le risque, c’est aussi d’accepter les colères et les désaccords chez la personne accueillie, c’est d’accepter les différences, c’est rejeter les discriminations. La pratique fondée sur des préjugés nie la véritable démocratie. Enseigner ou éduquer est un acte de communication et non un acte où les personnes sont isolées les unes des autres. Cet acte doit considérer l’autre, celui que l’on accueille. Le pédagogue doit être respectueux car il conserve un pouvoir sur la personne qui vient le voir et il peut influencer son parcours. Rester humble permet de se garder de toutes formes de manipulation, de s’éloigner de l’oppression, de rejeter la domination. Rester humble ou respecter l’autre permet d’avoir confiance en l’autre et de risquer la relation.

Le savoir n’est pas produit, seulement, par les guides. Le savoir est produit par celui qui apprend et celui qui accompagne, qui éduque. Il nous faut penser de manière critique la pratique d’aujourd’hui pour améliorer la pratique elle-même pour aujourd’hui et demain. La réflexion et l’esprit critique amènent à l’action. L’habitant, le stagiaire, l’apprenant, le bénévole doivent être critiques et insoumis. Le pédagogue doit avoir une réflexion critique sur sa pratique. C’est en ce sens que la pratique doit être pensée, réfléchit, analysée pour permettre la transformation et non l’adaptation, pour permettre l’amélioration et non la résignation. Le pédagogue doit assumer sa radicalité (une identité culturelle reconnue et assumée) en ce sens c’est un être pensant, un rêveur, un créateur, il est capable de se mettre en colère, il est capable d’aimer. Le pédagogue est responsable des relations qu’il va créer. Pour cela il devra travailler l’ambiance, l’hospitalité, l’accueil. L’importance de la matérialité de l’espace dans un acte éducatif entraine des obligations pour le pédagogue : assurer un climat, assurer des espaces rangés, propres, assurer que le matériel est à disposition et est adapté. Le climat permet de recevoir l’autre dans toutes ses dimensions y compris les dimensions affectives. Le pédagogue assume l’importance des émotions, des sentiments, de l’affectivité, de la sensibilité, de l’intuition. L’éducateur ne se satisfera pas du niveau des intuitions, il les soumettra à l’analyse et à la curiosité.

Éduquer n’est pas transférer la connaissance

L’action éducative, c’est avant tout, construire et produire (ensemble) des connaissances, ses propres connaissances, son propre savoir. C’est celui qui apprend, que l’on accompagne, que l’on accueille qui produit son apprentissage, qui réfléchit, qui se questionne. Il n’est pas dans une situation passive, il est en chemin vers la compréhension des connaissances et du monde. L’éducateur doit savoir ce qu’il ignore ou ce qu’il ne sait pas encore. L’éducateur doit aimer ce qu’il fait.

L’Homme est conscient de l’environnement dans lequel il évolue. Dans ce cadre il est conscient que les choses bougent et évoluent. Il a conscience de l’inachèvement. La différence entre l’animal et l’homme, c’est que le premier agit dans le support (environnement) dans lequel il vit, alors que le second intervient sur ce support pour le modifier, le faire évoluer. Le principe de l’inachèvement prend tout son sens ici, car l’Homme peut faire évoluer sans cesse ce support. Le fait de croire en l’inachèvement de l’être humain peut amener à croire en un monde meilleur. Nous sommes des êtres conditionnés (par notre culture, notre vécu, notre expérience, notre milieu…). Nous sommes des êtres inachevés et nous savons que nous pouvons aller plus loin. Donc, nous ne sommes pas des êtres déterminés. Nous ne nous adaptons pas au monde, nous sommes dans le monde. Nous ne sommes pas des objets. Nous luttons pour être sujets de l’histoire et pour transformer le monde. Demeurer dans le monde c’est être avec le monde et les autres. Il n’est pas possible d’être dans le monde sans parler, sans chanter, sans danser, sans peindre, sans dessiner, sans se former, sans penser, sans travailler, sans faire de la politique.

Le pédagogue ne doit pas inférioriser la personne qu’il accueille, qu’il accompagne. Il ne doit pas se moquer, il ne doit pas ironiser, il doit respecter la curiosité de l’autre.  Le pédagogue doit veiller au respect de l’autonomie de la personne avec laquelle il est en relation. Ne pas respecter l’autre, ne pas respecter l’autonomie de l’autre c’est user d’autoritarisme et l’autoritarisme étouffe la liberté et nie la dignité humaine. Il faut faire la différence entre l’autorité et l’autoritarisme, entre le laisser-faire et la liberté. Pour cela il est nécessaire de questionner notre pratique quotidienne afin de ne jamais faire preuve d’autoritarisme et de respecter la liberté. Pour cela, chacun a le droit à l’expérimentation et au changement de position selon les situations, les moments, les contextes… Il n’y a pas de méthode ou de guide : il y a le bon sens. Le bon sens permet de réduire la distance entre ce que nous disons et ce que nous faisons, entre le discours et la pratique.

La reconnaissance de l’éducateur (conditions de travail, droits, salaires) fait partie intégrante de la pratique d’éducation. Ces éléments ne sont pas extérieurs à la posture éthique de l’éducateur. Le pédagogue doit être former pour former, l’éducateur doit être humble pour former, l’éducateur doit apprendre l’inachèvement pour former, l’éducateur doit respecter l’apprenant dans sa critique… les conditions de travail doivent permettre ces postures et ces pratiques. Comme éducateur, je dois avoir l’aptitude à aimer les « publics » avec lesquels « je me compromets ». La reconnaissance du pédagogue passe par l’humilité et la tolérance mais aussi dans la lutte pour la défense des pédagogues (donc de l’acte éducatif).

Pour transformer la réalité, le pédagogue doit être dans la réalité. Il doit appréhender et connaitre toutes les dimensions de la réalité (sociale, économique, politique, culturelle) et les niveaux de cette réalité (micro et macro / locale et globale). Cette appréhension de la réalité donne au pédagogue une légitimité dans l’expression de ses opinions, de ses idées, de ses émotions. Le pédagogue ne dissimule pas son opinion politique. La neutralité n’existe pas dans l’acte d’éduquer. Le pédagogue n’est pas neutre, il n’est pas en dehors, il prend position, il est honnête et sincère.

C’est la désespérance qui immobilise l’être humain. L’être doit rester un être d’espérance. Le pédagogue lutte contre le fatalisme contre tout ce qui semble « naturel », tout ce qui semble ne pas pouvoir changer. L’espérance doit être la puissance motrice pour tout acte pédagogique. Chaque pédagogue, chaque éducateur affirme son droit à la colère face à la docilité. L’histoire est un temps de possibilités et non un temps pour subir, se résigner, s’adapter. Le pédagogue est du côté de la joie qui permet l’action et le changement. Le pédagogue doit accompagner les « publics » vers la joie et l’espérance et ne pas laisser les personnes sur le chemin de la tristesse, de la résignation, du fatalisme.

L’éducateur constate pour transformer et non pour adapter, l’éducateur se mouille, Il ne se situe pas dans la résignation mais dans la rébellion. Cette rébellion doit entrainer l’action qui va transformer, qui va être révolutionnaire, qui va annoncer un rêve. Ce travail est difficile mais pas impossible. Le pédagogue pense et croit que le changement est possible. Il faut comprendre les mécanismes en œuvre dans le système, dans la société. L’éducateur doit travailler à la compréhension et à l’analyse des mécanismes qui sont en jeu dans le monde. L’éducateur ne peut, ne doit pas imposer sa vision du monde (si juste soit elle). L’éducateur ne doit pas considérer les groupes populaires comme incompétents. C’est pourquoi il accompagne la compréhension du monde. Mais l’éducateur reste conscient du sentiment de culpabilité que les groupes populaires portent : la responsabilité sur leur incompétence qu’on leur fait porter. C’est la curiosité qui motive le pédagogue. La curiosité va permettre l’inquiétude et va donc rendre possible la recherche et l’investigation : l’engagement dans l’acte d’éducation. A partir de la curiosité, le pédagogue va convoquer l’imagination, les émotions, l’intuition. Le pédagogue doit pouvoir provoquer la curiosité chez l’autre.

Enseigner ou éduquer est une spécificité humaine

Le pédagogue est généreux, il donne, il veut du bien et il assume cet amour pour le travail, pour ce qu’il produit, pour les autres. C’est ainsi qu’il intervient dans et sur le monde. C’est pourquoi il affirme son idéal, il dévoile son rêve : un rêve de solidarité, d’union. 

La qualification et le métier sont essentiels : le pédagogue va puiser son assurance dans la qualification et la valorisation de son métier. Le pédagogue est qualifié parce qu’il est formé et est capable de tenir les postures respectant une éthique. Le pédagogue installe un climat pour l’acte d’éducation. Ce climat se construit en s’appuyant sur les compétences, la curiosité, la générosité, l’humilité mais aussi en acceptant l’ignorance, en reconnaissant les connaissances des autres, en ayant du respect pour les autres et pour leurs savoirs. C’est cette éthique qui donne de l’assurance, qui assoit la compétence professionnelle parce qu’elle est remplie de générosité.

Le pédagogue révèle qui il est, sa manière d’être, sa manière de penser et de penser politiquement. Il doit y avoir, chez l’éducateur une proximité entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Cela se voit dans les choix et les témoignages que l’éducateur utilise pour illustrer ses propos. Cela se voit en acte quand le pédagogue agit et travaille. Il s’engage, il se mouille et il prend parti. C’est un véritable engagement politique de la part du pédagogue. Le pédagogue s’engage contre l’autoritarisme, contre le laxisme, contre l’impudeur, contre la dictature. Le pédagogue soutient les luttes contre toute forme d’oppressions, de discriminations et de dominations de race, de sexe, de classe. Le pédagogue reconnait l’immoralité des inégalités sociales et refuse la fatalité de la misère. Il résiste. Alors oui il s’agit d’affirmer que l’éducation est une forme d’intervention dans et sur le monde.

