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Se nourrir du Prana


Nicolas de Flüe, se nourrir de prana.

Nicolas de Flüe (XVème siècle), un inédie avéré


I/ De la science à la métaphysique


Nous allons aborder un sujet des plus brulants dans cet article, en effet, le regard que portent les biologistes sur la réalité de cette notion tend à être dénigré avant même d'établir un protocole de validation. L'inédie, le respirationisme ou encore se nourrir de Prana désigne sous plusieurs termes un champ d'application dans lequel une personne s'abstiendrait totalement de nourriture et de boisson. Cette personne est censée vivre sans se nourrir pendant plusieurs semaines, mois ou années. C'est une chose impensable en biologie puisque le corps humain est perçu comme une machine, comme tout corps vivant, il lui faut donc de l'énergie afin qu'il puisse fonctionner et se mouvoir correctement. Cette énergie est ingurgitée grâce aux aliments que l'on avale ainsi qu'aux différents liquides que nous buvons. Si l'on prive le corps humain d'énergie, le corps de la personne se détériorera, s'affaiblira et puis mourra. Cette vision du corps-machine ne peut exister que dans un système de représentation dans lequel chaque être vivant agirait comme un automate, la conscience qui activerait le corps est donc perçue comme un ensemble de sécrétion moléculaire dû à l'activité neuronale, et, que, par conséquent, toute conscience est de nature organique et disparaitrait avec ce dernier. Une telle représentation se fonde également dans un système clôt, autrement dit chaque conscience aurait besoin d'apport énergétique extérieur, en outre la nourriture que nous ingurgitons, afin que la machinerie organique puisse se mettre en marche. Le corps-machine-moléculaire s'applique à démontrer que l'ensemble des activités biologiques s'appuie sur les mêmes principes que la thermodynamique élaborée par les ingénieurs et les physiciens du XIXème siècle. Nous allons donc nous attarder sur la thermodynamique pour mieux revenir à notre sujet.


La thermodynamique du XIXème siècle se définit comme la science de l'équilibre dont la teneur et l'aboutissement n'existent que dans un milieu fermé, c'est-à-dire que les deux premières lois qui en découlent doivent s'entendre dans un système clôt. Le fondement même de la thermodynamique est l'énergie, mais qu'est-ce que l'énergie? Le mot énergie vient du grec energeia qui signifie "force en action" c’est-à-dire capacité à produire un mouvement. Ainsi un corps qui possède de l’énergie cinétique peut continuer, de lui-même, son mouvement au moins sur une certaine distance même dans un milieu résistant. Pour un système en état d'équilibre où les variables d'état sont constantes et uniformes, donc statique, l'énergie interne du sytème est une fonction de celles-ci.


Qu'elles sont les deux premières lois de la thermodynamique?


La première loi de la thermodynamique est la loi de la conservation de l’énergie. Elle stipule que l'énergie d’un système ne change pas peu importe les évolutions que subit ce système. Cette loi est un fondement de la logique scientifique et permet à prédire la direction que prendra un système. Le deuxième principe de la thermodynamique stipule que le désordre dans tout système isolé croît inévitablement et irréversiblement avec le temps. Il explique pourquoi il faut se nourrir régulièrement, faire le plein d’essence à chaque fois pour rouler, pourquoi une boisson chaude se refroidit, ou encore pourquoi le temps s'écoule dans une direction et non dans l'autre, et pourquoi toute forme d'organisation meurt un jour. Tout comme pour la première loi, on n'échappe pas à la deuxième. La création spontanée d'énergie n'existe pas.


A partir des connaissances des lois de la thermodynamique en état d'équilibre, statique et fermé, la biologie moléculaire s'est inscrite dans cette représentation afin d'élaborer son homme-machine. Nous pouvons également nous apercevoir que la physique d'Aristote est à la source de cette représentation de la matière. En effet, le philosophe Aristote a construit un univers dans lequel chaque élément qui le constitue ne peut se mouvoir qu'à condition qu'un élément premier impulse la machinerie cosmique, ce qui implique un Moteur immobile propulsant les éléments constitutifs de la matière. Le Moteur immobile ("Celui qui bouge sans être mû" dans les textes d'Aristote) est définit comme la Cause première (Prima causa), et se tient hors de porté de l'espace-temps et de la matière. Le Moteur immobile fait mouvoir les autres éléments sans être lui-même mû par une action initiale. Bien que la biologie actuelle rejette toute idée d'un Principe transcendant, le corps humain découle bien de cette représentation aristotélicienne du mouvement. Ce qui n'est pas dit, et ce qui reste une énigme en biologie, c'est l'origine même de l'organisation structurelle des organismes vivants. Pour quelle raison l'ordre se manifeste et qu'il y a constance de l'organisation structurelle d'un organisme vivant? Les chimistes et les physiologistes sont au coeur d'une bataille car ni l'une ni l'autre branche de la biologie ne sait répondre à cette question. Aristote aurait répondu par une évidence, c'est grâce au Moteur immobile. Par conséquent, la préservation de l'ordre d'un organisme durant toute une vie reste une interrogation actuelle en biologie. Il nous faut ajouter qu'à côté de cet homme-machine s'élabora en biologie un homme-moléculaire-chimique dans lequel toutes les interactions organiques dépendent d'une physique aristotélicienne, une molécule en active une autre et ainsi de suite. En conséquence, la perception qu'ont les biologistes de l'énergie découle d'une compréhension aristéto-newtonienne du corps en mouvement sans que cette branche de la science n'est pu intégrer le bouleversement qu'apporta Albert Einstein, ni même la physique quantique du XXème siècle. Notre biologie moléculaire de notre époque est donc prisonnière du corps-machine-chimique datant de Newton (XVIIIème siècle), car la physique de Newton s'ancre dans la physique d'Aristote.

Suite à cette explication, il nous faut entrevoir que le XIXème siècle à engendrer également deux matières qui restent actuellement inconciliable en science. D'une part les physiciens s'occupent d'une matière dite inerte et d'autre part les biologistes s'accaparent une matière dite organique, la différence entre les deux matières est que l'une est morte et statique, objet des expériences physiques, tandis que l'autre est vivante, matière constitutive des êtres vivants. Toute la question de l'origine de la vie tient entre ces deux matières, puisque il est annoncé que notre univers découle d'une matière inerte, morte et statique, dans lequel fut injecté de l'énergie depuis la Singularité Initiale du Big Bang, et de l'autre existe des corps-machine-chimique s'activant dans une matière vivante et dont l'énergie du mouvement est rendu possible par l'ingestion d'aliment. Les prédictions de l'avenir de l'univers et des corps vivants dépendent donc des lois de la thermodynamique, l'énergie tend vers une direction prédéfinit par ces mêmes lois. En conclusion, dans cette représentation du monde et de l'homme il est impossible de se nourrir de Prana, d'ailleurs le Prana reste une fantasmagorie.


La révolution de cet univers plat, statique, et sans apport énergétique proviendra des nouvelle découvertes sur la thermodynamique d'Ilya Prigogine. Ce chimiste et physicien du XXème siècle poursuivit les travaux du XIXème siècle et mit en place des études en système ouvert et dynamique des fluctuations de l'énergie, et dans lequel des structures dissipatives se mettaient en mouvement. Ce sont des structures stationnaires hors d’équilibre où la dissipation d’énergie entretient une organisation locale, c'est la naissance de l'auto-organisation et des propriétés émergeantes. Toutes ces études soulignèrent l’importance des rétroactions, des non-linéarités et du caractère ouvert et hors d’équilibre des systèmes pour qu’il y apparaisse des formes stables et reproductibles sans plan d’ensemble, ni prescription extérieure. Désormais, il faut penser l'ordre et l'organisation comme une mise en mouvement d'une énergie en apport constant, qui agirait en système ouvert et dynamique, et qui produirait des auto-organisations. Tout système découle d'une certaine relation entre ses éléments et produirait une organisation singulière dont l'état d'équilibre dépendrait de l'apport constant d'énergie. L'équilibre résulterait d'une distribution non linéaire de l'énergie, dès lors ce ne sont plus les éléments du système qui importe le plus mais c'est la relation qu'ils tissent qui prime. Si l'énergie change en intensité, la relation entre les éléments du sytème s'en trouverait bousculé et l'organisation se transformerait. Dans ce système ouvert, il existe un seuil de tolérance où l'organisation d'un système est préservée jusqu'à un certain apport d'énergie. Si l'énergie dépasse le seuil, alors c'est l'ensemble du système qui s'en trouve bouleversé.


Toute la compréhension de notre questionnement initiale se tient en fait dans cette énergie et de son apport dans un système. Il est donc capital d'en comprendre toutes ses attaches scientifiques. Nous resterons dans les grandes lignes puisque ce sujet demanderait à lui tout seul une étude approfondie, ce qui ne peut être fait dans cet article.


Nous entrevoyons dans l'énergie non seulement cette énergie palpable et tangible, mesurable, bien que ce soit une notion parfaitement abstraite, mais aussi une énergie impalpable dont cette même énergie sensible en serait la part émergente. Il en est de même pour l'ensemble des observations physiques et biologiques de la matière, toute notre science tient de l'observation et du mesurable, en conséquence tout immesurable apparait comme du fantasmagorique. Tel est le problème du Prana, il est non mesurable et donc non scientifique. Avant de se lancer dans cette étude, il nous faut au préalable dire que la matière est une et que la représentation de deux matières est une illusion et une construction de l'esprit. Dans cette représentation, la matière inerte ne se meut pas et n'est pas doté de vie, le caillou par exemple nous apparait comme statique. Or, nous savons qu'en fait la matière n'existe pas, tel est le propos des physiciens, mais qu'elle est sujette aux ondes électromagnétiques et aux ondes de fréquences. La matière est en elle-même une propriété émergeante, c'est de l'énergie dynamique qui a prit une certaine forme selon l'agencement, et les relations, que prennent les éléments constitufs de la matière. Les biologistes sont à nouveau restés bloqués à l'époque de Newton, il n'ont pas intégré cette notion physique. Inclure cette vision en biologie demanderait d'une part de regarder le corps humain comme un ensemble d'éléments dont l'agencement, l'organisation et l'ordre résulteraient d'un système ouvert et ancré dans une physique quantique, et d'autre part que le corps humain soit en lui-même une fluctuation d'énergie quantique et donc résulterait d'ondulation électromagnétique. Il y a un continuum dans la matière où le principe d'auto-organisation serait adjacent, ainsi que toutes les propriétés émergentes. Dans cette vision du monde, la seule chose qui existe c'est l'esprit.


L'esprit est ce qui meut la matière, et cette dernière dépendrait de l'intensité énergétique qu'il produirait. Nous sommes en pleine métaphysique, pourtant la physique actuelle flirt avec cette discipline car les physiciens sont en train de découvrir ce qui fut énoncés par les grands mystiques du monde, la seule chose qui est vraiment c'est l'esprit. Défendre cette idée en biologie serait une hérésie, alors que cette discipline n'a pas encore intégré la physique du XXème siècle au coeur de sa démarche. Dans l'optique où l'esprit est et la matière en serait la part active, le Prana se présenterait comme le premier élan de l'énergie de l'esprit, son intensité serait telle qu'elle échapperait à toute mesure, néanmoins l'énergie électromagnétique surviendrait comme densification de l'énergie pranique. A l'image de la lumière qui se diffracte en différente couleur contenant une certaine intensité de chaleur électromagnétique, l'énergie pranique se densifierait et apparaitrait sous les différentes interactions que nous connaissons de l'énergie mesurable. L'intensité serait donc la clé de compréhension du Prana. Toute la densité de la matière, sa masse, son énergie, sa texture, son ondulation et ses fréquences surgiraient depuis le Prana, connue également dans certains textes sanskrits sous le nom de Lumière infinie. Cela nous incite à penser que la vitesse de la lumière ne soit pas une célérité constante et indépassable, la lumière physique serait également une part tangible d'une lumière intangible, c'est ce que nous entendons derrière le terme la Lumière infinie. Il existe des couches de densité de matière allant du plus subtile au plus dense, d'une incommensurable et immesurable matière à sa descente progressive dans un espace plus tangible. Nous notons que le temps dépend de la mesure de la lumière, et que la lumière est énergie, ce qui indique que l'esprit est du temps pur dont la nature énergétique est de nature quantique. L'esprit, c'est du temps, c'est de la lumière, c'est de l'énergie selon un certain ordre d'émergence de la matière, mais c'est en fait de l'Eternité qui ralentit sa course afin de se dévoiler sous une certaine forme et densité matérielle. L'espace est une qualité du temps et la matière est un substrat de l'esprit. Grâce à cette vision, nous avons les outils explicatifs du pouvoir de l'esprit sur la matière, mais également une explication sur la nature de l'esprit humain.


C'est pourquoi, se nourrir de Prana est tout à fait envisageable dans une perspective biologique non réductrice et adogmatique comme nous le présentons. L'esprit humain reviendrait vers une énergie qui lui propre, l'énergie pranique. Il est a noté que notre corps soit un organisme électromagnétique qui émet des photons, en effet, nos cellules résonnent et vibrent dans un dialogue intracellulaire puis communiquent dans un langage biophotonique comme nous l'ont montré les études menées par le savant allemand Fritz-Albert Popp. Fritz-Albert Popp est biophysicien, il pense que les biophotons commandent l’action des hormones, des enzymes et de nombreuses autres substances présentes dans la cellule, nous sommes à nouveau en présence d'une densification de l'énergie pranique par laquelle transite d'abord la lumière, via les cellules biophotoniques, puis les substance mesurables chimiquement. Donc, toute modification de l'esprit, c'est-à-dire de notre état de conscience, affecterait l'ensemble de toutes les interactions physiologiques détectables par les instruments de mesures. Les phénomènes de miracles et des facultés Psy (paranormales et parapsychologiques) s'expliqueraient par ce processus vertical de la conscience en lien avec son intensité énergétique. Plus la conscience retournerait à sa propre source incommensurable, plus elle en dégagerait de l'énergie et donc aurait la capacité de modifier la matière. Tout est une question d'intensité. Lorsque la conscience s'approche de l'énergie pranique et de la Lumière infinie, elle en tirerait assez de force pour modifier la matière, son corps, ce que nous nommons communément miracle, et moins nous y arrivons, moins nous avons la capacité d'interagir consciemment avec la matière. Aux échelles intermédiaires, la conscience développerait les facultés Psy, qui serait une désinhibition progressive de facultés latentes. Dans ce schéma de conscience, le rapport psyché / soma, ou âme et corps, se joigne pour former une entité unique, une psychophysique. Il y a accointance entre la psyché et le soma de la même manière que l'électricité s'articule avec le magnétisme. En fait, la psyché est une liaison qui se coordonne avec le soma, ce qui touche l'un modifie l'autre, l'ensemble dévoile un système dynamique et ouvert sur le monde quantique dont la conscience individuelle serait une apparition visible d'une entité de nature quantique.


A ces derniers mots théoriques, abordons les témoignes historiques rapportés par diverses sources occidentales sur l'inédie.


II/ Témoignages de mystiques chrétiens


Nous allons prendre à témoins quelques saintes chrétiennes afin de démontrer que l'inédie dépasse les frontières asiatiques, et qu'en Occident, il existe bel et bien une tradition à ce sujet.


Marie d'Oignies (XII-XIIIème siècle) :

Marie se retire dans un ermitage du prieuré Saint Nicolas d'Oignies, près de Namur. Des disciples se rassemblent autour d'elle. Parmi eux, le fameux Jacques de Vitry, il sera son futur biographe. Tout en pratiquant une ascèse digne des Pères du Désert, elle éprouve des extases mystiques et des visions évangéliques. Marie sert ses compagnons et continue de soigner les lépreux. Voici un témoigne de sa vie par Jacques de Vitry:


"Pendant sa maladie, elle ne pouvait absolument rien prendre, elle ne pouvait même pas supporter l'odeur du pain ; malgré cela, elle recevait le Corps de Notre-Seigneur sans aucune difficulté. Et ceci, se dissolvant et passant dans son âme,non seulement réconfortait son esprit mais soulageait tout de suite sa faiblesse corporelle. Deux fois, pendant sa maladie, en recevant l'hostie consacrée son visage fut illuminé de rayons de lumière. Nous avons un jour essayé de lui faire prendre une parcelle non consacrée, mais elle se détourna à l'instant, ayant en horreur l'odeur du pain. Un petit morceau avait touché ses dents : la peine et le malaise furent si grands qu'elle commença à pousser des cris, à vomir et à cracher, à haleter et à sangloter comme si sa poitrine allait éclater. Elle continua ainsi à pleurer un long moment, et bien qu'elle se rinçât la bouche avec de l'eau mainte et mainte fois, elle ne put guère dormir de toute la nuit. Si infirme de corps qu'elle fût, si faible et épuisée que fût sa tête, car au cours des cinquante-trois jours précédant sa mort, elle ne prit absolument rien, elle put toujours supporter la lumière du soleil, et ne ferma jamais les yeux pour se défendre de son éclat et de sa splendeur."


Angèle de Foligno (XII-XIIIème siècle) :

Moins elle mange, plus elle se sent proche de Dieu. C'est ainsi qu'elle se priva durant douze années de nourriture, la simple vue de la Sainte ostie lui fournit toute la nourriture dont elle avait besoin. Un extrait de son ouvrage Le livre des visions et instructions :


"C'était pendant le carême ; j'étais sèche et sans amour. Je priais Dieu de me donner quelque chose de lui-même ; car, moi, je n'avais rien. Les yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l'amour qui venait à moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient aucun terme de comparaison.


Quand l'amour arriva à moi, je le vis avec les yeux de l'âme beaucoup plus clairement que je n'ai jamais rien vu avec les yeux du corps. Je dirai, si vous voulez, que l'amour prit, en me touchant, la ressemblance d'une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu'il s'agisse d'une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu'un instrument tranchant me touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant qu'il se laissait entrevoir. Je fus remplie d'amour ; je fus rassasiée d'une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret : cette satiété engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! silence ! silence


Élisabeth Achler (XIV-XVème siècle) :


Konrad Kügelin, son biographe, affirme que que parvenue à une contrition entière, il lui fut ordonné par une inspiration du Saint-Esprit de ne plus prendre aucune nourriture corporelle. C'est ainsi qu'elle s'abstint de nourriture durant douze années. Son biographe témoigne :


"Une fois, durant le carême, immobilisée sur sa couche à cause de ses stigmates, elle reçoit de sa prieure l'ordre de manger un peu de bouillie de gruau : elle la rejette au prix de malaises si graves qu'elle est bientôt à toute extrémité."


Catherine de Gênes (XV-XVIème siècle) :


Ses biographes, ses proches, témoignes de sa vie particulièrement extraordinaire, nous pouvons y lire :


"Pendant les premiers temps de ce jeûne prodigieux, Catherine craignit que l'excessive répugnance qu'elle éprouvait pour les aliments ne fût une illusion produite par Satan. Elle continua donc à s'asseoir tous les jours à la table commune, et elle fit des efforts inouïs pour manger. Mais aussitôt que, surmontant son dégoût extrême, elle avait avalé quelque chose, son estomac le rejetait avec d'inexprimables douleurs. Ses commensaux stupéfaits d'un phénomène aussi extraordinaire, eurent inutilement recours à tous les moyens qu'emploie la médecine en pareil cas; et ne sachant plus qu'imaginer, ils firent ordonner à Catherine, par son confesseur, de manger comme tout le monde. Elle obéit avec sa promptitude habituelle; mais, cette fois, le vomissement fut encore plus douloureux que les précédents, et la sainte sembla prête à rendre le dernier soupir.


Le confesseur, admirait l'opération divine, n'osa plus renouveler l'expérience. A partir de ce moment et pendant vingt-trois années consécutives, Catherine Adorne observa ce jeûne complet durant tous les carêmes et tous les avents. Jamais elle ne mangeait depuis le lundi de la Quinquagésime jusqu'au dimanche de Pâques, ni depuis la Saint-Martin jusqu'au jour de Noël; seulement elle prenait de loin en loin un verre d'eau mêlée de sel et de vinaigre, non point par goût ou par besoin, mais en mémoire de la boisson offerte au Sauveur crucifié."


Dans ces témoignages nous pouvons remarquer que le pouvoir de la conscience entre en jeu dans l'inédie de ces saintes, c'est-à-dire leur croyance. L'efficacité de ce jeûne tient donc aussi compte de la puissance de conviction de la personne, sans que cela soit un effet placebo, ou du moins l'effet placebo est la part active de la croyance. Ce que montre le placebo est en fait une capacité de la conscience à métaboliser sa croyance en une autre, et d'avoir un effet tangible sur le corps et la psyché. Encore une fois, la conscience domine la psychophysique et n'en est pas le produit. Est-il donc possible de se nourrir de Lumière? De ne vivre que du Prana? Nous en affirmons la possibilité, néanmoins il y a tout un rituel de préparation avant d'entamer une telle entreprise afin que la conscience et sa psychophysique puisse manifester cette puissance latente.


III/ Le Prana et l'Inde ancienne

Le grand indianiste André Padoux nous explicite dans ses ouvrages que la philosophie hindoue ne diffère pas des autres philosophies anciennes, de la Chine aux Aztecs, des peuples africains aux grandes civilisations nous découvrons une image similaire. L'Homme se tient au croisement du Ciel et de la Terre, entre ces deux pôles circulent une énergie subtile qui se densifie à mesure de sa descente. L'ancienne notion de Pneuma, que nous retrouvons dans la philosophie grecque est l'exact notion du Prana, tous deux signifient Souffle et s'apparentent au respire divin. Chez les sémites, c'est la notion du Rouach (langue hébraïque) et du Rouh (langue arabe) qui correspond à ce Prana, sans oublier le Chi / Qi dont l'ensemble de la sphère asiatique propose de voir cette énergie vitale qui circule partout autour de nous. En fin de compte, c'est notre société qui fait exception à la règle. Dans les textes sanskrits analysés par André Padoux, nous découvrons un rapport fort ancien entre l'Homme et le Cosmos. Il note au préambule ceci:


"Or cette classification place les constituants du psychisme humain, puis les organes humains d’aperception et d’action, les indriya, entre le plan divin et les éléments constitutifs du monde visible. Elle inclut donc implicitement l’être humain dans le procès cosmique."

Ce qui implique un lien physico-organique entre l'Homme et le Cosmos, nous sommes reliés à l'univers non seulement par notre psychophysique mais aussi par nos souffles énergétiques, ceux-là même qui donnent vie à notre psychophysique. La circulation du sang et des éléments nutritifs seraient donc reliés à ces souffles vitaux, connues dans la médecine grecque ancienne. Les notions de Pneuma et de Prana sont intimement liées au cycle de la respiration, et aux états mentaux qui en découlent. En fin de compte, lorsque nous évoquons la faculté de se nourrir de Prana, nous touchons en fait à d'antiques philosophies que notre société moderne s'est

chargée d'effacer. André Padoux écrit :


"Les systèmes tantriques ont également repris et développé la vieille conception des "souffles vitaux" (Prana), ou "vents" (vayu, vata), forces organiques animatrices de l’univers comme des humains, ce qui implique ces derniers dans le champ des forces cosmiques. Cette vision est renforcée dans le hathayoga tantrique, qui porte à dix, ou davantage, le nombre des Prana , les fait circuler dans tout le corps et même assimile au soleil et à la lune deux des principaux canaux où ils se meuvent. C’est à la notion de Prana que se rattache celle de kuṇḍalinī, cette force divine cosmique présente dans le corps, qui est si importante en contexte tantrique."


Pour les anciens médecins de l'antiquité dont la philosophie s'ancrait dans une spiritualité plus ou moins prononcée, le Prana est une force vitale qui a la pouvoir de réparer n'importe quel organe, et de soigner la psyché. Le principe d'auto-guérison est intimement lié à ce principe. Le Pneuma était localisé dans le coeur, lieu d'émergence de l'intelligence et de la vie, puis cette énergie vitale se distribuait partout dans le corps humain via un système de réseau.


Ce système de réseau, dont les canaux (nadis) hindous et les méridiens chinois correspondent parfaitement, permettait à son tour de faire circuler cette énergie vitale grâce à laquelle toutes les facultés psychiques et corporelles pouvaient fonctionner. Ce Pneuma est à l’origine de la notion d’esprit dans la culture occidentale ; l’esprit en tant que souffle de vie, ou l’esprit qui souffle dans la pensée. C'est ainsi que notre esprit, notre conscience, se tient à l'aube de la psychophysique et soutient toutes les activités qui s'y déroulent. Dans la médecine des anciens égyptiens, le cœur était le centre de nombreux metu ou canaux, en nombre variable, suivant les textes. L'air (équivalent Prana), le principe essentiel de la vie, le Pneuma des Grecs, était puisé par divers metu à travers le nez et les oreilles et conduit au cœur. De cet organe, partaient également les nombreux metu chargés de conduire l'air et le liquide aux diverses parties du corps. Les metu conduisaient également l'urine. En somme, les metu correspond dans sa conception anatomique et physiologique aux souffles des physiologues de la Grèce ancienne. Les metu étaient les éléments de base de santé et de vie. Le Papyrus Ebers met en avant les effets thérapeutiques qui résident dans l'élévation ou l'équilibrage des fonctions des metu. La libre circulation des metu était la recette de santé garantie par les Egyptiens d'autrefois. Les médecins de ce temps-là étaient convaincus que les déséquilibres du sang, de l'eau et du souffle étaient cause de pathologies. La convergence de cette idée entre l'Egypte ancienne, la Chine et l'Inde est très perturbante pour nos modernes, car cette connaissance remonte très loin dans la passé.

La recherche est loin d'être terminé, il reste énormément à faire néanmoins nous pouvons émettre plusieurs accointance entre le Prana et l'énergie vitale. La conscience, la respiration, le flux énergétique et la santé possède un lien intrinsèque entre eux ; l'intelligence, la chaleur du corps humain, l'élan vital et la circulation du flux pranique au sein de la psychophysique s'articulent selon un schéma où l'homme est relié au Cosmos et à tout son flux. Dans cette perspective, le fait qu'une personne puisse se nourrir du Prana rejoint d'antiques conceptions qui portaient un sens, alors qu'aujourd'hui la médecine qui isole l'homme de l'ensemble des influences cosmico-telluriques prête à sourire les spécialistes. Nous en concluons que la bataille se tient d'avantage dans une perception du monde et de l'homme qu'une véritable perception scientifique, la médecine se doit donc d'ouvrir son espace d'investigation afin de redonner force à sa propre position en tant qu'étude plénière du corps humain.


Sources :


Auteur: André Pichot

Titre: Expliquer la vie

Editions: Quae


Auteur: Daniel Shoushi

Titre: Emergence, Tome III

Editions: Orphélya


Auteur: Fritz-Albert Popp

Titre: Biologie de la lumière

Editions: Marco Pietteur


Auteur: Jacques de Vitry

Titre: Vie de Marie D'oignies

Editions: Actes Sud


Articles :


Auteur: Zhu Bing

Titre: La théorie des méridiens comporte-elle des éléments importés?


Auteur: André Padoux

Chapitre 5. Corps et cosmos : L’image du corps du yogin tantriqueIn : Images du corps dans le monde hindou [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2003 (généré le 29 mars 2019).

Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/9316>. ISBN :

9782271091086. DOI : 10.4000/books.editionscnrs.9316.


Site internet:

http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Textes/index.html


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Du jaillissement du contenu inconscient aux phénomènes hallucinatoires.


Extrait d'une oeuvre d'Henry Darger, art brut.

1. Extrait d'une oeuvre d'Henry Darger, art brut.



Existe-il une frontière entre la normalité et la pathologie psychique du point de vue de l'imagination?


Les scientifiques de notre époque ont établit une frontière entre différents modes de fonctionnement de notre imaginaire, qui, en fait, n'existe tout simplement pas. D'un côté, ils rangent « la folle du logis », soit l'imaginaire dévoyé qui peut se developper en hallucination, et d'un autre côté l'imaginaire équilibré dont la fonction ne peut qu'être passive. A vrai dire, l'imaginaire n'est pas intégré dans les études scientifiques comme il devrait l'être, c'est la raison pour laquelle il est temps de réintégrer cette puissance dont la limite se pose là où chaque individu à la capacité d'appréhender le monde. Nous vous proposons de lire un extrait de notre ouvrage « Emergence: Présence, Conscience et nature du réel », aux éditions Orphélya, afin d'élucider un tant soit peu cette question primordiale sur la fonction de l'imagination.


Extrait:

« Qu’est-ce qu’une hallucination ?


Nous pouvons lire dans les manuels les plus en vue ce genre de description : l’hallucination est une sensation pathologique en l’absence de tout stimulus. Il s’agit donc d’une perception sans objet. L’affaire est close, c’est une pathologie. En 1 838, le psychiatre français Jean-Étienne Esquirol définit le terme comme une « perception fausse ou sans objet », sens qui a survécu jusqu’à aujourd’hui. En latin, hallucinatio signifie erreur, méprise, tromperie, égarement. L’hallucination psychiatrique constitue un trouble de la perception, qui s’impose à la conscience du malade, et qui s’accompagne d’une conviction inébranlable. Certains psychiatres classent cette pathologie dans le domaine de la conviction délirante inébranlable, puisqu’elle échappe à toute logique et à toute attitude critique. De nombreuses pathologies peuvent s’accompagner d’hallucinations, qu’il s’agisse de pathologies psychiatriques (par exemple la schizophrénie) ou neurologiques (la maladie de Parkinson ou l’épilepsie). La consommation de substances psychoactives telles que l’alcool, certains médicaments et les substances dites hallucinogènes sont aussi responsables d’hallucinations. Elles peuvent également survenir dans des états d’hypnose, de méditation profonde, de transe ou encore d’état de conscience modifiée. Il est a noté que lorsque le moi se trouve affaiblit pour diverses raisons, le surgissement des hallucinations peut intervenir. Autrement dit, c’est lorsque la conscience individuelle s’atténue que prend place un autre type de conscience, ou plus précisément une conscience dont les critères de perception sont tout autre. La transition entre l’état de veille et le sommeil est particulièrement propice à l’apparition d’hallucinations. D’après diverses études épidémiologiques, 37% de la population serait sujette à des hallucinations dites hypnagogiques (survenant lors de l’endormissement) et 13% à des hallucinations hypnopompiques (lors du passage du sommeil au réveil). La privation de sommeil, le jeûne, le travail intense ou l’épuisement extrême sont aussi des facteurs favorisant l’apparition d’hallucinations. La privation sensorielle, c’est-à-dire la réduction ou la suppression délibérée de stimulation d’un ou de plusieurs sens peut conduire, lorsqu’elle est suffisamment prolongée, à des hallucinations. À l’inverse, une surcharge sensorielle peut également déclencher une expérience hallucinatoire. Une telle expérience peut aussi survenir dans des conditions physiques et/ou émotionnelles extrêmes (accident, exploit sportif, décès d’un proche, fatigue intense, douleur vive, dépression profonde, etc.). Dans les mois qui précèdent cet état, on retrouve souvent un événement déclenchant : difficultés professionnelles, économiques, maladies, divorce, deuil, etc.


Il n’y a aucune théorie qui puisse expliquer convenablement le phénomène hallucinatoire, et aucun consensus chez les neurologues ne peut nous éclairer en nous apportant une théorie globale du fonctionnement du cerveau. Cette altération des sens et des perceptions affecte l’ensemble du corps, elle est très différente de l’illusion, qui, est une mauvaise interprétation du réel dû au raisonnement défectueux ou trop tardif de nos perceptions. D’où proviennent les hallucinations ? Pourquoi surgissent-elles ? Nous apportons notre pierre à l’édifice de la Connaissance dans les pages qui suivent. Les hallucinations appartiennent au domaine du rêve, plus clairement à un état de rêve. Les ondes cérébrales Beta interfèrent avec les ondes cérébrales du rêve, ce qui nous mène à, tout en étant éveillé et conscient, voir des images qui sont normalement présentes uniquement lorsque nous dormons et rêvons. Lorsque nous hallucinons, nous rêvons éveillés. Les rêves et les hallucinations sont considérés comme irréels par les réductionnistes de la biologie moléculaire, puisqu’ils ne sont pas fréquencés sur notre normalité quotidienne. C’est-à-dire que cette conscience plurielle, celle-là même qui possède une relation synesthésique avec le réel, fonctionne selon la loi d’analogie et donc réfléchit par pensée non linéaire. Nous pouvons, du même coup, nous poser la question de la normalité.



Qu’est-ce que la normalité psychologique ?

C’est une norme sociale, un critère culturel. La bande de fréquence du langage comme nous l’avons vu précédemment, notre écoute, notre vision, enfin l’ensemble de nos perceptions et sensations construisent notre réalité quotidienne. Notre organisme, qui est pourtant le même pour chacun, est cependant différent selon la constitution qu’il a héritée, ou acquis. Un réel, mais des réalités. Chacun perçoit l’Univers sous un certain angle d’approche, d’intensité émotionnelle, de synesthésies, d’expériences de vie qui façonnent notre être. Nous sommes biologiquement, et psychologiquement par notre culture, limités pour percevoir l’Univers.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Lors de cette levé des fonctions inhibitrices, l’état de rêve surgit à l’état d’éveil qui superpose des souvenirs localisés dans notre psychisme au cœur de notre réalité quotidienne. La conscience individuelle se trouve envahit par la conscience collective avec tout son ensemble de fonction non linéaire. Les états émotionnels particulièrement marquants, normalement enfoui dans l’inconscient, jaillissent alors en plein jour provoquant des sensations d’une forte intensité. Ces souvenirs peuvent tout aussi bien être agréables que désagréables, ils se projettent sur le miroir imaginatif et activent une expérience de rêve éveillé. Cette expérience de débordement d’autres types de conscience est vécue par des moines ascétiques, des voyageurs de l’extrême, des malades en phase de basculement de conscience, ou encore certaines maladies physiologiques. Les hallucinations, qui n’en sont plus comme vous l’auriez compris, révèlent le contenu psychique de la personne. Ses souvenirs à forte empreinte émotionnelle ne sont plus logés dans sa conscience intérieure, et qui peuvent rejaillir lors de certains rêves, ils sont au contraire activés à l’état de veille. Ces images envahissantes peuvent être cathartique lorsque nous accomplissons un travail thérapeutique sur nous-même, ou bien oppressantes lorsqu’elles arrivent à l’improviste. C’est alors que ces images deviennent cauchemardesques et envahissantes, il faut savoir se préparer pour recevoir le contenu enfoui dans le psychisme. »


Extrait d'une oeuvre d'Henry Darger, art brut.

2. Extrait d'une oeuvre d'Henry Darger, art brut.


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Géométrie avec les yeux. A la source de la géométrie et de l'art sacré.


La géométrie avec les yeux. Yvo Jacquier

(Extrait) Conférence à l'Université

Charles de Prague |

2 Avril 2013

Faculté de Mathématiques et Physique |

Dpt. de Pédagogie Mathématique





I - Mathématiques pures


a. Penser avec les yeux


Observons cette figure. Un double carré, la diagonale et sa bissectrice. Quand on prolonge la bissectrice, elle croise la médiane horizontale. Et ce point de croisement montre le nombre d'or..


C'est la toute première définition du nombre d'or, la plus ancienne.

À la fois :

- Une construction (la plus facile)

- Une définition (la plus simple)

- Une propriété, avec les angles :

Le grand angle de la diagonale d'un double carré vaut deux fois le petit angle de la diagonale d'un rectangle doré. Cette façon de penser est appelée

« Géométrie avec les yeux ».


Elle s'est développée longtemps avant le calcul, avant l'écriture et le concept d'aire. Peut-être au courant du paléolithique final, mais en ce cas nous devons revoir le concept de « paleo », car la géométrie mène droit à la ville.


Cette figure a un prolongement et aussi un contexte mathématique. Elle ne sort pas de nulle part et appartient à un ensemble cohérent que Thalès et Pythagore sont allés chercher en Égypte.

Considérons tout d'abord le cercle circonscrit pointant en O - centre du double-carré. Ce cercle passe par I, le point de croisement avec AI = φ


Le segment complémentaire à φ sur ce diamètre fait 1/φ. Et : φ + 1/ φ = √5


Une autre propriété se manifeste dans le double-carré :

quand une diagonale est horizontale, l'autre devient celle d'un double-carré.


La géométrie avec les yeux se construit sur un quadrillage. Ce cadre permet de bâtir, de démontrer et de retenir les figures.

La figure reine est le modeste triangle 3-4-5. Ses bissectrices sont les diagonales naturelle d'un simple, d'un double et d'un triple-carré. Et le nombre d'or est présent sur la seconde bissectrice, entre le sommet et le cercle inscrit.



Une autre façon de montrer les propriétés du « triangle sacré » - appelé triangle de l'arpenteur alors qu'il mérite beaucoup mieux. La somme des ordres (nombres de carrés associés aux diagonales) et de la mesure du côté opposé fait systématiquement 6. Ce 6 sert de base à l'ésotérisme des nombres. Un dé à six faces, notées de 1 à 6, et la somme des opposés est 7.

Cette figure a une grande importance : elle montre de façon simple que la géométrie pré-euclidienne n'est pas forcément axiomatique et empirique. Ainsi le côté 5 du triangle n'est pas une convention. Il est possible de le démontrer juste avec les propriétés/axiomes des triangles semblables.

b. De Gizeh à Babylone

Le calcul et l'écriture apparaissent au néolithique, donnant un nouveau souffle à la géométrie de quadrillage. Ce phénomène touche toutes les civilisations, mais nous pourrions dire que les Égyptiens sont plus artistes et sentmentaux face aux Mésopotamiens, plus abstraits et organisés. Ils échangent manifestement leurs savoirs, mais leurs buts sont différents.