La liberté et l’autorité s’exercent en prenant des décisions, en étant centrée sur les expériences. Les expériences stimulent la responsabilité. Personne n’est le sujet de l’autonomie de l’autre. L’autorité est le propre de celui qui autorise, qui s’autorise, qui prend des responsabilités, qui fait le choix de la liberté parce que cela est possible (parce que les ressources sont accessibles, parce que le cadre est sécurisant). Quand l’éducation devient un acte en réflexion et une réflexion en acte elle permet de prendre consciemment des décisions. Cette conscience éloigne les êtres de la neutralité qui n’est qu’une manière d’être en accord avecles faits établis. Rester neutre dans une situation d’injustice revient à accepter cette injustice et à être en accord avec l’oppresseur.  L’éducation n’est pas une action qui reproduit les effets de l’idéologie dominante. L’éducation est une action qui doit démontrer la possibilité du changement et les décisions sont prises dans ce sens. Le langage et la parole posent les idées et donnent lieu aux échanges, aux argumentations. Ainsi sont prises les décisions en discussions. Un sujet qui parle doit savoir écouter. Chacun a le droit d’exprimer ce qu’il a dire. Mais il n’est pas le seul à avoir quelque chose à dire. Et ce qu’il a à dire n’est pas nécessairement la vérité énonciatrice, celle attendue par tous. L’écoute ne diminue pas la capacité à ne pas être d’accord. Chacun conserve le droit de s’opposer et de se positionner.

On ne combat une idéologie que par idéologie, c’est pourquoi le pédagogue se doit de reconnaître que l’éducation est idéologique. Le pédagogue souhaite faire l’union des groupes et doit pouvoir organiser la rébellion contre la menace et la férocité du monde mercantile et marchant, contre le système du marché, contre cette négation de l’humanité. C’est cela organiser la solidarité humaine. C’est se réapproprier la pensée de Marx et d’Engels pour l’union des classes de travailleurs. Le pédagogue cherche l’union des classes populaires et des opprimés dans une communauté de destin. Cette communauté va pouvoir lutter contre les oppressions subies parce qu’elle est solidaire. Le pédagogue sait des choses et sait qu’il ignore des choses. Donc, il est ouvert pour dialoguer et connaitre ce qu’il ne sait pas (douter de ce qu’il sait). C’est un être inachevé. C’est un principe de disponibilité à ce qui arrive (à ce qui peut arriver), à l’imprévu, à l’inattendu et c’est une ouverture d’esprit pour dialoguer avec les autres. Les conditions sociales, matérielles et sanitaires conditionnent les facultés d’apprendre. Donc, le pédagogue doit devenir familier de ces conditions et disponible pour les personnes qui vivent dans ces conditions, ces personnes qu’il accueille et accompagne.

La qualification métier est essentielle car elle permet l’autorité du pédagogue et sa légitimité. Le pédagogue doit s’engager et prendre parti. L’acte de former, d’accompagner, d’éduquer, c’est aussi agir sur le monde et le réel et c’est pouvoir le transformer. Un des enjeux de l’éducateur est de permettre chez le « public » la prise de conscience et ainsi agir sur le monde. L’éducateur doit donner la possibilité aux « publics » de participer à la construction du monde, de participer à l’histoire. Le fait d’éduquer, de former, c’est être ouvert à la parole des autres. C’est être disponible. L’éducateur ne doit être ni laxiste ni autoritaire. Il doit être conscient de son pouvoir, mais aussi du pouvoir des mots qu’il transmet. L’éducateur doit vouloir du bien aux apprenants. Il doit prendre en compte l’affect et exprimer son affection aux « publics ». Le pédagogue donne de l’amour et exprime cet amour.Dans ce livre magnifique qu’est Pédagogie de l’autonomie, Paulo Freire disait les rêves de Célestin Freinet sont aussi les miens : « Les rêves de Freinet sont aussi mes rêves : la lutte, l’engagement permanent pour une éducation populaire, pour une école qui tout en étant sérieuse n’a pas honte d’être heureuse » 2. Les rêves de Freire sont grands, beaux, humains et ces rêves me touchent, me percutent, me bousculent. Alors, je veux faire les mêmes rêves pour nous toutes et tous, pour nos enfants. Les rêves de Freire me permettent d’espérer, de croire, d’être en mouvement, d’agir. Les mots de Paulo Freire, sa générosité, sa radicalité donnent une résonance à mes rêves. « Je reste un être d’espérance » 3 et je rêve pour refuser « l’aberration de la misère » .4


  1. Citation entière tirée du livre Pédagogie des opprimés. ↩
  2. Citation entière tirée du livre Pédagogie des opprimés. ↩
  3. Expression de Paulo Freire dans le livre Pédagogie des opprimés. ↩
  4. Expression de Paulo Freire dans le livre Pédagogie des opprimés. ↩

Travailler en pédagogie sociale, c’est travailler autrement.

Par : admin5435
27 juin 2024 à 17:42

Par Christophe Pruvot

Lorsque nous intervenons dans le milieu et la réalité, dans l’espace public, dans les structures accessibles (sans conditions et sans « murs), nous sommes visibles et rendons visible les actions et les personnes, nous réhabilitons le collectif, nous portons de l’attention aux autres, nous apportons du soin et nous soignons le terrain, nous inscrivons notre action dans la durée et dans la régularité. Nous sommes présents et agissons en proximité pour transformer ; une transformation sociale qui se veut politique.

Les pratiques que nous proposons trouvent leur fondement dans la pédagogie sociale (Freinet, Freire, Korczak, Radlinska) : un travail en dehors de structures traditionnelles qui se vit, essentiellement, dans les espaces ordinaires de la société. C’est un travail qui invite à la rencontre parce qu’il est visible et en libre accès. Notre pédagogie nous permet de travailler à partir de la réalité, de réhabiliter le collectif (le groupe soutient, protège, nourrit). Nous mettons en œuvre l’inconditionnalité de l’accueil et notre intention est de porter beaucoup d’attention à autrui. Nos actions sont stables, durables et régulières. Quand la précarité nous rappelle à l’incertitude et à l’insécurité, nous travaillons dans le long terme, nous osons la proximité et la relation authentique. A l’heure de la distance, nous proposons la présence parce que c’est à nous qu’il revient de nous occuper de celle et de celui qui est venu nous voir, nous rencontrer.

La pédagogie sociale est une approche intégrale qui nous permet d’avoir une ambition, une visée, une vision politique radicale : une société juste, coopérative, communautaire où les institutions seraient organisées et gérées par le peuple dans toute sa diversité (toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants). Pour nous, faire société, ce n’est pas seulement partir des besoins, c’est aussi partir des désirs, de la souveraineté sur le travail : un travail joie, un travail désiré, un travail vivant qui propose une délibération collective sur ce qui est produit. Faire société : c’est aussi l’éducation du « faire commun », c’est l’émancipation par le travail. Pour nous, les biens et les services premiers doivent être gratuits : école, transports, santé, alimentation, logement, arts… Il doit exister une consommation collective gratuite. Pour nous, la vie est activité et cette activité (ce travail) crée de la valeur pour la collectivité, pour notre communauté. Les gens font et cela vaut, cela a une valeur en soi. Notre visée se situe dans le champ des politiques de l’émancipation. C’est une marche de l’humanité vers son émancipation collective. Cette émancipation est celle des anonymes, des sans « noms », celle des masses tenues pour insignifiantes par l’État. Cette visée, cette idée est en travail, ici et elle porte l’espoir de créer de nouveaux possibles. C’est l’idée communiste : pas le communisme de parti, pas le communisme d’État mais le communisme en travail (celui du « faire commun ») dans les espaces ordinaires de la société.

En quelques mots, nos bases pour cette pratique en pédagogie sociale sont la libre adhésion, la libre circulation, la stabilité des actions et des acteurs, le mélange des âges, l’autonomie, la dimensions affective, l’inconditionnalité de l’accueil…

Quand aucune activité n’est conditionnée à une adhésion, nous appelons cela la libre adhésion. Chacun peut venir selon ses envies, ses besoins et ses désirs. Chacun est libre d’adhérer ou non à notre association, de participer ou non à sa vie démocratique, à sa vie quotidienne. L’adhésion est libre, aussi, parce qu’elle est gratuite. Chacun peut donner de son temps, chacun peut faire un don d’argent ou de matériel si cela lui est possible. Mais en aucun cas l’adhésion est obligatoire et conditionne l’accès aux actions, aux activités, aux accueils.

Pas besoin de demander l’autorisation d’aller et de venir, tout le monde peut venir quand il veut (libre circulation). Chacun est libre de partir, de quitter une activité, de participer à l’heure qui le souhaite. Chaque personne doit se sentir libre de pousser la porte, de nous rejoindre dans l’espace public, de prendre le temps, de pratiquer à son rythme, de circuler librement.

On est en mouvement, on est en travail, on part des aspirations, des désirs. Notre organisation facilite l’expression de chacun et l’accès aux ressources comme le matériel, les bâtiments, les véhicules, les moyens de paiement (libre initiative). L’initiative est possible si elle n’est pas contrainte par des conditions ou des demandes d’autorisation sans fin.

Nos activités sont stables, cela veut dire qu’elles existent dans la durée. Chacun peut, donc, retrouver l’activité qu’il désire pratiquer, l’action dans laquelle il s’est engagé. Les actions sont des repères (stabilité des actions). Nous avons ritualisé le fonctionnement et cela apporte des sécurités.

Les permanents, ce sont les pédagogues sociaux (bénévoles et salariés), elles et ils sont là tous les jours parce que c’est important que les personnes que nous fréquentons puissent les retrouver (nous retrouver). La stabilité des permanents permet de bâtir des relations qui durent, qui s’installent : on se connaît « pour de vrai » et on espère pour longtemps parce que stabilité va de pair avec fidélité.

Les activités sont multiples, nous proposons des « rendez-vous » hebdomadaires et permettons que les activités soient possibles chaque jour. Les activités ne sont pas conditionnées à des horaires, à des jours (non-spécificité des activités). Nous laissons la possibilité de pratiquer des activités quand on le souhaite si l’organisation s’y prête.

Nous nous inscrivons dans une proximité et intervenons dans les espaces ordinaires (dans le milieu ouvert), c’est-à-dire dans l’espace public, au plus près des habitations, des lieux de vie. Dans « nos murs », nous essayons de favoriser l’ouverture des espaces. Nous décloisonnons pour permettre la circulation, la liberté, les échanges, les initiatives, les prises de responsabilités.

Tout le monde peut pratiquer une activité ou participer sans condition d’âges (mélange des âges), sans condition de niveau (pas de notion de débutants, d’amateurs, de confirmés, d’experts). Nous sommes tous travailleurs, tous pratiquants, tous auteurs, tous acteurs. Un enfant peut faire du sport avec une personne retraitée, les collégiens font leurs devoirs avec les enfants de CE1, les parents jouent aux jeux vidéo, les enfants font la cuisine.

Les sentiments et les émotions font partis de la nature humaine, nous en tenons compte. Nous les prenons au sérieux (dimension affective). Nous nous attachons aux personnes que nous côtoyons, que nous fréquentons, que nous connaissons. Nous exprimons nos émotions, nos sentiments. Nous prenons des nouvelles, nous nous intéressons au « moral ». 

C’est la construction de liens de dépendances qui va permettre l’autonomie. C’est parce qu’il existe des liens entre nous que nous savons sur qui nous pouvons compter. Nous n’hésitons pas à demander de l’aide, du soutien, un coup de main… Nous n’hésitons pas à donner de l’aide ou un coup de main (autonomie des publics, des permanents et des acteurs sociaux). C’est parce que nous ne sommes pas seuls, parce que nous sommes ensemble que nous sommes autonomes.

Nous ne croyons pas en l’organisation horizontale sans « chef », sans référent où tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous croyons en une organisation en relief où chacun peut prendre sa part, peut prendre des responsabilités à tour de rôle, selon l’activité, selon le moment, selon la mission (remise en cause de l’écart entre professionnels et habitants). Le professionnel n’est pas au-dessus parce qu’il a un contrat de travail et un diplôme. Chaque personne a une expérience et des savoirs que nous respectons, que nous considérons, que nous reconnaissons.

L’inconditionnalité, c’est s’adapter à la vitesse de l’autre et c’est partager avec lui. Nous prenons la réalité sans la juger. L’accueil, c’est faire une place à la personne qui pousse la porte. La notion d’accueil qui nous importe est celle qui renvoie à l’hospitalité et à la convivialité (inconditionnalité de l’accueil). Cet accueil se construit dans un climat serein et aimable où l’on se retrouve en sécurité et où l’on peut recevoir de l’attention du soin et du réconfort.

Les enfants sont remplis d’énergie. Ils nous sortent de la routine. Nous savons que c’est avec les enfants que nous allons créer des relations durables avec la famille. Les enfants sont un lien avec le quartier (les enfants comme alliés).  Notre intention est de permettre aux enfants de transformer le milieu, de le rendre habitable. Les enfants sont considérés comme des « citoyens » et non comme des petits en devenir. Ils sont là entièrement et nous avons la responsabilité de leur développement.

Nous sommes au travail chaque jour sans afficher de programme parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que nous ne sommes pas seuls. Quand le néolibéralisme détruit l’humain et le vivant, nous construisons un commun, une communauté de territoire, une communauté de destin. Nous travaillons autrement autour de la relation, du don, de la confiance, de la convivialité, de l’hospitalité, des moments, de la fête, du travail, du soin, de la sécurité, du réconfort, de l’organisation, de la rigueur.

Lorsque nous intervenons dans le milieu et la réalité, dans l’espace public, dans les structures accessibles (sans conditions et sans « murs), nous sommes visibles et rendons visible les actions et les personnes, nous réhabilitons le collectif, nous portons de l’attention aux autres, nous apportons du soin et nous soignons le terrain, nous inscrivons notre action dans la durée et dans la régularité. Nous sommes présents et agissons en proximité pour transformer ; une transformation sociale qui se veut politique.

Les pratiques que nous proposons trouvent leur fondement dans la pédagogie sociale (Freinet, Freire, Korczak, Radlinska) : un travail en dehors de structures traditionnelles qui se vit, essentiellement, dans les espaces ordinaires de la société. C’est un travail qui invite à la rencontre parce qu’il est visible et en libre accès. Notre pédagogie nous permet de travailler à partir de la réalité, de réhabiliter le collectif (le groupe soutient, protège, nourrit). Nous mettons en œuvre l’inconditionnalité de l’accueil et notre intention est de porter beaucoup d’attention à autrui. Nos actions sont stables, durables et régulières. Quand la précarité nous rappelle à l’incertitude et à l’insécurité, nous travaillons dans le long terme, nous osons la proximité et la relation authentique. A l’heure de la distance, nous proposons la présence parce que c’est à nous qu’il revient de nous occuper de celle et de celui qui est venu nous voir, nous rencontrer.

La pédagogie sociale est une approche intégrale qui nous permet d’avoir une ambition, une visée, une vision politique radicale : une société juste, coopérative, communautaire où les institutions seraient organisées et gérées par le peuple dans toute sa diversité (toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants). Pour nous, faire société, ce n’est pas seulement partir des besoins, c’est aussi partir des désirs, de la souveraineté sur le travail : un travail joie, un travail désiré, un travail vivant qui propose une délibération collective sur ce qui est produit. Faire société : c’est aussi l’éducation du « faire commun », c’est l’émancipation par le travail. Pour nous, les biens et les services premiers doivent être gratuits : école, transports, santé, alimentation, logement, arts… Il doit exister une consommation collective gratuite. Pour nous, la vie est activité et cette activité (ce travail) crée de la valeur pour la collectivité, pour notre communauté. Les gens font et cela vaut, cela a une valeur en soi. Notre visée se situe dans le champ des politiques de l’émancipation. C’est une marche de l’humanité vers son émancipation collective. Cette émancipation est celle des anonymes, des sans « noms », celle des masses tenues pour insignifiantes par l’État. Cette visée, cette idée est en travail, ici et elle porte l’espoir de créer de nouveaux possibles. C’est l’idée communiste : pas le communisme de parti, pas le communisme d’État mais le communisme en travail (celui du « faire commun ») dans les espaces ordinaires de la société.

En quelques mots, nos bases pour cette pratique en pédagogie sociale sont la libre adhésion, la libre circulation, la stabilité des actions et des acteurs, le mélange des âges, l’autonomie, la dimensions affective, l’inconditionnalité de l’accueil…

Quand aucune activité n’est conditionnée à une adhésion, nous appelons cela la libre adhésion. Chacun peut venir selon ses envies, ses besoins et ses désirs. Chacun est libre d’adhérer ou non à notre association, de participer ou non à sa vie démocratique, à sa vie quotidienne. L’adhésion est libre, aussi, parce qu’elle est gratuite. Chacun peut donner de son temps, chacun peut faire un don d’argent ou de matériel si cela lui est possible. Mais en aucun cas l’adhésion est obligatoire et conditionne l’accès aux actions, aux activités, aux accueils.

Pas besoin de demander l’autorisation d’aller et de venir, tout le monde peut venir quand il veut (libre circulation). Chacun est libre de partir, de quitter une activité, de participer à l’heure qui le souhaite. Chaque personne doit se sentir libre de pousser la porte, de nous rejoindre dans l’espace public, de prendre le temps, de pratiquer à son rythme, de circuler librement.

On est en mouvement, on est en travail, on part des aspirations, des désirs. Notre organisation facilite l’expression de chacun et l’accès aux ressources comme le matériel, les bâtiments, les véhicules, les moyens de paiement (libre initiative). L’initiative est possible si elle n’est pas contrainte par des conditions ou des demandes d’autorisation sans fin.

Nos activités sont stables, cela veut dire qu’elles existent dans la durée. Chacun peut, donc, retrouver l’activité qu’il désire pratiquer, l’action dans laquelle il s’est engagé. Les actions sont des repères (stabilité des actions). Nous avons ritualisé le fonctionnement et cela apporte des sécurités.

Les permanents, ce sont les pédagogues sociaux (bénévoles et salariés), elles et ils sont là tous les jours parce que c’est important que les personnes que nous fréquentons puissent les retrouver (nous retrouver). La stabilité des permanents permet de bâtir des relations qui durent, qui s’installent : on se connaît « pour de vrai » et on espère pour longtemps parce que stabilité va de pair avec fidélité.

Les activités sont multiples, nous proposons des « rendez-vous » hebdomadaires et permettons que les activités soient possibles chaque jour. Les activités ne sont pas conditionnées à des horaires, à des jours (non-spécificité des activités). Nous laissons la possibilité de pratiquer des activités quand on le souhaite si l’organisation s’y prête.

Nous nous inscrivons dans une proximité et intervenons dans les espaces ordinaires (dans le milieu ouvert), c’est-à-dire dans l’espace public, au plus près des habitations, des lieux de vie. Dans « nos murs », nous essayons de favoriser l’ouverture des espaces. Nous décloisonnons pour permettre la circulation, la liberté, les échanges, les initiatives, les prises de responsabilités.

Tout le monde peut pratiquer une activité ou participer sans condition d’âges (mélange des âges), sans condition de niveau (pas de notion de débutants, d’amateurs, de confirmés, d’experts). Nous sommes tous travailleurs, tous pratiquants, tous auteurs, tous acteurs. Un enfant peut faire du sport avec une personne retraitée, les collégiens font leurs devoirs avec les enfants de CE1, les parents jouent aux jeux vidéo, les enfants font la cuisine.

Les sentiments et les émotions font partis de la nature humaine, nous en tenons compte. Nous les prenons au sérieux (dimension affective). Nous nous attachons aux personnes que nous côtoyons, que nous fréquentons, que nous connaissons. Nous exprimons nos émotions, nos sentiments. Nous prenons des nouvelles, nous nous intéressons au « moral ». 