Les Babyloniens vont traduire l'expérience de la géométrie en nombres. Ce développement deviendra Kabbale.

II - Application dans l'Art

a. Histoire de l'art

Jusqu'au XIXè siècle, nous retrouvons les traces de cette culture. [Cette géométrie avec les yeux est construit sur un quadrillage, qui permet de mesurer les formes. Les nombres ouvrent la traduction symbolique en un langage humain].

Temple d'Eanna - Uruk IV - IV millénaire av. J.-C.

Temple d'Eanna - Uruk IV - IV millénaire Av. J.-C.

Cette pratique se répand en Mésopotamie au début du néolithique.

La tablette Plimpton 322 - 18è S. AEC.

La tablette Plimpton 322 - 18è S. AEC.

La fameuse tablette Plimpton 322, datant de 1800 AEC, est maintenant comprise comme une liste de triplets pythagoriciens, réduits à leurs couples. Ces couples produisent une liste de nombres premiers - et les lignes manquantes de la tablette respectent cette règle! Le Principe semble même extensible, deux valeurs des triplets devenant le couple d'un triplet suivant.


Les Pythagoriciens rassemblent les influences mésopotamiennes et égyptiennes. Pendant des siècles, la Grèce sera le carrefour de la connaissance. Par la suite, la Géométrie Sacrée tente d'échapper au réalisme romain, résumé par Vitruve dans son traité d'architecture - Ier siècle AEC, elle se répand dans le monde celtique.


Phalère celte - Champagne, France

Phalère celte - Champagne, France


190 cercles et arcs sont nécessaires pour dessiner cet objet. Il se base sur les nombres 8 et 27, éléments fétiches de la numérologie enseignée par Pythagore. Cet objet montre également les échanges entre l'élite scientifique latine et les druides celtiques, considérés à l'époque comme pythagoriciens. Le niveau de ces mathématiques nécessite quatre années d'études universitaires en mathématiques...


Le livre de Kells - Irlande - Fin du 8è siècle

Le livre de Kells - Irlande - Fin du 8è siècle

La solution extrême sera une fois de plus le monde celtique. Les moines irlandais s'accommodent de cette culture et « réécrivent » la Bible. Par ailleurs, le fameux « Livre de Kells » prend une grande liberté avec le texte, comme si le message devait être clair : la géométrie est le but principal de ce travail.

Le livre de Kells - Irlande - Fin du 8è siècle

Racine de trois et Phi (√3 & φ)

La composition de Conques (art roman) est une parfaite démonstration de quadrillage. Plusieurs systèmes unissent leurs couches sur cette même grille.


La clé de la mandorle - un triple-carré

Aspect fondamental de la symbolique :


Les symboles ne vivent pas parmi des figures géométriques qui communiqueraient par des « pensées analogiques ». Ces images sont un véritable langage, avec de réelles structures. Donc, qu'est-ce qu'une structure ? Nous pourrions comparer cela à la musique. L'Harmonie met plusieurs accords l'un après l'autre. La géométrie sacrée comporte ainsi plusieurs couches superposées. Les liens entre les différentes figures sont comme ceux qui unissent les différents accords. La « musique des sphères » chère à Platon n'est pas un fantasme. La grille est la première étape de cette culture particulière. Ensuite, nous pouvons aborder chaque figure, chaque ligne interne avec la mesure de cette grille.


Sources:

Article:

http://www.jacquier.org/Yvo_Jacquier-Geometrie_Sacree.pdf

Site internet:

http://www.jacquier.org

Facebook:

https://www.facebook.com/Geometrie.avec.les.yeux

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Aux frontières du réel. Qui sommes-nous?


Victor Hugo, l'Ombre du mancenillier

1.Victor Hugo, l'Ombre du mancenillier



Qu'est-ce que le réel?

Nous pouvons l'appréhender de plusieurs manières, par l'expérience sensorielle, par l'émerveillement de nos émotions et par la délectation intellectuelle. En sommes-nous sûr? Puisque nous sommes constituer sur un plan du réel dont la conscience humaine se découvre à travers ses expériences sensorielles, ses émotions et ses pensées nous ne pouvons penser autrement le réel. Le biologiste Jakob von Uexküll a dévoilé que ce qui existe pour le vivant, ce n’est pas le donné brut de l’environnement, une Nature qui se présenterait là devant nous tel un objet qui évoluerait indépendamment de nous, mais ce qu’il choisit et élabore à partir de cette matière première abstraite en s’élaborant soi-même, à savoir son milieu propre. C'est à travers une co-évolution que chaque être vivant évolue au sein d'un environnement qui lui est propre, il ne s'adapte pas puisqu'il se situe dans un croître-ensemble. Chaque conscience est donc un apparaître dont la nature ne peut être séparé du lieu où elle a prit naissance. C'est la raison pour laquelle il ne peut exister de conscience sans matière, que la matière soit dense ou subtile. Rompant avec l'approche dualiste et mécaniciste du monde, Jakob von Uexküll montre que le vivant n'est pas une machine, ni même un assemblage de molécules qui se sont constituées au hasard des rencontres, lequel n'est pas mus seulement par des stimuli comme l’eût voulu le béhaviorisme, mais, en tant que sujet, interprète les signes de leur milieu d’une façon particulière. Le milieu, c’est la réalité comme elle apparaît concrètement pour chaque être vivant et chaque sujet, c’est-à-dire existe pour l’être concerné. Cela signifie que les choses d’un milieu n’existent qu'à travers une conscience qui l'observe. En conséquence, la conscience porte son attention non plus sur un objet (la Nature) mais sur notre relation à cet objet. Nous comprenons donc que le réel contient toutes les potentialités non encore manifestées pour un sujet alors que la réalité concerne le vécu qui existe pour un sujet. Un réel et une infinité de réalité. Quant au désir humain, il est le moteur de ce qui nous fait être. Nous dirions aujourd'hui notre énergie fondamentale.


Au sein de note société, la faculté imaginative n'a pas très bonne figure ou bien n'est pas comprise telle qu'elle devrait l'être. C'est-à-dire que nous la percevons comme une faculté fantasmagorique, celle qui nous dévoile le contenu de l'inconscient et ses images grotesques telle que la psychanalyse freudienne l'entrevoit ou encore une partie des philosophes, à laquelle personne ne peut avoir confiance. La médecine moderne par le biais de la neurologie et de la psychiatrie, dont l'approche ne diffère pas de ces derniers, ne laisse aucune place à l'imagination comme faculté créatrice de réalité. Seuls les artistes, et les physiciens, comprennent que la faculté imaginative est bien plus qu'une faculté, et que sa modalité foncière c'est d'être la porte du réel. Les médecins ont inventé au cours du temps, du fait de leur incapacité à comprendre la fonction de la porte du réel, des dénominations diverses lorsque l'imagination déborde les fonctions normatives de la société. On parle alors d'hallucinations, de fantasmagories, de délires, de perte de repères, de schizophrénies, etc. En fait, l'imagination remplit le rôle d'interface du réel pour la conscience dont les images qui s'y reflètent appartiennes entièrement à la réalité du sujet.


Il en est ainsi parce que l'imagination n'a pas sa place parmi nous, certaine personne parle même de "folle du logis". Lorsque nous regardons de plus prêt aux définitions données par les psychiatres aux pathologies associées à l'imagination, nous découvrons qu'en fait se cache une ignorance camouflée utilisant un jargon scientifique. Qu'est-ce qu'une hallucination? C'est percevoir une réalité qui n'existe pas. Des perceptions sensorielles qu'elles soient auditives, gustatives ou encore visuelles sont excitées sans qu'aucun stimulus extérieur ne se manifeste. Ceci annonce un état pathologique. Nous affirmons que cette taxinomie psychiatrique empreinte le chemin du réductionnisme, elle cloisonne l'homme dans des carcans dogmatiques bien que la médecine se dise adogmatique. Afin d'élaborer une nouvelle approche de l'imagination en médecine, il faudrait l'associer aux différents états de conscience. C'est-à-dire que nos différents états de conscience auxquels sont assimilés différentes ondes cérébrales, autrement dit les ondes Delta, Thêta, Alpha et Bêta, accompagnent différents états sensoriels et donc de réalité. En conséquence, lorsque nous changeons d'état de conscience notre état d'être global est altéré, et chaque état s'ancre dans une réalité particulière. C'est au sein de ces oscillations que nous devons intégrer les hallucinations. Pour ce faire, il faut entendre que chaque état d'être qui oscille fluctue sur des bandes de fréquence dont la nature du réel varie en fonction de cet état. Une lecture verticale de ces différents états de conscience nous offre la possibilité d'entrevoir la fonction imaginative, elle remplie le rôle de récepteur de réalité, qui, comme un miroir reflète les différentes réalités vécues et les projettent au dehors. Mais elle remplit également le rôle d'activateur de réalité. Les conséquences de cette affirmation sont bouleversantes, puisque les hallucinations sont bel et bien réelles mais elles appartiennent à un autre état de conscience dont l'activité est sous-jacente à la conscience de veille. Nous postulons que les hallucinations s'activent à l'état de conscience de veille alors qu'elles appartiennent à une normalité onirique, c'est-à-dire que l'état de conscience onirique lié à d'autre ondes cérébrales entrent en résonance avec un état de conscience de veille et interfère avec cet autre réalité. Deux plans du réel qui se croisent et se rencontrent. Il en est de même pour toutes les activités dites "anormales", "pathologiques", touchant à la sphère de l'imagination.


Selon cet ordre hiérarchique de deux états de conscience, de deux réalités, nous comprenons qu'en fait l'un est imbriqué dans l'autre et c'est à travers la modalité imaginative que s'ouvre d'autres sphères du réel. L'accès à cet altérité imbriquée à notre conscience de veille peut être ouverte accidentellement, c'est la cause des états dits "pathologiques" car la personne ne s'y attendait pas et qu'halluciner une réalité dont la normalité n'existe pas pour notre société, elle ne peut qu'apparaitre que comme pathologique. Alors qu'une conscience préparée à la réception du contenu de la conscience onirique aura des expériences mystiques. Nulle différence entre la première expérience et l'autre, seul le sujet et la société qui l'accueille définira la véracité de cette expérience et prouvera, ou réfutera, ce vécu. Or, c'est une réalité sous-jacente à la conscience de veille qui s'active, comme nous venons de le voir, et interfère avec un autre plan du réel. Le contenu psychique est donc projeté à l'extérieur à l'état de veille au lieu de rester dans ce contenu et d'entrer en activité lors du sommeil. Lorsque nous parlons de psyché, il faut faire une distinction entre la conscience qui l'observe tel un corps et la psyché elle-même, car, en fait la conscience se tient au croisement du corps biologique et de la psyché. Psyché et corps forment un couple à l'image du monde extérieur et du monde intérieur. Ils sont la matière dense et subtile de la conscience dont l'équilibre équivaut à l'échange d'information entre une matière solide et une matière fluide, ou énergétique. C'est de cette manière que les différents états de conscience influencent les deux mondes (psyché et corps), et qu'apparaissent les somatisations, et le pouvoir de la conscience sur ces deux mondes. La conscience se tient dans un intermonde dans lequel la modalité imaginative reçoit toutes les informations provenant du monde extérieur et du monde intérieur, l'imagination offre en images les informations contenues dans les deux mondes.


La conscience n'est donc ni corps, ni psyché, elle est d'une tout autre nature. Nous postulons que sa nature est similaire à celle de la lumière physique, c'est la raison pour laquelle son pouvoir de création, et ce qui la maintient, découle d'une source non locale. Nous sommes ici, tout en état ailleurs simultanément. La Source de notre conscience se tient par-delà l'espace-temps, et de l'ensemble des mondes phénoménologiques. Tel un flux lumineux qui perdure et traverse toutes les couches de réalité, notre conscience s'étale dans un espace-temps, auprès d'un être vivant, et pour ce faire, il croît par palier en imbriquant chaque état de conscience telle une poupée russe. Il y a donc trois états de conscience identifiée: la conscience source, ou universelle; la conscience onirique, ou collective; et la conscience de veille, ou individuelle. A l'inverse de la pensée mécaniste et machiniste de la biologie, et de la médecine, l'homme n'existe pas uniquement sur une horizontalité des évènements, mais il existe sur une verticalité tendant vers un point infini. Nous identifions la conscience universelle comme étant le Soi, l'ultime réalité. Dans ce schéma, il est notoire que le réel est de nature fractale, logarithmique, tout comme notre conscience et c'est pourquoi nous pouvons avoir accès à des informations mémorielles, c'est-à-dire une mémoire universelle dont le gardien n'est autre que le Soi.


La sphère onirique qui s'active à l'état de veille entre en collision avec notre réalité de veille, et au coeur du monde onirique, dont les lois logiques s'attachent plus à l'analogie et le symbole, résonne le monde archétypal. Le monde archétypal est un lieu où réside toutes les essences spirituelles, animatrices de tout ce qui existe, leurs présences se dévoilent soit sous une forme tangible, soit sous une forme subtile. Elles sont à la source de toute vie. Notre être est entièrement animé par ces essences, notre corps est animé par ces mêmes puissances et chaque grain de poussière existe grâce à leurs présences. Ces essences sont similaires à celles que les physiciens dénomment énergie dans leur domaine d'étude, or les physiciens ont un regard tangible sur les phénomènes alors qu'un être vivant sent la présence de cette même énergie d'une manière vivante. C'est comme si nous observions la trace laisser par un animal, objet de la physique, à le fait d'apercevoir l'animal lui-même, objet de la psychologie. Cette analyse nous permet de mettre en corrélation les fonctions biologiques, les états de conscience, l'observation de la matière en physique et une spiritualité vivifiante. Plusieurs branches du savoir se trouvent ainsi articuler de manière cohérente.


Qui sommes-nous? Des essences spirituelles ayant pris forme. Nous sommes de même nature que les archétypes en question, mais à l'inverse de ces derniers, nous sommes constitués de matière dense et solide alors que les archétypes sont constitués de matière subtile et fluide. En somme, nous sommes des images archétypales qui flottent sur un plan du réel, sur une cime tangible, et dont la conscience à la capacité d'interagir avec tous les autres plans du réel, et d'entrer en interaction avec des êtres plus subtils que nous. Ces archétypes prennent la forme qui nous est la plus familière, celle qui appartient à notre milieu psychique, physique et culturelle. Rappelez-vous de la phénoménologie de Jakob von Uexküll, une conscience baigne dans un environnement et tout ce qui s'y manifeste existe pour cette conscience du fait de la co-évolution. C'est de cette manière qu'un archétype s'habillera de matières dont nous sommes nous-mêmes constituées, il apparaitra comme un monstre si notre part obscure ne fut travaillée, ou comme un être numineux lorsqu'une aide nous est offerte. Ces habits en question sont toutes de nature symbolique, sa manifestation même est symbolique, tout ce qui en émane est symbolique. Nous voici établir la distinction entre un archétype et un symbole. En conséquence, chaque être vivant, chaque parcelle de matière en ce monde physique est un symbole à déchiffrer. L'univers est un langage divin, et pour le saisir, il nous faut apprendre son langage, c'est-à-dire le langage symbolique. L'univers à un sens, ma vie à un sens, tout à un sens.



Source:


Titre: Jakob von Uexküll

Auteur: Milieu animal et milieu humain

Editions: Rivages


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La nature comme miroir de soi-même, de la pensée chinoise aux gnostiques


Le Dao, l'Unité et la gnose

La nature sauvage fut toujours observée par les chinois comme porteuse de puissance vitale, il ne s'agit pas de conquérir la nature mais de s'identifier à elle dans ses métamorphoses infinies. Le contact avec la nature imprègne toute la civilisation chinoise, chaque chose en soi dévoile une attache particulière avec les Cinq mouvements (Wu Xing ) du Chi. Qu'est-ce que le Chi? Nous le traduisons par le terme "énergie vitale", c'est-à-dire que tout ce qui existe dans l'univers découle d'une seule puissance agissante, dont ses différents méandres font apparaitre cinq genres d'énergies, les Cinq mouvements. Ce qui signifie que l'ensemble des formes que voyons à travers les objets naturels, si disparates, proviennent de cette source intarissable du Chi. De cette philosophie de la vie naît un regard non figé sur la vie, sur la nature et sur l'univers. Tout est mouvement, tout est métamorphose.


C'est pour cette raison qu'il n'y a au fond qu'un seul Principe fondamental régissant l'Univers, intitulé Dao, dont l'énergie vitale, le Chi, va moduler chaque parcelle de la nature selon cinq intensités différentes, les Cinq mouvements. Cette philosophie de la métamorphose du Principe fondamental n'est pas propre à la Chine, nous la retrouvons de par le monde à travers des civilisations éloignées telles les civilisations Aztèques, Egyptiennes ou encore Védiques. L'histoire telle que nous la connaissons, enseignée par les plus prestigieux universitaires, ne croient pas en l'existence d'une commune origine des civilisations. L'histoire postule que la naissance des civilisations s'est faite indépendamment les unes des autres, on parle alors de polygénisme, alors que nous postulons une origine commune dont l'empreinte se vérifie à travers de multiples éléments au sein des civilisations, on parle alors de monogénisme. A ce monogénisme s'ajoute la métamorphose du Principe fondamental selon Cinq variations, les quatre points cardinaux plus le centre qui joue le rôle de coordinateur et de régénérateur. C'est la raison pour laquelle les dieux des quatre points cardinaux apparaissent comme quatre énergies distinctes selon différents cultures, alors qu'en fait ils sont une apparition du Principe fondamental, le Dao, selon quatre moments différents dans l'année. C'est-à-dire que la course de l'astre solaire va marquer quatre moments, correspondants aux deux solstices et aux deux équinoxes, dans un tracé circulaire au cours de l'année. L'axe central remplit le rôle de point de rupture, l'ensemble des quatre énergies va se dissoudre en son coeur puis se régénérer à nouveau afin de renaître, puis parcourir à nouveau le cercle des saisons tracées sur un cercle.


Le corps humain participe aux méandres énergétiques du Dao, l'homme est régit par les mêmes forces présentes dans la nature. Ce qui est perçu à l'extérieur renvoie, par un jeu de miroir, à la circulation des fluides énergétiques présentes dans le corps humain. Les dieux, que nous pouvons appeler "énergies", sont donc des forces qui prennent racines dans le Principe fondamental. Nulle séparation entre le Dao intérieur et le Dao extérieur, il s'agit du même Principe. Dans la philosophie chinoise, le corps et ce que nous appelons âme, n'ont pas de barrière séparatrice comme nous le pensons en occident, ils sont interdépendants et ils forment un ensemble cohérent, et échangent leur énergie. L'homme est pulsé par les mêmes énergies, aux nombres de cinq comme nous l'avons décrit précédemment, que les forces agissantes dans l'univers. Un seul et même souffle irrigue à la fois les artères du corps humain, des émotions humaines et celles des montagnes.


Bien avant que les Cinq mouvements apparaissent, le Dao s'est au préalable scindé en deux. Cette bipolarisation est connue sous les termes Yin et Yang. Bien loin d'une pensée abstraite, c'est à travers l'observation de la nature que cette notion s'est manifestée. La dualité complémentaire désignait des phénomènes naturels, respectivement le versant ombragé d'une montagne (le froid, l'humidité, l'obscurité) et son versant ensoleillé (la chaleur, la sécheresse, la lumière). C'est à partir de ce vécu que l'ensemble de la philosophie chinoise va scinder en deux tous les éléments constituant l'univers. Le Livre des Mutations affirme: "Un Yin, un Yang, tel est le Dao". Mais afin de montrer la permance du changement et de l'union des contraintes, les chinois trace un motif en "S" sur le Taijitu, que nous connaissons par cette image symbolique:


Taijitu

Ce symbole de l'Unité primordiale, origine de toutes choses contient les deux aspects Yin (en noir) et Yang (en blanc). L'idée qui en découle est celui du dynamisme, de rythme et de mutation perpétuelle. Dans ce diagramme, on note la présence d'une ligne courbe en forme de "S" séparant les deux parties. La ligne courbe permet au Yin de pénétrer le Yang et vice versa. Ce trait permet donc à la fois de délimiter deux espaces et de les faire s'interpénétrer dans une dynamique constante. C'est dans cette courbe du trait que se trouve le Dao. Depuis l'imperceptible Dao, le mouvement duel marque toutes les pratiques spirituelles en Chine, de l'art du pinceau à l'architecture, des arts martiaux à l'agencement d'une Cité. Le Tai Chi, par exemple, à travers deux mouvements contraires, que sont le dur et le mou, le solide et le souple, véhicule cette recherche de l'Unité première. Et c'est en se reconnectant à cette Fontaine de Vie, le cinabre pour les alchimistes, que l'homme pourra se régénérer, se soigner et pour les taoïstes obtenir l'immortalité.


Le mouvement perpétuel du Dao que nous venons de décrire est apparut sous une autre forme en Inde. En effet, la pensée indienne se colore d'une autre teinte philosophique alors que la même pensée se formule. Shunya en sanskrit, qui signifie vide, évoque le même Principe fondamental que les chinois dénomme Dao. Bien avant que toute chose soit amené à exister, avant même l'existence elle-même, le Dao-Shunya est présent. Le Vide ne signifie pas le néant tel que nous l'entendons en occident, c'est au contraire un plein qui ne laisse place à rien d'autre que lui-même. C'est une surabondance de plénitude, de perfection et de conscience. Ce n'est pas un objet mathématique, puisque Shunya est l'origine de notre mot zéro, mais il symbolise la conscience divine originelle qui se tient hors de toute création. En ce sens, seule la philosophie apophatique, l'Origine n'est pas ceci ni cela, est à même d'entamer le chemin du retour vers la Fontaine de Vie. Cette philosophie, connue en occident comme théologie négative, s'apparente à la pensée chinoise et indienne et considère que lorsque l'homme se dépouille de tout ce qu'il n'est pas, il retrouve sa véritable nature. C'est-à-dire en comprenant qu'il ne doit pas s'identifier au monde phénoménal, au monde des apparences, mais doit dépasser toute forme qui se présente à lui. L'homme est pur esprit, pure conscience divine, il est le Dao-Shunya qui s'est manifesté en un lieu et en un moment donné. Différent procédé sont employé par les différentes religions afin de retourner à cette Source vitale. Les Bouddhistes qui parlent de vacuité, de nature du Bouddha, en désignant l'état de Dao-Shunya, s'inscrivent dans cette recherche. L'idéal de l'adepte est la quiétude et la plénitude de la conscience, avec une recherche de Paix et de Compassion, deux autres substances qui nourrissent l'être humain adepte de la Voie. A ce point de jonction du Dao-Shunya, nulle séparation ne peut exister entre le sujet et l'objet. Ce sentiment de béatitude remplit l'adepte d'une lumière atemporelle qui illumine sa présence au monde, et lui fait comprendre qu'il n'y a rien en dehors de l'Esprit, du Dao-Shunya, et que par conséquent l'univers entier est une théophanie divine. Ce jeu théophanique va être perçu comme une magie divine, dite Maya en Inde. Une magie divine qui affiche des apparences, mais par-delà les apparences se tient éternellement Dao-Shunya, Brahman. Paradoxalement l'univers fait apparaitre le divin et le cache simultanément.


La nature, et l'univers, font apparaître l'Unité à travers le jeu des formes et des métamorphoses dans un balai de changement perpétuel. Suivre la Voie qui mène à la Fontaine de Vie s'apparente donc à un dépouillement, à un détachement, c'est une sotériologie gnostique et illuminative. La Lumière primordiale des kabbalistes et des gnostiques musulmans s'assimilent au Chi, le Prana des textes sanskrits, c'est un souffle qui vivifie toute chose et dont toute chose dépend. La Lumière primordiale imprègne l'adepte, illumine sa conscience et éloigne de lui la vision duelle. Cet état de conscience non-duel est à l'origine de toutes les méthodes et pratiques religieuses dans le Judaïsme et dans l'Islam, plus précisément dans la Kabbale et la gnose islamique. Autrement dit, peut importe le chemin que l'adepte arpente car tous chemine vers la Source divine qui s'habille de multiple forme. L'Un dans le Tout et le Tout dans l'Un.



Source :


Titre : La beauté autrement, introduction à l'esthétique chinoise

Auteur : Florence Hu-Sterk

Editions : You-Feng




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Des dieux aux saints guérisseurs, un héritage de l'ancien monde.

Aelius Aristide, musée du Vatican

Aelius Aristide (IIème siècle ap. J.-C) est un orateur de l'Asie mineure qui allait de ville en ville, composait d'éloquents discours à la gloire d'une cité ou d'un Dieu et donnait aussi de très sérieuses conférences sur des thèmes moraux rebattus. Ce sophiste raconte dans son livre « Discours sacrés » sa maladie, ses rêves et ses relations singulières avec le dieu de la médecine Asclépios. Ses souffrances ont attiré la compassion du dieu guérisseur Asclépios qui lui ordonne en rêve des prescriptions très originales pour se soigner : monter à cheval, faire des marches forcées nu-pieds, prendre des bains froids alors que le mal est à son comble, que grelottant de fièvre, il doit rester alité. Ces prescriptions nous offrent un témoignage de première main sur la médecine esculapienne et son rapport magique à la nature. Nous découvrons au cours de la lecture ce que fut le sacré pour les peuples de l'antiquité, de quelle manière les dieux pouvaient se révéler aux mortels ainsi qu'une vie chargée de mysticisme dans laquelle les dieux sont bel et bien vivants.


Aristide s'y exprime comme appartenant au dieu. Un mot est souvent employé pour désigner l'intervention d'Asclépios, un mot emprunt d'appartenance, un mot qui renvoie à une vie de dévotion. « Mettre son sceau » , telle est l'oeuvre d'Asclépios, Aristide lui appartient. Les discours sacrés sont le don d'Asclépios. Pour Aristide, comme pour les stoïciens, les différents dieux ne sont que les personnifications des attributs multiples de Zeus. Si Asclépios est le dieu par excellence dans les discours sacrés, s'il est selon une terminologie platonisante « l'âme du monde », il apparaît souvent sous l'épiclèse Zeus- Asclépios, qui est précisément celle de l'Asclépieion de Pergame. Asclépios s'offre à la vue de notre auteur à travers des rêves, il lui parle et lui indique le moyen de se soigner. C'est une épiphanie qui ne sera pas l'apanage exclusive du monde païen puisque toutes les religions expriment, d'une manière ou d'une autre, une relation privilégiée entre un homme dévoué et à un dieu, à un ange, à un démon ou encore à un esprit de la Nature. Or, cette présence évidente du dieu est perçue par les seuls initiés. Avant de s'aventurer dans le domaine mystique, faisons connaissance avec notre auteur Aelius Aristide.


Il tomba malade lors d'un voyage à Rome en 143 et son état de santé le contraignit à rentrer en Asie mineure, à séjourner un an à Smyrne où il fit appel aux médecins, « ces malheureux jardiniers », écrit-il avec mépris qui ne savent même pas arroser leur plate-bande. Alors lui apparut Asclépios, le plus grand de tous les médecins, son dernier recours. A partir de ce jour il devient un dévot du dieu, lui obéit aveuglément, bravant les épreuves d'une initiation qui mortifie le corps avant de le réconforter. Il est l'élu du dieu. Comme il est naturel dans le culte d'Asclépios, le dieu se manifeste à son fidèle par l'intermédiaire d'un rêve le plus souvent suscité lors d'un rituel d'incubation. Après une purification et un sacrifice, le malade se couche dans l'adyton et attend que le dieu lui accorde ses prescriptions ou un présage. Persuadé que le rêve guide le traitement du corps, mais en outre console et modifie l'âme, Aristide lui prête une valeur heuristique. Au réveil il raconte son rêve, en déchiffre les allégories, le compare avec celui d'un ami ou d'un prêtre. Apte à jouer avec les signifiants de son rêve (images et mots), à faire glisser les sens, Aristide est son propre onirologue et met en pratique la règle fondamentale de l'onirocritique : rapprocher le semblable avec le semblable en vertu de la loi de l'analogie qui préside aux correspondances de l'univers.


Dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié au dieu de la médecine et s'étendaient sur une peau d'animal, dans l'adyton, pour y dormir, après avoir reçu les instructions des prêtres leur recommandant d'être particulièrement attentifs à l'aspect qu'aurait le visage du dieu si celui-ci leur apparaissait en rêve. Le dieu pouvait apparaitre barbu, ou jeune garçon, accompagné ou non d'une de ses filles Hygieía, Panákeia ou Iaso, mais aussi sous la forme d'un chien ou sous forme d'un serpent.


Relief d’Archinos provenant de l’Amphiaraion d’Oropos


Le monde souterrain possède les secrets des puissances vitales qui se diffusent à travers les pierres, les herbes et divers animaux nocturnes qui accompagnent les dieux chthoniens. Aussi, les dieux chthoniens sont-ils les dieux médecins par excellence et de l’incubation, avec ses songes et visions nocturnes. Asclépios et son serpent font partie de ce monde chthonien, d'où la nécessité d'une rencontre dans une grotte, dans un adyton, une chambre secrète ou encore un escalier souterrain qui mène vers une pièce secrète dans les temples. La nuit venue, après une préparation psychologique, les malades se couchaient dans ce lieu sacré, éclairé par la seule lueur des lampes. Dans les rêves, l’âme entrait en contact avec ces puissances divines seulement accessible par un état onirique, ce qui procurait une sensation mystique que les chrétiens nommeront plus tard état de Grâce. Cette Grâce est un toucher divin, un souffle qui effleure l'âme des hommes prête à l'accueillir. Le culte des dieux guérisseurs c'est transmis dans le Christianisme par un culte des saints guérisseurs, dont la Grâce mystique acquise auprès d'un saint devint une virtus, une force. C'est dans des reliques sacrées contenant des restes d'un saint, ou bien encore auprès de la tombe d'un saint, que cette puissance bénéfique, guérisseuse, génératrice de miracles s'activent pour les chrétiens en quête de rémissions et de guérisons. Cette puissance s'apparente, en bien des points, à la notion de la Mana et de la Baraka, puissance efficiente chargée de force agissante en certain lieu et en certain moment. La notion de miracle est intimement liée à ces reliques.


Le culte des reliques, alors fondé sur le concept de force (virtus), que l'on imagine demeurée vivante et active dans les restes corporels des saints se diffuse auprès des pèlerins, telle une lumière qui éclaire dans l'obscurité. Cette virtus est celle-là même que le Christ et les apôtres avaient opéré des miracles, elle révèle aux hommes le pouvoir de Dieu. À partir du IVème siècle, les Pères de l'Église évoquent les miracles qui se produisent sur les tombeaux des saints. Selon les premiers témoignages au IVème siècle, les restes des corps saints manifestaient leur présence en faisant fuir les démons du corps des possédés et des malades : on constatait des guérisons miraculeuses sur leurs tombeaux. À l'intérieur et autour des sanctuaires, on organisa l'accueil des pèlerins, qui y restaient souvent durant des mois voire des années en attente d'un miracle. Pour l'obtenir, ou pour le remercier, les fidèles offraient au saint des cadeaux, appelés ex-voto : c'étaient parfois des objets qui correspondaient par leur forme à la partie guérie du corps (œil, jambe, tête), mais ils pouvaient être aussi des dons en nature (animaux, oiseaux), des objets précieux, des terres, des privilèges accordés à l'établissement religieux. On retrouve ces ex-voto durant toute l'antiquité, que ce soit pour le dieu Asclépios, ou d'autres dieux en différentes régions du monde, ces ex-voto sont une survivance d'anciens rituels païens.



Ex-voto. Grèce antique




Parties du corps en cire et plastique. Inscription : "guéries", avec les photos  et les lettres des miraculés. Eglise de Bonfim (Salvador).



Afin de ne pas déborder, nous allons lire quelques expériences rapportées par des chroniqueurs chrétiens du Moyen-Age et des témoignages musulmans modernes, dont l'ensemble fera rapprocher l'expérience onirique, la médecine, les dieux chthoniens et la mystique.


Un miracle de saint Ursmer : une matrona qui prie une nuit dans l'église de l'abbaye de Lobbes (Belgique actuel), vers le milieu du XIème siècle, s'endort et voit en rêve saint Ursmer qui s'apprête à sortir de l'église. Interrogé, il déclare qu'il va aider ses fidèles qui ont besoin de lui. Des pèlerinages sont organisés, comme à l'antiquité, où les dieux et les saints viennent en aide à ceux qui le demande. Saint Maurice était chef de la légion thébaine, composée de chrétiens. Lui et ses 1 000 hommes furent égorgés au IIIème siècle pour avoir refusé de rendre hommage aux dieux de Rome. A Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales, il a une chapelle et une église, il guérit les rhumatismes et la goutte ; en Corrèze, à saint-Robert, il suffit de plonger la chemise du malade dans l'eau de la source pour qu'il soit soulagé. Jehan Phélipot écrivit une légende de saint Roch (1494), le saint traversa de nombreux pays et devint un homme dont les guérisons sont connues. Voici des extraits de sa légende dont le contenu dévoile sa virtus :


« Une nuit, l'ange du Seigneur le visita et lui dit :

« Roch, très dévôt à Notre Seigneur Jésus-Christ, éveille-toi et lève-toi, connais maintenant que tu es saisi de pestilence. » Il fut alors chassé par ceux dont il avait guéri le corps mais qui n'étaient pas guéris en vérité. Il se réfugia dans la forêt. Pour apaiser sa fièvre et soigner sa pestilence, l'Ange du Seigneur fit jaillir une source. Pour apaiser sa faim terrestre, le chien du seigneur voisin nommé Gothard volait chaque jour un pain à son maître. Grande réflexion dut faire Monseigneur Roch sur la guérison véritable qui n'est pas celle du corps, mais de l'âme, et sur le fait qu'à vouloir guérir les autres, on attrape leur maladie ! »

« L'Ange visita de nouveau Roch et lui dit : « Retourne en ton pays car tu seras délivré et guéri de la pestilence dont tu es oppressé. »

« L'Ange de Dieu le conforta au moment de sa mort et une grande clarté merveilleuse et miraculeuse inonda sa cellule. On trouva dans celle-ci une inscription en lettres d'or disant que : « Tous ceux qui prieront le glorieux Saint-Roch seront guéris de la peste. »

On découvrit la croix rouge sur sa poitrine. Sa grand-mère maternelle le reconnut. Il fut enseveli solennellement.

En la noble cité de Venise repose le corps du glorieux ami de Dieu, et tant de miracles ont eu lieu jusqu'à ce jour qu'il n'est pas possible de les raconter. »


Au Maroc, l'incubation dans des grottes a survécu en s'islamisant. Au fond d'une grotte assez connue, intitulée Imi n’Taqandout, une natte sert à la pratique de l’istikhara (incubation, divination, consultation divine). Les fous et les névrosés qu’on y amène y couchent trois nuits consécutives : durant leur sommeil, la puissance oraculaire leur apparaît et répond à leur requête par des indications claires le plus souvent, quelquefois par l’intermédiaire du moqqadem (le préposé au sanctuaire). Dans cette grotte, comme dans d’autres de même nature, les Djinns, entité païenne dans ce cas et équivalente aux dieux de l'antiquité, s'adressent souvent à leurs clients en leur demandant d'aller se rendre ou d'invoquer un saint guérisseur musulman. Si une grande partie des patients interroge directement l’oracle, se conforme à ses prescriptions et va chercher sa guérison chez un saint guérisseur qu’il lui indique, beaucoup viennent pratiquer l’incubation dans la grotte même. La mort de nombreux saints soufis donna naissance à des cultes de dévotion autour de leurs tombes.


La fonction et le culte des saints soufis impliquent souvent la protection des fidèles en cas de n’importe quel type de maladies somatiques et psychiques, de la possession d’un Djinn, des épidémies, jusqu’aux maladies des bêtes. Cesnombreuses traces de cultes antiques offrent aujourd’hui diverses formes dont l'incubation islamique d'assistance à caractère thérapeutique, que les musulmans dénomment istikhara. Les rêves constituent en Islam une voie privilégiée de la mission prophétique et de la révélation gnostique, les mystiques musulmans affirment l'affinité entre l'état de rêve et l'état mystique. Les rêves sont un moyen de communication entre les vivants et les morts, et plus généralement entre l’homme et la réalité spirituelle et divine, mais aussi entre les entités du monde souterrain, les Djinns dont une des manifestations animalières est le serpent, et les humains.


Le livre d'Aelius et des divers témoignages chrétiens et musulmans sont un témoignage de première importance sur la nature de ces êtres guérisseurs. Par-delà la forme culturelle que prennent ces entités saints, dieux ou Djinns, une constance reste et dévoile une puissance unique derrière toutes ces différentes manifestions. Le lieu et le moment même sont indicateurs d'une conscience retournée sur elle-même dont la nuit, la grotte, le monde souterrain sont des variations d'un même thème. Celle d'une conscience introspective qui n'est plus tournée vers l'extérieur mais vers l'intérieure, d'où les différents correspondances entre la nuit, la mystique, l'isolement, le recueillement, la méditation, l'état de rêve et ces entités qui répondent à la quête du dévot.


Il semblerait que ces entités du monde souterrain, physiquement localisées dans des lieux cloisonnés et caverneuses, et psychiquement liées à nos couches de profondeur au sein de l'inconscient, soit des essences animiques de nature archétypale. Leurs essences et leurs influences font transparaitre une ambivalence, celle du sacré, qui inclut et exclut par un jeu de consonance psychique. Toute personne apte et prête à pénétrer dans l'enceinte sacrée de sa propre profondeur est inclut auprès de ces entités, mais toute personne souillée et indigne de leur présence est sévèrement exclut. Plus nous nous penchons sur la nature notre inconscient, plus l'inconscient nous paraît obscur et incompréhensible. C'est une abîme qui ne peut être réduite aux théories psychanalytiques du rêve, quelque chose de l'ordre de la magie agit au tréfonds de nous-mêmes et dont les effets sont tangibles physiologiquement. Ces entités sont des puissances qui abolissent l'espace et le temps, elles s'habillent de différents teintes culturelles mais elles restent identiques à elles-mêmes, elles ne vivent pas selon une dichotomie extérieure / intérieure mais au contraire elles sont au point médian de ces deux mondes. L'état de rêve est par conséquent une porte d'accès vers un plan où la dichotomie du monde manifesté n'existe plus, c'est la raison pour laquelle nous rapprochons cet état onirique avec le Na-Koja-Abad de Sohravardi et le Huitième Climat des anciens géographes et astronomes de langue Arabe.


Pour les anciens géographes, la terre était compartimentée en sept climats et faire récence à un huitième climat connotait un monde extraordinaire remplit de merveilles, c'est le climat « imaginal ». Pour les astronomes, il y avait sept planètes connues et donc sept strates superposées les unes sur les autres jusqu'à la Sphère des étoiles fixes. Les mystiques musulmans ont utilisés cette vision géo-astromique afin de faire correspondre leurs expériences mystiques et cette huitième Sphère. Selon la vison gnostique, le monde de l’extension perceptible aux sens comprend les sept climats géo-astronomiques, le huitième climat n'est cependant pas perceptible aux sens physiques. Ce climat est l'objet propre de la perception imaginative ou du sens « psycho-spirituel ». L'ensemble du monde et ses sept climats sont entièrement contenus dans le huitième climat où tout ce qui existe dans le monde sensible à son analogue, mais non perceptible par les sens, c'est une image archétypale d'où proviennent nos entités justement. Le mystique Sohravardi a dénommé ce climat Na-Koja-Abad, cela signifie un climat en dehors des climats, un lieu en dehors du lieu, en endroit en dehors de l'où. En ce lieu du Non-où n'existe ni temps ni espace, c'est une extension sans dimension dont la lumière fait apparaitre toutes les réalités en notre monde. Le terme technique qui le désigne en Arabe est ‘alam al mithal, ce qui est traduit par Mundus Archetypus, c'est le Mundus Imaginalis d'Henri Corbin. C'est un réservoir d'essences spirituelles de nature polymorphe, source de toutes nos réalités et du réel.


Les sept climat. Planisphère orienté le sud en haut extraite du « Livre de Roger » réalisé par le géographe Al Idrissi en 1154


Où sont les dieux ? Dans notre inconscient diront les psychanalystes. Grace à la vision que nous venons d'exposer précédemment, nous pouvons affirmer que ces essences, ou entités, ne sont pas présentes uniquement au sein de notre inconscient. En effet, elles sont à la source de toutes puissances génésiques, elles sont actives dans le monde extérieur, l'environnement, elles entrent en consonance avec notre psychisme lorsque ce dernier se rend disponible, c'est-à-dire que nous nous sommes préparés à leur rencontre (istikhara, incubation, etc.) mais elles apparaissent courroucées lorsque nous avons pénétré leur terroir sans avoir été invité. Leur nature sacrale ambivalente est à l'origine de ce phénomène, c'est la raison pour laquelle certains lieux peuvent être chargés de puissances protectrices. Or, nos puissances génésiques, c'est-à-dire nos archétypes psychiques, sont identiques à celles présentes à l'extérieur, elles forment qu'une et seule et même entité puisque le temps et l'espace n'ont pas cours pour elles. C'est la raison pour laquelle lorsqu'une personne entre en consonance avec son monde intérieur et active ses puissances génésiques elles peuvent créer des synchronicités, signe d'un point de contact entre deux mondes apparemment distincts et éloignés, alors que ces puissances se tiennent dans une extension dont les opposés s'annulent : conjunctionis oppositorum. Cette approche est différente de celle proposé par le psychanalyste C.G.Jung puisque à ses yeux, les archétypes sont présents uniquement au sein de la psyché humaine.


A regarder de plus près, nous découvrons que le Mundus Archetypus est un temps Eternel, un temps qui ralenti afin de devenir le temps qui s'écoule à travers une étendue spatiale. Par conséquent, ces entités se spatialisent et se corporalisent à travers le moindre phénomène qui existe en notre monde. Elles sont du Temps, le Temps éternel qui devient espace, elles sont les bâtisseurs de notre monde, voire des mondes. Elles sont présentes depuis l'Aube des temps, ce sont les Grands Ancêtres des peuples premiers. Cette résidence éternelle, le Na-Koja-Abad, était connue de tout temps par différents peuples. Les Aztèques l'appelaient Tamoanshan, les Mésopotamiens Dilmun et les Perses Airyana Vaejo.



Sources :


Article : Mélanie Lioux, « Expressions de la perception du rêveur au sein des sanctuaires guérisseurs en Grèce classique (images et textes) », Kentron [Online], 27 | 2011, Online since 02 March 2018, connection on 18 May 2018. URL :

http://journals.openedition.org/kentron/1232 ; DOI : 10.4000/kentron.1232


Article: N. Benseddik et G. Camps, « Incubation », in Encyclopédie berbère, 24 | Ida – Issamadanen [En ligne], mis en ligne le 17 janvier 2012, consulté le 18 mai 2018. URL :

http://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/1569


Titre : Discours sacrés. Rêve, religion, médecine au IIe siècle après J.C.

Auteur : Aelius Aristide

Editions : Macula


Titre : Saint Roch : Genèse et première expansion d'un culte au XVème siècle

Auteur : Bolle Pierre

Editions : Philosophie et Lettres, Section d'Histoire, ULB, Bruxelles


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Le Tarot de Mantegna, suivi d'un commentaire alchimique de François Trojani


Le Tarot de Mantegna

Composé de 50 estampes numérotées en chiffres romains et arabes, le Tarot de Mantegna est organisée en 5 séries de 10 figures. Celles-ci sont désignées par les lettres E, D, C, B et A. La numérotation des cartes poursuit les lettres de l'organisation de E à A afin de signifier une ascension, de la plus misérable condition humaine à la sphère ultime, le divin. C'est la raison pour laquelle la première carte "Misero - I" fait partie de la série E et la dernière "Prima Causa - L" de la série A.


Chaque série est un ordonnancement transcendantal, vertical, dans lequel le profane pénètre les arcanes de son être à travers un voyage initiatique en 50 étapes. Il parcourt l'ensemble de la Création divine, et en posant le premier regard sur la première carte "Misero - I", l'arpenteur des mondes qu'est le profane active une mythographie dont les cartes vont dévoiler son cheminement jusqu'au divin.


E (1 à 10): La Hiérarchie de la société et la condition humaine.

D (11 à 20): Les Muses et Apollon.

C (21 à 30): Les arts libéraux et les sciences.

B (31 à 40): Les principes cosmiques et les Sept vertus.


A (41 à 50): Les Sept planètes et les sphères.


L'ensemble du jeu élabore un jeu hermétique dans la droite ligne des grands penseurs de la Renaissance, une alliance entre religion chrétienne et païenne où le symbolisme appelle à un savoir d'initié. L'influx divin tel définit par Platon et nommé "émanation", qui émane du divin vers l'humain, participe à chaque étape du jeu. Cette puissance se superpose à la première, au parcours ascensionnel, qui transmet la puissance divine lors de l'ascension en intensifiant de plus en plus cette "élargissement de la conscience". Un programme est proposé à l'homme. Les 10 séries de chaque étapes se reflètent l'une et l'autre, c'est ainsi que "les Sept planètes et les sphères" forment une consonance avec "la Hiérarchie de la société et la condition humaine", ainsi qu'avec la série D, C, et B. Par conséquent, c'est à une harmonie des mondes que ce Tarot nous invite et nous appelle, une harmonie des Sphères dont le nombre 10 pythagoricien, la Tetraktys, constitue l'axe de conjonction entre tous les plans du réel.


Chaque série se termine par une figure divine. Le Tarot de Mantegna nous offre une gamme de symboles et d'analogies inépuisables, c'est dans cet ensemble de correspondance que l'Alchimie vient se greffer dans l'Art figuratif.


Un extrait des descriptions des estampes selon l'alchimiste François Trojani:


E - Misero - I (le Mendiant):

(...)

L'emblème, qui n'est pas sans nous rappeler le Mat du Tarot est cependant plus proche de l'homme des bois, du Sphinx de Thiers. Il représente, comme lui, un homme de haute stature - mais glabre -, tête nue, quelque peu distant de la réalité et s'appuyant sur un bâton terminé par une tête; ici, la sienne, en l'occurence. Cet emblème est le résultat d'une volonté nette et réfléchie et ce bâton, arbre de la Sapience, est bien un sceptre. En fait, ce Misero est un sage, c'est l'homme de nature que ses connaissances ont porté à mépriser la vaniteuse frivolité des hommes du commun. (...)


Le Tarot de Mantegna


E - Fameio - II (le Serviteur):

​(...)

Un jeune homme, en fait un jeune page, reconnaissable à sa coupe de cheveux, élégamment vêtu, porte avec une attention soutenue un vase. Il est en forme de pomme et se compose de deux demi-sphères, la supérieure surmontée d'une sorte de poignée destinée sans doute à soulever le couvercle. En fait, c'est un vaissel, le vase de l'Art, contenant sans aucun doute une chose précieuse. Dans la littérature médiévale, le vase contient le trésor, qu'il soit le calice ou le graal. Il représente symboliquement la maison des trésors "car ce vase - disent les textes - est le véritable pélican philosophique, et il n'en est pas d'autre qu'il faille rechercher dans le monde entier". Le vase est de même le symbole de la materia prima dans son aspect féminin, celui de la Lune, mère de toute chose. (...)


Le Tarot de Mantegna



D - Talia - XVI (Thalie):

(...)

Une végétation abondante s'étale à ses pieds; elle écoute avec une extrême attention, l'oreille tendue, les sons émis par son violin. Quatre idées se dégagent de cette composition: son violin, l'archet, les fleurs, les feuilles en forme de petits coeurs. Le violin est un rappel de la Remore, violette dans sa cassure, laquelle violette fleurit au printemps de l'oeuvre. C'est notre rebis, matière première du Magistère. L'archet est le moyen ou principe qui va animer ce rebis ou violette. Quant aux feuilles en forme de coeurs, c'est l'image de notre souffre que fournit la Coction Philosophale. (...)


Le Tarot de Mantegna



C - Theologia - XXX (la Théologie):

(...)

Pourquoi attribuer à la Théologie le double visage du dieu Janus ? On sait que Janus fut doté par Saturne d'une rare prudence, qui rendait le passé et l'avenir toujours présents à ses yeux. Le Globe étoilé de la Théologie s'explique par ce que dit Ovide au premier livre des Fastes. "Les Anciens appelaient Janus, le Chaos, et ce n'est qu'au moment de la séparation des éléments qu'il prit la forme d'un Dieu... Lui seul, écrit-il plus loin, gouverne le vaste étendue de l'Univers. Il préside aux Portes du Ciel et les garde de concert avec les Heures. Il est gardien des Portes." Il est ici la représentation des deux clés de l'Oeuvre, la blanche et la rouge dont les fruits par une sainte manducation, vont ouvrir les portes de la sapience théologique, c'est-à-dire des Mystères Divins.


Le Tarot de Mantegna



B - Iliaco - XXXI (le Génie de la Lumière):

B - Chronico - XXXII (le Génie du Temps):

B - Cosmico - XXXIII (le Génie du Monde):

(...)

Nous l'analyserons (Iliaco) conjointement aux deux emblèmes qui le suivent : Chronico et Cosmico. Iliaco élève le soleil et la lune, symbole du rebis. La forêt dans le fond de l'emblème paraît éloignée. C'est alchimiquement la Forêt des Sages, le sanctuaire à l'état de nature, le Verger chimique. De même suggère-t-il que le souffre et le mercure ne peuvent permettre l'observation de cette même forêt que de manière lointaine (...). Ici (Cosmico) la forêt se rapproche. Nous sommes à présent à l'orée du bois. Le globe du ciel et de la terre apparaît scindé par une ligne horizontale. Or une telle figure sert dans le code d'écriture alchimique, à désigner le sel, résumant les énergies du ciel et de la terre. Un croissant de lune se distingue dans le ciel nocturne. Chronico élève un ourobouros.


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna



A - Marte - XXXXV (Mars):

(...)

Nous noterons simplement que Mars et Vénus, soit le fer et le cuivre, fondus en de judicieuses proportions, dans un médiateur approprié, le culot montre, après refroidissement, une structure réticulée violette. C'est ce même filet que lui jeta Vulcain, l'époux déshonoré. Les Grecs avaient transcrit en mythes des aspects fort précis de leur savoir minéralogique. C'est le même filet, emblème du pêcheur qui décore l'Améthyste, pierre de couleur violette et que les évêques portent au doigt.


Le Tarot de Mantegna

A - Octava Spera - XXXXVIII (La Huitième Sphère):

A - Primo Mobile - XXXXVIIII (Le Premier Mobile):

L'infusion réitérée d'esprit (les ailes croisées en X de l'ange) vont s'élever jusqu'au ciel des philosophes et multiplier sa vertu céleste. Mais l'oeuvrant ne doit pas dépasser le terme symbolique de dix exaltations dans la multiplication des vertus de la Pierre. Au-delà de ce stade l'huile devient si pénétrante qu'elle perce le verre (dont un des symboles est le X) et émane du vase sous une forme radiante (X), rejoint son principe dans les étoiles. Aussi parvenu à ce stade convient-il de lui passer des chaînes d'or qui la retienne et que nous exprime l'emblème suivant, Primo Mobile. L'esprit se corporifie et trouve une résidence stable dans le corps de l'or métal. Octava Spera et Primo Mobile nous expriment l'idée selon laquelle tout l'Univers est le théâtre de l'Apothéose éclatante de la Pierre. C'est la Terre céleste où l'Artiste a semé son or.


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna enseigne les secrets de l'homme et de la Nature en une seule vision. Ces arcanes ouvrent l'oeil sans paupière de la perception visionnaire.


Source :


Titre : Suite d'estampes de la Renaissance italienne dite Tarots de Mantegna ou jeu du gouvernement du monde au Quattrocento vers 1465. Commentaire alchimique de François Trojani (2 volumes).

Auteur : De François Trojani

Editions : Arnaud Seydoux

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Les derniers gnostiques du Moyen-Orient

Mandéen d'Irak

Parmi les centaines d'école gnostique qui prolifèrent à l'Antiquité, seul trois grandes écoles gnostiques existent encore au Moyen-Orient : les ismaéliens (qui se divisent en deux branches : Agha khan et druzes), les mandéens et les yezidis.


Les ismaeliens appartiennent au deuxième rameau de l'Islam, le shiisme. Ils ont incorporé des éléments de la philosophie plotinienne (donc de Platon), de diverses sectes et mouvements judéo-chrétiens, de l'hermétisme (astrologie, alchimie ou encore magie), des pythagoriciens ou encore d'éléments zoroastriens. Il y a une source commune entre l'enseignement ismaélien et l'enseignement kabbalistique juive. D'énormes parallèles peuvent être établis entre les 10 Sephirot de la Kabbale et les 10 Intelligences de la gnose ismaélienne. La troisième Intelligence, assimilée à la Sophia des gnostiques de l'Antiquité, ayant commis une faute d'orgueil chuta jusqu'à la dernière Intelligence, soit la dixième, et depuis ce jour l'homme doit réparer cette faute (équivalent de la réparation des vases de la Kabbale). Il y a derrière cette réparation une visée eschatologique, métaphysique et gnostique du monde.


Ismaélien du Pakistan


Région de Masyaf en Syrie où réside les ismaéliens

Druze d'Israël

Druze d'Israël

Les mandéens partent du principe que ce n’est pas Dieu, mais un démiurge, un sous-dieu, qui est à l’origine de la Création du monde. Ce démiurge tente de dissimuler aux hommes la véritable connaissance de Dieu, mais la gnose permet de dévoiler la vérité. Contrairement aux gnostiques de l'Antiquité, ce n'est pas Jésus qui est venue dévoiler la supercherie de Yahvé, mais Jean-Baptiste chez les mandéens. D'ailleurs, les mandéens haïssent Jésus et le traite de menteur. La foi des mandéens (de « connaissance », manda), renferme des éléments juifs, gnostiques et chrétiens pensés comme l’acte de communion et le repos dominical. Jean-Baptiste passe à leurs yeux pour un réformateur religieux. Car il baptisa dans le Jourdain non seulement Jésus, mais aussi le rédempteur mandéen. (« Connaissance de vie », Manda d’Hayyé), ce messager céleste fut envoyé sur terre (tibi) par le Dieu suprême (mana rurbe) afin d’apporter à Adam et à son épouse Hawa la révélation de leur origine divine. Ce n’est que par cette vérité que l’homme peut être délivré. A la fin du monde, Manda Hayyé délivrera de l’enfer les âmes pieuses. Le baptisé, selon les mandéens, communie ensuite d’un morceau de pain consacré par le prêtre et de (« l’eau cérémonielle », mambuha).


Mandéen d'Irak

Mandéen d'Irak

Mandéen d'Irak

Selon la mythologie yézidite, Dieu serait né d'une Perle. De son essence émanèrent ses sept compagnons, les Sept Anges, qui l'aidèrent à créer le monde. A intervalles irréguliers, ces anges apparaissent sous une forme humaine pour enseigner aux hommes la véritable religion. L'histoire sacrée des Yézidis est celle des incarnations de ces anges. Les Sept Anges, les heft sirr ou Sept Secrets, dont le chef est Malak (ou Melek) Tâwûs (l'Ange Paon) à cause des colorations spirituelles qu'il a récupéré, gouvernent le monde ; parmi eux, Ezi Melek. Pour les Yézidis, l'Ange-Paon refusa d'adorer Adam, mais loin d'être puni, il en fut loué par Dieu qui lui donna en charge le monde physique pour l'y représenter. La connexion Iblis (Satan) ou Shaytân-Tâwus est donc réelle, mais il est faux de faire du Malak Tâwus des Yézidis une figure démoniaque. C'est au contraire une figure gnostique. C'est le monde physique qui est mauvais ou « enténébré », pas son Ange. Et comme pour tous les gnostiques, le bien est d'essence céleste et le mal est d'essence sublunaire. Le monde physique et corporel enferme les particules de lumière que sont nos âmes (éléments manichéens et zoroastriens). La doctrine yézidite recommande de considérer Iblis comme un Archange qui a chuté (éléments de la chute des anges), puis pardonné (repentant, il a éteint l’enfer avec ses larmes), auquel Dieu a abandonné le gouvernement du monde et la transmigration des âmes qu'il administre. Leur livre sacré s’appelle « ketab-e Jelveh » et leur lieu saint c’est la vallée de Lalesh près de Sinjar. C’est en quelque sorte leur Mecque, ils s’y rendent pour faire leur « Hajj ».


Yazidi d'Irak

Yazidi d'Irak

Yazidi d'Irak


Sources :

Titre : Exposé de la religion des Druzes: Tiré des livres religieux de cette secte, et précédé d'une introduction et de la vie du khalife Hakem-biamr-Allah

Auteur : Antoine Isaac Silvestre de Sacy

Editions : Cambridge University Press

Titre : Adam secret - La religion gnostique des Mandéens du Moyen-Orient

Auteur : E. S. Drower

Editions : La Fontaine de Pierre

Titre : La convocation d'Alamût : Somme de philosphie ismaélienne

Auteur : Nasiroddin Tusi

Editions : Verdier

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Le she’elot halom, ou le processus d'induction spirituelle par les rêves chez les mystiques juif


Les rêves sont des portes d'accès au monde invisible pour de nombreuses civilisations, cette porte ouvre sur le royaume des morts, des entités célestes et chthoniennes. Ces êtres interagissent avec nous grâce aux rêves, et certains d'entres eux peuvent nous apporter des messages célestes, et d'autres des messages plutôt sombres et funestes. Dans la mystique juive, il est admis que le dormeur à la capacité d'entrer en contact avec différents êtres durant le sommeil, Moshé Idel nous dévoile certaines techniques onirologiques utilisées par des Maîtres Kabbalistes.


Dans la technique dite du she’elot halom, particulièrement présente chez les Kabbalistes, technique qui consiste à formuler des questions avant d’aller dormir, le praticien entre en dialogue avec le monde invisible. Le grand Besht, plus connu sous le nom de Ba'al Shem Tov, est dit avoir utilisé cette technique et que tout ce que savait le Besht provenait des réponses qu'il recevait en rêve. Dans certains cas, ces réponses prennent la forme d’un verset de la Bible comme une révélation personnelle, dans lequel la réponse était contenu. Par conséquent, on devait interpréter le verset comme la Thora est interprétée par les Maîtres.


R. Isaac ben Samuel d’Acre, un Kabbaliste du début du XIVème siècle, rapporte ce qui suit :


« Moi, le jeune Isaac d’Acre, étais endormi dans mon lit, et à la fin de la troisième garde, une merveilleuse réponse par le rêve m’a été révélée, dans une véritable vision, comme si j’étais pleinement éveillé, et la voici [le verset] « Sois entièrement avec l’Éternel ton D.ieu… »

Deutéronome, chapitre 18, verset 13

R. Isaac voit toutes sortes de combinaisons de mots et leurs équivalences numériques qui font allusion au nom divin YBQ, et « pense aux lettres du Tétragramme telles qu’elles sont prononcées (...). En une cogitation conceptuelle, méditative et intellectuelle… non pas d’une façon qui arrive du cœur à la gorge… ».


Cette technique de permutation des lettres associée à une médiation est l'oeuvre d'Abraham Aboulafia (1240-1291), George Lahy définit cette permutation des lettres, le Tserouf, comme suit :


« La pratique du Tserouf, l’art combinatoire, ouvre les portes de la Kabbale extatique. Cette extase provoquée par le Kabbaliste est un ravissement de l’esprit fusionné par la méditation et détaché du monde sensible. »


Dans son livre H’aye haOlam haBa, Abraham Aboulafia nous explique de quelle manière procéder :


« Il te faut t’apprêter pour l’union du coeur et la purification du corps. Un lieu particulier et préservé doit être choisi, d’où ta voix ne sera entendue de personne. Installe-toi complètement seul et retire-toi dans l’HITBODED (esseulement). Tu dois être assis en ce lieu préservé, qui peut être une pièce ou une cellule ; mais surtout ne révèle ce secret à personne. Si tu peux, applique la méthode le jour dans une maison, mais le moment le plus favorable est la nuit. Éloigne de ton esprit les vanités de ce monde, car c’est l’instant où tu vas parler avec ton Créateur, de qui tu souhaites connaître la Grandeur.


Enveloppe-toi dans ton châle de prière et place ta tête et ton bras tes tefillim car tu dois être rempli de révérence envers la Shekhinah qui t’enrobe maintenant. Vérifie que tes vêtements soient purs et de préférence blancs ; cette précaution invite avec force au recueillement… »


Un autre exemple de la pratique onirologique du she’elat halom découle de l’un des plus célèbres Kabbalistes, Rabbi Hayyim Vital, qui recommande ceci :


« Tu iras au lit pour dormir, prie « Que Ta Volonté soit faite », et utilise l’une des prononciations des noms [divins] écrits devant toi, et dirige ta pensée vers les sphères mystiques qui y sont liées. Puis évoque ta question soit pour découvrir les problèmes liés à un rêve et les choses futures, soit pour obtenir quelque chose que tu désires, ensuite pose [la question]. »


Ailleurs, ce Kabbaliste a recours à une technique de visualisation de la couleur pour obtenir une réponse à sa question, qu’il atteint dans un état similaire au rêve :


« Visualise qu’au-dessus du firmament des « Aravot » (des cieux), il y a un très grand rideau blanc, blanc comme la neige, sur lequel le Tétragramme est inscrit, en écriture assyrienne (il ne s’agit pas de l’écriture cunéiforme assyrienne, Hayyim Vital fait référence à une forme calligraphique traditionnelle de l’alphabet hébraïque : l’écriture carrée, dite ashourite (ktav ashuri), qui vient du nom Ashur. Ashur en hébreu désigne l’Assyrie), dans une certaine couleur…. et chacune des grandes lettres inscrites là sont aussi grandes qu’une montagne ou une colline. Et tu devras imaginer, dans tes pensées, que tu poses ta question à ces combinaisons de lettres écrites là, et elles répondront à ta question, ou elles feront résider leur esprit dans ta bouche, ou bien tu seras somnolent et elles te répondront, comme dans un rêve. »


Une autre technique d’induction des rêves a été élaborée à partir de textes mystiques juifs, elle s’appelle « les pleurs mystiques » : il s’agit d’un effort pour atteindre un résultat direct par le biais des pleurs provoqués sur soi-même. Ce résultat recherché peut aller de la connaissance paranormale aux visions porteuses d’informations à propos de quelque secret. Nous trouvons quelques exemples dans la littérature apocalyptique, où la prière, les pleurs et les jeûnes sont utilisés pour induire le Parole de Dieu dans un rêve.


Le lien entre les pleurs et les perceptions paranormales qui se forme dans les rêves est également évident dans une histoire midrashique :


« L’un des étudiants de R. Simeon bar Yohaï avait oublié ce qu’il avait appris. En larmes, il se rendit au cimetière. Du fait de ses grands pleurs, il [R. Simeon] vint à lui en rêve et lui dit : « lorsque tu te lamentes, lance trois brindilles, et je viendrai ». L’étudiant se rendit auprès d’un interprète des rêves et lui raconta ce qui s’était produit. Ce dernier lui dit : « répète ton chapitre [ce que tu as appris] trois fois, et il te reviendra ». L’étudiant suivit ses conseils et c’est effectivement ce qui se passa. »


La corrélation entre les pleurs et la visite d’une tombe semble faire allusion à une pratique destinée à induire des visions. Ceci, bien sûr, faisait partie d’un contexte plus étendu dans lequel les cimetières étaient des sites où il était possible de recevoir une vision. Tomber de sommeil en larmes, ce dont il est question ici, semble également être une part de l’enchaînement : la visite au cimetière, les pleurs, tomber de sommeil en larmes, le rêve révélateur.


La technique des pleurs pour atteindre la « Sagesse » est puissamment expliquée par R. Abraham ha-Levi Berukhim, l’un des disciples d’Isaac Louria. Dans l’un de ses programmes, après avoir spécifié le « silence » comme première condition, il nomme « la seconde condition : dans toutes tes prières, et dans toutes tes heures d’étude, en un lieu que l’on trouve difficile (le lieu où l’on étudie), dans lequel tu ne peux pas comprendre et appréhender les sciences propédeutiques ou certains secrets, provoque en toi d’amères lamentations, jusqu’à ce que des larmes mouillent tes yeux, et pleure autant que tu pourras. Et fais redoubler tes pleurs, car les portails des larmes n’étaient pas fermés et les portails célestes s’ouvriront à toi. »


Pour Louria et Berukhim, pleurer est une aide pour surmonter les difficultés intellectuelles et recevoir des secrets. Ceci s’apparente à l’histoire de R. Abraham Berukhim qui est la confession autobiographique de son ami, R. Hayyim Vital :


« En 1566, la veille de Chabbath, le 8 du mois de Tevet, j’ai récité le Kiddush et me suis assis pour manger ; et mes yeux s’emplirent de larmes, j’avais signé et j’étais triste dès lors… J’étais lié par la sorcellerie… Et je pleurais également pour avoir négligé la Torah au cours des deux dernières années… Et à cause de mon inquiétude, je n’ai pas mangé du tout, et je me suis étendu, le visage contre mon lit, en pleurs, et je me suis endormi d’avoir trop pleuré, et j’ai fais un rêve extraordinaire. »


Ces she’elot halom (les questions posées par le biais des rêves, la visualisation de couleur, les pleurs mystiques), comme d’autres techniques mystiques appartiennent à la littérature juive, mais également au quotidien des Kabbalistes. Moshé Idel affirme que cette technique suppose que le mystique peut prendre l’initiative et établir un contact avec d’autres royaumes, et qu’il peut induire certaines expériences en ayant recours à ces techniques.



Sources :


Titre : Kabbale extatique et Tsérouf

Auteur : Georges Lahy

Editions : Lahy


Titre : Astral Dreams in Judaism Twelfth to Fourteenth Centuries

Auteur : Moshé Idel

Editions : Dream Cultures; Explorations in the Comparative History of Dreaming. Ed. by David Shulman and Guy G. Stroumsa. New York : Oxford University Press, 1999

Titre : Les kabbalistes de la nuit

Auteur : Moshé Idel

Editions : Allia

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Psychologie géométrique : Benjamin Betts et la mathématique de la conscience


Benjamin Betts

Benjamin Betts est un New-Zélandais, qui vécut au XIXème siècle, il a passé plus de vingt ans à étudier l'évolution de l'Homme, non du point de vue physique ou biologique, mais du point de vue métaphysique. L'histoire de l'évolution de l'homme est pour lui une theophanisation du divin dont la conscience humaine est le témoin. Il tente de représenter les étapes successives de cette évolution par le biais de formes mathématiques symboliques. Ces formes représentent le cours du développement de la conscience humaine à partir de l'animal, puis developpe une armature psychique jusqu'à la conscience spirituelle ou divine.


Benjamin Betts a estimé que la conscience est le seul fait que nous pouvons étudier directement, puisque tous les autres objets de la connaissance doivent être perçues par la conscience. La forme prise par la conscience est ainsi une géométrie qui contient des équations et des nombres symboliques, pour Benjamin Betts cette science des formes de la conscience offre la possibilité d'entrevoir les futurs évolutions de la conscience, mais aussi son état antérieure.


Benjamin Betts
Benjamin Betts


Dans son étude, il donne une place de choix à l'imagination et son évolution. Après la répétition des sensations la conscience commence à s'éveiller à elle-même, l'individu développe alors la conscience de sa propre identité, et il commence à former une image ou une idée, à la fois de la sensation subjective et objective de la perception. Comme un prisme reçoit un faisceau de lumière et dévie les rayons, les tenant en dehors de sorte que les couleurs du spectre sont dissociés et distingués, l'imagination reçoit le flux de la conscience puis la conscience compare les différentes expériences.


Benjamin Betts


Les formes symboliques que Benjamin Betts a développé à travers son système de représentation ressemblent, lorsqu'elles sont développées en deux dimensions, à des pétales de fleurs. Lorsque ces formes sont déployées sur une dimension supérieure, c'est-à-dire en trois dimensions, elles se rapprochent des formes de cristaux également. Benjamin Betts appelle « la science de la représentation » la représentation ordonnée par un système de symbolisation de l'évolution spirituelle de la vie, étape par étape, plan après plan, état de conscience après état de conscience. Les nombres et leur agencement à travers des formes géométriques deviennent les médiateurs entre le corporel et l'incorporel. Ce qui implique l'existence de lois naturelles d'ordre universelle dont les nombres et les formes géométriques exposent l'harmonie de la Nature, en conséquence la conscience appartient aux lois naturelles et donc elle est mesurable selon des règles précises.

Nous émettons l'hypothèse d'une commune nature avec la lumière, c'est-à-dire que la conscience et la lumière appartiennent à un seul et même phénomène. Benjamin Betts a exposé un ordre de déploiement de la conscience dont l'appartenance est commune aux formes géométriques et aux nombres, nous y ajoutons son rapport aux phénomènes de la lumière.



Source :


Titre : Geometrical psychology, or, The science of representation an abstract of the theories and diagrams of B. W. Betts.

Auteur : Louisa S. Cook

Editions : G. Redway

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La caverne de Platon


« Eh bien, après cela, dis-je (Socrate), compare notre nature, considérée sous l’angle de l’éducation et de l’absence d’éducation, à la situation suivante. Représente-toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme de caverne. » (Platon)


Si la quête de la Vérité de notre être consiste en un décèlement de soi-même, puisque l’objet de notre attention constante est le fruit d’une projection ininterrompue de notre propre source originale, cela revient à dire que nous nous sommes nous-mêmes encloisonnés tout comme nous sommes les seuls à pouvoir ouvrir la cloison. Remarquons bien que Platon évoque dès la première ligne l’éducation et la non éducation. Il s’agit tant de la prise en charge de l’enfant par les instances éducatives que celui d’un état d’être généré par un esprit absent à lui-même. Du conditionnement social à l’emprise de l’esprit projectif l’homme rêve les yeux ouverts. Il adhère à un monde d’images en restant persuadé qu’elles existent en dehors de lui-même, et pour elles-mêmes.


Sans mode de connaissance de soi-même, lequel brise les chaînes du prisonnier, il est impossible de voir la lumière qui jaillit de la source intérieure. Cette lumière indique bien évidemment le chemin à arpenter pour sortir de sa propre caverne. Dès lors, le premier pas du changement de condition consiste à voir cette lumière, qui, pourtant, ne peut être vue car elle ne fait qu’éclairer notre propre espace obscur. Je comprends donc que la Connaissance n’est pas de ce monde, tout comme la lumière. C’est par cet éclaircissement intérieur que nous découvrons l’esprit projectif et son jeu d’images. Cette Connaissance délie nos constructions mentales qui ne se réfèrent qu’à des opinions, car l’opinion reste un point de vue linéaire de la Vérité laquelle provient d’un hors champ spatial et temporel.


Désormais, l'âme à l'impérieuse nécessité d'abandonner les anciens enseignements, afin de migrer vers de nouvelles connaissances qui ne dépendent pas de sa sensibilité corporelle. L'âme s'en remet aux nouveaux enseignements qu'elle reçoit lesquels doivent être saisit par une autre partie d'elle-même qu'elle n'utilisait pas jusqu'à présent. Si l'âme intellige bien le monde qui l'entoure avec sa partie rationnelle, elle ne peut le faire que par l'entremise de son propre corps. En d'autres termes, l'âme n'est jamais directement confrontée aux objets qui se présentent à elle sans passer par l'intermédiaire des sens. Ce qui la libère des liens du corps est le calcul, c'est-à-dire un art mathématique dont la nature consiste à ordonner et à organiser ses propres idées. Cet art n'est donc pas le fruit de l'âme puisqu'elle réceptionne une lumière qui clarifie le monde par le calcul, c'est au cours de son apprentissage qu'elle découvre son propre monde intérieur par la calcul et dévoile sa propre prison. Cet homme élague en fait son propre champ intérieur en l'organisant, et par cet oeil de l'intellect il se rend apte à se saisir lui-même. Dès lors, il existe un lien intime entre l'apprentissage du calcul, l'organisation de ses propres idées et la faculté d'intelliger le monde. Si l'ordre intérieur provient d'une réalité autre que celle des sens, laquelle apparaît similaire au flux inorganisé du chaos, la raison en est que l'âme s'ordonne elle-même par le biais de la lumière du calcul et qui s'apparente à la mise en ordre du cosmos élaborée par le Logos (l'Intelligence suprême) à l'aube des temps. Il y a donc une connivence entre le Logos organisateur du monde et la faculté intelligible qui use du calcul. De cet agencement de son propre cosmos intérieur nait le discernement, le jugement peut donc être émis selon une norme juste. L'âme ainsi dotée peut affronter le plan sensible qui déploie la multiplicité des phénomènes et par la suite l'organiser, mais surtout percevoir une réalité dissimulée derrière le monde des apparences. Cependant, cette âme qui s'élève au-dessus de l'abîme du monde sensible reste inopérante sans l'intervention de la géométrie, puisque par cet autre art elle découvre que le calcul expose des unités à agencer sans présenter la profondeur. La profondeur de soi-même se dévoile par la géométrie, l'âme convertie les nombres en volume et ouvre l'accès aux formes intelligibles lesquelles président à la formation des objets sensibles.


La science du calcul fait réfléchir l'âme sur la possibilités d'établir une définition de "l'un" comme étant un agent commun à tous les multiples. Or, cette unité foncière du monde sensible évoque l'Un lui-même, le Logos, source de la mise en ordre du monde. La science du calcul ne s'ingénie donc plus à chiffrer les êtres sensibles, mais à démontrer leur unité fondamentale par-delà la simple perception que nous en avons de prime abord. Le calcul permet donc de dépasser les impressions, d'entrer en contact avec leur part d'universel lequel est dévolue à la géométrie. Quant à la géométrie, elle décèle des Figures archétypales qui prédéterminent la réalité visible. L'âme reçoit l'image des Formes archétypales et apparaissent sous forme de figures géométriques. Pour Platon, l'âme s'aiguise à mesure qu'elle s'agence elle-même et ce, jusqu'à atteindre le seuil des réalités spirituelles qui ne peuvent être perçues au premier abord que par leur réflexion à travers des figures géométriques. L'âme contemple encore un reflet et non l'Origine elle-même, en d'autres termes sa nature lui échappe encore. Se découvrir soi-même consiste à pouvoir s'ouvrir à la dimension lumineuse de l'universel qui luit en dehors de la caverne. Par conséquent, le mythe de la caverne évoque le passage du singulier à l'universel en un acte graduel de sublimation de soi. Le délicat passage entre l'apparition des Formes archétypales et leur mise en image par des figures géométriques doit être compris comme une traversé de l'inconnaissable. L'âme outrepasse ses anciens modes d'être, elle connait toutes choses à partir d'elle même car elle procède du plan lumineux. Le monde vit en l'âme, le langage mathématique le met en lumière, et ce monde intérieur et animé prend source en un lieu lumineux et sans ombre. L'âme contemple sa propre profondeur et observe sa propre mise en oeuvre et sa propre intériorité se mettre en marche lors de son propre déploiment. C'est alors qu'elle décèle ce qui l'anime et comprend que l'ensemble du langage mathématique met en lumière cette activation, il lui donne le reflet du monde lumineux. Le langage mathématique est donc le signe du monde lumineux, la marque intelligible des Formes archétypales.