C’est la construction de liens de dépendances qui va permettre l’autonomie. C’est parce qu’il existe des liens entre nous que nous savons sur qui nous pouvons compter. Nous n’hésitons pas à demander de l’aide, du soutien, un coup de main… Nous n’hésitons pas à donner de l’aide ou un coup de main (autonomie des publics, des permanents et des acteurs sociaux). C’est parce que nous ne sommes pas seuls, parce que nous sommes ensemble que nous sommes autonomes.

Nous ne croyons pas en l’organisation horizontale sans « chef », sans référent où tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous croyons en une organisation en relief où chacun peut prendre sa part, peut prendre des responsabilités à tour de rôle, selon l’activité, selon le moment, selon la mission (remise en cause de l’écart entre professionnels et habitants). Le professionnel n’est pas au-dessus parce qu’il a un contrat de travail et un diplôme. Chaque personne a une expérience et des savoirs que nous respectons, que nous considérons, que nous reconnaissons.

L’inconditionnalité, c’est s’adapter à la vitesse de l’autre et c’est partager avec lui. Nous prenons la réalité sans la juger. L’accueil, c’est faire une place à la personne qui pousse la porte. La notion d’accueil qui nous importe est celle qui renvoie à l’hospitalité et à la convivialité (inconditionnalité de l’accueil). Cet accueil se construit dans un climat serein et aimable où l’on se retrouve en sécurité et où l’on peut recevoir de l’attention du soin et du réconfort.

Les enfants sont remplis d’énergie. Ils nous sortent de la routine. Nous savons que c’est avec les enfants que nous allons créer des relations durables avec la famille. Les enfants sont un lien avec le quartier (les enfants comme alliés).  Notre intention est de permettre aux enfants de transformer le milieu, de le rendre habitable. Les enfants sont considérés comme des « citoyens » et non comme des petits en devenir. Ils sont là entièrement et nous avons la responsabilité de leur développement.

Nous sommes au travail chaque jour sans afficher de programme parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que nous ne sommes pas seuls. Quand le néolibéralisme détruit l’humain et le vivant, nous construisons un commun, une communauté de territoire, une communauté de destin. Nous travaillons autrement autour de la relation, du don, de la confiance, de la convivialité, de l’hospitalité, des moments, de la fête, du travail, du soin, de la sécurité, du réconfort, de l’organisation, de la rigueur.

« Femmes politiques » : à propos d’une mobilisation pour l’émancipation et la transformation sociale

Par : adeline2lep
23 septembre 2023 à 11:22

Le documentaire « Femmes politiques », réalisé par Daniel Bouy, nous donne à voir la mobilisation de femmes vivant à Stains pour organiser des États généraux de l’éducation et revendiquer une meilleure éducation pour leurs enfants et pour tous les enfants.

Profession Banlieue, centre ressource pour la Politique de la ville en Seine-Saint-Denis et coproducteurs du film, m’a demandé de participé à une projection de ce documentaire à Saint-Denis en octobre 2022, puis d’écrire un article pour accompagner la diffusion du film.

Je reproduis ci-dessous cet article que vous pouvez télécharger sur le site de Profession Banlieue, et vous encourage à voir le film « Femmes politiques » notamment via la plateforme Tenk ou sur Ciné Mutins. Et contactez le réalisateur pour organiser des projections-débats autour du film !


La boussole de l’éducation populaire

Le film de Daniel Bouy débute par l’affirmation des femmes que nous suivrons tout au long du film : « Nous ! ». Cette exclamation, comme souvent les actes qui revendiquent une dignité, m’a donné des frissons.

Parler en « nous », depuis ce que l’on est et où l’on est, c’est d’emblée questionner la société, sa composition, ses contradictions, ses inégalités, ses rapports sociaux. C’est s’affirmer et demander reconnaissance et respect. C’est, depuis sa position particulière, reconnaître l’altérité et revendiquer l’universel pour et par toutes et tous.

Pour ma part, j’ai regardé ce film et j’écris aujourd’hui ce texte depuis mes lunettes de femme blanche de 40 ans, ayant fait ce qu’on appelle de bonnes études et travaillant depuis vingt ans dans le secteur associatif à la croisée des secteurs de la culture, du social, de l’animation et du militantisme. Au-delà, je consacre humblement une part non-négligeable de mon temps et de mon énergie à tâcher d’oeuvrer pour transformer la société vers plus de justice, de libertés, d’égalité, et aussi de joie. J’habite dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis, pour des raisons économiques avant tout, mais aussi parce que j’ai vécu enfant dans ce type de quartiers et que je ne me sens pas capable d’assumer de faire sécession (et bien que je comprenne très bien les raisons des personnes qui font ce choix). Je suis cependant peu ancrée dans mon quartier et dans ma ville car j’ai régulièrement déménagé et que, n’ayant pas d’enfant moi-même, j’ai peu à faire avec les institutions et notamment l’Éducation nationale.

Dans mes analyses et mes pratiques, ma boussole est celle de l’éducation populaire. Mais qu’est-ce donc que l’« éducation populaire » ? Une expression qui, au mieux, veut tout et rien dire, et qui, au pire, est un repoussoir si on l’entend comme l’ambition d’éduquer le peuple. Il y a bien des mouvements d’éducation populaire, dans l’histoire et aujourd’hui, qui veulent éduquer le peuple [1] ; mais les pratiques dans lesquelles je me reconnais, issues du mouvement ouvrier, sont celles qui affirment que l’éducation populaire, ce n’est pas l’éducation du peuple, mais c’est notre éducation à nous-mêmes, en tant que peuple, pour construire notre émancipation et la possibilité d’une transformation sociale.

Les enjeux de l’émancipation

Ce qui nous amène à une autre notion, celle d’« émancipation » : un processus qui ne sera jamais achevé, et qui recouvre pour simplifier deux enjeux.

Se défaire de la culture dominante

D’une part, se défaire de la fatalité, de ce qu’on nous a présenté comme évident, normal : en deux mots, se défaire de la culture dominante et de son lot de normes et d’attendus. Développer ensemble notre capacité d’analyse et notre capacité critique, prendre conscience de la façon dont est structurée la société, comment elle fonctionne et comment ses mécanismes se reproduisent presque indépendamment de la volonté des individus (mais néanmoins très concrètement au bénéfice de certains et au détriment d’autres).

Reprendre prise

D’autre part, reprendre prise sur nos situations. Nous subissons en permanence le formatage issu de notre éducation et des rapports sociaux. L’éducation que nous avons reçue étant enfants, mais également les injonctions et rappels à l’ordre dits ou non-dits, symboliques ou très concrets, qui nous sont faits en tant qu’adultes, via les médias, la culture, les institutions, mais aussi l’ensemble de nos relations et interactions sociales. Cette éducation permanente, nous l’incorporons, nous ne la percevons généralement pas en tant que telle, et bien souvent nous la perpétuons même vis-à-vis des autres (enfants et adultes). Se défaire de ce formatage, c’est avant tout comprendre qu’il pourrait en être autrement, en prendre conscience. Mais cela va plus loin. Car par exemple, ce n’est pas parce qu’on sait qu’on a le droit de prendre la parole qu’on est en capacité de la prendre ; et encore moins de la demander et de la revendiquer quand elle nous est refusée. Le résultat de ce travail de désincorporation rejoint ce que les Nord-Américain·e·s nomment « empowerment » (que je traduis imparfaitement par « empuissantement »), et ce que les professionnel·le·s de l’intervention sociale appellent « développement du pouvoir d’agir » (que je considère être une volonté de développer l’« empowerment » des autres).

Ces deux aspects expliquent pourquoi l’éducation populaire n’a pas grand-chose à voir avec un simple enjeu de formation, un genre d’école parallèle à l’école. Il ne s’agit en effet pas tant de se former que de se déformer. Et cela ne peut se faire que collectivement, et au travers de l’action. Comme le dit Paulo Freire [2], un pédagogue brésilien : « Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les gens s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ».

Des démarches visant à la transformation sociale

C’est un tel processus d’éducation populaire qui est à l’oeuvre dans l’action du collectif de femmes que Daniel Bouy a suivi dans la préparation des 3e États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires, qui se sont déroulés à Stains en novembre 2019, et qui ont été organisés par un collectif de femmes de la ville. Un processus qui les a amenées à développer une compréhension fine de la situation dont elles subissent les effets, à identifier comment agir et quelles revendications porter. Un processus qui les a faites se sentir plus fortes, individuellement et collectivement, plus dignes, plus puissantes.

Les démarches « Voir – Juger – Agir »

En éducation populaire, on pratique des démarches dites de « Voir – Juger – Agir ». Tout le monde ne les nomme pas ainsi : cette dénomination vient de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), mouvement d’éducation populaire. Mais qu’on l’appelle « entraînement mental », démarche développée par le mouvement Peuple et culture pendant la Résistance, ou qu’on ne lui donne pas particulièrement de nom, c’est souvent cette démarche que l’on retrouve partout.

Cela semble simpliste, presque rien. Mais c’est en réalité une démarche puissante qui vise, collectivement, à mieux analyser les situations que l’on souhaite transformer, mieux définir nos moyens d’action, et davantage discuter et définir ce que sont nos valeurs et notre utopie. C’est donc une démarche éthique et politique dont l’objectif est de construire pas à pas et le plus largement possible notre émancipation et la transformation sociale. Et c’est de cette démarche dont témoigne le film « Femmes politiques ».

Voir par l’objectivation

On y suit en effet ces femmes dans la démarche qui les mène à prendre le temps d’élaborer leur réflexion, leurs analyses et leurs revendications à court, moyen et long terme. Elles ne se précipitent pas sur de fausses solutions ni de mauvaises cibles, comme celle d’accuser les enseignants et les professeurs. Elles cherchent les raisons et les pistes du côté de l’organisation de la société. Recherchant dans l’histoire, elles élaborent une « contre-histoire », celle des vaincu·e·s (l’histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs, et invisibilise ce qui a été ou aurait pu être). Par là, elles revendiquent leur dignité et celle de leur classe sociale, ainsi que la nécessité d’une transformation de la société.