De cette philosophie des mathématiques découle une âme consciente d'elle-même. Le monde extérieur est notre propre reflet, une ombre, lequel miroite une réalité plus intérieure et apparentée au calcul et à la géométrie. L'âme s'éveille à elle-même jusqu'à saisir son propre jeu mental, la porte du monde lumineux s'ouvre alors et la voilà se dessaisir de l'art de la géométrie pour contempler l'Origine. Il s'agit de contempler sa propre activation et sa propre animation intérieure sans que l'âme se confonde avec ce processus d'engendrement. L'âme libérée d'elle-même se contemple elle-même.

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Introduction à la biographie de Manly P. Hall



LE SOIR DU 26 MAI 1990, MANLY PALMER HALL, L'ÉCRIVAIN LE PLUS PROLIFIQUE DU 20ÈME SIÈCLE SUR LES PHILOSOPHIES ANCIENNES, LE MYSTICISME ET LA MAGIE, ENTRE DANS L'IMPOSANT TEMPLE DE RITE ÉCOSSAIS SUR LE BOULEVARD WILSHIRE DANS UN FAUTEUIL ROULANT, L'AIR TERRIBLEMENT PÂLE ET FAIBLE. LES ASSISTANTS ONT TRANSPORTÉ LE TRÔNE DE BOIS ET DE VELOURS D'OÙ IL DEVAIT PRONONCER LE DISCOURS D'OUVERTURE LORS D'UNE RÉUNION DE DIGNITAIRES MAÇONNIQUES.


Le voyant de 89 ans a été hissé sur le trône. Les craintes qu'il ne soit pas à la hauteur de la tâche se sont évanouies lorsqu'il a posé une main sur le bras du fauteuil, l'autre sur sa canne en bois, et s'est lancé dans le sujet qu'il avait choisi : La franc-maçonnerie dans le nouveau millénaire. La scène est classique : il est sous les feux de la rampe, flanqué de deux drapeaux américains, à la fois philosophe et maître de la narration, ses yeux bleus vont et viennent comme s'il lisait un énorme parchemin qui se déroule au-dessus de la tête des 400 personnes présentes.


Ils se sont penchés vers l'avant de leur siège, accrochés à chaque mot alors que Hall décrivait les débuts mystérieux et la mission de cette fraternité séculaire d'une voix sûre, projetant, selon ses termes, "l'espoir de faire un grand pas en avant". . en temps d'urgence", avec une telle force que l'on pouvait virtuellement sentir l'odeur du foyer d'un grand château du siècle des Lumières. "Le 21e siècle a une réminiscence extrême à la 21e année de la vie d'une personne", leur a dit Hall. "C'est l'année du passage à l'âge adulte. . . . quand une personne devient un adulte." De même, a-t-il poursuivi, au 21e siècle, les États-Unis doivent assumer les responsabilités et les travaux de leur propre maturité à une époque où les ressources naturelles sont dilapidées, où les politiciens sont corrompus par le pouvoir et la cupidité, où la criminalité échappe à tout contrôle, où l'éducation échoue aux enfants et où les guerres persistent dans le monde entier. L'humanité, a-t-il dit, "n'a pas le droit de prendre un monde magnifique avec tous ses privilèges et ses opportunités et de le transformer en purgatoire."


"Cette situation devrait rappeler aux francs-maçons qu'ils ont une raison de vivre", a-t-il déclaré. "Nous avons le pouvoir de construire des mondes, la sagesse de les gouverner, et le droit divin d'hériter de la terre et de la préserver en bon état afin de la transmettre à nos descendants comme un lieu de bonheur, d'utilité et de sécurité pour des milliers d'années à venir." "Nous ne demandons pas la trahison. Nous ne demandons pas la désobéissance", a-t-il dit. "Nous demandons seulement. que, par tous les moyens possibles, lorsqu'ils en ont le choix, ils défendent la vérité et, si nécessaire, prennent une petite punition pour cela." Depuis une table au premier rang avec une vue généreuse, Michael Marsellos, 33e maçon et acteur de cinéma roumain, s'est dit : "C'est un homme de génie". Je n'arrêtais pas de jeter un coup d'œil par-dessus mon épaule pour voir comment les autres réagissaient. Partout où je regardais, je voyais des bouches ouvertes."


L'appel aux armes de Hall, qui a duré 30 minutes, a été l'une de ses dernières apparitions publiques au cours d'une carrière de près de sept décennies. Le 29 août, il est mort dans des circonstances étranges et suspectes dignes de Raymond Chandler.


Plus d'une décennie plus tard, Hall est toujours affublé par ses adeptes d'étiquettes aussi révérencieuses que "Maestro" et "adepte". Une grande partie de sa vie - l'histoire magique de sa naissance, les rumeurs sur ses pouvoirs surnaturels et son appartenance à des sociétés secrètes, les dizaines de livres proposant des solutions mystiques à des problèmes sociaux difficiles, les milliers de conférences données dans une enceinte de style maya nichée entre Hollywood et le Griffith Park de Los Angeles, l'enquête sur sa mort horrible - correspond à l'image d'un saint homme traqué à mort pour les secrets qu'il gardait.


Ce livre tente de s'approcher le plus possible de la vérité complexe sur l'homme et son mythe, en retraçant son ascension à partir d'une famille brisée dans le Canada rural ; une enfance chaotique et malheureuse ; une dispute qui a changé sa vie avec le célèbre artiste de l'évasion Harry Houdini ; des mariages orageux ; son ascension vers le succès dans la métropole qui a grandi avec lui ; ses liens avec les patrons politiques et l'industrie cinématographique hollywoodienne ; et sa fin tragique.


En même temps, il offre une vue de l'intérieur de la naissance d'une sous-culture dynamique en Californie, composée d'artistes, de visionnaires, d'auteurs, de chefs d'entreprise et de dirigeants civiques d'inspiration mystique qui continuent d'exercer une profonde influence sur le cinéma, la télévision, la musique, les livres, l'art et une myriade de produits. Hall en était l'une des figures de proue, rendant accessibles à tous des textes spirituels obscurs et des symboles d'un passé lointain, au moment même où Los Angeles commençait à s'épanouir comme une fleur du désert. À cette époque, la flamboyante évangéliste et guérisseuse Aimee Semple McPherson attirait chaque dimanche plus de 5 000 fidèles dans son temple Angelus, soutenait des campagnes visant à défendre l'héritage chrétien de la nation et à interdire l'enseignement de l'évolution dans les écoles publiques. Hall n'avait pas peur de remettre en question le dogme chrétien, et il le faisait avec tant d'assurance, d'érudition et de confiance que des milliers de personnes l'ont suivi. Dans les années 1920, 1930 et 1940, à Los Angeles, de nombreux spécialistes de la religion et de la mythologie comparées avaient une dette envers lui.


Sa longévité le distingue des milliers d'autres mystiques qui ont apporté le spiritualisme à Los Angeles au tournant du siècle précédent. Ses écrits continuent de se vendre régulièrement dans le monde entier, tandis que des collections de ses œuvres sont rééditées pour leur valeur et leur mérite durables.


Hall, qui a beaucoup voyagé, a écrit des livres et des essais excentriques et fascinants, illustrés par d'étranges représentations artistiques de divinités et de démons, de forces et de principes, d'atomes et de systèmes solaires, de reliques et de rituels. Il s'agissait le plus souvent de variations sur un thème : les indices permettant de résoudre les mystères de la vie étaient codés dans les symboles, les mythes et les rituels religieux de civilisations disparues.


Immense avocat d'un mètre quatre-vingt-dix et large en son centre, Hall avait des yeux bleu-gris perçants et des traits ciselés dignes d'un Barrymore. Les fervents étudiants en sciences occultes considéraient son imposante présence sur scène et ses centaines de livres et de conférences comme des signes qu'il avait puisé dans quelque chose d'authentique.


Hall était aussi la plus évasive des personnalités. Il était charismatique, arrogant, érudit, profondément intuitif, plein d'humour, parfois trompeur et autodestructeur - un homme qui pouvait être d'une profondeur étonnante un jour et d'une naïveté décevante le lendemain. Ses passe-temps favoris étaient les jeux d'enfants : le solitaire et les dames chinoises. Sur scène, il était plus grand que nature, semblant venir de l'au-delà. En dehors de la scène, il était doux au point d'être brutalisé par sa petite femme.


Certains critiques considèrent les travaux de Hall comme des interprétations biaisées d'anciennes philosophies et de textes sacrés par un homme qui s'est amusé à manipuler les faits pour prouver la validité de la magie, des manifestations spirituelles et de la lecture des pensées. Ils soulignent également que Hall a beaucoup emprunté aux travaux d'autres personnes, mais qu'il a rarement cité ses sources.


Ils ont raison, jusqu'à un certain point. Hall ne se considérait pas comme un érudit, qui recherche la connaissance pour elle-même et la satisfaction de son propre esprit, mais comme un enseignant qui apprend afin de transmettre à ses élèves la connaissance et la perspicacité. Il n'a pas toujours mis en pratique ce qu'il prêchait, mais a toujours orienté ses enseignements dans un sens utilitaire.


Hall croyait profondément en la valeur des témoignages de Platon, de Bouddha, de Saint-Paul et de la martyre païenne Hypatie comme remède au côté sombre du progrès scientifique et du matérialisme : la pollution, la congestion, le crime, l'égoïsme, le stress et une érosion constante des normes éthiques et morales. Le même type de sagesse mystique qui a éveillé et nourri l'âme dans les périodes troublées d'un âge d'or primordial, pensait-il, pourrait inspirer les nouvelles générations confrontées aux murs de pierre de la pensée conventionnelle et des idées commercialisées.


Les travaux qu'il a réalisés pendant plus de six décennies ont rarement été égalés. Dans plus de deux cents livres, des centaines d'essais et 8 000 conférences publiques, il a fait preuve d'une connaissance étonnante des religions comparées, de la psychologie, des rites et symboles païens, de la philosophie grecque classique, des religions orientales, du christianisme primitif, de la franc-maçonnerie, du néo-platonisme, de la mythologie, des cultures du monde et des écoles d'art et de littérature qu'elles ont inspirées au fil des siècles. Hall a fait découvrir à des milliers de lecteurs des sages et des voyants, de Francis Bacon à Gandhi, qui ont consacré leur vie à aider les autres à atteindre la sagesse.


Bien avant que les Évangiles gnostiques ne soient traduits en best-sellers du XXIe siècle, Hall faisait la promotion des croyances gnostiques comme fenêtres sur les origines du christianisme. Avant que les publications grand public ne vantent les mérites des médecins ayant adopté un comportement chaleureux et amical dans leur pratique, M. Hall exhortait les médecins à prêter davantage attention au bien-être mental et spirituel de leurs patients et à leur offrir une poignée de main et un sourire. Avant l'avènement des films à succès aux décors mythiques tels que La Guerre des étoiles, Le Seigneur des anneaux et Harry Potter, Hall a co-scénarisé le premier grand film dont l'intrigue était astrologique et a activement encouragé les leaders de l'industrie du divertissement à développer de nouveaux marchés en produisant davantage de films et de programmes radiophoniques basés sur les visions spirituelles et les allégories des premières civilisations dans lesquelles la peine, la souffrance et la solitude sont des facteurs de développement du caractère. Il s'agissait là d'accomplissements non négligeables pour un jeune homme ayant abandonné ses études secondaires et issu d'un foyer brisé dans une région rurale du Canada.


Hall était un collectionneur de livres, de timbres, d'œuvres d'art et de bonnes blagues, qu'il utilisait pour pimenter ses écrits et ses conférences publiques. Parmi ses préférées figurait cette citation de Voltaire : "J'envie deux choses aux bêtes : leur ignorance du mal à venir, et leur ignorance de ce qu'on dit d'elles."


Hall, qui riait rarement à voix haute par peur de l'embarras, car il avait tendance à avoir une respiration sifflante lorsqu'il était amusé, aimait imiter W.C. Fields pour prononcer des répliques telles que "La charité ne commence pas seulement à la maison, mais déteste généralement quitter la maison". Et il aimait l'ironie. "Tu sais, dit-il un jour à un ami, les théosophes ont construit une salle pour la seconde venue en Australie. Maintenant c'est un champ de courses de chiens." Tout cela faisait partie de la mission de Hall qui, comme l'a dit Rex Hutchens, ancien Grand Maître de l'Arizona et maçon du 33e degré honoré d'une prestigieuse Grand-Croix, "ramène le mysticisme sur terre".


"Voltaire a dit que la vie d'une personne n'est pas déterminée par ce que l'église vous dit", a déclaré Hutchens. "En rompant les liens avec l'église, l'homme s'est engagé sur une nouvelle voie, celle de la perfection par ses propres moyens. La franc-maçonnerie en est issue. Hall a repris ces idées et a déclaré qu'il en était de même pour toutes les quêtes spirituelles, ce qui explique qu'il ait écrit sur le bouddhisme, l'alchimie, le soufisme, la kabbale et le christianisme primitif. Cela a fait passer Hall pour un anti-chrétien, mais il était né au début du siècle dernier et voulait écrire des livres intelligents pour des personnes rationnelles sur l'immense diversité - et les interconnexions - des voies spirituelles.


"Hall n'a jamais parlé de vérité, qui est une vanité enfantine. Il était à la recherche de la vérité, ce qui est une quête spirituelle", a ajouté Hutchens. "C'était un penseur profond et un homme d'affaires habile, et il savait ce qui se vendait. Ainsi, un jour, il écrivait des idées profondes pour ceux qui pouvaient les percevoir, et le lendemain, il écrivait des déchets pour le marché de masse. Il a gagné sa vie en faisant cela, et peu de gens peuvent le faire."


Je ne savais rien de tout cela lorsque j'ai reçu un appel téléphonique tard le 2 septembre 1990, alors que je travaillais de nuit au Los Angeles Times. "Manly P. Hall, le plus grand philosophe de notre temps, est mort", m'a dit un informateur enthousiaste. "Tu ferais mieux de préparer une nécrologie." Quelques minutes plus tard, j'étais dans la morgue du journal, en train de trier une lourde pile de coupures de presse sur l'homme, datant des années 1930.


Pendant une grande partie du XXe siècle, il a ébloui les riches et les célébrités, conseillé les chefs d'église et d'État et donné des conférences au Carnegie Hall et à l'Exposition universelle en tant que collectionneur et interprète de textes et de symboles anciens comme des cartes routières mystiques vers la sagesse, la santé et la longévité.


Le fondateur de la Société de recherche philosophique, une école d'enseignements de sagesse durable que Hall a établie sur Los Feliz Boulevard, a souvent été cité pour ses opinions sur les sujets les plus chauds et les modes du jour : La Seconde Guerre mondiale, le bouddhisme zen, les voyages dans l'espace, les objets volants non identifiés et les perspectives de paix à l'ère atomique. Des parties de sa vaste collection de livres, d'objets et de timbres rares accumulés dans le monde entier étaient souvent prêtées pour être exposées dans les bibliothèques des villes et des comtés, les écoles et les grands magasins de l'État. M. Hall était souvent invité à donner des conférences dans des universités et des collèges privés sur le thème de la religion comparée. Je devais respecter un délai serré et le journal avait de la place pour une brève notice nécrologique, qui commençait ainsi : "Manly Palmer Hall, philosophe éclectique et fondateur de la Société de recherche philosophique, est décédé à 89 ans, a annoncé la société dimanche. Le philosophe péripatéticien, qui a écrit plus de deux cents livres et donné plus de 8000 conférences - dont beaucoup depuis un fauteuil ressemblant à un trône au siège de la société à Los Angeles - est mort dans son sommeil mercredi de causes naturelles, a déclaré un porte- parole. La mort a été gardée privée pendant 72 heures à la demande de sa femme, Marie Hall. Sa femme a dit que le silence était lié à ses croyances religieuses, a déclaré Daniel Fritz, un administrateur de la société éducative à but non lucratif fondée en 1934."


La nécrologie manquait d'informations importantes qui n'étaient pas disponibles à la date limite. Comment Hall est-il devenu un expert vénéré des croyances spirituelles, des principes philosophiques et des symboles ? D'où venait l'argent pour payer ses voyages dans le monde entier et un trésor d'artefacts et de livres ? Quelle est la pertinence de ses œuvres dans la société moderne ? Comment Hall est-il mort exactement ? Comme tout ce qui concerne Hall, les réponses sont compliquées.


Rassembler les faits n'a pas été facile. Hall n'était jamais très communicatif lorsqu'il s'agissait de détails sur sa vie personnelle ou ses références. Nombre de ses plus proches collaborateurs sont morts des décennies plus tôt. Les théories promues par Hall sont sujettes à interprétation. Dans le but de laisser Hall s'exprimer lui-même, je me suis largement appuyé sur ses essais, ses livres, ses mémoires et ses lettres inédites, ainsi que sur des dossiers judiciaires, des témoignages et des entretiens avec sa veuve, ses beaux-enfants, ses amis et associés du monde entier, des enquêteurs de la brigade des homicides, des fonctionnaires du coroner, ses défenseurs et ses détracteurs.


Hall a eu une vie extraordinaire, liée aux idéalistes de la Californie du Sud à l'aube du XXe siècle et à Los Angeles, la ville qui les a nourris.


Il était venu en Californie en 1919 pour retrouver sa mère, qui l'avait abandonné en bas âge. L'immigrant canadien de 18 ans, qui, enfant, passait d'une ville à l'autre avec sa grand-mère maternelle, la péripatéticienne Florence Palmer, a tourné le dos à une carrière commerciale à Wall Street, à New York, après la mort soudaine de celle-ci.


En l'espace d'une décennie, Hall allait prendre la tête d'une importante église de Los Angeles, puis se transformer en philosophe de renommée mondiale et en étudiant l'occulte - les mystères cachés de l'univers, de la vie et de la mort - dans une ville qui était en train de devenir l'une des métropoles les plus prometteuses de la planète. La fascination du public pour la magie, les arts de la guérison et "l'autre côté" de la vie est florissante dans les années 1920. Comme s'ils étaient attirés par un champ magnétique, d'autres personnes semblables à Hall sont venues en ville : des chercheurs et des enthousiastes sincères, des utopistes, des mystiques, des spiritualistes, des gourous, des guérisseurs, des charlatans et des excentriques de toutes sortes.


En 1928, à l'âge de 27 ans, Hall publie son opus magnum, une introduction aux symboles anciens et aux traditions secrètes intitulée An Encyclopedic Outline of Masonic, Hermetic, Qabbalistic and Rosicrucian Symbolical Philosophy(Les enseignements secrets de tous les âges). Les chapitres de ce livre richement publié, également connu sous le titre The Secret Teachings of All Ages, s'ouvrent comme des portails vers des univers parallèles. La diction est simple et forte, et ponctuée de nombreuses lignes tirées directement de sources aussi anciennes que le Pentateuque de la Bible et le Divin Pymandre concernant Hermès Mercurius Trismegistus. Cet immense livre est rempli d'illustrations étranges, souvent inquiétantes, et utilise des chiffres romains au lieu des numéros de page standard.


La publication du "Big Book" de Hall a marqué le début d'une nouvelle ère d'appréciation des religions et des symboles anciens et l'a catapulté au sommet de la liste des spécialistes américains du mysticisme et de la magie. Il a également rassemblé de nombreux adeptes, certains d'entre eux étant des investisseurs d'un autre âge à la recherche d'un but dans un monde où tous leurs caprices étaient satisfaits sans effort ni réflexion. Une mère et sa fille appartenant à la famille Lloyd, une dynastie pétrolière du comté de Ventura, donnaient au fil des ans des millions de dollars aux projets de Hall. Elles ont contribué à financer son tour du monde des centres de pensée spirituelle en 1923 et à établir son complexe près de Griffith Park en 1934.


Lorsque certains groupes ont mis en place des plans élaborés promettant de partager des secrets divins contre rémunération, les autorités ont commencé à s'en apercevoir. Désireux de se démarquer de la racaille des spirites, Hall a brièvement travaillé en 1939 comme les yeux et les oreilles du bureau du procureur du district de Los Angeles, qui voulait renverser une secte connue sous le nom de Mankind United, soupçonnée de dépouiller ses membres de leurs biens matériels. Tout au long des années 30, il donne des conférences d'un bout à l'autre du pays et participe à des dîners de collecte de fonds avec des personnes influentes, notamment Robert Andrews Millikan, président du conseil exécutif du California Institute of Technology, et le légendaire réalisateur de films Cecil B. DeMille. En 1938, il écrit un scénario de meurtre occulte pour Warner Brothers, intitulé When Were You Born ? En 1940, il donne une conférence à l'exposition universelle de New York sur les contributions de la Grèce antique. Hall connaît la période la plus faste de sa vie. Pourtant, une crise personnelle dévastatrice se met en place à la maison. En 1941, sa première femme, la sulfureuse Fay Bernice Hall, se suicide.


Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hall, patriote jusqu'à la moelle, a tenté de rallier l'espoir en s'appuyant sur d'obscurs écrits maçonniques, des fragments d'enseignements religieux égyptiens et des fables utopiques de Sir Thomas More pour suggérer que la création des États- Unis faisait partie d'une grande expérience lancée par les dirigeants d'une ancienne ligue de nations pour développer un empire philosophique. Des milliers d'années avant Jésus, dit-il, ils avaient chargé l'hémisphère occidental de forces spirituelles, mentales et émotionnelles particulières. La preuve de ce qu'il a appelé le "destin secret de l'Amérique" a été constatée pour la première fois dans les civilisations avancées des Aztèques et des Mayas, ainsi que dans les systèmes démocratiques et le respect de la nature dont font preuve les cultures amérindiennes. La nation étant sur le pied de guerre, le plan exigeait maintenant que l'Amérique accepte le défi du leadership et établisse "un nouvel ordre d'éthique mondiale fermement établi sur une base d'idéalisme démocratique." À cette époque, Hall avait donné des milliers de conférences et publié des dizaines de livres sur les enseignements des penseurs sacrés et les principes de base de la sagesse qu'il jugeait puissants et intemporels. Ses lecteurs en sont venus à considérer ses ouvrages comme des manuels d'instruction pour s'harmoniser avec les lois inflexibles de l'univers, des lois qui guident le mouvement des planètes et l'évolution humaine, voire le destin de la nation.


Le président Harry Truman avait les livres de Hall sur ses étagères. Le lieutenant-gouverneur de Californie Goodwin Knight était un administrateur de la société de Hall, et l'influent politicien de Los Angeles Sam Yorty le présentait comme un citoyen estimé. Les stars du cinéma Bela Lugosi, Lew Ayres et Gloria Swanson étaient des amis proches.


Mais les temps changent. À la fin des années 1950, certains pensaient que les idéaux archaïques de Hall étaient en décalage avec le progrès matérialiste, et le monde avait commencé à s'éloigner de lui. Lorsque certains des concepts de Hall sur les premières civilisations et les origines de la religion étaient jugés à l'aune des normes archéologiques et anthropologiques modernes, leurs défauts semblaient flagrants. Tout ce qui était moderne, brillant comme une nouvelle voiture, était prometteur. Tout ce qui était ancien semblait soudain désuet, voire inutile. Ses anciens idéaux spirituels ne semblaient pas atténuer l'anxiété et la peur qui accompagnaient l'avènement des armes de destruction massive.


Hall a tenu bon, insistant sur le fait que la science ne pouvait pas comprendre les buts ou les significations des qualités d'esprit ; que le courage et la bravoure peuvent changer l'issue des possibilités sur le champ de bataille, dans le laboratoire ou dans le monde quotidien de la famille moyenne.


Doutant de la suprématie des percées scientifiques et des interprétations actualisées de la philosophie, de la religion et de l'histoire, il n'achète pratiquement plus de nouveaux volumes pour sa légendaire bibliothèque. Il fustigeait le rock'n'roll, le jazz et l'art moderne, qu'il considérait comme une cacophonie potentiellement dangereuse, et regardait des pairs sans doute moins talentueux, comme Ernest Holmes, fondateur de la First Church of Religious Science, développer des dénominations métaphysiques bien plus importantes.


Les avertissements de M. Hall à cette époque concernant une "grande décision" imminente qui impliquerait les puissances occidentales et les nations islamiques pourraient être tirés directement d'un bulletin d'informations du début du 21e siècle. Le grand problème auquel le monde est confronté, prédisait-il dans une conférence, est centré sur la région de la Méditerranée orientale. "Ce centre de tension, a-t-il dit, est probablement plus important qu'il n'y paraît à première vue et justifiera notre réflexion concernant la zone méditerranéenne, qui fait partie de la politique mondiale."


Au milieu de l'émerveillement et de l'expérimentation utopiques des années 1960 et 1970, le complexe hollywoodien de Hall attire une nouvelle génération de personnes issues de domaines et de disciplines étonnamment variés, de Burl Ives à l'astronaute Edgar Mitchell en passant par Elvis. Cependant, à l'époque de la libération sexuelle, des drogues psychotropes et de la contre- culture hippie, Hall paraissait étrange, étouffant et exigeant aux yeux des autres et, à en juger par son apparence physique, étonnamment déphasé par rapport à ses propres conseils sur l'importance de l'autodiscipline en matière de régime alimentaire et d'exercice physique. Dans les années 1980, Hall ne savait que trop bien que ses incohérences et ses échecs personnels le rattrapaient et décevaient certains adeptes. Il avait prédit que cela arriverait dans des essais écrits des décennies plus tôt sur les dangers de mettre les leaders spirituels sur un piédestal. "Une des causes de la désillusion de la métaphysique est que le professeur de métaphysique se révèle plus humain qu'on ne le soupçonnait à l'origine", écrit-il dans un essai publié en 1942. "La tendance est d'élever les personnalités au point de les doter de pouvoirs sacrés. On leur accorde toute notre foi comme on accroche des guirlandes à un arbre de Noël. Le leader est supposé infaillible, alors qu'il n'est que quelqu'un de bien intentionné, tout à fait capable de contribuer à l'amélioration de l'humanité, mais toujours personnellement sujet à d'innombrables maux. Faisant ce qu'il peut, il est un bon être humain mais une piètre divinité. Tous les adeptes qui se proposent d'adorer et de déifier leurs maîtres établissent une fausse condition. Les êtres humains, l'expérience l'a prouvé, font de meilleurs humains que des dieux. Nous devrions être prêts à accepter une personne qui possède la sagesse comme un ami, pas à la déifier ; cela ne tient pas la route." Un an plus tard, il écrit : "Pourquoi les disciples de Pythagore ont-ils toujours appelé le maître "l'Homme", alors que la Bible nous enjoint de "regarder l'Homme". Pourquoi ? Parce que dans les anciens mystères, seuls les initiés étaient humains - les autres essayaient de le devenir, et toute grandeur était mesurée à l'aune de leurs accomplissements. Seuls les grands adeptes initiés étaient reconnus comme humains ; les autres étaient des créatures rampant vers la lumière qui, ayant des yeux, ne voient pas, et sont donc aveugles ; qui, ayant des oreilles, n'entendent pas. C'est ainsi que le platonicien nous dit ce qu'ils essayaient de faire à notre stade de développement humain : non pas faire des dieux à partir d'hommes, mais faire des hommes à partir de bêtes, et élever ainsi l'humanité à son véritable état d'innocuité éclairée, où les hommes ne s'attaquent plus les uns aux autres."


Il aurait pu parler de lui-même. Bien qu'il ait vu la validité des vérités sacrées, il a également été emporté par des enthousiasmes douteux qui étaient rentables et populaires, comme la télépathie mentale et les pouvoirs de guérison des pierres précieuses. Il pouvait distiller les principes saillants du néo-platonisme, mais il aimait être le centre d'attention et ne faisait confiance à personne d'autre qu'à lui-même.


Pendant une grande partie de sa vie, Hall s'est gavé de sucreries bon marché comme les beignets et les boules de lait malté, a évité toute activité physique et a parfois entretenu des relations avec ses adeptes en leur disant, par exemple, qu'ils avaient été des amis proches dans une vie antérieure ou que des sociétés secrètes avaient de grands projets pour eux. Se placer dans le rôle d'un homme divin qui ne pouvait être remis en question ouvrait les portes à l'idolâtrie et aux abus.


Le 23 août 1990, “l’infirmier” de Hall, et son confident, Daniel Fritz, qui se présente comme un chaman et un expert en techniques médicales alternatives, se précipite au bureau du philosophe malade afin de résoudre une affaire juridique urgente. Il avait besoin de la signature de Hall sur un nouveau testament et un contrat de fiducie. Cela aiderait les survivants de Hall à éviter l'homologation. Après la mort de Hall, le contrôle de la Société de recherche philosophique, du testament et de son contenu, alors évalué à environ 5 millions de dollars, reviendrait au fiduciaire successeur, Fritz.


Et pourquoi pas ? Le vieil homme avait négligé l'endroit pendant des années. Les bâtiments avaient désespérément besoin de réparations. Le droit d'auteur sur certains de ses écrits avait été laissé tombé. Sa bibliothèque personnelle de 30 000 volumes n'avait même pas d'alarmes incendie pour les protéger. Des objets de valeur, y compris des pièces d'or, manquaient inexplicablement dans son coffre-fort. Et Hall, qui commençait à montrer des signes de sénilité, n'avait pas encore choisi de successeur.


Il est clair, lui dit-il, que quelque chose doit être fait rapidement. M. Hall a accepté et, en quelques traits de plume, il a signé des documents qui, pour l'essentiel, remettaient ses biens à Fritz, en excluant sa seconde épouse, Marie, et ses beaux-enfants qui devaient hériter de tout, conformément au testament qu'il avait signé près de vingt ans auparavant.


Six jours plus tard, le matin du 29 août, Fritz a téléphoné à une morgue locale pour signaler que son patron était mort dans son lit de causes naturelles. Les collecteurs de cadavres et le médecin de famille des Hall ont été alarmés par ce qu'ils ont vu dans la chambre. L'immense corps pâle de Hall gisait sur un lit sans une seule ride ; des milliers de fourmis s'écoulaient de ses oreilles, de son nez et de sa bouche. Une équipe de nettoyage s'attaquait à des taches brun-rouge sur le tapis près du lit. Fritz et ses assistants s'affairaient à transporter les vêtements et les objets de valeur de Hall de la maison à la voiture de Fritz. Le médecin, de plus en plus suspicieux, a annulé le certificat de décès qu'il avait signé quelques heures plus tôt. Fritz a insisté sur le fait que son patron était mort paisiblement dans son sommeil. Les enquêteurs de la police de Los Angeles ont une théorie différente : Fritz a assassiné Hall. L'affaire reste un mystère de meurtre hollywoodien non résolu.



Source:

https://www.librairie-odyssee.net


Travail de traduction des ouvrages de Manly P. Hall établit par la fondatrice des éditions Odyssée : Rhia.

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Entre magie et médecine. L'exemple du papyrus Brooklyn 47.218.2



fig. 1 - Le papyrus Edwin Smith, verso, col. 1.

D’après J.P. Allen, The Art of Medicine in Ancient Egypt,

New York, 2005, p. 106. (aussi en 3e de couverture)


"Au total, il est vraisemblable que les médecins primitifs, comme leurs collègues civilisés, guérissent au moins une partie des cas qu’ils soignent, et que, sans cette efficacité relative, les usages magiques n’auraient pu connaître la vaste diffusion qui est la leur, dans le temps et dans l’espace". Cl. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, chap. IX, p. 206.


Si des auteurs anciens, tels Homère et Hérodote, voire les médecins Hippocrate et gallien eux-mêmes, accordèrent une grande réputation aux médecins égyptiens et si de nombreux souverains orientaux souhaitèrent ardemment bénéficier au sein de leurs cours des compétences de ces savants thérapeutes (1), l’art médical égyptien ne semble pas jouir aujourd’hui du même intérêt auprès des historiens de la médecine, même s’ils peuvent à l’occasion lui reconnaître une certaine influence sur la médecine grecque, comme le note Jacques Jouanna : "une influence de la médecine égyptienne lors da période ancienne est très possible, dès la première édition des Sentences cnidiennes et aussi au moment où la thérapeutique cnidienne s’est enrichie ; il est beaucoup moins probable que l’étiologie cnidienne ait subi, comme on a voulu le montrer l’influence de l’Égypte" (2). Aussi, la plupart des discussions sur une éventuelle survivance de la médecine égyptienne dans la tradition grecque, et a fortiori dans les traditions médicales occidentales, est demeurée anecdotique. on a noté, ça et là, quelques faits qui peuvent prêter à discussion : le concept égyptien des corruptions naturelles, les oukhedou (wxdw), qui aurait influencé la théorie cnidienne des résidus et de la montée et descente des flux, perîssômata (3), mais qui demeure peu vraisemblable (4), ou bien des éléments de terminologie adoptés – quasi littéralement – en grec, comme le nom égyptien du mal de tête, ges-dep (gs-dp), "moitié de tête", qu’on retrouverait traduit mot à mot hémicrânia, "migraine".


Il est vrai que les historiens de la médecine ont surtout relevé dans ces textes l’"inextricable enchevêtrement d’expérience clinique et de magie", pour reprendre les mots de mario Vegetti (5), ce qui, pour celui qui n’est pas familier de ces traités "savants", les caractérise de prime abord et certains égyptologues n’ont pas manqué de conforter cette approche. on a pu considérer qu’il y avait eu, au fil du temps, une certaine dégénérescence de l’art médical, du fait de la contamination supposée de pratiques magiques, aussi ne s’étonnera t-on pas de lire sous la plume du grand égyptologue danois Wolja Erichsen : "Cependant nous constatons aussi que cette médecine tardive était contaminée par des phénomènes de dégradation (i.e. la magie) qui petit à petit progressent aussi dans les grands ouvrages de l’époque pharaonique" (6).


Pourtant – et cela peut s’avérer un truisme de le rappeler aujourd’hui –, il serait inopérant d’essayer d’opposer la pratique du médecin antique à celle du sorcier, tant ces deux approches de l’art de la guérison, qui nous semblent aujourd’hui si contradictoires, ne l’étaient pas à l’époque et les textes qui, a priori, nous paraissent purement médicaux, au sens le plus orthodoxe du mot, tels les papyrus Ebers ou Edwin Smith [fig. 1 et voir en 3e de couverture], comportent aussi des passages que nous qualifierions aisément de "magiques" :


"Formule pour purifier une chose quelconque de la morbidité annuelle : que tes émissaires soient brûlés, Ô Sekhmet ; que tes massacreurs reculent, Ô Bastet ; qu’un démon annuel ne vienne pas me chercher que- relle ! ton souffle ne m’atteindra pas, car je suis Horus qui a prise sur les démons errants de Sekhmet. Je suis ton Horus, Ô Sekhmet ! Je suis ton unique, Ô ouadjyt ! Je ne mourrai pas de ton fait ! Je ne mourrai pas de ton fait ! Je suis celui qui est joyeux ! Je suis celui qui jubile ! Ô fils de Bastet, ne me tombe pas dessus ! Ô massacreur, ne me tombe pas dessus ! ne m’ap- proche pas ! Car je suis le roi qui est dans sa chambre. L’homme (à protéger) doit réciter cette formule devant une fleur fraîche, attachée à un morceau de bois-des et nouée avec une pièce de lin de première qualité. En brosser les choses (à protéger). Cela éloigne de la morbidité annuelle, repousse le passage des massacreurs sur tout aliment et aussi dans les chambres à coucher" (7).


En effet, le praticien égyptien ne pouvait connaître les causes du mal qu’il observait et qu’il pouvait décrire, avec une certaine précision d’ailleurs. Il en était donc réduit à soulager le patient et à lutter contre ces agents pathogènes, qu’il supposait venus de l’extérieur, qui étaient identifiés à des forces hostiles contre lesquelles on luttait avec un arsenal de formules et de traitements, qui nous paraissent parfois "exotiques" : cataplasmes, employant à l’occasion des ingrédients extravagants (8), voire une pharmacopée excrémentielle (9), textes mis par écrit et formant des phylactères variés, interpellant diverses divinités, que l’on portait au cou ou que l’on introduisait dans divers orifices, etc.


Le papyrus Brooklyn 47.218.2 est de ce point de vue assez exemplaire, tant s’y mêlent, de manière très logique d’ailleurs, des parties magiques d’une part et des traitements médicaux, que nous qualifierions de "classiques", d’autre part. Ce document, conservé au Brooklyn museum de New York, fait partie d’un important lot de papyrus (essentiellement hiératiques et araméens) légués au musée en 1947 par mme theodora Wilbour, en souvenir de son père l’égyptologue collectionneur Charles Edwin Wilbour. triés au début des années cinquante par georges posener, ils ont été en grande partie déroulés et les nombreux fragments (près de 100 000) regroupés sous la conduite de Serge Sauneron en 1966 et 1968 ; la mort pré- maturée de ce dernier, en 1976, mit un arrêt brutal à ces travaux éditoriaux et les nombreux manuscrits dont il préparait la publication sont demeurés inédits.


À la suite de S. Sauneron (10), on a longtemps supposé que ces textes étaient originaires d’Héliopolis, toutefois, celui-ci ne pouvait connaître certaines données nouvelles : des papyrus, souvent inédits, exhumés au cours des fouilles conduites par O. Rubensohn à Éléphantine et conservés à Berlin, présentent des caractéristiques très semblables à celles de ceux de Brooklyn, tant du point de vue paléographique que de leur contenu et un rapprochement s’impose (11).


Par ailleurs, d’autres informations laissent entendre que Wilbour a peut-être acquis ces papyrus à la même occasion que les papyrus araméens de Brooklyn, qui proviennent quant à eux assurément d’Éléphantine (12). Le papyrus médical inédit, en cours d’édition, que l’on peut dater paléographiquement entre le IVe et le Ier siècle av. J.-C., mesure dans son état actuel, en dehors d’une cinquantaine de fragments retrouvés en 2009 et 2013 et appartenant aux deux ou trois premières pages [fig. 4 et voir en 2e de couverture], 2,43 mètres de long et contient la partie supérieure (de 20 à 23 lignes) de huit pages, écrites d’une main ferme sur un papyrus d’une grande finesse et dont l’encre est encore très noire. tout d’abord, précisons que ce texte est de nature "obstétrique", c’est-à-dire qu’il traite de la femme enceinte, avant l’accouchement et après celui-ci. Il concerne aussi la protection du nouveau-né. de ce point de vue, il est assez différent du traité gynécologique de Kahun, daté de la fin du Moyen Empire (13), avec lequel il présente pourtant quelques parallèles, comme nous le verrons, et qui traite de toutes sortes de problèmes médicaux dont peut-être atteinte une femme ; il se distingue aussi nettement du Mutter und Kind de Berlin (14) qui s’apparente plus à un papyrus magique qu’à un véritable traité médical.


fig. 2 - Le papyrus Brooklyn 47.218.2, col. X + VII.

© the Brooklyn museum of Art, New York


Ce texte [fig. 2] peut être divisé en plusieurs parties qui s’organisent très logiquement (15) :


A) Aux colonnes x+I à x+III, on traite de la fécondité de la femme. Son éventuelle stérilité est assimilée à un envoûtement, pour lequel on procède donc à un contre-envoûtement, comme le montre ce passage, situé à la page II (lignes 1 à 9) :



"Autre formule : Ô cette femme, ta protection a été pourvue par Horus, ta protection a été consacrée par Seth, tes formules magiques ont été mises en bandelettes par les Khebkhebous, sur leur mère [Isis], la grande, qui est au milieu du fleuve, prégnante de ces quatre [dieux], la succession d’Haroéris, qui protège [son père] de ses ennemis, à savoir Amset, Apy, Douamoutef, Qebehsenouf. C’est Isis cette femme, [... puisse-t-elle dire :] ‘que vive [éternellement] celui qui est dans son ventre, à savoir cet enfant mâle’. [Ils] se réjouissent à propos de ce qui est en lui (i.e. le ventre ?) (16), comme ils se réjouissent à propos d’Isis qui est dans le canal du lieu divin (17), étant prégnante, se cachant devant son frère Seth. Ils ne seront pas malades ! Ils ne seront pas agités ! Ils ne jetteront pas à terre ce qui est en eux !


Puisse-t-elle s’éveiller apaisée, puisse son corps s’éveiller apaisé, puisse son utérus s’éveiller apaisé, puisse le devant de son vagin s’éveiller apaisé, puisse ce qui est entre ses jambes s’éveiller apaisé, puisse ce qui est dans son giron s’éveiller apaisé. Vous ne serez pas inconscients et vous ne jetterez pas à terre ce qui est en eux. Ô cette femme, ta protection c’est la protection d’Isis qui est dans le canal du lieu divin. Horus, osiris, thot et Horus(-wr ?) sont ta protection, ils accomplissent ta protection en tant qu’actions d’Isis, ils accomplissent ta protection avec le tendon qui est dans les chevilles d’Osiris".

"Paroles à dire sur un ‘tendon-de-phénix’, fait en sept nœuds, donné à la femme, pour son anus. S’il n’y a pas de ‘tendon-de-phénix [...]...".


N.B. : Les parties en gris dans les textes hiéroglyphiques et dans les traductions correspondent aux parties écrites à l’encre rouge par les scribes.


On procède donc à une analogie où l’on assimile la femme à Isis, la mère par excellence, et donc l’enfant à venir à Horus, et le perturbateur, celui qui empêche la dame d’être enceinte, est bien entendu Seth, nommé plus loin, qu’on accuse même d’avoir brisé l’œuf, la matrice, qui est dans le ventre de la femme.


B) Aux colonnes x+III à x+IV, on évoque les enfants mort-nés et aussi la protection des enfants dans le ventre de leur mère.



"Autre amulette destinée à une femme dont les enfants viennent au monde sans que vive sa progéniture. Ô Rê, Ô Atoum, Ô khépry, Ô Chou, Ô Tefnout, Ô Geb, Ô Nout, Ô Osiris, Ô Isis, Ô Bê, Ô Nephthys, Ô les dieux et déesses qui sont dans le ciel et dans la terre, voyez-vous ce qu’un ennemi, une ennemie, un mort et une morte, et ainsi de suite, les dieux, les gens, les hommes, les femmes qui accomplissent toutes sortes de méfaits ont fait contre unetelle née d’unetelle ? Ils ne permettent pas que vive pour elle un fils ou bien une fille !".

"Et voilà que les âne(s) entendirent ça et aussitôt les âne(s) moururent et leurs ânons trépassèrent. donc ce pays sera privé d’incarnation de Seth ! Comment se comportera donc ce pays sans que n’y existe plus d’incarnation de Seth ?".

Neuf paragraphes construits sur le même schéma, où sont mentionnés tour à tour Ba, Apis, Ounout, Chésémou, Baba, Sobek, Sekhet, Ouadjyt et Âmâm, ainsi que des animaux auxquels ils sont associés suivent cet extrait qui se termine par la formule (18) :

"À réciter sur une entrave en saule, une houe en [... fi]celées avec du ‘tendon-de-phénix’ sur une toile grossière de fil noir. oindre la tête de la femme avec du suif de petit bétail. placer l’amulette à son cou".


C’est la menace de désordre cosmique qui est employée par le praticien pour susciter l’intervention des dieux interpellés dans l’incipit de la formule.


C) À la colonne x+V, toutes les difficultés ayant été surmontées, la naissance approche et on s’occupe alors de la protection de la chambre de la parturiente, de son lit. Pour ce faire, on a recours à des formules magiques, dont on trouve des exemples très comparables, par exemple dans le Rituel pour la protection du roi pendant les douze heures de la nuit récemment réédité (19):



"Chapitre de protéger la chambre de la parturiente : unetelle née d’unetelle dort sur une natte de roseaux (variante : une natte pure d’alfas), tandis qu’Isis se tient en son giron, que nephthys se tient derrière elle, Hathor étant sous sa tête et rénénoutet sous ses jambes ; Ipetouret assurant sa protection et les dieux et déesses la gardant. Au cas où viendrait un ennemi, une ennemie, un mort, une morte, un adversaire, une adversaire, et ainsi de suite, toute chose mauvaise et douloureuse qui surviendrait contre un(e)tel(le) né(e) d’unetelle, à l’heure du jour, alors les sept combattantes (flèches) seront très efficaces en repoussant un adversaire d’unetelle née d’unetelle, chacune d’entres elles assurant sa protection."


Un fait notable, le document n’évoque pas l’accouchement et les complications qui peuvent se produire à cette occasion, on peut supposer que pendant cet événement, le praticien n’intervenait pas, peut-être était-ce là un moment réservé aux seules femmes et sages-femmes, excluant la présence d’un homme, même d’un praticien.


D) Par la suite, les conséquences physiologiques pour la "femme qui a mis au monde récemment" sont abordées de manière très "médicale" aux colonnes x+V à x+VI : c’est la partie où l’on trouve la pharmacopée :



"Remèdes pour une femme qui a récemment donné naissance et souffre d’une douleur intense dans l’abdomen : si tu procèdes à l’examen d’une femme qui souffre d’une douleur intense dans l’abdomen, qui a les deux aires tendues, souffrant d’un côté, depuis le cœur jusqu’à la région pubienne, dans la moitié droite ou dans la moitié gauche, de sorte qu’elle n’est plus capable de dormir, tu dois conclure à propos d’elle : ‘c'est un déplacement de l’utérus, il a bougé et il est douleureux dans l’abdomen, c’est une maladie que je peux traiter.’Et tu feras pour elle : pain-bekhesou sec. Broyer finement. Chauffer avec de la graisse d’oie neuve. manger. Autre : bois-maâou. Broyer finement dans du miel. manger pendant quatre jours".

Comme le notait déjà Serge Sauneron, qui commentait ce passage : "on reconnaîtra aisément les différents stades de la procédure médicale : description de la douleur et autres symptômes ; diagnostic de la maladie comme origine des troubles ; décision quant au traitement (ou non traitement) de la maladie ; et prescription pour le traitement. Les méthodes contemporaines ne sont guère différentes. Jusqu’à présent la structure très rationnelle du papyrus chirurgical Edwin Smith lui accordait une place unique parmi les autres textes médicaux. on sait désor- mais que quelque 1500 ans plus tard, les médecins égyptiens appliquaient les mêmes méthodes rationnelles pour traiter leurs patients. Cela constitue un triomphe des capacités rationnelles et constructives de l’esprit humain sur les incantations purement magiques. Avant l’évolution de la pensée rationnelle grecque, l’égypte a déjà fait des progrès décisifs dans ce domaine" (20).


Témoignage de la permanence de certaines traditions et aussi d’un aspect "conservatoire" de ces "collections" de traités que l’on trouve à l’époque tardive (21), un passage de ce texte trouve un parallèle exact dans un papyrus provenant de Kahun et qui date du Moyen Empire (22), seule la pharmacopée a été adaptée, ce qui témoigne d’une évolution et non d’une stérile répétition :



"[Diagnostic d’]une femme qui a [récemment] donné naissance : [Si tu procèdes à l’examen d’une femme] qui a récemment donné naissance et qui souffre [de l’anus, de la région pubienne, de la racine [des cuisses (= l’aine) tu dois conclure à propos d’elle : ‘ce sont des excrétions de son] utérus’. Alors tu devras faire [pour elle : ...] graisse de cochon mâle (ou sauvage) ; feuille d’acacia ; lait (de femme ayant mis au monde) un garçon. mélanger en une masse homogène, très tôt le matin pendant quatre jours."


E) dans la dernière partie du texte, tel qu’il est actuellement reconstitué, aux colonnes x+VI à x+VIII, l’enfant est né, être fragile ; il faut le préserver de tous les dangers qui l’entourent, en particulier de tous les mauvais génies qui l’effraient et provoquent cris et larmes. on assimile ses cris et ses pleurs à des angoisses et des cauchemars, provoqués par toutes sortes de succubes et d’incubes. Sur la dernière page, où les allusions mythologiques sont nombreuses, on évoque la main d’Atoum qui est personnifiée et dont on nomme chacun des doigts, toutefois dans un contexte qui demeure encore confus et qui pose de nombreux problèmes d’interprétation :


"Livre de chasser crainte et effroi d’une fillette : je suis la déesse hippopotame (nourrice) qui attaque au moyen de sa voix – sa voix mauvaise – le cri, mais qui protège celui qui est sorti de son corps (i.e. Horus), qui arrache le cœur, d’un mort, d’une morte, l’action d’un dieu, [l’action une déesse], le fantôme d’un dieu, ceux qui sont dans son ba [...] ... la très crainte, qui se précipite furieuse [contre les enne]mis, le feu, la flamme [... qui] sort de sa gueule pour attaquer au moyen de [toute ?] gueule [...] un mort, une morte, un adversaire, une adversaire, un fantôme, une fantôme, le feu, toute flamme, [tout] effroi, [tout] dieu, toute déesse, [toute] chose dommag[eable] qui est dans les membres d’[unetelle née d’]unetelle la craignent. C’est à moi qu’appartient la déesse auguste dans son pouvoir [sur ?...] sur ses biens, [elle] chasse [...] du fils, Horus, [elle] chasse [...] la sorcière (?), [la truie], la dévoreuse [de l’occident qu]i viennent contre unetelle née d’unetelle [...]".


On notera que l’on retrouve sur une statuette de Thouéris conservée au musée du Louvre (E25479) (23) un texte très comparable où Rerit intervient au moyen de sa voix puissante et effrayante pour chasser les démons [fig. 3] :


"Je suis la déesse hippopotame, celle qui attaque au moyen de sa voix, qui dévore, quand elle s’approche, celui qui élève la voix et qui pousse des cris, mais qui protège celui qui sort de son corps".


Voyons un autre passage où le praticien ici encore utilise le procédé de la menace de désordre cosmique pour provoquer l’intervention salvatrice des dieux :



"Autre livre de repousser la crainte, l’effroi, le cri de tchiatit (24) et de détresse qui s’élève vers tout dieu et toute déesse. Salut à vous les sept étoiles du ciel qui sont dans la grande ours, qui se dressent à leur place quotidienne, leurs visages sont tournés vers l’océan (25) (qui entoure le monde), aucun dieu, aucune déesse ne connaît vos noms et celui de l’enfant qui est à l’intérieur du lotus, venez et sauvez untel né d’unetelle de toute chose mauvaise. mais si vous n’écoutez pas (26) mes propos, alors je prononcerai vos noms devant les autres, et je vous retiendrai vers l’ouest, comme les (autres) étoiles du ciel, et osiris fera contre vous un châtiment. Récitation sur ces dieux qui sont en dessin. Faire un phylactère placé au cou de l’enfant".


En conclusion, comme on le voit, si dans ce texte médecine et magie sont mêlées, c’est d’une manière très logique : la magie traite de la protection tandis que le pronostic et l’éventuel traitement relèvent exclusivement du domaine médical. Les formulaires magiques employés procèdent des techniques ordinaires et bien connues de cette pratique : le recours à l’analogie, on assimile le cas terrestre au cas divin analogue, et donc le dieu étant victorieux, le patient, par analogie, l’est aussi ; le jeu d’intimidation, on menace le mauvais génie de rétorsions s’il ne cesse pas de troubler le patient ; mais, s’il reste sourd aux injonctions du magicien et de son arsenal de formules, on se doit d’impliquer les dieux, qui possèdent un pouvoir très supérieur à celui des génies, c’est le jeu de la solidarité forcée et si les dieux ne répondent pas à l’appel du praticien et demeurent inactifs, alors, on les menace à leur tour de catastrophes d’ordre cosmique (27). Ce texte présente donc une parfaite intégration des pratiques que nous qualifions de magiques à celles de que nous traitons de médicales, quand bien même le praticien semble, tout au long du texte, être le même. mais qu’y a t-il là, en définitive, qui doive surprendre ? Les praticiens, dans les civilisations premières et antiques, ont généralement procédé ainsi, comme le relevait déjà en 1966 l’ethnologue georges Condominas : "Le désir exprimé dans les formes requises entraîne sa réalisation ; le nom, le signe du dieu ou de l’esprit le réalise au profit de qui sait l’invoquer convenablement. Lorsque la parole acquiert une certaine matérialisation, une permanence grâce à l’écriture, sa puissance devient alors considérable. Le signe écrit qui se renforce de l’image, du signe dessi- né, devient efficace par lui-même : il n’est plus besoin de le prononcer pour provoquer son existence ; il suffit simplement de garder sur soi ou même chez soi, l’objet sur lequel la formule a été transcrite pour que celle-ci agisse par sa seule présence" (28).



1 Voir les remarques de Paul O’Rourke dans ce numéro, p. 33-40.

2 J. JOUANNA, Hippocrate. Pour une archéologie de l’école de Cnide, Collection d’Études Anciennes 141, 2e édition, paris, 2009, p. 508-509 avec notes.

3 R. O. STEUER, J. B. SAUNDERS, Ancient Egyptian & Cnidian Medicine: the Relationship of their Ætiological Concepts of Disease, Berkeley, 1959 ; J. F. NUNN, Ancient Egyptian Medicine, Londres, 1996, p. 61-62.

4 J. JOUANNA, op. cit., p. 508-510 ; Th. BARDINET, Les papyrus médicaux de l’Égypte pharaonique, paris, 1995, p. 128-138.

5 M. VEGETTI, "Entre le savoir et la pratique : la médecine hellénistique" dans M. D. Grmek (éd.), Histoire de la pensée médicale en Occident I, Paris, 1995, p. 77 ; voir ici-même les remarques de Thierry Bardinet, p. 41-52, n. 22, qui cite ce passage. on retrouve cette idée de "contamination" des pratiques médicales par la magie chez de nombreux égyptologues, e.g. : S. SAUNERON, "magie", Dictionnaire de la civilisation égyptienne, Paris, 1957, p. 168a ; H. VON STADEN, Herophilus. The Art of Medicine in Early Alexandria, Cambridge (mass.), 1989.

6 W. ERICHSEN, "Aus einem demotischen papyrus über Frauenkrankheiten", Mitteilungen des Instituts für Orientforschung 2, 1955, p. 363-377.

7 pEdwin Smith 19 -20 .

8 Voir à ce sujet l’analyse de J. F. QUACK, "das pavianshaar und die taten des thot (pBrooklyn 47.218.48+85 3, 1-6)", SAK 23, 1996, p. 305-333.

9 J.F. QUACK, "methoden und möglichkeiten der Erforschung der medizin im Alten Ägypten", medizinhistorisches Journal 38, p. 3-15. A. VON LIEVEN, "‘Where there is dirt there is system’: zur Ambiguität der Bewertung von körperlichen Ausscheidungen in der ägyptischen kultur", SAK 40, 2011, p. 287-300.

10 S. SAUNERON, Le papyrus magique illustré de Brooklyn (Brooklyn Museum 47.218.15), Wilbour Monographs III, Oxford, 1970, p. VII-IX et n. 8.

11 On verra notamment le papyrus médical publié par W. WESTENDORF, "papyrus Berlin 10456. Ein Fragment des wiederendeckten medizinischen papyrus rubensohn", Festschrift zum 150 Jährigen bestehen des berliner ägyptischen Museums, Berlin, 1974, p. 247-254, pl. 33 et J. F. QUACK, "der Streit zwischen Horus und Seth in einer spätneuägyptischen Fassung" dans Chr. Zivie-Coche, I. guermeur (éd.), Traverser l ’éternité. Hommages à Jean Yoyotte, BEHE 156, turnhout, 2012, vol. II, p. 917, n. 41 ; id., "Anrufungen an osiris als nächtlischen Sonnengott im rahmen eines königsritual (pap. Berlin p.23026)" dans V. m. Lepper (éd.), Forschung in der Papyrussammlung. Eine Festgabe für das Neue Museum, Berlin, 2012, p. 165-186.

12 toutefois, jamais dans ses journaux Wilbour n’évoque les papyrus hiératiques, tandis qu’il décrit avec une certaine précision l’acquisition des documents araméens : E. g. KRAELING, The Brooklyn Museum Aramaic Papyri. New Documents of the Fifth Century B.C. from the Jewish Colony at Elephantine, new Haven, 1953 ; Ed. BLEIBERG, Jewish Life in Ancien Egypt. A Family Archive from the Nile Valley, new york, 2002.

13 m. COLLIER, St. QUIRKE, The UCL Lahun Papyri: Religious, Literary, Legal, Mathematical and Medical, BAR IS 1209, Oxford, 2004.

14 N.YAMAZAKI, Zaubersprüche für Mutter und Kind. Payrus Berlin 3027, ACHET B/2, Berlin, 2003. 15 Le texte dont nous préparons la publication est en cours d’étude, aussi les traductions données ici ne sont qu’indicatives et nullement définitives.

16 Sic car le pronom suffixe f est embarrassant, vu que x.t est féminin, toutefois, je ne vois pas comment comprendre autrement.

17 C’est-à-dire, le lieu où Isis a mis au monde Horus.

18 Voir, I. GUERMEUR, "À propos d’un passage du papyrus médico-magique de Brooklyn 47.218.2 (x+III, 9 - x+IV, 2)" dans Chr. Zivie-Coche, I. guermeur (éd.), Traverser l ’éternité. Hommages à Jean Yoyotte, BEHE 156, turnhout, 2012, vol. I, p. 541-556.

19 A. PRIES, Das nächtliche Studenritual zum Schutz des Königs und verwandte Kompositionen. Der Papyrus Kairo 58027 und die Textvarianten in den Geburtshäusern von Dendara und Edfu, SAGA 27, Heidelberg, 2009, p. 87-90.

20 "Some newly unrolled hieratic papyri in the Wilbour Collection of the Brooklyn museum", The Brooklyn Museum Annual VIII, 1966-1967, p. 100-101.

21 Voir ici-même les remarques de Paul O’Rourke à ce sujet.

22 Restitution de l’ensemble du passage d’après le parallèle du papyrus gynécologique de Kahun UC 32057, col. I, 8-12, cas n° 3 : m. COLLIER, St. QUIRKE, op. cit., p. 58, pl. IV.

23 K. JANSEN-WINKELN, "Vier denkmäler einer thebanischen offizierfamilie der 22. dynastie", SAK 33, 2005, p. 140- 146, pl. 9-11 et id., Inschriften der Spätzeit II. Die 22.-24. Dynastie, Wiesbaden, 2007, p. 92-93.

24 Ce nom n’est pas autrement répertorié. Faut-il le rapprocher de tj3/tj3w "chant effectué bouche fermée (trismus)" ? : Th. BARDINET, Dents et mâchoires dans les représentations religieuses et la pratique médicale de l’Égypte ancienne, StuPohl Sr 15, rome, 1990, p. 178-183.

25 Les analyses aberrantes du terme Ouadj-Our par Claude Vandersleyen, notamment dans Le Delta et la vallée du Nil. Le sens de Ouadj-our, Connaissances de l’Égypte Ancienne 10, Bruxelles, 2008 (extrait cité p. 166, doc. 30), ne méritent guère que l’on s’y attarde : J. F. QUACK, OLZ 105, 2010, col. 161.

26 Sans doute simplement xr placé devant la forme wnn=f ... iw=f.

27 Voir les analyses et commentaires de Serge Sauneron sur ces formulaires magiques dans "Le monde du magicien égyptien", Le monde du sorcier, Sources Orientales 7, paris, 1966, p. 36-41.

28 G. CONDOMINAS, Le Monde du sorcier, Sources Orientales 7, paris, 1966, p. 19.

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Le Loup et le chien



REVUE ARCA


Dans sa page adressée aux néophytes, Arca a montré que la fable de La Fontaine, « Le corbeau et le renard », ne se limitait pas à amuser les lecteurs, jeunes et vieux, mais contenait aussi un enseignement destiné aux Amoureux de la sagesse.


Il est évident que ces fables n’ont pas été écrites par un enfant. En effet, l’enfant est celui qui ne parle pas encore (du latin : in-fari), alors que la fable (du latin fabula, dérivé du même verbe fari) provient d’un Homme à la grande renommée (fama en latin), qui parle du destin divin (fatum) qu’il a reçu.


Jean de La Fontaine, auteur du XVIIe siècle, au nom très révélateur, puisa chez le Grec Ésope (VIe siècle avant J.C.) et chez le Latin Phèdre (Ie siècle avant J.C.) un bestiaire varié pour incarner sa pensée.


La cinquième fable du livre I s’intitule : « Le loup et le chien ». La morale que le lecteur en retient habituellement est que la liberté est le bien suprême qu’on n’est disposé à perdre à aucun prix. Une analyse profonde prouvera qu’une vérité fabuleuse se cache sous cette interprétation superficielle.


Les deux mammifères carnivores appartiennent à la même famille des canidés. Leurs points communs manifestes ne doivent pas masquer leur divergence principale : le loup est sauvage, le chien domestique.


L’étymologie confirme cette dichotomie :

- Le chien (canis en latin) chante (canere) et enfante. Son attitude est donc plutôt charmante (carmen), loquace et paternelle.

- Le loup (lupus en latin), en revanche, dévore tout par rage, colère et frénésie

[1]. Il hurle de fureur, et sa vertu réside dans ses pieds léonins (leo-pes, selon Isidore).


Les anciens Égyptiens vénéraient, eux aussi, ces deux animaux, sous les traits d’Anubis (à tête de chien) et de Macédon (à tête de loup). Loin d’être coupables de zoolâtrie aveugle et vulgaire, l’élite de nos Ancêtres honorait, sous forme d’images, la vraie matière philosophique, sous tous ses aspects.


Michaël Maïer, entre autres, l’a très clairement rappelé dans son Arcana Arcanissima :

Du reste, hiéroglyphiquement, le chien et le loup ne désignent rien d’autre que deux parties dans un seul sujet, dont l’une est plus apprivoisée et plus traitable, c’est-à-dire moins fugace, et l’autre plus féroce et plus fugace. Lorsqu’elle est représentée en Anubis, avec une tête de chien, on désigne la matière philosophique sous son aspect le plus stable et le plus fixe ; quand on la représente en Macédon à tête de loup, c’est son aspect le plus volatil [2].


Le loup, sauvage, volatil, et féroce, dévore tout à l’instar de la Junon des Latins :

La volatile Junon, quant à elle, est cet air si rebelle et si errant que les disciples de l’Art ont tant de peine à fixer. L’errante Junon jalouse perpétuellement ce qu’elle ne possède pas. C’est aussi pourquoi elle s’attaque à tous les corps du monde pour les détruire, et, avec le temps, elle vient toujours à bout de sa tâche, sauf en ce qui concerne l’or [3].


Si l’épouse de Jupiter est fixée, elle change de nature, nous explique encore le philosophe belge Emmanuel d’Hooghvorst :

Si Junon est un air rebelle et errant, la légende nous rapporte que Jupiter, son époux, parvint cependant à la fixer : il la pendit par les mains au haut du ciel et lui fixa les pieds aux enclumes de l’or terrestre d’Énée. Et quel est donc le signe [indiquant les noces d’Énée et de Didon[4]] dont il s’agit ici ? C’est le crépitement de ce pur sel nitre, du feu terrestre et de l’éther, la plus subtile portion de l’air. Et sur ce beau nitre coulent depuis le sommet du vase, comme des gouttes de rosée, les parties volatiles de la matière non encore fixées, comme l’indiquent les pleurs des Nymphes en tumulte. Le verbe ululare chez Virgile désigne le plus souvent un tumulte de femme criant et pleurant.[5]


N’est-il pas étonnant que le premier sens du verbe ululare en latin est « hurler [comme un chien ou un loup] » ? La description de la fixation de Junon aurait-elle un rapport avec la fixation du loup en chien ? Cette première conjonction du haut et du bas fait l’objet de tant d’Écritures saintes...


On retrouve cette science des Anciens dans la fable exprimée ici en français.

Un Loup n’avait que les os et la peau ; Tant les Chiens faisaient bonne garde. Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.


L’auteur dépeint le loup comme un animal famélique, desséché, squelettique, alors que le chien, lui, est « gras », donc bien en chair, et « poli » ; le texte latin est plus explicite : nites, il est brillant, il reluit.


Comment concilier deux descriptions du loup : il est volatil et fugace, mais il a des os et de la peau ? Le loup, errant, irrité, à la recherche d’un logis, comme Ulysse en quête de sa grasse Ithaque, serait-il de même nature que le dieu ossifié, muet et en colère dans l’homme ?


L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l’eût fait volontiers. Mais il fallait livrer bataille Et le Mâtin était de taille À se défendre hardiment. Le Loup donc l’aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu’il admire.


Le chien domine le loup et possède une force et une taille supérieures. On peut remarquer les mots « aborde », « humblement », « compliment », « embonpoint », « admire ».


Il ne tiendra qu’à vous, beau sire, D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. Quittez les bois, vous ferez bien : Vos pareils y sont misérables, Cancres, haires, et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim.


Le loup habite les bois, ce qui le rend (étymologiquement) sauvage (de silva, « forêt »). Cela rappelle le début de l’Enfer de Dante :

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smarrita. Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinova la paura ![6]

Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. Ah dire ce qu’elle était est chose dure cette forêt féroce et âpre et forte qui ranime la peur dans la pensée !


Quelques vers plus tard, le héros se trouve devant une panthère, un lion, et puis une louve.

Ed una lupa, che di tutte brame sembiava carca ne la sua magrezza, e molte genti fé già viver grame, questa mi porse tanto di gravezza con la paura ch’uscia di sua vista, ch’io perdei la speranza de l’altezza.[7]

Et une louve, qui paraissait dans sa maigreur chargée de toutes les envies, et qui fit vivre bien des gens dans la misère. Elle me fit sentir un tel accablement par la terreur qui sortait de sa vue, que je perdis l’espoir de la hauteur.


Le portrait de la louve de la Divine Comédie offre bien des points communs avec celui de La Fontaine.


Pourtant, certains auteurs laissent entendre que le loup se trouve ici-bas ; peut-être ces deux points de vue ne sont-ils pas contradictoires.


Inutile sagesse en ce monde qui se pense si haut, que fier rêveur n’a même cure du loup placé si bas.[8]


Pourquoi le loup et ses « pareils » y sont-ils « misérables » ? Ils meurent de faim. La famine désigne traditionnellement le manque et le désir d’un corps. Tel le Petit Poucet et sa fratrie, affamés, devant descendre chez l’ogre, après avoir traversé la forêt ; la famille du Joseph biblique, tiraillée par la famine dans le pays de Canaan, contrainte de se rendre en Égypte, pays de l’incarnation, de la géométrie et de la mesure.


Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée ; Tout à la pointe de l’épée. Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »


Le destin, fatum, réservé au chien est plus enviable que celui de son confrère. L’allégorie conseille de « suivre » le chien, qui, plus haut, a été dépeint comme luisant. Dans le ciel, on peut observer la constellation du Grand Chien, dont l’étoile la plus brillante porte le nom de Sirius. Son apparition à une époque précise de l’année correspond à la canicule (canicula, diminutif de canis), moment où le Nil, fleuve de bénédiction, entame sa crue si fertilisante et vivifiante. Cette étoile est associée à Isis :


Je suis Isis, la Reine de l’Égypte,

Éduquée par Mercure

Ce que j’ai institué par des lois, personne ne le désagrégera.

Je suis l’Épouse d’Osiris.

Je suis la première inventrice des productions.

Je suis la Mère du Roi Horus.

Je resplendis dans la constellation du Chien.[9]


Celui qui parvient à voir, suivre et fixer cette étoile canine (est-elle filante ?), verra tous ses vœux se réaliser. La manifestation d’Isis ici-bas révèle un nouveau fatum qui accomplit alors son programme.


Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ? Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens Portants bâtons, et mendiants ; Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs de toutes les façons : Os de poulets, os de pigeons, Sans parler de mainte caresse. Le loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse.


À quels labeurs le chien est-il soumis pour obtenir sa récompense ? « Presque rien », sine labore, « sans labeur » précise le texte latin. Il suffit de garder le seuil (custos ut sis liminis) et de complaire à son maître (domino).


Si le chien vit en harmonie et en paix avec son maître, le loup, quant à lui, subit les neiges et les pluies des forêts (nives imbresque in silvis), et sa vie n’est qu’amère, sans la douceur d’un foyer. Il rêve de jouir de la même félicité[10], de l’otium divin selon les mots mêmes de Phèdre, et de trouver un toit où s’abriter (sub tecto).

Le loup, amer et furieux, se met ensuite à pleurer. Un verset du Message Retrouvé confirme cette métamorphose :

Après les larmes corrosives de l’amertume, voici les douces larmes de la joie débordante, car l’abondance du don de notre Seigneur fait couler l’eau prisonnière de nos cœurs, et son amour la condense en une pierre sainte et précieuse[11].


Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :


Cette domestication ne se fait pas sans laisser de trace : le col est pelé. Peut-on y lire une allusion à Marsyas écorché ou Jacob blessé ? Le cou est aussi le lieu de la parole : le cou pelé représenterait ainsi la parole purifiée.


Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose. Mais encor ? Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ? Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.


Le texte latin met ces mots-ci dans la gueule du loup : regnare nolo liber ut non sim mihi, « je ne veux pas régner, de sorte de ne pas être libre à moi-même ». La liberté que le loup chérit tant l’empêchera de devenir roi. Si la couronne d’en haut, la première sephirah veut passer de puissance en acte et donner naissance à un royaume, Malkhuth[12], il faut qu’elle accepte d’être fixée, attachée, emprisonnée en quelque sorte.


Les hommes en vivent sans lui offrir le logis où cette âme lumineuse, en prenant corps, nourrira l’âge d’or[13].


La liberté est le prix à payer pour posséder cet immense trésor.


Que le lecteur évite le piège de la signification gauche de la fable, et qu’il offre son toit à cet esprit vagabond, en quête effrénée d’un lieu où s’imprimer et s’exprimer !


Le nom de votre maison ‘Pierre le Loup’, est vraiment bien curieux, car c’est aussi celui d’une des deux matières de l’œuvre, le tartre furieux et dévorant. Il ne te restera plus qu’à trouver le nitre qui le pacifiera en le rendant alcali, c’est la grâce que je te souhaite.[14]


[1] Ce mot, lié au verbe lÚein, renvoie à la dissolution. Il y aurait beaucoup à écrire sur le solve et le coagula en relation avec cette fable.

[2] Michaël Maïer, Les Arcanes très secrets, trad. Stéphane Feye, Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 65.

[3] Emmanuel d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope (tome I), Beya, Grez-Doiceau, 2009, p. 118.

[4] Voici le passage commenté : « Dans la même grotte Didon et le chef troyen descendent. D’abord la Terre et Junon nuptiale donnent le signe ; étincelèrent alors les feux et l’éther complice des noces, et au sommet le plus élevé, crièrent les Nymphes. » (Virgile, Énéide, IV, 165 à 168).

[5] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 120.

[6] Inferno, vers 1 à 6.

[7] Ibidem, vers 49 à 54.

[8] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., aphorisme 36, p. 414.

[9] Inscription figurant sur la colonne d’Isis, citée dans Michaël Maïer, op.cit., p. 40.

[10] La félicité (felix en latin) est une allusion à l’enfantement, ce qui ramène à l’étymologie grecque du mot « chien ».

[11] « Le Message Retrouvé », XXI, 44’’, dans Louis Cattiaux, Art et hermétisme [Œuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 248.

[12] Cette sephirah est la plus basse de l’arbre séphirotique, dans le monde de la hysi, « action »

[13] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 96.

[14] Idem, lettre à un ami datée de 1963.



Source:

https://www.arca-librairie.com/le-blog-d-arca



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Les Enseignements de Silvanos (Texte de Nag Hammadi)


Portait du Fayoum


Mon fils,


Abolis toute puérilité, acquiers la force de l’intellect et (de) l’âme, renforce la guerre contre toute folie : passions érotiques, méchanceté pernicieuse, ambition, goût des querelles, la jalousie pénible, la fureur, la colère et le désir avaricieux ! Veille à votre camp avec des boucliers et des lances ! Arme-toi de tous les soldats, que sont les paroles, et des officiers que sont les conseils, et de ton intellect comme guide intérieur.


Mon fils, chasse tous les brigands loin de tes portes ; garde toutes tes portes avec des torches, que sont les paroles ; et tu acquerras par tout cela une vie tranquille ; mais celui qui ne veillera pas à cela deviendra comme une ville déserte qui a été prise : toutes les bêtes l’ont piétinée ; car ce sont des bêtes féroces, les pensées qui ne sont pas bonnes. Et ta ville sera pleine de brigands ; et tu ne pourras pas obtenir la paix mais rien que des bêtes sauvages. (Le) Malin, qui est tyran, est seigneur sur elles. En gouvernant cela, il est dans le grand Bourbier ; la ville tout entière, c’est-à-dire ton âme, périra.


Éloigne-toi de tout cela, ô malheureuse âme ! Fais entrer en toi ton guide (et) ton maître ; le guide, c’est l’Intellect, et le maître c’est le Verbe. Et ils t’emmèneront loin de la corruption et des dangers.


Écoute, mon fils, mon avis : ne présente pas ton dos [à t]es ennemis en fuyant, mais plutôt, poursuis-les comme (un) [f]ort. Ne deviens pas (un) animal que les hommes poursuivent ; mais deviens, au contraire, (un) homme qui poursuit les bêtes féroces, de crainte qu’elles ne l’emportent sur toi et qu’elles ne te piétinent comme (un) mort, et que tu ne périsses par leur cruauté. Ô malheureux homme, que feras-tu si tu tombes sous leurs pattes ? Veille sur toi-même, de peur d’être livré à tes ennemis ; livre-toi à cette paire d’amis (que sont) le Verbe et l’Intellect ; et personne ne l’emportera sur toi. Que Dieu réside dans ton camp, que son Esprit garde tes portes, que l’Intellect de la piété garde les murs ! Que le Verbe saint devienne la torche de ton intellect brûlant le bois qu’est tout le péché.


Mais si tu fais cela, ô mon fils, tu l’emporteras sur tous tes ennemis et ils ne pourront plus faire la guerre contre toi : ils ne pourront même pas, ni se mettre debout, ni marcher dans ta voie. Car si tu les rencontres, tu les mépriseras comme des moucherons. Ils te parleront en te [fla]ttant, en implorant (grâce) : non qu’ils te [crai]gnent toi, mais par crainte de ceux qui habitent en toi, c’est-à-dire les gardiens de la piété et de l’enseignement.


Mon fils, reçois en toi l’éducation et l’enseignement ! Ne fuis pas l’éducation et l’enseignement, mais si l’on t’enseigne, accepte avec joie, et si l’on t’éduque en quelque chose, fais ce qui est bien : tu tresseras une couronne d’éducation pour ton guide intérieur.


L’instruction sainte, revêts-la comme (une) robe ! Ennoblis-toi par la bonne conduite ! Impose-toi l’austérité de la discipline ! Juge-toi toi-même, comme (un) juge sage ! Ne laisse pas perdre mon enseignement et n’acquiers pas un défaut d’enseignement, de crainte que tu n’égares ton peuple ! Ne fuis pas le divin et l’enseignement qui sont en toi ; car celui qui t’enseigne t’aime beaucoup : il ne t’imposera en effet que ce qu’il faut d’austérité.


La nature animale qui est en toi, rejette-la loin de toi, et le raisonnement pervers, ne le laisse pas entrer en toi. Car c’est (déjà) beau si tu arrives à savoir de la façon que je t’enseigne. S’il est bon de gouverner le vi[sible], comme tu le vois, [combien] vaut-il mieux que tu gouvernes toutes choses, en étant chef de toute assemblée et tout peuple, et que |tu t’|élèves de toute manière par un verbe divin, en ayant dominé toute puissance tueuse d’âme.