Juger par la réflexion et la recherche

Au fil de cette démarche, elles vont nourrir leurs analyses de rencontres, de savoirs et d’expériences. Leur démarche vient avant tout de leur expérience : « Je sais de quoi je parle, je l’ai subi, et mes enfants le subissent encore », dit l’une des femmes. Elle est nourrie de la rencontre et des échanges avec d’autres personnes ayant des expériences proches, notamment les personnes rencontrées lors des 2e États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires qui se sont déroulés à Créteil.
Elles ont croisé [3] ces expériences avec des savoirs « savants », issus de recherches scientifiques, en rencontrant Choukri Ben Ayed, sociologue, Laurence De Cock, historienne et Christiane Vollaire, philosophe.

Car les démarches d’éducation populaire sont fondamentalement des démarches de recherche populaire : nul·le n’a la solution, et chercher ensemble est en soi une démarche émancipatrice, une démarche de reprise en main. Il n’est pas ici question que quiconque (universitaire, élu·e, professionnel·le ou autre) vienne « expliquer » ce qu’il faut penser de la situation, et ce qu’il faut faire et revendiquer : l’enjeu est de construire tout cela ensemble, et de se donner les moyens d’agir le plus « efficacement » possible.

Agir collectivement

Car il ne suffira pas de comprendre, de poser un diagnostic et de définir des revendications, aussi justes soient-elles. Il va falloir tâcher de se faire entendre et de peser dans le débat. C’est dans cette optique que les femmes du collectif se forment également sur des questions techniques, comme par exemple comment agir avec les médias.

Cette question de l’efficacité fait partie intégrante de la recherche collective à mener, car elle pose forcément une question éthique et politique : jusqu’où sommes-nous prêt·e·s à aller ? Quels outils sommes-nous prêt·e·s à utiliser ? Est-ce que la fin en vaut les moyens, ou est-ce que, tout en tâchant de se donner autant que possible les moyens d’arriver à nos fins, l’éthique reste la valeur supérieure, à laquelle sont subordonnés tous les choix concrets que nous avons à faire ? Ces questions, il faut se les poser collectivement et quasi en permanence, car les moyens utilisés déterminent sans doute les effets qui seront produits, mais déterminent également le fond même du combat qui est mené (« la fin est dans les moyens »).

Et il faudra enfin se lancer, car l’émancipation n’advient pas toute seule : c’est une libération qui nécessite de se mettre en danger. C’est là un paradoxe dans la société actuelle. La doxa libérale considère une émancipation individuelle : elle invite à « se prendre en main », « traverser la rue pour trouver du travail », sur le principe que « quand on veut on peut ». Mais cette injonction est mensongère : il est maintes fois prouvé que vouloir ne suffit pas, et qu’avoir du mérite non plus. Nous vivons dans une société inégalitaire dans laquelle d’une part tout le monde n’a pas les mêmes chances, et d’autre part même si c’était le cas (si les écoles, l’accès au soin etc. étaient égalitaires) tout le monde ne part pas sur la même ligne de départ du fait des inégalités pré-existantes. C’est pourquoi l’émancipation que nous considérons ici est forcément collective, et est inséparable d’une transformation de la société. Néanmoins, elle nécessite de se lancer, et c’est là le paradoxe, la pente sur laquelle il ne faut pas se laisser entraîner et culpabiliser : on ne peut pas s’émanciper tout·e seul·e dans une société inchangée.

Prendre la parole, c’est déjà un pas énorme qui contribue à nous faire reprendre prise. C’est ce que font les enfants lorsqu’ils parlent à la radio lors de la fête de la ville. C’est ce que font les femmes du collectif quand elles montent sur scène. Prendre la parole et agir nécessite de « Tuer les flics qu’on a dans la tête » [4] : c’est nécessaire, tout en étant très clair sur le fait que les barrières ne sont pas avant tout dans nos têtes, mais bien dans l’organisation de la société.

Nombreux sont celles et ceux qui souffrent d’un sentiment d’impuissance : un sentiment de ne pouvoir « ni fuir ni se battre » [5]. À celles et ceux-là, la conception libérale de l’émancipation dit « Cessez donc de vous lamenter, et prenez-vous en main ». Mais l’impuissance est un symptôme, une conséquence des situations de dominations subies. On peut certes tenter de lutter contre l’impuissance, mais ce n’est qu’en luttant contre leurs causes, c’est-à-dire les dominations, les injustices et les inégalités, qu’on pourra en venir à bout.

Un processus sans recette miracle

Or pour lutter et transformer la société, il n’y a pas de mode d’emploi ni de recette miracle. Il existe différentes stratégies. Aucune ne se suffit à elle-même, et bien que complémentaires il n’est pas rare qu’elles se contredisent.

Transformer de l’intérieur

On peut tout d’abord agir « dans le système », en utilisant les institutions telles qu’elles existent. C’est ce que font les femmes du collectif quand elles participent au conseil municipal ; c’est ce que fait la mairie quand elle fait un recours juridique et une conférence de presse. Il s’agit d’élargir des brèches, de faire reconnaître et de gagner des droits.

Rapports de force et alternatives

Mais quand on ne parvient pas à convaincre avec des arguments, il est souvent nécessaire de passer au rapport de force. On va alors utiliser notre nombre pour faire pression et forcer le pouvoir à nous écouter, à faire des compromis. D’autres stratégies peuvent encore exister [6]. Par exemple celle de s’opposer frontalement et totalement au pouvoir, sans même chercher à négocier, mais pour le faire tomber. Ou celle qui consiste à développer des alternatives en-dehors du « système », de ne pas attendre que l’État règle la situation, de la mettre en oeuvre directement.

La bataille de l’opinion publique

En parallèle, il faut mener la bataille des idées. D’abord construire nos idées, nos analyses et nos revendications : c’est le travail collectif d’éducation populaire dont il était question plus haut. Ensuite, on va tâcher de diffuser ces idées le plus largement possible : on est alors dans une bataille de l’opinion publique dans le cadre de laquelle on se bat contre des cabinets de communication experts en manipulation des opinions et des émotions. Sommes-nous prêt·e·s à utiliser les mêmes armes qu’eux ? Il est probablement nécessaire de comprendre comment fonctionne ce champ de la bataille de l’opinion publique (le marketing, la publicité, les médias…), mais il faudra probablement arbitrer entre éthique et « efficacité », et donc avoir régulièrement des cadres collectifs pour discuter des choix à faire.

Accompagner la participation et l’émancipation : la place des allié·es

Il y a des acteurs et actrices qu’on voit beaucoup dans le film et dont je n’ai pas encore parlé : ce sont les professionnel·le·s et élu·e·s qui ne sont pas directement concerné·e·s par la situation (en tout cas, ce n’est pas à ce titre qu’iels interviennent), mais qui se sentent concerné·e·s au point de consacrer beaucoup d’énergie à accompagner et soutenir le collectif de femmes. Alors que le film démarre sur l’affirmation « Nous ! », qui sont ces autres intervenant·e·s, et comment agissent-iels ?

Iels sont ce qu’on peut qualifier d’« allié·e·s ». Iels ont une place différente de celles qu’on appellera les « premières concernées » : iels ont davantage de pouvoir dans la société, mais n’ont pas pour autant de baguette magique pour la transformer selon leurs souhaits. Comment agir en tant qu’« allié·e·s » dans l’intérêt de personnes et de situations dont on se sent solidaires, mais vis-à-vis desquelles nous sommes néanmoins en extériorité ? Comment prendre sa place dans la lutte, prendre toute sa place, mais ne pas prendre toute la place ?

Le rôle des professionnel·les et des élu·es

Avant toute chose, il importe de ne jamais oublier qu’on ne peut pas émanciper autrui (perspective anti-émancipatrice au possible, en plus d’être inefficace). Ce qui amène un paradoxe : si on veut agir pour l’émancipation de toutes et tous, cela ne nécessite-t-il pas forcément d’agir pour l’émancipation des autres ? Comment faire alors ?

Attendre d’être reconnu par les autres

Un premier élément est de considérer qu’on ne peut pas s’autoproclamer « allié·e » : malgré toutes nos bonnes intentions, ce sont les personnes dont on se veut les allié·e·s qui nous reconnaîtront ou non comme tel·le·s. Humilité, donc, dans cette ambition d’aider, de soutenir, d’être aux côtés, d’accompagner.
Suite logique de cela : ce n’est pas aux allié·e·s de dire ce qu’il faut que les personnes fassent ou non. On peut avoir un avis et le dire, mais imposer sa vue serait un acte de domination (si on a le pouvoir de l’imposer en effet, or professionel·le·s et élu·e·s ont sans doute ce pouvoir), et dans tous les cas serait parfaitement anti-démocratique et anti-émancipateur (alors même que bien souvent c’est au titre de ces deux idéaux qu’on prétend agir). Agir en tant qu’allié·e nécessite donc d’accepter de se décentrer, d’écouter, d’observer, de comprendre que malgré notre bonne volonté on ne comprend rien, ou en tout cas pas tout.

Mettre ses moyens au service de l’émancipation

Ce qui n’empêche pas de proposer, notamment quand on a accès à des informations ou des financements. Quand Zouina Meddour, directrice de service à la ville de Stains et militante de longue date, propose en tant qu’allié·e à des femmes du Centre social Yamina Setti de Stains d’aller assister à Créteil aux États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires, cela aurait pu ne pas susciter d’intérêt.
Ainsi, les allié·e·s peuvent se mettre au service de la lutte qu’iels souhaitent soutenir : proposer des moyens (financiers, matériels, etc.), passer la parole (plutôt que de parler à leur place), mais toujours en acceptant que ces propositions soient ou non acceptées.
Lutter et s’émanciper sont des dynamiques qui demandent du temps et des moyens : comment les allié·e·s peuvent-iels aider les personnes directement concernées à dégager ce temps, quand leur situation sociale fait que bien souvent le quotidien prend toute la place ?

Les professionnel·les sont-iels prêt·es à se mettre en danger ?