Mon fils, est-ce qu’on désire habituellement devenir esclave ? Mais toi, comment (peux-tu) te troubler si cruellement ? Mon fils, ne crains personne, sinon Dieu seul, le Très-Haut ! La fourberie du Diable, rejette-la loin de toi ! Reçois la lumière dans tes yeux, et bannis de toi les ténèbres ! Conduis-toi dans le Christ et tu acquerras un trésor dans le ciel. Ne sois pas farci d’un tas de choses inutiles, et ne te fais pas, en toi, le guide de l’ignorance aveugle.


Mon fils, écoute mon enseignement, qui est bon, qui est utile, et mets fin au sommeil qui pèse sur toi ! Sors de l’oubli qui t’emplit de ténèbres ! Car si tu étais incapable de faire quoi (que) ce soit, je ne te dirais pas cela.


Mais le Christ est venu te faire ce don. Pourquoi poursuis-tu les ténèbres, alors que la lumière est à ta disposition ? Pourquoi bois-tu de l’eau trouble, alors que l’(eau) fraîche est à ta dispo[sition] ?


La Sagesse [t’]invite et tu veux la folie. Ce n’est pas par ta volonté que tu fais cela, mais c’est la nature animale qui est en toi qui le fait. La Sagesse t’invite dans sa bonté, en disant : « Ô insensés ! venez à moi, vous tous, recevez en don l’intelligence, bonne (et) excellente ! Je te donne un habit de grand-prêtre, tissé de toute sagesse ».


Qu’est-ce que la male mort, sinon l’ignorance ? Qu’est-ce que les ténèbres pernicieuses, sinon de connaître l’oubli ? Rejette ton souci sur Dieu seul ! Ne deviens pas épris de l’or et de l’argent, qui n’ont pas d’utilité, mais revêts-toi de la Sagesse comme d’une robe ; et coiffe-toi de la science comme d’une couronne ; siège sur un trône de perception ! Car ces (trois vertus) sont à toi : tu les récupéreras encore une autre fois.


Car un homme insensé revêt habituellement la folie comme robe — et comme vêtement de deuil, il revêt la honte — puis il se couronne d’ignorance ; et il siège sur un trône de stu[pidité]. Étant en effet [privé de rai]son, il s’égare lui-même, car il est guidé par l’ignorance, et il suit les chemins du désir de toute passion. Il nage dans les désirs de la vie, et il a (même) sombré, pensant gagner à faire toutes les ouvres qui n’ont pas d’utilité ! Le malheureux qui passe par tout cela mourra parce qu’il ne possède pas l’Intellect, le pilote ; mais il est semblable à un bateau que le vent ballotte de côté et d’autre, et (il est) comme un cheval qui s’est échappé sans cocher. Car cet (homme) aurait eu besoin du cocher qu’est le verbe. En effet, il s’est égaré, le malheureux, parce qu’il n’a pas voulu d’avis. Il a été ballotté de côté et d’autre par ces trois misères : il a acquis la mort pour père, l’ignorance pour mère, et les mauvais avis, il les a pris pour amis et pour frères : (c’est) pour que toi, insensé, tu pleures sur toi !


Désormais donc, mon fils, retourne à ta (part de) divinité. Ces mauvais amis [ru]sés, rejette-les loin de [toi, reçois en toi] le Christ, [l’]a[mi vrai], comme bon maître ! Rejette loin de toi la mort qui est devenue pour toi un père ; car la mort n’existait pas, ni n’existera à la fin. Mais puisque tu as rejeté loin de toi Dieu, le Père saint, la vie véritable, la source de la vie, à cause de cela, t’est échue la mort pour père, et l’ignorance, tu l’as acquise comme mère (et) tu as été privé de la vraie gnose. Mais retourne, mon fils, à ton premier Père, Dieu, et (à) la Sagesse, ta Mère, de qui tu es issu depuis le commencement, afin de lutter contre tous tes ennemis, les Puissances de l’Adversaire.


Écoute mon avis, mon fils : ne deviens pas arrogant contre tout bon sens, mais reçois en toi le maî|tre| de la piété, le Verbe ! Observe les commandements saints de Jésus Christ et tu règneras sur tout lieu de la terre ! Et tu seras honoré des anges et des archanges : alors tu les acquerras pour amis et co-serviteurs, et tu acquerras des lieux dans le [ciel, là-haut. Le divin [qui] est en toi, ne lui cause ni chagrin ni peine ; mais tu le choieras et le supplieras pour que tu restes saint et que tu deviennes continent en ton âme et ton corps ; et tu deviendras trône de la Sagesse, et familier de Dieu. Par elle, il te donnera une grande lumière.


Mais avant toutes choses, connais ta naissance. Connais de quelle essence tu es issu : de quel genre, de quelle tribu ? Sache que tu es issu de trois genres : de la terre, du modelé et du créé. C’est de la terre que le corps est issu, à partir d’une essence terrestre. Quant au modelé, il est issu en vue de l’âme, du souvenir du divin. Mais le créé, c’est l’intellect qui est venu à l’être selon l’image de Dieu. Tandis que l’intellect divin possède une essence issue du divin, au contraire, l’âme est ce qui a été modelé en eux-mêmes. Car je pense qu’elle est (la) femme de ce qui est né selon l’image. Le corps, enfin, qui est né de la terre, son essence est la matière.


[Si] tu te mélanges, tu acquerras, (tour à tour), [les] trois parties, en tombant de la vertu en un état inférieur.


Conduis-toi selon l’intellect ! Ne pense pas au charnel ! Acquiers la force ! Car l’Intellect est fort !

Si tu déchois de cette (force), tu es devenu mâle-femelle. Et l’essence de l’intellect, c’est-à-dire l’intellection, si tu la rejettes loin de toi, tu as retranché le mâle, tu t’es tourné vers la femelle seule. Tu es devenu psychique, (n’)ayant pris (que) l’essence du modelé. Si tu rejettes encore le peu (qu’il) en (reste), en sorte que tu n’aies plus une part humaine, mais que tu (n’)aies pris (que) la pensée et la ressemblance de l’animal, tu es devenu charnel, ayant pris une nature animale. Car il est difficile de trouver un psychique, combien plus (difficile encore) de trouver le Seigneur ! Et comme je (le) prétends, Dieu est le (seul) spirituel.


C’est de l’essence de Dieu que l’homme a pris forme. L’âme divine participe par un côté de lui ; mais en outre, par un autre côté, l’âme participe de la chair. L’âme médiocre penche habituellement de part et d’autre. [Qu’est-c]e qu’il en semble à la Vérité ? [Il vaut] mieux pour toi, ô hom[me], que tu penches vers l’homme plutôt que vers la nature animale, je (veux) dire la charnelle. Ce vers quoi tu pencheras tu en prendras la ressemblance.


Je te dirai encore un mot : une fois de plus, en quoi te complairas-tu ?


As-tu voulus, (ô âme), devenir animale quand tu fus dans une nature de cette sorte ? Bien plutôt, (tu voulais) participer à une vraie nature de la vie !


L’animalité t’emmènera dans le genre de la terre, tandis que la nature intelligible te mènera à des formes intelligibles. Penche vers la nature intelligible et rejette loin de toi la nature de provenance terrestre.


Ô âme persistante, abstiens-toi et écarte-toi de ton ivresse, c’est-à-dire de l’œuvre de l’ignorance. Si tu persistes à te conduire selon le corps, tu restes dans la rusticité. Lorsque tu es entré dans une génération corporelle, tu es née. |Quand| tu fus dans la chambre nuptiale, tu resplendis par l’intellect.


Mon fils, ne te mets pas à nager dans n’importe quelle eau, et ne te laisse pas souiller par des gnoses étrangères ! Est-ce que tu ne sais pas [que] les inventions de l’Adversaire ne sont pas peu nombreuses, et (que) les sortilèges qu’il possède sont variés ? L’homme |in|intelligent, particulièrement, a été privé du discernement du serpent. Il faut en effet que tu allies {l’astuce des} (les) deux : le discernement du serpent et l’innocence de la colombe, de peur qu’il n’entre chez toi sous la forme du flatteur, comme s’il était un vrai ami, en disant : « Je te donne de bons conseils », et que toi, tu n’aies pas compris sa fourberie, si tu l’as reçu chez toi comme un vrai ami.


Car les pensées mauvaises, il les jette dans ton cœur comme si (elles étaient) bonnes. Ainsi : l’hypocrisie sous l’apparence du discernement assuré ; la cupidité sous l’apparence de l’économie salutaire ; l’ambition sous l’apparence du beau ; la vantardise et la vanité sous l’apparence d’une grande austérité, et l’impiété comme u[ne gran]de piété. Car celui qui dit : « J’ai beaucoup de dieux » est sans dieu, et la gnose sans assises, il te l’injecte dans le cœur sous l’apparence de paroles secrètes. Qui pourra saisir ses pensées et ses manœuvres variées ? Il est (le) Grand Intellect pour ceux qui veulent le prendre comme roi.


Mon fils, comment pourras-tu saisir les intentions de celui-ci ou son dessein tueur d’âmes ? Nombreuses sont en effet ses manœuvres et les inventions de sa méchanceté. Et (comment pourras-tu) reconnaître ses portes, c’est-à-dire comment il va pénétrer dans ton âme, et sous quel vêtement il va entrer chez toi ?


Reçois en toi le Christ, qui a le pouvoir de te délivrer, (et) qui a adopté les manœuvres de celui-là, afin de s’en servir pour le renverser par ruse. Car c’est lui le roi que tu tiens (pour tel), qui est invincible en tout temps. Lui à qui nul ne pourra s’opposer, ni même adresser la parole, c’est lui qui est ton roi et ton père : car nul ne lui ressemble ! Le m[]tre divin est avec [toi en] tout temps : il est (un) secours. Mais il (ne) vient à ta rencontre (que)pour le bien qui est en toi.


Ne mets pas de parole méchante dans ton jugement : car tout homme méchant se nuit à lui-même.


En effet, seul un insensé marche vers sa propre ruine, tandis qu’un sage connaît sa voie.


Alors qu’un insensé ne s’abstient pas de répéter (les) secrets, un sage ne divulgue pas toute parole, mais il observera ceux qui écoutent. Ne divulgue pas toute parole en présence de gens que tu ne connais pas !


Fais-toi une foule d’amis mais non de conseillers ! Examine d’abord ton conseiller.


N’estime pas, en effet, tous les flatteurs : leur parole, il est vrai, est douce comme le miel, mais leur cœur est plein d’ellébore.


Car chaque fois qu’ils penseront qu’ils sont devenus (pour toi) un ami solide, alors, avec ruse, ils se retourneront contre toi et te précipiteront dans le Bourbier.


Ne te fie à aucun ami ! Car ce monde entier, c’est dans la ruse qu’il a versé, et tous les [homm]es s’agi[tent] [en vain].


Les choses [du] monde sont toutes inutiles et c’est en vain qu’elles se produisent.


Il n’y a pas |d’ami| ni même de frère, car chacun (ne) cherche (que) son profit. Mon fils, ne prends pas n’importe qui pour ami ; et si tu t’en fais un, ne te livre pas à lui : livre-toi à Dieu seul comme père et comme ami, car tous les hommes cheminent dans la ruse.

La terre entière est pleine de peine et de souffrance qui ne servent à rien. Si tu veux passer ta vie tranquillement, ne chemine avec personne ; et si tu chemines avec eux, sois comme ne cheminant pas.

Sois agréable à Dieu et tu n’auras besoin de rien. Conduis-toi avec le Christ et il te sauvera.


C’est lui, en effet, qui est la lumière véritable et le soleil de la vie. Car de même que le soleil visible illumine les yeux de la chair, ainsi le Christ illumine tout intellect et le cœur.


En effet, quelqu’un d’accablé dans (son) corps a une mort misérable, combien plus celui dont l’intellect est aveugle ! Car tout aveugle demeure incapable de voir ; [de même] celui qui n’a pas l’intellect sain, ne se réjouit pas d’acquérir la lumière du Christ, c’est-à-dire le Verbe.


En effet, toute chose visible est une empreinte de ce qui est caché. Car de même qu’un feu qui brûle en un lieu n’est pas confiné au lieu, ainsi en est-il du soleil qui est dans le ciel : tous ses rayons atteignent les lieux qui sont sur la terre. De même le Christ n’a qu’une seule substance, et il illumine tout lieu.


C’est ainsi aussi qu’il parle de notre intellect comme d’une lampe, qui brûle (et) qui illumine le lieu : étant dans une partie de l’âme, il en éclaire toutes les parties.


Je dirai en outre quelque chose de plus élevé que cela : l’intellect, selon la substance, est dans un lieu, c’est-à-dire dans le corps ; mais selon la pensée, l’intellect n’est pas en (un) lieu. Car comment serait-il en un lieu, alors qu’il contemple tous les lieux ?


Mais nous pouvons dire encore plus élevé que cela ! Ne pense pas, en effet, dans ton cœur, que Dieu est [en un l]ieu : si tu mets le S[eigneur du T]out dans un lieu, alors il faut que tu dises que le lieu est supérieur à celui qui habite dans le lieu. Car le contenant est supérieur au contenu. En effet, il n’y a pas de lieu que l’on appelle incorporel. Or, il ne serait pas juste que nous disions que Dieu est un corps. Car la conséquence, c’est que nous attribuerions croissance et décroissance à ce corps. Mais, celui qui subit cela ne continuera pas à être incorruptible.


Le Créateur de toute créature, il n’est pas difficile de le connaître ; mais il est impossible de saisir à quoi il ressemble. Car les hommes ne sont pas les seuls pour qui il est difficile de saisir Dieu : c’est aussi difficile pour toute nature divine, les anges et les archanges.


Il est nécessaire de connaître Dieu tel qu’il est ; (mais) il ne t’est possible de connaître Dieu par personne sinon le Christ, qui possède l’image du Père. Cette image manifeste en effet la ressemblance véritable, selon ce qui est manifesté. On ne connaît généralement pas (un) roi sans image.


Considère (bien) ceci, que Dieu est en tout lieu, et aussi qu’il [n’est en aucun] lieu. Selon [sa puissance], il est en tout lieu, mais selon sa divinité, il n’est en aucun lieu. C’est ainsi, en effet, qu’il est possible de connaître Dieu un peu : selon sa puissance, il est vrai, il emplit tout lieu ; mais selon la sublimité de sa divinité, rien ne le contient. Tout est en Dieu, et Dieu n’est en rien. Qu’est-ce donc que connaître Dieu ? Tout ce qui est dans la Vérité est Dieu.


Mais il est aussi impossible de contempler le Christ que le soleil. Dieu voit tout le monde : personne ne le contemple. Mais le Christ, sans envie, reçoit et donne, et c’est lui qui est la lumière du Père. C’est sans envie qu’il illumine : ainsi éclaire-t-il tout lieu.

Et le Christ est le Tout, lui à qui est échu le Tout de (la part de) Celui qui est. Car le Tout est le Christ sans l’incorruptibilité — en effet, si tu conçois le péché, (ce) n’est pas une essence — Car le concept de l’incorruptibilité, c’est le Christ. Et il est la Lumière qui brille sans être souillée.

Le soleil, en effet, (brille) en tout lieu impur, et n’en est pas souillé. Ainsi en est-il du Christ : certes, il est dans la déficience, mais il est sans déficience. Et même s’il a [été engendré], il est pourtant inengendré. Pareillement du Christ : si d’une part il est saisissable, d’autre part, selon sa substance, il est insaisissable. Le Christ est le Tout ; qui ne possède pas le Tout ne peut connaître le Christ.

Mon fils, n’aie pas l’audace de dire un mot de lui ! Et le Dieu du Tout, ne le limite pas à tes représentations intellectuelles. Car celui qui condamne ne sera-t-il pas |con|damné par celui qui condamne ? Certes il est bon de chercher et d’apprendre qui est Dieu. Le Verbe et l’Intellect sont des noms masculins. Celui qui veut (vraiment) apprendre à ce sujet, qu’il cherche sans agitation et avec crainte. Car le risque n’est pas mince de parler de ces sujets, puisque tu sais qu’on te jugera sur tout ce que tu dis.


Apprends aussi en cela, que celui qui est dans les ténèbres ne pourra rien voir, s’il ne reçoit pas la lumière et ne recouvre la vue grâce à elle. Examine-toi : as-tu, en général, la lumière, afin que, si tu cherches à ce sujet, tu saches comment en sortir ? Car beaucoup cherchent dans les ténèbres et ils tâtonnent en voulant connaître, alors que la lumière n’est pas à leur disposition.


Mon fils, ne permets pas à ton intellect de regarder fixement vers le bas, mais plutôt, grâce à la lumière, qu’il considère les choses d’en haut ; car la lumière vient toujours d’en haut. Même si (l’intellect) est sur terre, qu’il cherche à poursuivre les choses d’en haut. Illumine ton intellect de la lumière céleste, afin de te convertir à la lumière céleste.


Ne te lasse pas de frapper à la porte du Verbe et ne te décourage pas de marcher sur la voie du Christ. Chemines-y afin de recevoir le repos de tes labeurs. Si tu chemines par un autre chemin, tu n’en tireras aucun profit. Aussi bien ceux qui cheminent par la voie large, descendront finalement vers la corruption du Bourbier. Car l’Hadès est largement ouvert à l’âme, et le lieu de la corruption est large. Prends pour toi le Christ, la voie étroite : car il est accablé et supporte (une) souffrance à cause de ton péché.


Ô âme persistante, dans quelle ignorance es-tu ? Qui donc est le guide (qui t’entraîne) dans les ténèbres ? Combien de formes le Christ a-t-il prises pour toi ? Lui qui était Dieu, on le [trou]va comme homme parmi les hommes. Il est descendu dans l’Hadès, il a délivré les enfants de la mort. |Elle|les avait enfantés dans la douleur, comme l’a dit l’Écriture de Dieu et il (leur) scella le cour au fond de l’(Hadès). Et ses porches puissants, il les a brisés complètement. Et toutes les puissances, s’enfuirent quand elles le virent. C’était afin, malheureux que tu es, de t’arracher à l’abîme et de mourir pour toi en rançon de ton péché. Il t’a sauvé de la main puissante de l’Hadès.


Mais toi-même, prends la peine de lui marquer ton adhésion par un (simple) signe afin qu’il te fasse remonter avec joie. Or l’adhésion est le don au Christ, et c’est l’humilité du cœur. Le sacrifice acceptable est un cœur contrit.


Si tu t’humilies, tu seras élevé davantage ; Et si tu t’élèves, tu seras fortement humilié.

Mon fils, garde-toi de la méchanceté et ne laisse pas l’Esprit de la méchanceté te précipiter au fond de l’abîme. Car il est fou et amer ; il est une terreur et précipite tout le monde au fond de (la) fosse du Bourbier.


C’est une grande (et) bonne chose de ne pas aimer la fornication et de ne pas même penser du tout à cette misérable. Car penser à elle, c’est la mort. Or il n’est bon pour nul homme de tomber dans la mort. Car une âme qui a été trouvée dans la mort sera privée du Verbe. Mieux vaut, en effet, ne pas vivre plutôt que d’acquérir une vie animale.


Surveille-toi, de crainte de brûler des feux de la fornication ! Car elle a beaucoup d’archers à son service. Ceux-là, que tu ne connais pas, sont tes ennemis.


Ô mon fils, le vieux vêtement de la fornication, dépouille-le et revêts-toi de l’habit propre, brillant dans lequel tu seras beau. Mais quand tu portes ce vêtement, veilles-y bien. Détache-toi de tout lien afin d’acquérir la liberté. Si tu rejettes loin de toi le désir dont les manœuvres sont nombreuses, et que tu te débarrasses des péchés de la volupté, |alors tu.|.


Écoute, âme, mon conseil : ne deviens pas repaire de renards et de serpents, ni trou à dragons et aspics, ni tanière des lions, ou refuge des basilics ! Si cela t’arrive, ô âme, que feras-tu ? Car ce sont là les puissances de l’Adversaire. C’est par elles que tout ce qui est mort entrera en toi ; car leur nourriture, c’est tout ce qui est mort et toute impureté. En effet, si elles sont en toi, quoi de vivant entrera jusqu’à toi ? Les anges vivants t’exécreront. Tu étais temple : tu t’es faite tombeau ; cesse d’être tombeau et redeviens temple, afin que la droiture et la piété demeurent en toi. La lumière qui est en toi, (r)allume-la, ne l’éteins plus. Car personne n’allume une lampe pour (des) bêtes ni pour leurs petits.


(Mon fils), tes morts qui sont morts, relève-les ; car ils étaient vivants et sont morts à cause de toi. Rends-leur la vie, (et) à nouveau ils vivront ! Car l’arbre de la vie, c’est le Christ : il est la Sagesse.


Il est en effet la Sagesse, et aussi le Verbe ; Il est la Vie et la Puissance et la Porte ; Il est la Lumière et l’Ange et le Bon Pasteur.

Livre-toi à celui qui est devenu tout (cela) pour toi. Frappe en toi-même comme à une porte et chemine en toi comme (sur une) voie droite ! Car si tu chemines sur la vo[ie], il n’est pas possible que tu t’égares. Et si tu frappes chez celle-ci (la Sagesse), c’est à des trésors cachés que tu frappes. Car, étant Sagesse, il (le Christ) rend l’insensé sage. Elle (la Sagesse) est un royaume saint, et une robe brillante. En effet elle abonde d’un or qui te donne une grande gloire.

Pour toi, la Sagesse de Dieu est devenue une réplique de fou ; Pour t’élever, insensé, afin de te rendre sage. Et pour toi, la Vie est morte, lorsqu’elle était impuissante, Afin que, par sa mort, à toi qui étais mort, elle rendît la vie.

Livre-toi au Verbe, éloigne-toi de l’animalité ! Car l’animal se reconnaît (ainsi) : c’est celui qui n’a pas de verbe. Beaucoup en effet croient posséder le Verbe ; mais si tu les observes, leur parole est de l’animalité.


Jouis de la vraie vigne du Christ, rassasie-toi du vin véritable, qui ne comporte ni ivresse ni lie. Car en lui est la fin de la boisson, puisqu’il y a en lui de quoi réjouir l’âme et l’intellect par l’Esprit de Dieu. Mais pais d’abord (le troupeau de) tes raisonnements, avant d’en boire !


Ne te transperce pas avec le glaive du péché. Ne te brûle pas, ô malheureux, dans le feu de la volupté. Ne te livre pas aux mains des barbares comme un prisonnier, ni aux bêtes sauvages ! Ce qu’elles veulent, c’est te piétiner. Car elles sont comme des lions qui rugissent fort. Ne sois pas mort, de peur qu’elles ne te piétinent. Sois homme : il t’est possible, par le raisonnement, de l’emporter sur elles.


Mais l’homme qui ne fait rien qui soit digne de |Dieu, n’est| pas |digne de| l’homme raisonnable : l’homme raisonnable est celui qui craint Dieu. Or celui qui craint Dieu ne fait rien d’audacieux. Et celui qui se garde de rien faire d’audacieux est celui qui garde son guide intérieur : alors qu’il est un homme demeurant sur la terre, il se rend ressemblant à Dieu. Et celui qui se rend ressemblant à Dieu ne fait rien qui soit |in|digne de Dieu. Selon la voix de Paul, (c’est) celui qui est devenu ressemblant au Christ. Qui, en effet, vénère Dieu en ne voulant pas faire ce qui est agréable à Dieu ? Le culte de Dieu est en effet celui qui vient du cœur. Mais le culte de Dieu venant du cœur est (celui de) toute âme qui est proche de Dieu.


Et l’âme qui est familière de Dieu est celle qui est gardée pure. Or l’âme qui revêt le Christ, c’est elle qui est pure, et (dont) il est impossible qu’elle commette le péché. Et là où est le Christ, le péché est anéanti.


Que le Christ seul entre dans ton monde et qu’il anéantisse toutes les puissances qui sont venues sur toi ! Qu’il entre dans le temple qui est en toi, pour en expulser tous les marchands. Qu’il s’installe dans le temple qui est en toi, et puisses-tu devenir pour lui (un) prêtre et un lévite entré avec pureté ! Bienheureuse es-tu, âme, si tu le trouves dans ton temple ! Mais plus bienheureuse es-tu encore, si tu célèbres son culte !


Quant à « celui qui profanera le temple de Dieu, Dieu le détruira ». Car tu es manifestement (coupable), ô homme, si tu rejettes celui-là, (le Christ), de ton temple. En effet, chaque fois que les ennemis ne verront pas le Christ en toi, alors ils entreront armés en toi pour t’écraser.


Ô mon fils, je t’ai exhorté bien des fois à ce sujet, afin que tu gardes ton âme à tout instant. Ce n’est pas toi qui le rejetteras de toi, mais c’est lui qui te (re)jettera. Car si toi tu fuis devant lui, tu tomberas dans un grand péché. De plus, si tu le fuis, tu deviendras (la) pâture de tes ennemis. Car tous les êtres vils fuient leur seigneur, et celui qui est vil dans la vertu et la sagesse fuit généralement le Christ. En effet tout homme qui est séparé tombe dans les griffes des bêtes.


Qui est le Christ ? Connais-le et fais de lui ton ami. Car c’est lui, l’ami fidèle, lui encore, qui est Dieu et maître,

C’est lui qui, étant Dieu, est devenu homme pour toi. C’est lui qui a brisé les bâcles de fer de l’Hadès, et les verrous de bronze ; C’est lui qui a attaqué (et) renversé tous les tyrans superbes ;

Lui qui s’est libéré des liens |dont il| était attaché ; Il fit sortir les pauvres de l’abîme, Et les affligés de l’Hadès.

Lui qui humilia les puissances orgueilleuses ; Lui qui fit honte au présomptueux par son humilité ; Lui qui renversa le fort et le mépriseur d’hommes par sa faiblesse ; Lui qui dédaigna, dans son dédain, ce qu’on tient à honneur, Afin que l’humilité pour Dieu fût d’autant plus grandie.

Lui qui revêtit l’homme, et qui est Dieu, le Verbe divin ; Lui qui porte l’homme en tout temps, Et qui a voulu produire l’humilité chez l’orgueilleux. Celui qui a exalté l’homme et devint semblable à Dieu : Non de telle sorte qu’il abaissât Dieu jusqu’à l’homme, Mais pour que l’homme devînt ressemblant à Dieu.

Ô la grande bonté de Dieu ! Ô Christ, roi qui a manifesté aux hommes la grande piété ! Roi de toute vertu et roi de la vie ! Roi des éons et souverain des cieux, Écoute mes paroles et pardonne-moi !

Et encore : il (Paul) manifesta un grand zèle de piété : « Où y a-t-il (un) homme intelligent, sage ou puissant, ou un homme aux multiples tours qui connaisse la sagesse ? Qu’il parle de la sagesse, qu’il fasse montre d’une grande vanité ! Car tout homme est devenu fou », a-t-il dit dans sa science. « En effet il (le Christ) a déjoué les desseins des gens rusés, et il a attrapé les sages à leur propre intelligence. Qui pourra découvrir le dessein du Tout-puissant ou parler de la divinité ou l’exprimer convenablement ? » Si nous n’avons même pas été capables de saisir les desseins les uns des autres, qui pourra connaître la divinité ou les divinités des cieux ? Si les (êtres) qui sont sur la terre, à peine nous les trouvons, qui scrutera les (êtres) du ciel ?


Au monde est apparue une grande puissance et une grande gloire, et la vie du ciel veut tout renouveler pour rejeter ce qui est faible et toute forme noire, pour que chacun resplendisse dans des vêtements célestes, afin de manifester combien l’ordre du Père resplendit. Et pour couronner ceux qui veulent lutter noblement, le Christ est arbitre, lui qui a couronné chacun. Il enseigne à chacun à lutter, lui qui lutta le premier, reçut la couronne, domina en vainqueur, se manifesta en illuminant chacun. Et c’est par l’Esprit Saint et l’Intellect que tout a été renouvelé.


Seigneur tout-puissant, combien je te rendrai gloire ! Mais personne ne peut rendre gloire à Dieu tel qu’il est !

C’est toi qui as glorifié ton Verbe pour sauver chacun, ô Dieu miséricordieux !

Celui qui est sorti de ta bouche, et qui est monté de ton cœur, le Premier-né,

La Sagesse, le Prototype, la première Lumière !

Car il est Lumière issue de la puissance de Dieu, Et il est une pure émanation de la gloire du Tout-puissant, Et il est le miroir sans tache de l’activité de Dieu, Et il est l’image de sa bonté.

Car il est aussi la lumière de la Lumiè[re] éternelle, Il est la vue qui contemple le Père invisible, Il accomplit son service en tout temps et crée par la volonté du Père, Lui qui fut seul engendré par le bon plaisir du Père.

Car il est un Verbe insaisissable, et il est la Sagesse et la Vie. Tous les êtres vivants et les puissances, il les vivifie et les nourrit, Comme l’âme vivifie tous les membres.

Il gouverne le Tout par la puissance et le vivifie, Car c’est lui le commencement et la fin de toutes choses, Il veille sur le Tout et le contient.

Et il se donne de la peine pour toutes choses, et se réjouit, puis s’afflige à nouveau : il s’afflige d’une part pour ceux à qui est échu le lieu du châtiment ; il se donne de la peine d’autre part pour ceux qu’il mène laborieusement à la sagesse ; mais il se réjouit pour tous ceux qui sont dans la pureté.


Prends donc garde à toi de crainte que tu ne tombes aux mains des brigands. Et n’accorde pas de sommeil à tes yeux, ni même d’assoupissement à tes paupières, afin d’échapper comme une gazelle à des filets, et comme un oiseau à un piège. Livre le grand combat tant que le combat dure, alors que toutes les puissances ont le regard fixé sur toi, et non seulement celles qui sont saintes, mais aussi toutes les puissances de l’Adversaire. Malheur à toi si tu es vaincu au milieu de tous ceux qui t’observent ! Si tu livres le combat et que tu triomphes des puissances qui luttent contre toi, tu causeras une grande joie à tous les saints, et tu causeras une grande affliction à tes ennemis. Ton arbitre t’aide pleinement, voulant que tu sois vainqueur.


Écoute, mon fils, et ne sois pas dur d’oreilles ! Élève-toi comme un aigle, ayant laissé derrière toi ton vieil homme. Crains Dieu dans toutes tes actions, et, par l’ouvre bonne, rends gloire à Dieu, sachant que tout homme qui n’est pas agréable à Dieu est le fils de la perdition : il descendra dans l’abîme de l’Hadès !


Ô patience de Dieu qui supportes chacun ! Toi qui veux que soient sauvés Tous ceux qui ont succombé au péché !

Mais personne ne l’empêche de faire ce qu’il veut. Qui donc serait plus fort que lui pour l’en empêcher ? Certes, c’est lui qui (n’a qu’à) toucher la terre pour la faire trembler, et aussi pour faire fumer les montagnes ! Lui qui a rassemblé la mer, si grande, comme dans une outre, et en a jaugé toute l’eau dans sa paume.


Or c’est la main du Seigneur, à elle seule, qui a créé tout cela. Car celle-ci est le Christ, la main du Père, et elle façonne le Tout. C’est par elle que le Tout est venu à l’existence, tandis qu’elle est devenue la mère du Tout. Voilà ce qu’il est en tout temps, puisqu’il est Fils du Père.


Réfléchis à Dieu, le Tout-puissant, qui existe en tout temps : n’était-il pas roi en tout temps, de crainte, (s’il ne l’eût pas été), qu’il ne fût dépourvu du Fils divin ? Tout habite en effet en Dieu : ce (tout) qui est né par le Verbe, c’est-à-dire (par) le Fils, l’image du Père ! Car Dieu est proche, et non pas éloigné. Qui est sa limite ? Ce sont les êtres divins, familiers de Dieu.


O, si ce Divin s’accorde avec toi sur une chose (ne fût-ce qu’)en partie, sache que le Divin tout entier est d’accord avec toi. Mais ce Divin ne se plaît en rien de méchant ; car c’est lui qui enseigne à tout homme le bien. C’est lui que Dieu a donné au genre humain, afin que, grâce à lui, tous les hommes deviennent supérieurs à tous les anges et archanges.


Dieu, en effet, n’a besoin d’examiner aucun homme. Il connaît toutes choses avant qu’elles ne se produisent et il connaît les secrets du cœur. Or, tous sont dévoilés et défaillants devant lui. Que nul ne dise jama[is qu]e Dieu est ignorant. Car il n’est pas juste de jeter dans l’ignorance l’Artisan de toute créature. En effet, même ce qui est dans les ténèbres est devant lui comme (dans) la lumière.


D’ailleurs rien d’autre n’est caché sinon Dieu lui-même. Or il est apparent en toutes choses et il est fort caché ; mais il est apparent parce que Dieu |est| connu grâce au Tout. Même s’ils ne veulent pas le dire, ils seront confondus par leur cœur. Mais il est (aussi) caché parce que nul ne comprend les (mystères) de Dieu. Car il est (trop) intraçable et insondable pour (qu’on puisse) connaître le dessein de Dieu.


Et encore : il est difficile de suivre ses traces, et il est difficile de trouver le Christ. Car il (Dieu) est celui qui habite en tout lieu, et d’autre part il n’est pas dans un lieu. Car nul, même s’il le voulait, ne pourrait connaître Dieu tel qu’Il est, non plus que le Christ, ni l’Esprit, ni le chœur des anges, ni encore les archanges, ainsi que les Trônes des Esprits et les Dominations élevées, et le Grand Intellect. Si tu ne te conn[a]is pas [toi]-même, tu ne pourras (a fortiori) pas connaître tous ceux-là.


Ouvre-toi la porte, a[fi]n de connaître Celui-qui-est. Frappe en toi-même, afin que le Verbe t’ouvre. Car il est la porte de la foi et le glaive affilé, s’étant fait tout à tous, parce qu’il veut avoir pitié de chacun.


Mon fils, prépare-toi à échapper aux Cosmocrators des ténèbres, et (à) cet air-ci, fait de sorte qu’il est plein de puissances. Mais si tu possèdes le Christ, tu vaincras ce monde tout entier. Ce que tu ouvriras pour toi, tu l’ouvriras ; là où tu frapperas pour toi, tu frapperas en étant utile à toi-même. Aide-toi, mon fils, en ne cheminant pas avec ce qui n’a pas d’utilité.


Mon fils, purifie-toi d’abord en vue du comportement extérieur, afin de pouvoir purifier celui de l’intérieur. Et ne deviens pas comme un marchand de la parole de Dieu. Examine d’abord toutes les paroles avant de les exprimer. Ne désire pas acquérir les gloires qui n’ont aucune consistance, ni la fanfaronnade qui te mène à la corruption. Reçois en toi la sagesse du Christ patient et aimable, et garde-la, ô mon fils, en sachant que la voie de Dieu est un profit en tout temps.


J(ésus) C(hrist), F(ils de) D(ieu), S(auveur), merveille extraordinaire.

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Les gnostiques dits « séthiens »


Le Démiurge Ialdabaoth



Adam connut de nouveau sa femme; elle enfanta un fils, et lui donna pour nom Seth: « Parce que Dieu m'a accordé une nouvelle postérité au lieu d’Abel, Caïn l’ayant tué. » (Gn 4,25)


Adam, ayant vécu cent trente ans, produisit un être à son image et selon sa forme, et lui donna pour nom Seth. (Gn 5,3)


Seth est le troisième fils d’Adam et Ève. Il vient « remplacer » Abel, tué par Caïn. Et en un sens, il constitue une toute nouvelle humanité : car il est « à l’image et selon la forme » d’Adam, tout comme Adam était « à l’image et selon la forme » d’Elohim. Cette ressemblance divine, absente chez Caïn et Abel, est réaffirmée pour Seth.


En un sens, on peut dire que les deux premiers fils d’Adam et Ève ont été un échec ; une première humanité imparfaite, divisée, trop éloignée de son origine divine. Seth, seul, manifeste dans le monde matériel cette origine spirituelle. C’est dire l’importance qu’il peut avoir pour les lecteurs de la Genèse qui y cherchent un moyen de « revenir à Dieu », de retrouver la perfection qui existait avant la Chute. Il n’est donc pas étonnant de trouver un groupe de gnostiques dits « séthiens », c’est-à-dire, se réclamant de Seth.


Car les gnostiques lisent la Genèse, et l’interprètent, et la commentent, et même la réécrivent. L’un des textes les plus célèbres de Nag Hammadi, l’Apocryphon (ou Livre secret) de Jean, n’est autre qu’une réécriture du mythe de la création selon la Genèse, réinterprété selon une vision particulière, que l’on peut dire « gnostique » dans le sens où elle met l’accent sur la connaissance du Divin.


Il ne sera pas question, dans cet article, de refaire l’historique des gnostiques de l’antiquité, ni même de donner une définition de la Gnose ou du gnosticisme. Ces sujets ont largement été traités dans la littérature, spécialisée ou non, de ces deux derniers siècles, depuis The Gnostics and Their Remains de Charles W. King (1864) jusqu’aux ouvrages d’universitaires modernes comme Simone Pétrement, Michel Tardieu, David Brakke ou Elaine Pagels. Nous allons nous concentrer sur les spécificités de ceux qu’on a appelés les « gnostiques séthiens ».


* * *


La division des gnostiques en « sectes » ou en mouvements nous vient de leur premier grand adversaire littéraire, Irénée, qui nous en donne une série de descriptions dans son célèbre Contre les hérésies (écrit dans le dernier quart du IIesiècle, abrégé ici en AH). En particulier, au chapitre 30 de son premier livre, il nous donne un résumé du système de ceux qu’il appelle « séthiens » et « ophites » ; mais le système de ceux qu’on appelle aujourd’hui séthiens se rapprochent plus des « barbéloïtes » décrits par Irénée dans son chapitre 29.


Si la plupart des spécialistes s’accordent à dire que ses exposés des doctrines et des croyances gnostiques sont « exacts », il n’en est pas moins certain qu’il visait à les décrédibiliser, à les ridiculiser, et à en détourner les « vrais chrétiens ». Il faut donc considérer tout ce qu’il peut dire sur ses adversaires avec beaucoup de précautions. Une lecture attentive montre à quel point ses explications sont souvent confuses ; et il ne fait preuve d’aucune objectivité dans leur présentation, terminant ses chapitres par des phrases comme « Telles sont les audacieuses inventions de ces imposteurs », ce qui montre bien qu’il ne cherche pas à documenter des systèmes de pensée, mais à les critiquer. Il n’est même pas certain que les noms qu’il donne aux différents groupes correspondent réellement aux désignations qu’ils utilisaient.


Irénée (AH I,30) indique que les séthiens identifiaient la lumière de la création au premier homme. Comme je l’ai expliqué plus en détail dans mon livre, les Enfants de Seth, ceci vient de l’homophonie entre le mot grec qui signifie « lumière » (phôs) et l’un des mots grecs signifiant « être humain ». Pour les séthiens, la première création, c’est donc l’Homme primordial ; il est significatif que l’on retrouve cette idée d’un Homme primordial dans la Kabbale, sous les traits d’Adam Qadmon. Somme toute, Irénée ne nous dit pas grand-chose de ceux qu’il appelle les Séthiens, hormis une description pas toujours très claire de leur mythe de la création.


Il est cependant significatif qu’Irénée groupe ensemble les séthiens et les ophites, dont le nom vient du grec ophis, le serpent. On les appellera aussi naassènes, du mot hébreu nachash, le serpent. Ceci semble indiquer que ces groupes attribuaient au serpent de la Genèse un tout autre rôle que celui qui lui est réservé dans le christianisme, et que plutôt d’y voir une figuration du diable, ils se réclamaient de sa sagesse. Le serpent était, en effet, « le plus sage de tous les animaux » (Gn 3,1 ; le mot hébreu âroum, souvent traduit par « rusé », peut aussi signifier « intelligent », « malin », « sagace », « prudent » – et donc, par extension, « sage ». En poussant Ève à braver l’interdiction faite par Yahvé et à manger du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », le serpent n’agissait pas, selon eux, par malice, mais dans un souci de libérer les êtres humains de la servitude de l’ignorance. Car l’expression « la connaissance du bien et du mal » n’a pas, à l’origine, le sens moral que les exégètes ultérieurs lui ont donné ; elle s’apparente à des expressions telles que « grands et petits », ou « jeunes et vieux », qui désignent l’ensemble d’une population donnée. « Le bien et le mal », ce sont toutes les choses ; et la connaissance du bien et du mal, c’est la connaissance de toutes choses.


Pour les gnostiques ophites, naassènes, ou séthiens, là où Yahvé voulait maintenir l’humanité enfermée dans un enclos de plaisirs et d’ignorance, le serpent voulait leur faire don de la liberté et de l’autonomie. Car les mots « jardin d’Éden » qu’on lit dans la bible sont une traduction de l’hébreu gan Êden, qui signifie plus précisément « enclos des délices ». On imagine à quel point cette interprétation a dû choquer les chrétiens du IIe et du IIIe siècle, dont la religion se construisait sur le dogme du « péché originel » de la désobéissance (le dogme lui-même ne sera formulé qu’au IVe siècle, mais ce thème est déjà présent chez Irénée, et même dans les Épîtres de Paul (Rm 5,12)).


Les hérésiologues postérieurs à Irénée (le Pseudo-Tertullien, Hippolyte et Épiphane) ont aussi mentionné des Séthiens ; ce qui laisse penser qu’un (ou plusieurs) groupe portant ce nom a perduré jusqu’à la fin du IVe siècle.


Mais ce qu’on appelle aujourd’hui le « gnosticisme séthien » est une catégorie largement moderne, qui a été définie par des chercheurs contemporains autour d’un certain nombre de thèmes mythologiques partagés par certains ouvrages datant des premiers siècles de notre ère.

La catégorie de « gnostiques séthiens » a surtout été formulée par Hans Martin Schenke. Selon cet auteur (in The Sethian System According to the Nag Hammadi Manuscripts), « les hérésiologues ne nous fournissent pas grand-chose qui puisse nous aider à définir le séthianisme. » Il ajoute tout de même que « le seul point de départ dans ce domaine nous est offert par la brève caractérisation des séthiens qu’on trouve chez Épiphane, Panarion 39 (voir aussi 40.7.1-5), ainsi que les parallèles chez Ps.-Tertullian (Adv. omn. haer. 2) et Philastrius (haer. 3) ». C’est ce qui lui a permis de dresser une liste de textes séthiens dans la bibliothèque de Nag Hammadi (découverte en Égypte en 1945, étudiée pendant des décennies et publiée en fac-similé à partir de 1972 ; abrégée ici en « NHC »).


Avec d’autres chercheurs, dont John D. Turner (auteur entre autres de Sethian gnosticism and the Platonic tradition, qui a travaillé à la traduction des textes de la célèbre bibliothèque de Nag Hammadi), il a constaté que la figure de Seth occupait une place importante dans une série de textes qui semblaient présenter une mythologie commune ; on a même pu dire à une époque que les codex de Nag Hammadi constituaient une « bibliothèque séthienne », assemblée par une communauté de gnostiques séthiens. Cette vision est largement remise en cause aujourd’hui par les spécialistes ; mais il n’en reste pas moins une communauté de mythes dans un certain nombre de textes. Les listes données par les spécialistes peuvent varier, mais on retriendra en particulier :

L’Apocryphon de Jean (AJ), qui existe en quatre versions (BG ; NHC II,1 ; III,1 ; IV,1), et dont on trouve un parallèle chez Irénée (AH I.29), qui attribue ce texte à ceux qu’il appelle les « barbéliotes ».


L’Hypostase des Archontes (NHC II,4) ;

L’Évangile des Égyptiens, ou Le Livre sacré du Grand Esprit invisible (NHC III,2 ; IV,2) ;

La Sagesse de Jésus-Christ (NHC III,4)

L’Apocalypse d’Adam (NHC V,5) ;

Le tonnerre, intellect parfait (NHC VI,2)

Les Trois Stèles de Seth (NHC VII,5) ;

Le Deuxième Traité du Grand Seth (NHC VII,2) ;

Zostrien (NHC VIII,1) ;

Melchizédek (NHC IX,1) ;

La Pensée de Noréa (NHC IX,2) ;

La Protennoia trimorphe (NHC XIII,1).


On y a ajouté un texte découvert dans un autre codex (le codex Tchacos), le célèbre Évangile de Judas, qui a fait couler beaucoup d’encre.


* * *


Les origines du séthianisme sont obscures. Si pour certains elles sont à rechercher au sein des premiers mouvements chrétiens, pour d’autres, elles sont typiquement juives. Il est cependant certain que ce courant a été largement influencé par la philosophie platonicienne. La division entre un dieu primordial « passif », sorte de deus otiosus, et un dieu secondaire « actif », le démiurge créateur, est en effet clairement platonicienne, même si elle a été reprise aussi bien chez le philosophie juif Philon que chez les chrétiens eux-mêmes (pour qui le démiurge est le Logos, le Verbe créateur, identifié au Christ) ; on la retrouve aussi dans les Oracles chaldaïques (OC 7 : « Le Père a créé en perfection toutes choses et les a livrées au deuxième intellect, que vous appelez le premier »). Mais chez les Séthiens, comme chez les gnostiques dans leur ensemble, le créateur du monde matériel est dit « aveugle et idiot » : inconscient de l’existence d’un principe divin supérieur à lui-même, il s’érige en dieu unique et impose aux êtres humains, emprisonnés dans sa création, des règles cruelles et arbitraires. On voit bien que ce qui est visé là, c’est le Yahvé du judaïsme et ses nombreux commandements positifs et négatifs. En un sens, le séthianisme s’oppose donc fortement au judaïsme.


On pourrait considérer cette vision comme profondément pessimiste si on oubliait que pour les Séthiens, les êtres humains ont en eux le germe de la divinité ; car l’Humain est d’essence divine, ayant été créé par le Dieu primordial en même temps que la Lumière, comme nous l’avons vu plus haut. Les séthiens divisaient l’humanité en trois « races », un terme qu’il ne faut pas entendre à la manière moderne, mas comme signifiant « catégorie » : les « Fils de Caïn », gouvernés par les pulsions matérielles ; les « Fils d’Abel », poussés par les impulsions contradictoires de leurs désirs ; et les « Fils de Seth », fermement orientés vers la lumière spirituelle de leur origine. On comprend qu’il ne s’agit pas de distinctions nettes et définitives : s’il est certes difficile aux « Fils de Caïn » de se détourner de l’attraction de leur matérialité, ce n’est pas impossible ; et les désirs des « Fils d’Abel » peuvent les pousser aussi bien vers le monde obscur de la matière et du démiurge que vers la Lumière divine.


Cette division entre la Lumière éthérée et la Matière obscure et dense provient également de la philosophie de Platon (dans le Phèdre). En particulier, sa description de l’être humain, comparé à un char attelé de deux chevaux, l’un attiré vers la matière et l’autre vers les hauteurs de l’esprit, rappelle beaucoup les spéculations séthiennes. Ainsi, plutôt que de voir dans les trois « races » séthiennes des groupes humains inconciliables, il faut peut-être y voir des tendances présentes en chacun de nous. Pour les séthiens, le « retour à l’origine divine », la « rédemption » pour employer un langage chrétien, n’est jamais impossible ; elle dépend du libre arbitre de chacun.


Pour faciliter ce retour, pour orienter le libre arbitre dans la bonne direction, le Dieu primordial, plutôt que d’abandonner l’humanité à son sort, lui envoie un Guide, un Messager, un Révélateur ; une figure qui peut porter plusieurs noms dans les textes, mais qui est toujours une manifestation du Fils de la triade primordiale (le Père, la Mère et le Fils ou « Autogène »). Ce personnage mythologique est identifié à la fois à Seth, « image et forme » aussi bien d’Adam, la lumière primordiale, que de Dieu lui-même, et au Christ. C’est ce point qui rapproche le séthianisme du christianisme ; car dans le mythe séthien, l’Autogène est descendu sur Terre, traversant les cieux qui séparent le monde divin du monde humain, et a pris forme humaine avant de mourir sur une croix.


Mais toute ressemblance s’arrête là. La crucifixion de Christ séthien n’est pas un acte rédempteur ; il est mis à mort par les archontes, les « puissances de ce monde », comme le dit Paul, qui parle des « puissances des ténèbres qui dominent le monde » (Éph 6,12) et contre lesquelles il faut lutter ; et qui dit que le Christ a été crucifié par les « puissances de ce monde » (τῶν ἀρχόντων τοῦ αἰῶνος – 1Co 2,8), et non pas par les Romains ou par le Sanhédrin. Non ; le Christ séthien vient pour rappeler à l’humanité son origine divine ; sa mort est la libération de son identité spirituelle.


On le voit très nettement dans le Deuxième Traité du Grand Seth (NHC VII, 2) , où « Jésus », après sa crucifixion, dit à son interlocuteur : « Je suis mort, non pas réellement »; « j’ai souffert à leurs yeux et dans leur esprit » ; « quant à moi, je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes ». Car ce sont ces archontes, ces puissances du monde, qui sont responsables de cette mise à mort ; et l’Envoyé de Dieu, le Sauveur, ne les a laissé mener à bien leur projet criminel que pour « qu’ils ne trouvent jamais nulle parole à dire à ce sujet. En effet, cette mort qui est mienne et qu’il pensent être arrivée, est arrivée pour eux dans leur erreur et leur aveuglement, car ils ont cloué leur homme pour leur propre mort. Leurs pensées en effet ne me virent pas, car ils étaient sourds et aveugles ; mais en faisant cela, ils se condamnaient. » La crucifixion est une condamnation de la création du démiurge et de ses serviteurs les archontes. Elle n’est pas, comme elle l’est devenue dans le christianisme, un sacrifice humain propitiatoire analogue au rite du bouc émissaire (la mise à mort de l’innocent chargé de tous les péchés de la communauté permettant la purification de cette dernière, ou lui accordant le salut), mais une démonstration de la victoire de la vie éternelle de l’esprit sur la corruption de la matière. Et les séthiens pouvaient chanter avec Paul (1Co 15,55) : « Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? »


Pour les séthiens, le salut n’est pas quelque chose dont on obtient la preuve après la mort. On doit l’atteindre dans cette vie, par la révélation de la gnose ; on doit faire l’expérience de son origine divine, de sa réalité spirituelle, dans la chair, par une mort et une renaissance spirituelles. D’une façon similaire à ce dont parle Paul dans ses épîtres aux Galates et aux Romains, le séthien meurt avec le Christ lors de son baptême, qui est l’occasion de la mort du « vieil homme », de la nature charnelle ; et renaît en lui « incorruptible », éveillé à la lumière de l’esprit. Il n’est pas question de « résurrection des morts » après le décès ; cette résurrection est le fait de la révélation gnostique, qui est une deuxième naissance, une « initiation ».


On ignore hélas tout ou presque des rites et des sacrements séthiens. S’il est fait mention d’un « rite des cinq sceaux » dans l’Évangile des Égyptiens, ce n’est qu’une allusion, et le texte est trop fragmentaire pour permettre des conclusions définitives. Les études publiées sur ce sujet par les spécialistes présentent surtout des hypothèses.


* * *


Pour terminer cet article, il est indispensable de dire quelques mots sur la cosmologie et la cosmographie des séthiens, sur la manière dont ils peuplaient le monde invisible. Les hérésiologues reprochaient souvent aux gnostiques de multiplier les entités hors de toute raison, inventant ainsi avec des siècles d’avance le concept de rasoir d’Ockham. Il est vrai que leur conception du monde céleste était d’une grande richesse ; mais elle était tout à fait conforme à l’esprit de leur époque. D’ailleurs, si on la compare à la vision du monde invisible des catholiques du moyen-âge et de la Renaissance, avec leurs neuf ordres angéliques hérités de Denys l’Aréopagite, leurs armées de saints et leurs légions de démons, le cosmos des séthiens est remarquablement simple et bien organisé.


En premier lieu vient le Père, créateur primordial, source de toute chose, de qui émane sa Première Pensée, la Protennoia. De deux termes naît nécessairement un troisième, et c’est ainsi qu’apparaît le Fils Autogène, né-de-lui-même, qui n’est autre que le reflet du père dans sa propre pensée. Cette triade réside dans le Plérôme, la totalité, qui est le monde spirituel, le seul existant « au commencement ». Mais ce Plérôme se divise et se divise encore, produisant une succession d’« éons » ou entités spirituelles, toujours par couples, un éon masculin associé à un éon féminin. Leurs noms indiquent qu’il s’agit de facultés intellectuelles plutôt que d’êtres à part entière.


La création du monde matériel est due à une erreur : le dernier éon, Sophia (la sagesse), voulant imiter l’acte créateur du Père, produit un rejeton difforme, « Yaldabaoth », qui va ensuite construire, en bon démiurge, notre univers physique, et placer pour y régner sept archontes ou « puissances » qui correspondent aux sept planètes (et aux sept cieux) de la pensée antique classique. Il va emprisonner les âmes humaines dans cet univers mécanique où il règne en maître absolu ; et toute la métaphysique séthienne vise au retour des âmes prisonnières dans le Plérôme dont elles ont été enlevés.


La conception que se faisaient les séthiens de l’univers physique semble directement empruntée à la cosmologie de l’antiquité, et plus précisément à l’hermétisme. Au-dessus de la Terre se trouvaient les sept sphères concentriques des « cieux planétaires », de la Lune à Saturne ; puis venait le cercle des douze signes du zodiaque et la sphère des étoiles, et au centre (et en même temps au-dessus), le pôle céleste, qui était en quelque sorte le « premier moteur » qui donnait à toutes les sphères l’impulsion qui les mettait en mouvement. Dans la pensée séthienne (et gnostique plus généralement), ce pôle était sous la domination du démiurge ; on retrouvera cette idée d’un pôle céleste gouvernant l’univers dans les Papyrus grecs magiques, en particulier XIII.843-848, où il est question du « gouverneur du pôle »… « que nul ne comprend, que les dieux adorent, dont même les dieux ne peuvent prononcer le nom ». Quant au Plérôme, il se trouvait « au-delà du pôle », c’est-à-dire au-delà de l’univers physique.


Un mot sur l’apparence que les gnostiques, et en particulier les séthiens, donnaient le plus souvent au démiurge : c’est un serpent (ou un dragon) à tête de lion. Cette représentation est très fréquente dans l’antiquité ; ce n’est pas une invention des gnostiques. Le temps est figuré dans le mithraïcisme comme un homme à tête de lion autour duquel est entouré un serpent ; un certain nombre de gemmes gravées portent l’image d’un serpent à tête de lion, associée au mot « CHNOUBIS », qui est une version grecque du nom du dieu créateur égyptien Khnoum, le potier qui a façonné les hommes sur son tour. La tête de lion est souvent entourée de rayons, comme le soleil ; et le corps de serpent-dragon fait bien sûr penser à la constellation du Dragon, qui entoure le pôle céleste.


De son côté, l’Autogène, qui est aussi le Messager envoyé par le Plérôme à l’humanité pour la sauver et la libérer de la soumission au démiurge, est entouré de quatre « Illuminateurs » (Harmozel, Oroiael, Daveithe et Eleleth), dans lesquels on peut voir une version, ou une préfiguration, des quatre archanges de la tradition kabbalistique. Ces illuminateurs sont accompagnés de quatre esprits (Gamaliel, Gabriel, Samblo et Abrasax), décrits comme leurs conjoints et leurs assistants dans l’Évangile des Égyptiens. Comme les archanges de la kabbale, ils sont accessibles à l’humanité et peuvent l’assister dans sa quête du salut.


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On voit aisément que le séthianisme n’est ni une variété de christianisme, ni une « hérésie » du judaïsme, ni une forme de néoplatonisme. Empruntant des éléments à tous ces mouvements, il n’a jamais constitué un courant unique, il ne s’est jamais pourvu d’un dogme défini. Les textes que l’on dit séthiens font certes état d’une mythologie commune ; mais ils ne possèdent pas de doctrine établie. Le consensus actuel est qu’on ne peut pas parler de « religion » ni de « philosophie » séthienne, mais de courants de pensée faisant appel à des thèmes communs, et visant tous à proposer une vision dans laquelle le but de l’existence était de se libérer des chaînes du monde, de retrouver une sorte de « pureté primordiale ». C’est la caractéristique de tous les mouvements que l’on peut dire « gnostiques », qu’il s’agisse des « hérésies gnostiques » des premiers temps du christianisme, du bouddhisme, ou même de mouvances modernes comme le martinisme.


Le séthianisme, empruntant aux principaux courants philosophico-religieux de son temps pour parler le même langage qu’eux tout en apportant un message résolument à contre-courant de leur pensée, est peut-être la quintessence même du gnosticisme. Et les séthiens pouvaient dire, avec Paul encore une fois : « l’homme animal ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui » (1Co 2,14) ; « la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu » (1Co 3,19). S’il est difficile d’imaginer Paul en gnostique séthien, certaines des idées que ses épîtres véhiculent sont tout à fait en accord avec ce courant de pensée ; il est clair qu’il existait déjà à son époque, et qu’il est loin d’avoir tout à fait disparu.




Ouvrages d'Hervé Solarczyk:

https://www.alliance-magique.com/73_hierosolis


Extrait d'interview:





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Le Livre du secret de la création par le pseudo-Apollonios de Tyane



C'est sous le nom Apollonios de Tyane qui a été arabisé en Balînoûs (Bélinous du traité), qu'apparaît pour la première fois la courte et très célèbre Table d'émeraude d'Hermès Trismégiste, dans le Livre du secret de la Création (Kitâb sirr-al-Khalîqa). Le texte arabe date du IXe siècle ; il sera traduit en latin vers 1140 par Hugues de Santalla sous le titre Secretum Secretorum.


Le Kitâb sirr al-Khalîqa wa san’a al-tab'a (« Livre du secret de la création et de l'efficacité de la nature ») est donc un traité alchimique supposer avoir été rédigé par le célèbre mage-philosophe grec Apollonius de Tyane, qui n’aurait lui-même fait que recopier un livre d’Hermès Trismégiste découvert par ses soins dans une crypte, comme l’expose le prologue de l’ouvrage. Des deux rédactions - longue et courte - du texte arabe, seule la courte a fait l’objet d’une traduction latine, effectuée dans la première moitié du XIIe siècle par Hugues de Santalla, et cette traduction ne subsiste que dans deux manuscrits, toutes deux conservés à la Bibliothèque Nationale de France : Lat. 13951 (première moitié du XIIe s., anciennement à l’abbaye de Saint-Germain-des- Prés) et Lat. 13952 (XVIIe s.), copie de sauvegarde du précédent.


On reconnaît dans cette version latine, qui est plutôt une adaptation qu’une traduction fidèle, les six parties du texte arabe - (1) le créateur et ses créatures, (2) les corps célestes et la météorologie, (3) les minéraux, (4) les plantes, (5) les animaux, (6) les êtres humains -, mais la structure d’ensemble est différente : le volumen primum, inti­tulé De causa materiali, part du créateur pour arriver aux plantes ; le volumen secundum, intitulé De secretis creature formam recipientis, regroupe les êtres pourvus d’âme (forma). L’ouvrage comprend en outre un prologue et un épilogue narratifs, où Apollo­nius - ego Apollonius, in prestigiis admirandus - raconte son entrée, à la suite de diverses péripéties, dans la crypte située aux pieds d’une lapidea effigies d’Hermès, multiplici colorum varietate prefulgens, quam eiusdem opifex illustris supra vitream columpnam invacillanter atque firmius locaverat. Il y découvre, dans les mains d’un senex in aureo scabello residens qui n’est autre qu’Hermès, un livre - le De secretis naturœ - portant ces mots : Hic sunt geniture archana et principales omnium rerum cause, et une tabula viridissimi smaragdinis surmontée de l’inscription : Hic expressa nature inscribitur efficacia. C’est la très célèbre Table d’émeraude, qui constitue en quelque sorte le complément pratique du livre des « secrets de la nature ». Le texte de la Table, aussi court qu’énigmatique, figure à la toute fin de l’épilogue. (source: Françoise Hudry, Chrysopoeia, Revue publiée par la Société d'Étude de l'Histoire de l'Alchimie, VI (1997-1999) : Cinq traités alchimiques médiévaux, Paris-Milan, Archè, 2000, p. 1-154).


Le texte introductif et la Table d'émeraude

C'est ici le livre du sage Bélinous, qui possède l'art des talismans: voici ce que dit Bélinous. Je vais exposer et développer dans ce livre la science qui m'a été donnée, afin que vous l'entendiez, qu'elle pénètre dans vos esprits, et qu'elle s'insinue jusqu'aux principes de votre être. Si mes paroles en pénétrant dans une âme, mettent en action ses facultés et communiquent le mouvement à ses ressorts naturels, l'homme en qui elles produiront cet effet, jouit de toute la perfection de son être; sa nature n'est altérée par aucun accident, son âme est exempte des ténèbres qui pourraient former un voile entre elle et la recherche de la science: elle recueillera le fruit de mes paroles à proportion de son degré de force. Les instructions plus faciles qu'elle aura d'abord reçues, la fortifieront et la rendront capable d'acquérir la science, et de porter ses regards sur les variétés infinies de la composition des êtres, et sur les causes de toutes choses. Mais si un homme entendant mes paroles n'en ressent aucune impression, si elles ne mettent pas en mouvement les principes de son être, c'est une marque que ses yeux sont enveloppés de ténèbres ; alors le chaos immense qui sépare ces premières et plus simples instructions des degrés les plus sublimes de la science, sera pour lui un obstacle insurmontable, tel qu'un nuage épais, qui par son ombre obscure intercepte aux yeux même les plus sains, la vue des astres et l'éclat de leur lumière.


Je vous ferai connaître quel est mon nom, afin que vous soyez épris d'amour pour ma science, que vous méditiez mes paroles, que vous les ayez devant les yeux le jour et la nuit, et qu'en en faisant une étude assidue, vous parveniez à connaître le secret de la nature.


Je suis le sage Bélinous, qui possède l'art des talismans et des choses merveilleuses. J'ai reçu du maître de l'univers une science toute particulière, supérieure à la nature, si subtile qu'elle échappe aux accidents de la matière, forte et pénétrante. Par les sens intérieurs qui sont la pensée, la réflexion, l'intelligence, l'esprit et le jugement, j'ai saisi tout ce qui est insensible aux sens extérieurs, et j'ai connu par l'organe des sens extérieurs, tout ce qui tombe sous leur action, les couleurs, les saveurs, les odeurs, les sons et les sensations du toucher. Il n'est aucune créature, soit du nombre des substances spirituelles et subtiles, soit parmi les êtres grossiers et corporels, rien de ce qui peut être saisi par l'organe des sens extérieurs ou intérieurs, dont je ne sois parvenu à connaître la nature, la cause et la formation. Ce livre les pénètre toutes; semblable à une lance fine et inflexible, il triomphe de tous les obstacles que lui oppose la matière grossière et corporelle.


Maintenant prêtez l'oreille aux instructions que je vais vous donner. Toutes choses sont composées de quatre principes élémentaires, le chaud, le froid, l'humide et le sec. Ce sont là les éléments de tout ce qui existe; c'est par leur combinaison que toutes choses sont formées; ils sont combinés les uns avec les autres, de telle manière qu'ils sont tous emportés par le même mouvement de rotation, et ne forment qu'un seul assemblage. Une seule sphère les entraîne dans son mouvement orbiculaire; la partie la plus élevée de son orbite est semblable à la partie inférieure, et les extrémités, quoique éloignées, n'ont entre elles aucune différence; car le tout est d'une même substance, d'une même goutte, et ne forme qu'un même corps sans aucune distinction ou différence, jusqu'à ce que les accidents venant à influer sur cette substance, ils la modifient, ses parties se séparent, et il s'en forme des êtres diversifiés entre eux, à raison des différentes combinaisons des principes élémentaires qui concourent à leur formation; et ces êtres prennent des noms différents, suivant la variété de leur substance et de leurs formes.

De ces différences de combinaisons, il en résulte des rapports de sympathie et d'antipathie entre la substance des différents êtres; les uns se recherchent, les autres se repoussent réciproquement. Ils se tournent et se portent les uns vers les autres à raison des affinités qui existent entre eux; ils semblent inviter les êtres qui leur sont semblables, à s'unir à eux, et repousser ceux qui leur sont contraires par l'opposition qu'ils leur témoignent. C'est là le principe fondamental de la science; c'est en cela que consiste la connaissance de la cause primitive de la variété des êtres.


J'ai exposé ici cette doctrine des rapports de sympathie et d'antipathie des quatre principes élémentaires, afin que cette instruction serve à former et à exercer l'esprit de ceux qui la liront, qu'ils connaissent comment on peut détourner les êtres de leur nature primitive, et qu'ils saisissent les affinités et les oppositions que ces principes ont entre eux. Par là ils seront en état d'entrer dans la connaissance des causes de toutes choses. Cette matière étant ainsi placée à la tête de cet ouvrage, celui qui l'aura une fois bien comprise, connaîtra l'abrégé de toute la science: cette connaissance lui servira de guide pour parvenir à celle de tous les êtres, et il comprendra de quelle manière a été fait tout ce qui existe, et comment la nature a été formée. Je vais maintenant vous apprendre ce qui me concerne en particulier.


J'étais orphelin du peuple de Tuaya [lire: Tuana (Tyane)], dans une entière indigence et dénué de tout. Il y avait dans le lieu que j'habitais une statue de pierre élevée sur une colonne de bois; sur la colonne on lisait ces mots: Je suis Hermès à qui la science a été donnée; j'ai fait cet ouvrage merveilleux en public, mais ensuite je l'ai caché par les secrets de mon art, en sorte qu'il ne puisse être découvert que par un homme aussi savant que moi. Sur la poitrine de la statue on lisait pareillement ces mots écrits en ancien langage: Si quelqu'un désire connaître le secret de la création des êtres, et de quelle manière a été formée la nature, qu'il regarde sous mes pieds. On venait en foule voir cette statue, et chacun regardait sous ses pieds sans y rien voir. Pour moi, je n'étais encore qu'un faible enfant; mais lorsque je fus devenu plus fort, et que j'eus atteint un âge plus avancé, ayant lu les paroles qui étaient sur la poitrine de la statue, j'en compris le sens, et j'entrepris de creuser la terre sous le pied de la colonne. Je découvris un souterrain où régnait une épaisse obscurité, et dans lequel la lumière du soleil ne pouvait pénétrer. Si l'on voulait y porter la lumière d'un flambeau, il était aussitôt éteint par l'agitation des vents qui y soufflent sans interruption. Je ne trouvais aucun moyen de suivre le sentier que j'avais découvert, à cause des ténèbres qui remplissaient ce souterrain; et la force des vents qui y soufflaient, ne me permettait pas d'y entrer à le lueur du flambeau. Ne pouvant donc vaincre ces obstacles, je tombai dans la tristesse, et le sommeil s'empara de mes yeux. Tandis que je dormais d'un sommeil inquiet et agité, l'esprit occupé du sujet de ma peine, un vieillard dont la figure ressemblait à la mienne, se présenta devant moi et me dit: Lève-toi, Bélinous, et entre dans cette route souterraine; elle te conduira à la science des secrets de la créature [lire: de la création], et tu parviendras à connaitre comment la nature a été formée. Les ténèbres, lui répondis-je, m'empêchent de rien discerner dans ce lieu, et la lumière ne peut résister au souffle des vents qui y règnent. Alors ce vieillard me dit: Bélinous, place ta lumière sous un vase transparent, elle sera ainsi à l'abri des vents qui ne pourront l'atteindre, et elle t'éclairera dans ce lieu ténébreux. Ces paroles firent renaitre la joie dans mon âme, ej sentis que j'allais jouir de l'objet de mes yeux, et lui adressant la parole: Qui êtes-vous, lui dis-je, vous à qui je suis redevable d'un si grand bienfait? Je suis, me répondit-il, ton créateur, l'être parfait. En ce moment je me réveillai rempli de joie, et ayant placé une lumière sous un vase transparent, comme il m'avait été ordonné de le faire, j'entrai dans ce souterrain. J'y vis un vieillard assis sur un trône d'or, et qui tenait d'une main une tablette d'émeraude, sur laquelle était écrit: C'est ici la formation de la nature; devant lui était un livre sur lequel on lisait: C'est ici le secret de la création des êtres, et la science des causes de toutes choses. Je pris ce livre hardiment et sans crainte, et je suis sortis de ce lieu. J'appris ce qui était écrit dans ce livre du Secret de la création des êtres; je compris comment la nature avait été formée, et j'acquis la connaissance des causes de toutes choses. Ma science rendit mon nom célèbre; je connus l'art des talismans et des choses merveilleuses, et je pénétrai les combinaisons des quatre principes élémentaires, leurs différentes compositions, leurs antipathies et leurs affinités.


I. Vrai, vrai, indiscutable, certain, authentique (1) !

II. Voici, le plus haut vient du plus bas, et le plus bas du plus haut; une oeuvre des miracles par une chose unique.

IIIa. Comme les choses ont toutes pris naissance de cette matière par un procédé unique.

IIId. [Comme son oeuvre est merveilleuse ! Il est le principe du monde et celui qui le dirige.] (2)

IV. Son père est le soleil, sa mère la lune; le vent l'a porté dans son ventre, la terre l'a nourri.

V. Il est le père des enchantements, il veille sur les miracles, parfait en forces; l'éveilleur des lumières.

VI. Un feu qui devient terre...

VII. Ôte la terre du feu, le subtil du grossier, avec prudence et art.

VIIIa. Il monte de la terre au ciel et s'empare des lumières d'en haut, puis il redescend sur la terre.

VIIIb. Et en lui est la force du plus haut et du plus bas.

VIIIc. Tu deviendras ainsi le maître du plus haut et du plus bas.

VIIId. Car avec toi est la lumière des lumières, aussi les ténèbres fuiront-elles devant toi.

IX. Avec la force des forces tu surmonteras toute chose subtile, tu pénétreras toute chose grossière.

X. Conformément à l'origine du grand monde

[l'oeuvre prend son origine, et c'est ma gloire] (1).

XII. Aussi ai-je été appelé Hermès triple en sagesse.


1. La numérotation des versets, introduite par Julius Ruska àpartir de la version latine de la Table d'émeraude dans son livre Tabula smaragdina et suivie par Martin Plessner (voir la bibliographie en tête de ce volume), permet d'établir des comparaisons serrées entre les différentes versions existantes de la Table d'émeraude.

2. Les versets numérotés 3b et 3c par Ruska ne sont que des variantes du verset 3a, plus ou moins redondantes: c'est pourquoi nous ne les donnons pas. Quant au verset 3d, il ne figure que dans deux des cinq manuscrits utilisés par Ruska. Plessner le commente ainsi: « Nous voyons déjà là à l'oeuvre l'interprétation monothéiste de la Table d'émeraude, qui apparaît de façon particulièrement marquante dans la traduction latine du Secret des secrets, à laquelle il faut sans doute également imputer le meditatione unius ».



Source:

Titre: Hermès Trismégiste, la Table d'émeraude

Édition: Les Belles Lettres

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Une épigramme sur Apollonios de Tyane


Cet article a été extrait de :

Une épigramme sur Apollonios de Tyane

C. P. Jones, Université de Toronto

Le Journal des études helléniques, Vol. 100, numéro du Centenaire. (1980), pp. 190-194.



Une inscription d'importance majeure, se trouvant maintenant au Musée d'Adana, contient une épigramme sur Apollonios de Tyane.


L'inscription est découpée sur un seul grand bloc, aujourd'hui endommagé sur la gauche, qui servait à l'origine d'architrave ou de linteau. Il convient de noter le signe de ponctuation ( : ) après XXXXX et d'élision (~) après rho' ; la feuille qui remplit l'espace vide à la fin de la ligne 4 ; globalement l'écriture est très travaillée, notamment le rho en forme de crosse de berger, le xi assez élaboré et l'oméga en forme de lyre. Cet étrange lettrage rend hasardeuse la datation de l'inscription à partir de ce seul élément. Une date du IIIe ou du IVe siècle semble à peu près correcte, et correspondrait au contenu de l'épigramme.


L'origine de la pierre est également incertaine, bien que l'on présume qu'elle se trouve en Cilicie orientale. Une suggestion intéressante, faite par certains chercheurs, l'épigramme proviendrait de la ville côtière Aegaeae. Celle-ci est étroitement liée à Apollonios : le jeune sage a reçu sa formation pythagoricienne dans la ville, et a commencé sa carrière religieuse en résidant dans le célèbre sanctuaire d'Asclépios. Son séjour à Aegaeae fut relaté par un des citoyens, un certain Maximus. Cependant, les revendications d'une ville plus proche d'Adana ne doivent pas être ignorées - Tarse. Apollonios commença ses études à Tarse, mais en dégoût de son immoralité, il se rendit à sa ville rivale Aegaeae ; plus tard, cependant, après qu'il ait intercédé pour la ville auprès de l'empereur Titus, celui-ci la considéra comme un "fondateur et un garant" ; et il y effectua aussi une guérison miraculeuse.


Traduction de l'inscription


Cet homme, nommé d'après Apollon,

et qui rayonne sur Tyane,

a éteint les fautes des hommes.


Le tombeau à Tyane (a reçu) son corps,

mais en vérité le ciel l'a reçu

pour qu'il puisse chasser la douleur des hommes

(ou: chasser les douleurs d'entre les hommes).


- Ancienne inscription, traduite par C. P. Jones en anglais -


Ainsi restaurée et interprétée, l'épigramme parle d'Apollonios comme un être plus qu'humain, si ce n'est explicitement comme un héros ou un dieu. Le bâtiment sur lequel elle était inscrite semble avoir contenu sa statue ; elle pourrait bien avoir ressemblé au "petit temple" de Polémon à Smyrne. Il est notoire que les empereurs interdisaient le culte des gouverneurs romains qui était habituel sous la République : mais les honneurs divins rendus par une ville à ses notables citoyens ou bienfaiteurs, tels que la mère de Dio Chrysostome ou le sophiste Polemo, se retrouvent occasionnellement sous l'empire.


L'histoire de la réputation posthume d'Apollonios est longue et complexe, et il est naturel de se demander si l'épigramme peut y avoir une place précise. Les premiers pas vers son culte peuvent déjà avoir été faits de son vivant : selon Philostrate, les Spartiates étaient prêts à l'adorer comme un dieu mais Apollonios déclina "afin de ne pas susciter l'envie" (VA iv 3 I). À Éphèse, il arrêta un fléau, et il y a des preuves qu'il y fut adoré par la suite sous l'apparence d'Héraclès Alexikakos.[FN:34 Lact. div. inst. v 3.14-15]


D'autres villes dans lesquelles on se souvient de lui comme d'un saint homme, comme Aegaeae et Tarse, ont peut-être aussi fondé des cultes à son égard, plus probablement après sa mort qu'avant. Comme il est naturel, le centre principal de son culte était sa ville natale, Tyane. L'empereur Caracalla y a fondé un somptueux sanctuaire à son effigie : il semble toutefois probable, surtout au vu des cultes qu'il a pratiqués ailleurs, que le culte lui ait été rendu à Tyane bien avant Caracalla. Il se peut même qu'un sanctuaire antérieur ait été construit aux frais de l'Empire.