La dynamique gouvernementale actuelle aggrave une tendance en place depuis plusieurs décennies : les libertés citoyennes et associatives se réduisent drastiquement. Quand on travaille dans une institution, comment peut-on soutenir les dynamiques autonomes, quitte à prendre parfois soi-même des risques ? Cette question de la prise de risque des professionnel·le·s est centrale : au-delà de vouloir aider, quels risques prenons-nous ? C’est sans doute là une réponse à la question « En tant que quoi luttons-nous ? ». Par le syndicalisme et/ou d’autres formes de mobilisations collectives, il y a un enjeu déterminant à ce que les professionnel·le·s résistent aux dynamiques à l’oeuvre actuellement, qui pèsent directement sur les citoyen·ne·s et la démocratie.

Très souvent, donc, être allié·e consiste à accepter de se faire dépasser, bousculer. C’est ce dont témoigne Zouina Meddour lors du débat qui a suivi la projection du film au cinéma L’écran de Saint-Denis, en octobre 2022. « En revenant des États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires, les femmes qui avaient fait le voyage ont déclaré publiquement à la clôture de la rencontre que la prochaine édition aurait lieu à Stains ! La municipalité a immédiatement encouragé l’initiative. Cependant, dans une autre ville, il m’est arrivé de ne pas être soutenue par ma hiérarchie. J’accompagnais alors un groupe de jeunes qui avait lancé un travail d’analyse juridique des gardes à vue et d’auditions de victimes de bavures [7]. J’ai alors été convoquée, j’étais en désaccord avec les orientations politiques, j’ai choisi de quitter cette municipalité ».

Quels effets attendre des processus d’émancipation ?

L’émancipation est un chemin : un chemin sans fin, au bout duquel personne n’arrivera jamais, mais au fur et à mesure qu’on avance sur celui-ci, on ne revient jamais en arrière. Cette image du chemin vient résonner avec les mots du poète républicain espagnol Antonio Machado : « Il n’y a pas de chemin : le chemin se fait en marchant ». La préoccupation de l’émancipation, pour nous-même et pour toutes et tous, pose la question des moyens que l’on utilise, de la façon dont nous agissons : quoiqu’on fasse, est-ce que ce que nous faisons nous fait collectivement avancer sur le chemin de l’émancipation, et donc de la transformation sociale ? La question essentielle est « Qu’est-ce que ça construit ? ».

L’émancipation est un processus qui prend du temps, d’autant plus qu’il est nécessairement collectif. Au fil du chemin, des questions de fonctionnement vont nécessairement se poser : comment on discute, on élabore, on décide ? C’est la question des pratiques démocratiques (autre idéal jamais complètement atteint et qui demande une attention permanente), et elle transparaît dans le film quand le collectif doit faire des choix. Toute expérience collective est l’occasion de travailler notre pratique du pouvoir collectif, d’être ensemble dans une démarche de recherche concrète. On va tâtonner, expérimenter, tester des choses, faire le bilan, corriger, recommencer, etc. : c’est ainsi que chacun·e d’entre nous doit apprendre à fonctionner démocratiquement, car ce n’est pas ainsi que nous avons été éduqué·e·s.

Sur ce chemin sans fin, comment allons-nous tenir ? Nous allons tenir parce que nous avons la rage de lutter contre les injustices, les inégalités, les dominations. Nous allons tenir parce que nous avons le désir de construire notre dignité collective, et que celle-ci nous donne de la force et de la puissance. La séquence de fin, autour de la chanson « Résiste », et avec le lancer de bouquet (« Je me lève et je vous passe le flambeau ! ») a été pour moi un autre moment qui m’a émue et bouleversée. La démarche de ces femmes est incontestablement politique : elle vise à construire un monde plus juste, plus libre et plus solidaire. Bravo à elles. Et merci.


Notes

1. L’éducation populaire, un phénix toujours renaissant : de la Révolution française au mouvement MeToo, Paul Masson, Éditions du Petit pavé, 2022.

2. Pédagogie des opprimés, Paulo Freire, Éditions Agone, 2021 (parution initiale 1970).

3. ATD Quart Monde parle de « croisement des savoirs » à propos des démarches qui consistent à faire se rencontrer des savoirs scientifiques, des savoirs issus de l’expérience, et des savoirs professionnels.

4. Expression d’Augusto Boal, fondateur argentin du Théâtre de l’Opprimé.

5. Expression du médecin Henri Laborit, cité par Yann Le Bossé, spécialiste du développement du pouvoir d’agir.

6. Ces stratégies sont développées dans Organisons-nous ! Manuel critique, Adeline de Lépinay, Éditions Hors d’atteinte, 2019.

7. Le projet a néanmoins abouti à un film documentaire Garde à toi, garde à vue, mode d’emploi réalisé par La CATHODE en 2005.

Nouvelle-Calédonie la recolonisation en marche

La situation proche de la guerre civile en Nouvelle-Calédonie est directement imputable au pouvoir macroniste, qui a multiplié les manœuvres pour garder l’île dans le giron français.

L’aéroport de Nouméa sera resté fermé pendant 3 semaines – si la date de réouverture prévue au 2 juin est maintenue. Les Français et les touristes étrangers présents en Nouvelle-Calédonie ont été évacués via des avions militaires affrétés par la France, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Au 24 mai, le bilan était de sept morts, dont deux gendarmes et une personne tuée par un militaire. Le président Macron, qui s’est rendu sur place, a parlé d’un « mouvement d’insurrection absolument inédit », ajoutant que « personne ne l’avait vu venir avec ce niveau d’organisation et de violence ».

Des chercheurs spécialistes de la région avaient pourtant prévenu : les agissements du gouvernement vis-à-vis de ce territoire, depuis plusieurs années, risquaient de mettre le feu aux poudres. Mais ces mises en garde n’ont pas été écoutées. Jusque-là, l’État pouvait pourtant s’appuyer sur l’accord de Nouméa signé en 1998, sans doute imparfait mais surtout remarquable à bien des égards. Les signataires – État français et responsables politiques locaux – y affirment que « le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale » et posent les bases d’un respect mutuel, en rétablissant quelques vérités historiques. Extrait : « Lorsque la France prend possession de la Grande Terre, que James Cook avait dénommée “Nouvelle-Calédonie”, le 24 septembre 1853, elle s’approprie un territoire selon les conditions du droit international alors reconnu par les nations d’Europe et d’Amérique, elle n’établit pas des relations de droit avec la population autochtone. Les traités passés, au cours de l’année 1854 et les années suivantes, avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux. Or, ce territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les îles étaient habitées par des hommes et des femmes qui ont été dénommés kanak. »

UN SCORE DE 96,49 % DES VOIX…

Qu’en est-il une vingtaine d’années plus tard ? L’accord de Nouméa prévoyait jusqu’à trois référendums portant sur la question de l’indépendance de l’île. Le premier, organisé en 2018, marque la victoire des loyalistes (favorables au maintien dans le giron français) par 56,67 % des voix. En 2020, la question est de nouveau posée et l’écart se ressère : le « non » ne recueille plus que 53,26 %. Le score allait-il basculer lors de la troisième et dernière consultation prévue par l’accord de Nouméa ? Contre l’avis du FLNKS (principal mouvement indépendantiste), qui souhaite l’organiser en octobre 2022, le gouvernement décide d’accélérer le calendrier et fixe le rendez-vous en décembre 2021. L’île est alors fortement touchée par le Covid, de nombreux décès sont à déplorer. La période de deuil faisant partie intégrante de la culture kanak, les indépendantistes réclament le report du scrutin. N’étant pas écoutés, ils appellent au boycott. Résultat : le « non » l’emporte avec 96,49 % des voix ! Un résultat sur lequel va s’appuyer le gouvernement pour déclarer clos l’accord de Nouméa et tourner la page de la question de l’indépendance.

Mais les manoeuvres et manipulations ne s’arrêtent pas là. Car le dégel du corps électoral est encore une façon d’ôter du pouvoir aux kanaks. Michel Naepels, anthropologue et chercheur au CNRS, parle même de « recolonisation » : « Modifier les corps électoraux qui définissent l’Assemblée de Nouvelle Calédonie et collégialement le gouvernement de Nouvelle Calédonie, [revient à] modifier le poids des différentes communautés. […]. C’est effectivement s’assurer d’une majorité toujours renouvelée par l’arrivée de nouveaux métropolitains. Et ça, c’est effectivement une recolonisation. »* Aux dernières nouvelles, Macron a annoncé l’envoi de forces de l’ordre (dont le RAID et le GIGN), de blindés et d’hélicoptères, en prévenant : la France, « c’est pas le Far West ! »

Nicolas Bérard

* Sur France culture, dans l’émission Le temps du débat du 21 mai.

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La mécanique, une affaire féministe

Des garages associatifs pour apprendre à réparer sa voiture, il en existe, bien qu’encore trop peu. Des garages associatifs militants féministes, aussi ! L’Isère en compte au moins un en ville, et un en campagne.

La mécanique est-elle encore « affaire masculine » et « affaire de spécialistes » ? Sans doute, et c’est pourquoi, parmi les diverses manières de mettre en place un garage associatif pour apprendre à réparer sa voiture, certaines insistent sur l’importance de favoriser leur accès aux personnes qui en sont éloignées, qu’elles le soient pour des raisons économiques, sociales, de genre, de handicap … Un peu partout en France, des garages associatifs se revendiquent donc militants et féministes, en tout cas aussi inclusifs que possible. En Isère, le collectif de mécaniciennes Les Solénoïdes a monté le garage Les Soupapes, en 2014 à Fontaine, dans l’agglomération grenobloise.

MÉCANICIENNES BÉNÉVOLES ET PRIX LIBRE

Malgré un planning très rempli, deux de ses bénévoles font aussi partie d’Autothunes, un nouveau garage associatif qui lui, a trouvé son local – partagé avec une brasserie – en milieu plus rural, à Chatte, près de St-Marcellin dans le nord Isère. Les premières permanences y ont démarré en janvier 2024. Résumons les grands principes : vous faites un diagnostic sur place avec l’équipe lors d’une permanence, puis vous prenez rendez-vous pour un « chantier ». En amont de celui-ci, vous achetez vous mêmes les pièces nécessaires, sur les conseils des « mécano·as ». Le jour J, vous venez avec, par exemple, votre nouveau radiateur, et vous apprenez à démonter l’ancien pour remonter le nouveau …

Finies les fuites de liquide de refroidissement ! De la simple vidange au changement de courroie de distribution, « il y a des habitués, qui viennent pour des gros chantiers qu’ils n’ont jamais faits, ou bien quand il faut être deux. Et des gens qui n’ont jamais touché à la mécanique, qui peuvent être excités ou avoir un peu peur », relate Harmonie, mécanicienne à Autothunes. En vous accompagnant, les bénévoles ont évidemment le souci de votre sécurité, car « la vie des gens est en jeu », souligne Julos, des Soupapes. Niveau facturation, les travailleur·euses, diplômé·es en mécanique auto, sont bénévoles. Vous choisissez en conscience le tarif de la main-d’oeuvre. Cela reste économiquement fragile, mais utile pour ne pas discriminer les personnes ayant de petits revenus (1).

ÉQUILIBRAGE DES PÉDAGOGIES

Et puis les « mécano·as » sont des femmes, des personnes transes, ou non binaires. Aussi, même si vous en avez vu passer, des joints de culasse, des bougies, des courroies … et quel que soit votre degré d’autonomie ou votre degré de confiance, vous écoutez attentivement leurs conseils de professionnelles et tout se passe dans un échange égalitaire et constructif, y compris pour elles, car après tout « on a toujours plein de choses à apprendre », s’enthousiasme Harmonie. Autodidacte sur son camion, elle s’est formée un an auprès de Marie, du garage associatif Ta caisse fuit, à StÉtienne, avant de rejoindre l’équipe d’Autothunes. « La partie pédagogique me faisait très peur mais finalement je me sens fluide par rapport aux besoins et aux questions. Je me soucie de savoir si je n’ai pas pris trop de place, j’ai envie que les gens se sentent à l’aise. » Certaines permanences ou ateliers sont spécifiquement en non mixité, entre femmes et personnes LGBTQIA+, pour qui ressent le besoin d’apprendre au sein d’un espace préservé d’éventuels rapports de domination. « Depuis, on a moins d’hommes », constate Julos.

Pour autant, les chantiers sont ouverts. L’important est de mettre en avant le projet : « On a envie de mettre les personnes minoritaires à l’aise. Et que les gens qui viennent le sachent. Que ça existe dans leur tête. Pour l’instant ça va assez bien. On a des personnes extrêmement chouettes. Certaines sourient en lisant le flyer et demandent si les hommes aussi ont le droit de venir. Mais oui ! C’est d’autant plus important que l’isolement à la campagne peut être hyper fort et venir hyper vite », prévient Harmonie. L’un en ville, l’autre en campagne, voilà une différence notable entre les deux garages, qui explique, en plus de leur presque dix ans d’écart, qu’ils n’aient pas encore la même fréquentation. Les Soupapes, à Fontaine, avec le seul bouche-à-oreille, croulent sous les chantiers. Elles sont d’ailleurs en recherche d’un nouveau local et de contributions pour le trouver, l’acheter ou le louer (2).

Lucie Aubin

1 « Le système économique est déficitaire », explique Julos pour les Soupapes, notamment en raison d’un loyer très élevé. L’association recourt parfois à des fonds privés.
2 Les Soupapes ont besoin de pouvoir rentrer 5 à 6 véhicules. Et d’un bureau accessible.

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Prenez les manettes de la com pour un stage de 6 mois !

28 mai 2024 à 16:42

Vous êtes dynamique, curieux.se et créatif.ve et vous recherchez une expérience en communication ? Rejoignez notre équipe pour un stage dans nos bureaux à Paris dès l’été 2024 !

🪐 Qui sommes-nous ?

Numéricité est un collectif d’experts et d’expertes, spécialisés en transformation numérique. Nous proposons à des organisations publiques et privées un accompagnement sur-mesure avec pour ambition de mettre l’humain, l’éthique et l’impact au service de la transformation numérique.

Depuis 2016, nous accompagnons des organisations en France (métropolitaine et outre-mer) et à l’international.

Ce que nous vous proposons

Évoluer dans un cadre dynamique et stimulant au sein d’une entreprise à taille humaine, et d’une équipe pluridisciplinaire (juristes, développeurs, consultants…). Participer à des missions diversifiées pour des clients aussi bien locaux qu’internationaux. Être intégré.e à un collectif rigoureux qui ne se prend pas au sérieux et qui met du sens dans son travail.

🥍 Vos missions

Vous travaillerez aux côtés du responsable de la communication et de la chargée de communication. Vous pouvez consulter notre page LinkedIn ainsi que notre site numericite.eu pour avoir un aperçu de nos productions. Durant votre stage vous allez :

  • Contribuer à la définition de la stratégie éditoriale de l’entreprise
  • Créer et rédiger des contenus pour valoriser nos missions et/ou nos clients
  • Rédiger des articles de blog, de notes d’analyse et de synthèse
  • Proposer des actions de communication à engager avec les équipes
  • Participer à l’organisation d’événements (plan de communication, logistique,…)
  • Participer à la production d’un podcast (préparation des interviews, recherches…)
  • Assurer une veille du secteur
🔎 Votre profil :
  • Vous êtes en 4ème ou 5ème année (ou en césure) d’un cursus dans les domaines de la communication, des sciences sociales ou des sciences politiques
  • Vous avez une appétence pour le numérique, les nouvelles technologies, les problématiques internationales et d’intérêt général
  • Vous avez de très bonnes qualités rédactionnelles et une orthographe irréprochable
  • Vous maitrisez l’anglais (B2/C1) et une autre langue serait un plus
  • Vous êtes sensible aux enjeux de communication multi canaux
  • Vous êtes à l’aise avec les outils numériques et curieux.se des nouvelles manières de travailler
  • Vous maitrisez l’usage des réseaux sociaux (LinkedIn, Twitter,…),
  • Des compétences en montage vidéo et logiciels de PAO seraient un plus
  • Une première expérience réussie en communication serait un plus (stage, expérience associative, bénévolat…)
🚀 Vos conditions de travail
  • Une prise en charge du Pass Navigo à 50%
  • Une carte tickets restaurants
  • Possibilité de télétravail à définir ensemble

Envoyez CV et Lettre de motivation à recrutement@numericite.eu. L’envoi de toute autre production écrite sera valorisé.


Quizz : quel diffuseur pourriez-vous être ?

Sans peur ni reproche, ils achètent, chaque mois, 5 exemplaires ou plus de L’âge de faire, pour les distribuer autour d’eux. Sans cette centaine de lectrices et lecteurs engagés, notre modeste canard n’existerait pas. Le temps d’un quizz, mettez-vous dans la peau de ces héros modernes de la presse indépendante. Seriez-vous plutôt « changement de cap » comme Yann, « extension du domaine militant » comme Claudine… ou vous-même ?

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Moi presse papier

« Quoi, ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Quelque chose qui ne va pas ? Elle ne te revient pas ? »
Toi qui me zyeutes, rassure toi : ton regard sur mes lignes me flatte. Il se pourrait même que naisse entre nous une certaine complicité, nous verrons. Tu peux avoir confiance sur un point : tel que je suis je resterai, condamné à m’assumer tout entier et à jamais – y compris quand je débute par une citation de Johnny Halliday. Les mots qui défilent actuellement sous ton oeil curieux sont comme tatoués sur ma fibre, je ne peux les renier. Cette honnêteté ne fait pas de moi un ange : je peux véhiculer les phrases les plus sublimes comme les plus abjectes. Je ne suis finalement qu’un « médium » permettant de faire circuler des idées, et je bénéficie pour cela d’une souplesse absolue : d’Émile Zola dans L’Aurore à Pascal Praud dans Le Journal du Dimanche, peut-on trouver plus immense grand écart ?

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Une commune bannit l’ordiphone de l’espace public

Le maire d’une commune de Seine-et-Marne a organisé début février une consultation locale pour proposer à ses administré·s de réglementer l’usage de l’ordiphone dans l’espace public.

Vincent Paul-Petit est non seulement le maire (LR) de Seine-Port, une commune de 2 000 habitant·es en Seine-et-Marne, mais il est aussi grand-père. Et c’est d’abord en tant que tel qu’il a constaté, comme nombre de grands-parents, à quel point les relations avec ses petits-enfants étaient perturbées par les écrans. L’élu a ensuite pris le relais du papi, car le problème dépassait largement sa sphère familiale. « Des parents, des grands-parents, des enseignants me faisaient part d’histoires douloureuses à ce sujet. » Pour le maire, il s’agit bien d’une question politique. Car aujourd’hui, les professionnels de santé et de l’enfance s’accordent sur les effets néfastes qu’ont les écrans sur la santé mentale et physique des plus jeunes, ainsi que sur le développement de leurs capacités cognitives. En juin 2023, lors de la fête des écoles, l’édile a donc annoncé, de façon volontairement provocatrice, qu’il comptait tout bonnement interdire l’utilisation de l’ordiphone dans l’espace public. « Ça m’a laissé l’été pour savoir comment j’allais m’en sortir… »

 

« Lutte contre l’envahissement des écrans »

Ses réflexions aboutirent à un plan en trois étapes. Premièrement, la municipalité a organisé une conférence, peu après la rentrée, donnée par Anne-Lise Ducanda, médecin en PMI (protection maternelle et infantile) et co-créatrice du Collectif surexposition écran (Cose). L’occasion de rappeler aux habitant·es, par exemple, qu’en l’espace de huit ans, le nombre d’enfants âgés de 2 à 11 ans souffrant de troubles cognitifs et intellectuels a progressé de 24 %. Que le nombre de ceux qui sont atteints de troubles du psychisme a augmenté de 54 %. Que ceux qui présentent des troubles du langage sont 94 % plus nombreux. Deuxième étape : un groupe de volontaires (élus, (grands-)parents, professionnels de l’enfance) s’est constitué pour rédiger une Charte communale du bon usage des écrans, visant à la « lutte contre l’envahissement des écrans qui abîment la santé de nos enfants et qui détruisent progressivement notre vie familiale, sociale et même nos fondements démocratiques ». Les mesures prescrites par cette charte vont de l’interdiction de l’usage de l’ordiphone dans l’espace public (lire encadré) à l’engagement de limiter le temps d’écran des enfants – notamment en respectant la « règle des 4 pas » proposée par la pédopsychiatre Sabine Duflo, elle aussi membre du collectif Cose : pas d’écran dans la chambre, pas le matin, pas avant de se coucher, pas pendant les repas*.

 

Une charte approuvée par referendum

Troisième étape : la mise aux voix de cette charte. Un référendum local a été organisé le 3 février. 20 % de la population y a participé (à titre de comparaison, la consultation pari- sienne pour le triplement des tarifs de stationnement des SUV dans la capitale n’a attiré que 5 % des Parisien·nes) et c’est le « oui » qui l’a emporté, avec 54 % des voix ! Seine-Port est donc devenue la première commune française à se déclarer « commune sans smartphone » ! Quelles sanctions risquent les contrevenants ? Aucune. « Je n’ai pas le pouvoir de mettre en place des sanctions, explique l’édile. Et même si je l’avais eu, je ne l’aurais pas utilisé, car je crois à des règles qui s’appliquent à tout le monde et qui sont respectées parce qu’on les a choisies collectivement. » L’absence de sanction ne signifie pas, donc, que la charte est uniquement symbolique et qu’elle n’aura pas d’effet. « Je fais par exemple le pari qu’à l’avenir, les parents qui sortiront leur smartphone devant l’école seront un peu mal à l’aise et que les choses vont se réguler ainsi. » Une parole officielle, telle que celle du maire de la commune, peut aussi légitimer le discours de parents qui tentent de limiter le temps d’écran de leurs enfants. Pour Vincent Paul-Petit, « il ne faut pas laisser les parents et les enseignants seuls face à cette déferlante numérique ». Seine-Port sera-t- elle imitée par d’autres collectivités ? « J’ai l’impression d’avoir allumé une mèche, et que tout le monde attend un peu de voir ce que ça va donner… »

Nicolas Bérard

* Elle vient de publier une édition revue, corrigée et augmentée de son livre Il ne décroche pas des écrans ! Comment protéger nos enfants et nos adolescents, éd. L’échappée, 310 p., 14 €.

À LA RESCOUSSE DU LIEN SOCIAL

La charte de la commune de Seine-Port proscrit l’utilisation de l’ordiphone dans l’espace public, notamment devant les écoles et dans les commerces. Ces lieux n’ont évidemment pas été choisis au hasard. Les écolier·es doivent se sentir accueillis et attendus par la personne venue les récupérer. Or, si l’adulte accorde alors une partie de son attention à son ordiphone, le lien ne s’établit pas convenablement avec l’enfant. Ce n’est pas la seule « technoférence » provoquée par l’ordiphone à ces endroits : « Les enfants sortent de l’école, ils se parlent entre eux, donc les parents se parlent aussi… Résultat, tous les jeunes parents disent qu’ils tissent des liens sociaux devant les écoles, explique le maire Vincent Paul-Petit. De même, dans nos petites villes et nos villages, c’est souvent dans les commerces qu’on croise des voisins, qu’on prend des nouvelles des uns et des autres. » Autant de liens qui ne se font pas si tout le monde est absorbé par son ordiphone.

Or, « la solitude dans notre société, ce n’est pas un petit sujet, et elle se développe derrière un grand mur numérique ». Cette solitude accrue concerne aussi les plus jeunes : contrairement à ce que suppose le nom qui leur a été donné, les « réseaux sociaux » isolent leurs utilisateurs. Les jeunes ne se sont jamais aussi peu vus, pour de vrai, « en présentiel », que depuis que ces réseaux existent, portés par les ordiphones. Ces appareils, le maire souhaite donc les « ringardiser ». Pour cela, la commune offrira aux parents qui en font la demande et « en contrepartie d’un engagement à ne pas acheter de smartphone avant l’entrée au lycée », un téléphone portable à touches, à l’ancienne, sans internet. Christian Paul-Petit espère que ces jeunes garderont leurs téléphones à touches en intégrant le lycée et créeront ainsi un phénomène de mode. La desmartphonisation progresse !

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À la Renouée, on fait provision de nourriture… et de liens sociaux

Marché de producteurs, espace de travail, bureaux, brasserie, animations, logement temporaire… En Creuse, la Renouée, maison achetée et rénovée par un collectif d’habitants, est tout cela à la fois. De la cave au grenier, c’est un lieu ouvert pour mieux se retrouver.

Sur la D8, j’accélère pour ne pas arriver en retard. Enfin accélérer est un grand mot, la nuit est tombée et le brouillard s’épaissit sur cette petite route de la Creuse. La vitesse n’est pas une option. Plus loin, à Gentioux-Pigerolles, les fenêtres éclairées d’une maison m’apparaissent comme un refuge dans ce bout du monde. C’est la fin du marché d’hiver à la Renouée. Lieu de ravitaillement pour de nombreux habitants, ce marché fait aussi partie des temps forts de la vie locale : « Il permet de se dépanner dans une région où sinon il faudrait aller loin », explique une habitante, venue avec sa fille de 9 ans qui profite de l’espace « club des enfants » pour lire pendant que les adultes « se retrouvent ». « Ici, les portes sont toujours ouvertes. » Les habitants vont et viennent dans les différents espaces de la maison, qui accueille de la cave au grenier : une brasserie associative autogérée, un marché de producteurs et une épicerie en bio/local, une salle de jeu et une cuisine collective. Les étages abritent un logement-passerelle (logement temporaire pour répondre au mal-logement de la région), une salle de travail partagée et des bureaux professionnels privés : cabinet de naturopathe, agence de tourisme ou encore cartographes

 

De l’épicerie vers l’action sociale

On vient à la Renouée pour s’approvisionner, chercher une connexion internet, un espace de réunion, une cuisine pour partager un repas, ou simplement échanger autour d’un verre. Dès ses débuts, en 2014, l’objectif était de « redynamiser le bourg ». Rémy, ancien administrateur, se souvient : « À l’époque, les marchés d’été venaient d’être relancés. La mairie avait mis à disposition un local, mais situé près de la route, il était dangereux pour les enfants », et le projet échoue. En parallèle, le dernier commerce alimentaire de Gentioux fait faillite. Avec l’aide de la coopérative d’habitat l’Arban*, les habitants vont acheter une maison du centre bourg et la réhabiliter. Le besoin d’un service alimentaire était central dans la démarche. Le marché et l’épicerie vont même inspirer le nom de l’association en charge du lieu : la Bascule – en référence à la balance qui pesait les bêtes vivantes lors des foires. Mais avec ce rachat, le projet intègre une autre dimension, sociale cette fois. Ainsi, la Renouée tire son nom de la renouée bistorte, plante locale, mais aussi de l’idée de renouer avec les habitants, de recréer des liens dans un territoire où les gens sont éloignés géographiquement.

 

« Plus d’associations que d’habitants »

Le plateau de Millevaches fait partie des zones les moins peuplées de France : 18 habitants au km2. Mais, un village – ou plutôt un secteur – résiste encore et toujours : celui de Faux-Gentioux-Royère. Ici, « on trouve plus d’associations que d’habitants ». Cadet Roussel, Constance social club, l’Atelier… Les associations poussent comme des champignons, à tel point qu’un Pôle d’animation de la vie locale (PAVL) a été créé pour organiser des événements en commun et « faire en sorte que les dates ne se fassent pas concurrence ». Mais d’où vient cette singularité ? « Un territoire militant, héritage du maquis avec le résistant Georges Guingouin, un accès au foncier ou encore le côté sauvage de la région, spécule Cadine, salariée de la Bascule. Chacun a sa théorie. » Dès le départ, la volonté de créer un projet autonome, qui ne dépend pas du bon vouloir de la mairie, était là. Principalement financée par une collecte de dons de plus de 100 000 euros et par la Caf, la Renouée a été conçue pour fonctionner « presque uniquement avec ses activités ». Dix ans plus tard, elle compte pas moins de 400 adhérents, 60 bénévoles et deux salariés.

 

Sortir du clivage entre « néos » et « gens d’ici »

Le lieu est devenu un emblème de la dynamique collective de la région. Cadine, coordinatrice de l’espace de vie sociale, est chargée d’élargir le type de publics : « Le projet a été créé par des néoruraux, des gens qui sont arrivés il y a 10-20 ans, qui ont donné au lieu une connotation alternative, ce qui a pu cristalliser le fait que certaines personnes ne viennent pas. » Un clivage entre les modes de vie que la mairie de l’époque aurait tenté d’exploiter : « La mairie nous a beaucoup stigmatisés et je pense que des gens se sont interdit de venir pour ne pas être ostracisés dans leur milieu », confirme Rémy. Pour réduire cette barrière sociale, la salariée organise des animations hors les murs. Atelier de danse hip hop, sortie ado, goû’thé dansant… Les affiches sur les murs de la salle commune s’accumulent. D’autres projets sont dans les cartons : une sécurité sociale et alimentaire en phase d’expérimentation, l’intégration des enjeux écologiques, et une laverie. Pour Cadine, l’association a gagné son pari initial : « Au début, Gentioux, je n’y aurais pas mis les pieds, c’était un désert. Et en fait, l’un appelle l’autre : une association est née, puis le café, l’épicerie… des gens achètent dans le bourg, qui se redynamise. On assiste à une sorte d’inversion des courbes ».

Bérénice Rolland

 

* Société coopérative d’intérêt collectif créée par des habitants et des élus du plateau de Millevaches pour tenter de répondre aux problèmes de manque et de mal logement de la région.

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