Par conséquent, on ne peut pas supposer que l'épigramme est postérieur à Philostrate simplement parce qu'il implique la divinité Apollonios. Cependant, il y a un autre élément pour sa réputation posthume qui pourrait fournir un indice : son utilisation par les opposants du Christianisme. Il vaut la peine de rappeler les allusions les plus notables à Apollonios dans la littérature païenne des troisième et quatrième siècles, et de demander si elles aident à dater l'épigramme actuel. Porphyre, dans son ouvrage Contre les Chrétiens, a cité Apollonios ainsi que Moïse et Apulée comme de grands thaumaturges. Un oracle conservé dans la "Théosophie de Tubingen" est une réponse à une personne qui demandait si une vie pure pouvait rapprocher un homme "de Dieu" ; Apollon répondit qu'un tel privilège était accordé à très peu de gens, Hermès Trismégiste, Moïse.


Cet oracle peut provenir d'une source païenne du IIIe siècle, plutôt que d'une fraude chrétienne du IVe : s'il ne provient pas de Porphyre lui-même, il exprime des idées liées à la sienne. Au début du quatrième siècle, Sosianus Hiéroclès, dans son Amour de la Vérité, a soutenu parallèlement qu'Apollonios était un plus grand thaumaturge que Jésus, tout en affirmant que ses admirateurs le considéraient "non pas comme un dieu, mais comme un homme cher aux dieux".


Un défaut des arguments présentés par Hiéroclès, comme il semble l'avoir reconnu, était qu'Apollonios avait en fait été considéré par certains comme un dieu ; [42] [FN:32 Lact. Div Ins.v 3.14] et Hiéroclès éprouva aussi des difficultés à démontrer que Philostrate était moins crédule que les évangélistes. [43] [FN:43 Il est à noter que la réponse d'Eusbius est principalement dirigée vers ce point.


Un certain nombre de sources démontrent l'intérêt intense des païens vivant à la fin du quatrième siècle pour Apollonios. Le fortement antichrétien Eunapius déclara que Philostrate aurait dû appeler son travail non pas la Vie d'Apollonios mais une Visite de Dieu à l'humanité. Eunapius compare aussi son professeur, le néoplatonicien Chrysanthius, à Pythagore, Archytas de Tarente, Apollonios, 'et ceux qui vénéraient (npoo~vvjoav~cs) Apollonios', 'tous semblant simplement avoir un corps et être des hommes'. [VS 23.1.8].


Dans la partie occidentale contemporaine, Apollonios devint le moteur de l'iaganisme militant. Nicomachus Flavianus, un des plus importants partisans d'Eugène, a traduit ou adapté Philostrate par le titre : "L'apparition d'Apollonios parmi les arguties", cela reflète probablement la même atmosphère.


L'activité de Nicomaque (Nicomachus Flavianus) est indissociable d'une autre œuvre datant probablement aussi de la fin du IVe siècle, l'Historia Augusta. L'auteur fait référence à Apollonios dans deux passages, tous deux pertinents pour la question de son culte.


Le premier est notoire. Sévère Alexandre avait dans son lararium non seulement les empereurs déifiés mais aussi les optimos electos et animas sanctiores, incluant Apollonios et, ainsi que des auteurs contemporains marquants tel le Christ, Abraham, Orphée, et d'autres du même genre. La distinction entre Apollonios et les autres "âmes" peut suggérer que l'auteur l'a trouvé dans sa source et a été inspiré d'ajouter les trois autres : il n'y a rien d'intrinsèquement improbable dans le fait qu'Alexandre adore une personne à laquelle son père divin avait érigé un sanctuaire. Les autres noms, cependant, reflètent clairement les polémiques païennes de la fin du IVe siècle.


La deuxième référence à Apollonios est tout aussi révélatrice. L'empereur Aurélien, marchant à l'est contre Palmyre, fut bloqué par la résistance de Tyane et déterminé à la détruire. Cependant, il eut une vision d'Apollonios, 'ce sage de la plus célèbre renommée et autorité, un philosophe ancien, vraiment un ami des dieux, lui-même digne d'être adoré comme une divinité (numen)'. Aurélien reconnaît le "vénérable philosophe" à partir des portraits qu'il a pu observés dans de nombreux temples et, dissuadé de son but, lui promet "un portrait, des statues et un temple". L'historien continue d'exalter Apollonios comme un de ceux qui "ont donné la vie aux morts, et ont dit et fait beaucoup plus qu'un être humain" ; les curieux sont invités à consulter les livres écrits à son sujet en grec ; en fait, l'auteur lui-même dit "si la faveur du grand homme le permet", écrira son propre compte rendu (HA Aurel. xxiv 2 9 ). Il est clair, d'après la mention faite peu après d'un traducteur appelé Nicomachus (ibid. xxvii 6 ), qu'il pense à la traduction de Nicomachus Flavianus ; probablement tout l'incident est-il tiré d'un autre ouvrage de Nicomachus, les Annales. Cependant, l'auteur n'a pas seulement lu Nicomachus, mais s'est imprégné d'une partie de son esprit. Apollonios est "plus qu'humain", c'est un sauveur, et sa "faveur" opère toujours de façon bénéfique dans les affaires humaines.


La façon dont l'Historia Augusta parle d'Apollonios et de son influence continue sur l'humanité rappelle la nouvelle épigramme, et il est tentant de la placer dans le contexte de la lutte menée par le paganisme et le Christianisme au quatrième siècle. Cependant, il a été vu qu'un tel langage ne dépasse pas beaucoup, si tant est qu'il le puisse, la divinisation domestique illustrée par de nombreuses épigrammes funéraires du haut empire, de sorte qu'une date du troisième siècle ne doit pas être rejetée. Cependant, si la date doit donc demeurer incertaine, il n'y a aucun doute sur l'importance de ce nouveau texte pour l'histoire d'Apollonios et sa légende.

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La Mathématique hermétique dévoilée



REVUE ARCA


Le traité qui va suivre constitue peut-être une découverte assez exceptionnelle. Il semble non seulement avoir été inconnu jusqu'ici, mais il montre, en quelques lignes (cfr la conclusion) une chose dont beaucoup de chercheurs se doutaient déjà, mais que de fastidieuses et savantes recherches universitaires seules auraient peut-être pu prouver jusqu'ici: c'est que le discrédit dans lequel tomba l'alchimie après la révolution française ne fut pas un effet du hasard. Comme l'a si bien démontré Didier Kahn, "Ce n'est pas en s'attaquant à l'alchimie, mais en l'ignorant, [....] que Lavoisier ruina entièrement l'alchimie" (1).


D. Kahn montre très bien qu'il fallait introniser un nouveau type de "savant" pour réussir ce tour de force: un savant ne connaissant plus le latin, ni le grec, ni l'histoire, autrement dit, le contraire d'un érudit traditionnel. Ce "complot" a parfaitement réussi et s'ajoute à tout ce qu'a si bien démontré récemment F.-X. Bellamy dans "Les déshérités ou l'urgence de transmettre". On notera avec quelle lucidité et quel humour ce Wolsky parle de Lavoisier comme d'un "souffleur de génie" dont l'action aurait été providentielle... Lavoisier ayant été guillotiné en 1794, et Wolsky (contemporain, donc, du fameux Fabre du Bosquet!) assurant l'avoir connu, la date de 1821 signalant un traité "médité pendant toute ma vie", il est clair que notre manuscrit assez récent n'est qu'une copie d'un original qui, sait-on jamais, existe peut-être encore autre part...

Quoi qu'il en soit, notons que, comme il le dit lui-même, Dieu "juge à propos" que son traité soit maintenant répandu "dans l'Univers sous la forme du livre imprimé". Nous sommes ravis d'être les ministres d'une telle décision !!!

Stéphane FEYE


LA MATHEMATIQUE HERMÉTIQUE DÉVOILÉE (2) Dans ses trois parties qui sont : - l'arithmétique alchimique - la géométrie alchimique - la dynamique alchimique Pour donner l'intelligence complète du

GRAND ŒUVRE


Avant propos

Il existe dans la science hermétique un secret qui est la clef de tous les autres, car il ouvre toutes les portes même les plus secrètes. Quand les philosophes disent : « tout notre secret est dans la première matière » ne les croyez pas, ce n'est que l'un de leurs secrets. Quand les philosophes disent : « tout notre secret est dans notre feu caché », ne les croyez pas, ce n'est encore que l'un de leurs secrets. Quand ils disent : « nous vous disons tout avec sincérité et ne cachons qu'une chose, qui est notre régime », ne les croyez pas davantage. Les philosophes cachent tout mais ils cachent surtout le secret du secret sans lequel on ne peut rien faire, parce que croyant comprendre, on ne comprend rien, et que tous les autres secrets dépendent de celui-là.

D'ailleurs les plus sincères l'avouent tout en le confondant avec les autres. Cependant ils donnent à l'entendre lorsqu'ils disent : « Notre œuvre est une imitation parfaite de la création divine » et avec Moïse « Dieu a tout fait par le poids, le nombre et la mesure ».

Retenons ces paroles sur lesquelles les philosophes passent très rapidement. Elles sont un indice et une sorte d'aveu. Quel est donc leur vrai secret, celui sans lequel on ne peut rien faire ? Ce secret si précieusement caché le voici : c'est leur Science mathématique spéciale à la pratique alchimique et c'est de cela qu'ils veulent parler quand ils affirment que sans une inspiration divine on ne peut comprendre et réaliser le magistère, à moins de le tenir d'un fidèle ami, adepte lui-même.

Des preuves, en voici tirées de leurs ouvrages : « L'eau chaotique de double qu'elle était dans son origine est devenue quadruple par la division des éléments ». (Aristote le Chimiste) Ceci se rapporte aux paroles révélées : « Dieu a tout fait par le nombre».

Voyons encore : « Quatre est caché en deux puisque quatre est produit de deux, et deux est caché en quatre puisque deux est parties de quatre ; de sorte que quatre est le flux et l'écoulement de deux et que deux et quatre s'unissent et de leur union résulte six qui est un troisième qui n'est ni deux ni quatre mais une unité composée de ces deux nombres, quatre et deux sont cachés ; et six est leur circonférence ». (Harmonie du Monde)

Les adeptes ne disent-ils pas qu'ils ne veulent pas révéler les véritables proportions des matières ? Or, qui dit proportion dit nombre, qui dit nombre dit calcul, et ils font subir à la matière des opérations différentes qui se rapportent comme je le prouverai aux opérations mathématiques.

« Dieu a tout fait par le poids ». Voici à ce sujet d'autres citations : « La puissance terrienne sur son résistant, selon la puissance différée, c'est l'action de l'agent en cette matière ». Il est clair que cette phrase d'Abugazal appartient aux expressions d'une science dynamique propre à l'alchimie et que, comme tous les vrais adeptes, il connaissait fort bien. Pour qui sait les comprendre ces paroles sont une vraie révélation comme elles le furent pour Le Trévisan ainsi qu'il le dit lui-même dans l'un de ses ouvrages.


Dans le même sens un autre ancien dit : « j'entendrais mieux celui qui recommande de doubler la terre et de tripler le feu pour trouver le poids du sanctuaire ».

Les plus grands Maîtres parlent en termes analogues. Il suffit de lire attentivement Hermès, Saint Jean l'Évangéliste, les adeptes grecs et arabes, Roger Bacon, Albert le Grand, Flamel, Le Cosmopolite, Kunrath et beaucoup d'autres peut-être, pour être entièrement convaincu qu'ils cèlent tous le plus grand de leurs secrets.

Mais voyons encore : « Dieu a tout fait avec mesure ». C'est-à-dire selon des proportions géométriques. C'est à ce sujet que l'auteur des six clefs de la philosophie secrète dit : « notre pierre est un feu astral qui sympathise avec le feu naturel et qui comme une véritable salamandre prend naissance, se nourrit et croit dans le feu élémentaire qui lui est géométriquement proportionné ». Vous voyez bien que dans cette mystérieuse philosophie, la mathématique joue un rôle considérable quoique à peine avoué et comme à regret.

Jean Dee pour avoir écrit la Monade hiéroglyphique l'avait bien compris. Mais il n'était pas adepte, il avait seulement vu faire sous ses yeux quelques transmutations ; cela le porta à étudier les vieux Maîtres et donna comme résultat un livre obscur quoique intéressant. Ne connaissant pas tout, il n'a pu tout dire et même plus d'une fois il s'est égaré. C'est pourquoi j'ai fait ce livre qui d'ailleurs ne ressemble nullement au sien.

Dieu m'a permis de l'écrire. Étant moi-même un adepte je possède tout l'or nécessaire à sa publication mais j'ignore s'il me permettra de le faire. Je le souhaite afin d'éclairer mes semblables, mais en tout je me soumets à sa volonté Sacrée.

Chapitre I : Détermination des trois parties de cette Science

La Mathématique hermétique est ternaire dans son Unité. Elle se divise donc en trois parties qui se classent selon les paroles de la Révélation Sacrée.

« Dieu a tout créé selon le nombre, le poids et la mesure ». Ces paroles forment l'axiome fondamental de notre vraie mathématique bien différente de celle du vulgaire qui est basée sur l'égalité des nombres avec leurs sommes ou des lignes avec leur total. Il faut donc déterminer cette mathématique secrète selon le Nombre, le Poids et la Mesure.

Ainsi : Aux nombres se rapporte l'arithmétique hermétique.

Au poids se rapporte la dynamique hermétique. À la mesure se rapporte la géométrie hermétique.

Donc ces trois parties d'une même Science sont autant différentes de l'arithmétique, de la mécanique et de la géométrie vulgaires que la divine alchimie est différente de la chimie ordinaire. Ces trois parties de la mathématique alchimique doivent aller de concert et servir de guide certain dans la pratique de l'art spagyrique, pratique véritablement impossible, quoiqu'on en dise, sans ce Calcul Sacré.

Cela étant dit voyons le sujet de chaque partie, leur objet comme étant le Grand-Œuvre. L'arithmétique alchimique n'est pas à proprement parler un calcul quoiqu'on puisse lui donner le nom de calcul sacré. Elle est basée sur trois choses principales : 1° Sur la distinction hiérarchique et les correspondance

2° Sur les nombres des éléments et des principes et substances alchimiques (les régimes, les couleurs etc.). 3° Sur les combinaisons et leurs successions (ou le calcul sacré).

Tels sont les fondements encore inconnus de la foule des chercheurs sincères qui constituent le sujet de l'arithmétique alchimique et que je traiterai successivement sous les titres de Numérotation de Correspondance et de calcul d'Hermès.

La dynamique alchimique n'est pas basée comme la vulgaire sur les lois algébriques du mouvement mais bien sur les actions et réactions vivantes des corps qui entrent dans le composé. Elle étudie la gradation de ces phénomènes, elle enseigne le moyen de les produire. La géométrie alchimique n'est pas basée sur la proportion des lignes et des figures et leur expression numérique, son objet n'est pas l'examen des dimensions vulgaires des corps même alchimiques. Son sujet est la mesure analogique des substances entrant dans le composé et leur figuration idéale rigoureuse variable au cours des différentes métamorphoses du composé. Le moyen d'expression le plus précis est justement à ce sujet la figure géométrique ou les figures mathématiques. C'est là comme je le démontrerai le procédé de cryptographie le plus sûr et le plus secret des adeptes de l'Antiquité parce qu'il était, appartenant à une science rigoureusement logique, le plus insoupçonné de tous.

On pouvait soupçonner que les fables et allégories cachaient un sens merveilleux que les hiéroglyphes celaient, une Science profonde ; mais qui pouvait croire que l'adepte posait un problème hermétique en donnant l'énoncé d'un problème de géométrie en apparence abordable et susceptible de solution pour tous les mathématiciens ?

Telle est la véritable origine des problèmes si fameux dans l'Antiquité qui sont : 1° la quadrature du cercle, 2° la trisection de l'angle, 3° la duplication du cube. Ces problèmes sont insolubles pour les mathématiciens vulgaires parce qu'ils expriment sous une forme géométrique et par les allégories mathématiques admirables toute la pratique spagyrique. Ils contiennent de plus un enseignement moral très profond car ils nous démontrent que les souffleurs auront beau se casser et se creuser la tête pour réaliser le Grand Œuvre par la chimie vulgaire et ses procédés, ils n'aboutiront pas plus que les géomètres ne pourront jamais résoudre ces fameux problèmes par la règle et le compas.


C'est bien ici qu'il faut se souvenir de l'axiome célèbre en alchimie. « L'art sacré surmonte la nature, il aboutit à la plus-que-perfection. »

Chapitre II : Détermination des problèmes alchimiques

Le but de toute science mathématique est d'arriver à la solution des problèmes qui lui appartiennent. L'alchimie, comme toute science, a des problèmes ; donc le but de la mathématique hermétique est de conduire à leur solution. Mais tous les problèmes de cette science dépendent d'un seul et n'en sont que des cas particuliers. Ce problème est celui de la médecine universelle qui est l'unique et véritable moyen d'entretenir toutes choses en état d'équilibre parfait ou de rétablir cet équilibre s'il a été détruit. Par l'équilibre la vie se conserve, par le défaut d'équilibre elle s'éteint. Les métaux imparfaits sont en équilibre instable, ils sont donc malades et la perfection en équilibre parfait de l'or peut seul les rendre inaltérables.

Du problème de la médecine universelle découle donc d'abord : 1° Le problème de la transmutation des métaux ou art de les pousser au suprême degré de perfection qui est le règne métallique l'or. 2° Le problème de la transmutation des minéraux ou art de pousser les minéraux au suprême degré de perfection qui est le diamant. 3° Le problème de la panacée universelle ou unique moyen de guérison des maladies des trois règnes.

Or, la solution de ces trois problèmes ne peut s'obtenir qu'au moyen d'un corps plus-que-parfait qui est la pierre philosophale. Cette pierre une fois trouvée subit diverses modifications ou préparations suivant le résultat qu'on veut obtenir. Il faut donc avant tout résoudre le problème de la pierre philosophale et cela au moyen de la mathématique qui lui est propre.

Or, ce problème consiste en tant que données : 1° Dans les substances employées au cours des opérations du Grand Œuvre. 2° Dans l'ordre des opérations que les matières doivent subir. 3° Dans les différents phénomènes qui naissent par le contact et les réactions propres aux substances du Grand Œuvre.

Le problème étant ainsi posé il reste à étudier les conditions de réussite dans l'ordre même de la mathématique hermétique.

Chapitre III : La numération d'Hermès

0 – Le chaos universel qui contient toutes les choses en germe ou en confusion. 1 – L'âme universelle, principe animateur, c'est l'agent de la séparation et de la distinction des choses. 2 – L'esprit universel moyen de la séparation et de la distinction des choses.

3 – Le Saturne alchimique ou plomb des sages et non le vulgaire : c'est la véritable matière première de la pierre. 4 – Notre Jupiter et non le vulgaire : c'est le sel philosophique. 5 – Le Mars alchimique et non le vulgaire : c'est celui qui purifie le

alchimique au moyen de son


secret.

6 – Notre sel et non le vulgaire : c'est le principe de la fermentation de la pierre au rouge. 7 – La Vénus alchimique et non la vulgaire : c'est le principe de la purification de notre pierre. 8 – Notre Mercure et non le vulgaire : c'est la forme agissante de la vie de la pierre. 9 – Notre lune et non la vulgaire : c'est le principe de la fermentation de la pierre au blanc. 10 – La clef des Miracles : c'est la pierre philosophale.


Chapitre IV : Les correspondances d'Hermès

0 – La Matière première qu'on extrait de la terre : c'est le chaos des sages, base du composé.

1 – L'agent ou le (soufre) principe de l'activité et de la coagulation. 2 – Le patient ou le (mercure) moyen de la passivité et de la dissolution. 3 – Le composé philosophique ou vrai (sel) de nature qui contient les trois principes alchimiques, et qui est la base des trois médecines résultant des trois œuvres et qui agissent dans les trois règnes. Les trois couleurs principales. 4 – Les quatre saisons philosophiques de l'œuvre obtenues par la circulation des quatre éléments aux quatre points cardinaux du Grand Œuvre. Les quatre couleurs intermédiaires. 5 – Les cinq corps philosophiques ou substances qui forment le Magistère complet du soleil par la quintessence suprême. 6 – Le ferment qui donne la vie métallique à la pierre et avec elle le pouvoir d'agir sur les métaux. 7 – Les sept planètes qui président aux sept régimes et dirigent les sept couleurs du Grand Œuvre. 8 – La vie latente de la pierre principe des métamorphoses et des transmutations. 9 – Le feu secret des sages, sans lequel nul ne peut rien faire : c'est la source des miracles alchimiques. 10 – Les dix sublimations philosophiques. 11 – Nombre maudit qui cause la perte des souffleurs. 12 – Les douze signes zodiacaux qui ouvrent les douze portes de l'alchimie.




Sachez comparer les nombres de la numération d'Hermès avec ceux de ses correspondants et vous comprendrez facilement bien des mystères jusqu'alors cachés, car la comparaison est une opération de la mathématique hermétique et c'est ici qu'elle s'exerce.


Chapitre V : Le calcul d'Hermès

Le calcul hermétique ne consiste pas comme le calcul vulgaire à additionner, soustraire, multiplier et diviser toutes sortes de nombres. Et de même qu'il a ses nombres spéciaux de même il a ses opérations spéciales comme on va le voir. Dans l'arithmétique vulgaire le calcul commence avec le nombre un, lequel dérive de l'unité intangible.

Le nombre un s'ajoute à lui-même pour former deux [1+1 = 2] ou bien il se retranche de lui- même pour rien laisser [1-1 = 0]. Ici, il n'y a aucun point commun de comparaison car en arithmétique ordinaire le zéro c'est rien tandis qu'en Alchimie, le zéro c'est quelque chose qu'on nomme le chaos. Vous voyez donc que le vrai calcul alchimique ne peut ressembler au calcul vulgaire.

Dans l'arithmétique alchimique, le calcul commence par l'unité considérée dans sa forme intime qui est ternaire ou triple, c'est une hiérarchie de trois en un seul et non une division en trois. C'est pourquoi la pierre des philosophes est triple dans son unité, car elle possède un corps, une âme et un esprit : - Le corps de la pierre est le minéral qui est sa première matière. - L'âme de la pierre provient du ferment animateur. - L'esprit de la pierre est l'eau vivifiante. Cette eau sert de vase purificateur à la pierre, c'est de plus son principe végétatif et sa véritable nourriture spermatique.



Mais d'abord ils sont deux pour en produire un troisième lequel n'est pas leur enfant mais ce qui est le moyen de produire cet enfant philosophique. Car Hermès le dit lui-même dans sa table d'émeraude, le soleil est le père, la lune est la mère, mais que pourraient-ils faire s'il n'y avait pas entre eux le mercure qui est la semence ou le sperme minéral propre à la production de la pierre et par lequel ces trois se résolvent en un seul par la création de l'enfant philosophique qui est notre pierre ?

Ainsi il s'agit ici d'obtenir une résolution totale et non une simple addition car 1, 2, 3 ne sont pas 1+2+3 = 6. Mais pour faire l'opération, on dit 1 et 2 par le moyen de 3 font l'Un.


Donc ce n'est pas une addition mais une fusion puisque le soleil ou 1 fusionne avec la lune ou 2 par le moyen de mercure ou 3, pour former l'unité bien différente des nombres.


Ainsi la première opération du Calcul alchimique est bien différente de la première opération du calcul vulgaire. D'un côté c'est la fusion ou résolution des nombres sacrés ; de l'autre c'est l'addition occasionnelle des chiffres. Il y a cependant une addition alchimique mais qui est propre à la dynamique d'Hermès, on le verra à ce chapitre.

Tel est le secret arithmétique de la divine alchimie ; c'est de lui que parlent tous les vrais philosophes quand ils disent : « il est si grand et surpasse tous les autres ». Ils ont raison puisqu'il montre la vraie route qu'on doit suivre dans la recherche pour arriver à la possession de la vérité pour sa découverte.

C'est pourquoi je dis : « faites bien attention à ceci car c'est ici seulement qu'on peut avoir l'intelligence du feu secret des sages et de leurs matières qui forment l'œuvre proprement dit. » Réfléchissez donc car il est une opération intellectuelle sans laquelle toutes les autres sont vaines : c'est la méditation. Méditez bien ceci, d'ailleurs cela est facile puisque je vous ouvre les yeux sur tout ce que les sages ont caché.


Pourtant il faut savoir que les trois principes qui doivent s'unir indissolublement ne le peuvent faire qu'au moyen des quatre éléments dont ils dépendent. Il faut donc au préalable savoir circuler ces trois principes dans les quatre éléments par la cuisson philosophique afin d'avoir par cette opération hermétique, qu'on nomme la circulation, la quintessence philosophique qui est la première étoile des sages.



Vous voyez clairement ici que cette quintessence s'obtient par circulation et non par addition car 3+4 = 7. Mais 3 en passant par 4 donne 5 et non 7. C'est une succession hiérarchique et non une addition puisque la pierre monte en grade ou de degré en degré. Il existe une nouvelle circulation qu'on appelle communément en alchimie la fermentation. Alors la quintessence passe au moyen de ferment de 5 à 6. Elle rayonne alors en tous sens et s'inscrit par le rayon qui est le ferment du cercle alchimique sous forme d'hexagone régulier.



Or chacun des côtés de cet hexagone est formé par le rayon ou ferment de la pierre.


Le nombre six est celui des choses naturelles, c'est donc une perfection à atteindre qui donne la seconde étoile des sages.



Toutefois il faut savoir que les sages ont trois étoiles, bien qu'ils ne parlent jamais que d'une seule dans le but d'éviter de donner l'éveil à la pensée qui devine. Mais par une troisième circulation que les sages appellent la multiplication spagyrique la pierre atteint le nombre 7, alors c'est la perfection suprême car le nombre 7 est celui de la perfection par excellence, celle qu'il est impossible de dépasser puisque c'est la perfection plus-que-parfaite qui est aussi la troisième et dernière étoile des sages donc la plus puissante.



Ces trois étoiles en tant que signes, sont connues de la plus lointaine Antiquité ; mais qui donc avant moi s'est jamais avisé de les expliquer ainsi ouvertement. Les hommes pour la plupart sont des fous ou des aveugles : parce qu'ils connaissent le signe d'une chose, ils croient savoir cette chose et ne veulent pas admettre qu'on la leur puisse enseigner autrement qu'ils croient la savoir.

C'est ainsi qu'au moyen d'une fausse science le voile qui recouvre la vraie s'épaissit tellement qu'il en devient lourd comme le plomb, il faut alors un véritable Hercule pour le soulever et remettre les choses à leur vraie place.

Je vous disais qu'avec le nombre 7 la perfection suprême était atteinte et que le sage ne pouvait aller plus loin quoiqu'il existe encore d'autres nombres après le 7. Mais celui-ci est le parfait absolu. C'est pourquoi il n'y a que sept couleurs, sept planètes alchimiques et astrologiques, sept régimes, sept jours par semaine, etc., etc. Il n'y a aussi que sept formes de la matière primitive lesquelles donnent tous les mixtes par leurs combinaisons. Il y a donc quatre éléments et trois principes qui forment 7.



Tels sont les secrets du calcul hermétique de l'unité qui par le ternaire aboutit au septénaire. Par ce que je vous ai expliqué, si votre esprit n'est pas faussé par des notions de mathématiques vulgaires, vous comprendrez facilement comment l'Unité, principe unique et absolu de tout, trouve sa perfection absolue dans le nombre 7 qu'il a produit et vous saurez enfin pourquoi tout est dans le TOUT.

Méditez cet axiome inviolable des vrais philosophes.


Le calcul d'Hermès - seconde partie

Les adeptes ont envisagé le calcul hermétique de deux façons différentes bien qu'il n'y ait qu'un résultat ou but principal à atteindre, ainsi que je l'ai prouvé au chapitre de la détermination des problèmes alchimiques. Dans la première partie du présent chapitre, j'ai exposé le premier genre de calcul propre (3) au nombre de 3. Dans cette deuxième partie j'exposerai le second genre de calcul hermétique qui est propre au nombre 2.

Je pourrais aussi bien me taire et ne pas dévoiler cette seconde sorte de calcul ayant déjà exposé assez complètement la première. Mais je me suis avant tout promis d'écrire sincèrement tout ce savoir que j'ai acquis par une longue et pénible étude, heureusement vérifiée par la pratique. Je me dois donc de prévenir que tous les philosophes ont employé ces deux espèces de calculs, et quand dans leurs livres ils ont exposé tout ou partie du grand œuvre, ils ne se sont pas contentés de parler d'une manière obscure, ils ont fait plus et mêlé d'une plume insidieuse les deux espèces de calcul dont j'ai parlé.

Cette artificieuse façon de procéder dans l'exposition de la vérité leur a permis de recouvrir d'un voile presque impénétrable cette vérité qu'ils auraient voulu enterrer avec eux mais que la voix de la conscience et le désir d'être utile à leurs semblables les obligeait à proclamer. Pour la première fois je divulgue dans cet écrit la véritable raison de l'obscurité des livres alchimiques qui est l'existence de deux genres de calcul hermétique minutieusement brouillés dans le dessein4 de celer hermétiquement la véritable théorie et la pratique du Magistère.

Ceci étant dévoilé, le lecteur intelligent verra clairement pourquoi il est si difficile de comprendre exactement ce que les Maîtres ont écrit, et pourquoi il est si difficile de ne pas être induit en erreur par l'amas de contradictions apparentes que l'on trouve dans leurs œuvres. Il pourra mettre tout l'ordre désirable dans la confusion des écrits hermétiques par le classement sous l'un des deux genres de calcul des phrases les plus obscures de la théorie et de la pratique alchimique.


Il verra les contradictions en apparence les plus insolubles se résoudre sans peine dans l'unité du savoir et de la pratique de la science hermétique.

Dans notre œuvre il y a d'abord deux choses : 1° L'agent producteur en l'esprit : c'est le soufre et non le vulgaire. 2° Le patient : c'est le récepteur ou l'instrument, on l'appelle le vif argent mais ce n'est pas le vulgaire.

Ces deux choses primitives forment les deux serpents du caducée d'Hermès qui est le plus simple de tous les emblèmes complets de la science alchimique. Tout le secret de l'alchimie consiste à savoir comment il faut s'y prendre pour faire en sorte que deux serpents s'étreignent avec une telle passion qu'ils forment par leur union indissoluble le nombre 8 qui est tout, puisqu'il exprime la puissance vivante de la pierre.


Le premier serpent est représenté ainsi il prend la forme du chiffre 2 rendu vivant et agissant.

Le second serpent est représenté ainsi. C'est le chiffre 2 renversé qui lui donne la qualité de réceptacle et la propriété de réagir.



Mais chaque serpent possède une tête et une queue, et leur valeur n'est pas la même dans chacun d'eux ; il faut qu'il en soit ainsi afin qu'ils puissent agir l'un sur l'autre. C'est ainsi le moyen par lequel ils peuvent agir l'un par l'autre et l'un dans l'autre. Donc dans le premier serpent la tête est active et la queue est passive. Dans le second serpent c'est justement tout le contraire, la tête est purement passive et la queue active. C'est pour cela et par cette disposition inverse qu'ils peuvent agir et réagir l'un sur l'autre.

Ainsi par cette disposition très sage ils peuvent tout à la fois s'attirer par en haut et par en bas. La tête qui est passive attire celle qui est active, la queue qui est passive attire en même temps celle qui est active. Quant au centre de chaque serpent, il ne possède aucun caractère spécial, ce qui leur permet de se réunir sans obstacle, leur identité étant parfaite.


Par l'attraction réciproque du supérieur et de l'inférieur, l'union des deux serpents se trouve complètement réalisée dans sa perfection naturelle car ils s'enlacent passionnément. Leur étreinte est indissoluble, c'est pourquoi ils ne forment plus qu'un seul être qu'on appelle hermaphrodite et qui est le nombre 8.



Ce nombre contient le mystère de la vie ou puissance végétatrice de la pierre et c'est aussi le véritable secret si difficile à pénétrer de l'harmonie universelle. Les mauvais chimistes et les souffleurs ignorent tout cela et c'est la raison de leurs insuccès perpétuels.




Ce résultat ultime qui est le nombre 8 n'est pas atteint d'un seul coup, quoique la figure des deux serpents entrelacés semble l'indiquer. Et d'abord le signe du caducée d'Hermès est-il ainsi complet ? Vous savez bien que non. Donc lorsque les serpents se sont enlacés amoureusement, s'ils figurent un 8 ils font en réalité le vrai nombre 2 qui est celui de la pierre philosophale ou le premier degré de la pierre, puisque c'est sa première puissance ou médecine du premier genre. Mais par l'adjonction du ferment métallique la pierre s'élève d'un degré et passe à sa seconde puissance qui est le nombre 4 car 2 x 2 = 4. C'est alors la médecine du second genre ou le carré de la pierre philosophique. À ce moment les deux serpents sont enlacés autour du ferment des sages qui les transperce.



La pierre est alors parfaite, elle peut transmuer les métaux imparfaits mais sans grand profit car elle ne peut donner qu'un degré de perfection. Il faut donc l'élever au degré de perfection et lui faire atteindre la troisième puissance par la multiplication alchimique de la pierre philosophale qui devient plus-que-parfaite et est en état d'agir dans les trois règnes puisqu'elle est la médecine du troisième genre : 2 x 2 x 2 = 8

Alors le caducée d'Hermès est complet car il a acquis les ailes de la toute-puissance.



C'est pour cela qu'on appelle la pierre philosophale la pierre cubique, parce qu'elle est la base inébranlable du vrai savoir.


Chapitre VI : La dynamique d'Hermès

Voilà donc tout le calcul d'Hermès exposé selon une méthode franche et claire et sans faux fuyant. Il s'agit maintenant d'expliquer avec la même franchise et la même netteté toute la dynamique d'Hermès, ou mécanique alchimique, laquelle se trouve indissolublement liée avec le calcul comme les deux serpents du caducée sont inséparablement unis.

Le principe de la dynamique hermétique est le poids du composé alchimique, ou vrai sel de nature approprié à l'œuvre. Son moyen d'action est le feu secret, et non le vulgaire qui au lieu de ranimer les corps et de multiplier leur vie les tue. Le procédé d'action de la dynamique hermétique consiste tout entier dans les différentes opérations alchimiques qui sont analogues en tant que résultats aux opérations de l'arithmétique. Comme telles ces opérations appartiennent à notre mathématique secrète.

Je vous ai parlé du composé alchimique ou vrai sel de nature et du feu secret dans les chapitres précédents et plus précisément dans le calcul d'Hermès. Là, dans la première partie, j'ai traité plus spécialement du composé et des diverses et successions, conditions de réalisation (sic). Dans la seconde partie, j'ai parlé plus particulièrement du feu secret et de ses conditions d'applications. Quoiqu’au reste j'aie traité de tout dans chacune des deux parties de notre calcul, je vous expliquerai complètement ici les opérations arithmétiques appliquées à l'art sacré d'Hermès.




La dynamique d'Hermès consiste donc dans la mise en œuvre des connaissances hermétiques dans le but d'obtenir la pierre philosophale. Cette mise en œuvre porte le nom d'opérations. De même qu'il n'y a pas de calcul sans opérations arithmétiques, de même il n'y a pas de pratique alchimique sans opérations hermétiques.

Les opérations arithmétiques sont l'art de combiner les nombres pour obtenir des résultats voulus ou cherchés. Les opérations hermétiques sont l'art de combiner les substances qui entrent dans le composé alchimique pour obtenir un résultat nouveau et voulu qui est la pierre.


La première opération est l'addition en arithmétique comme en alchimie, ou elle prend d'autres noms. Mais le but est d'ajouter le souffre au mercure pour coaguler ce dernier et donner naissance au sel. Pour cela il faut d'abord dissoudre le corps impur et faire la soustraction, agissant simultanément dans les premières manipulations spagyriques donnant naissance au composé, qui est le vrai sel de nature et la médecine du premier genre. Notez bien cette distinction des trois médecines qui revient sans cesse sous notre plume au cours de notre exposé de la mathématique secrète d'Hermès, car elle sera pour vous un guide précieux.


Pour vous en servir il vous suffira de faire le rapprochement des différents endroits qui traitent d'une même chose ou d'une même médecine, et vous verrez ces passages se compléter d'eux- mêmes et former un tout. Ne vous ai-je pas dit que dans notre divine mathématique tout se tient, et que le calcul d'Hermès doit marcher de concert avec la numération, les correspondances, la dynamique et la géométrie.

Pour construire une machine, il faut connaître et employer à la fois le calcul, la géométrie et l'algèbre comme la mécanique et la physique aussi bien que la science de la résistance des matériaux et des métaux. Notre pierre est une vraie construction, il faut donc savoir manier simultanément toutes les connaissances nécessaires à sa confection afin de les appliquer sans erreur.

Ceci dit, je reviens aux opérations considérées au point de vue de la dynamique d'Hermès. La multiplication et la division agissent simultanément de même que l'addition et la soustraction. Il ne faut pas confondre cette multiplication arithmétique appliquée à l'art spagyrique, avec la multiplication chimique de la pierre dont parlent tous les adeptes et qui appartient à la médecine du troisième genre.

Dans la multiplication arithmétique secrète il s'agit de l'adjonction du ferment au composé, et qui produit cet effet de multiplier les propriétés de la pierre et la dispose à l'action dans les trois règnes, tout en la rendant propre à agir particulièrement dans le règne métallique, ce qui est l'effet d'une division merveilleuse des qualités de la pierre qui la spécialise sans toutefois l'empêcher d'agir ailleurs.

Mais pour cela il faut d'abord que les parties de la pierre subissent la division en atomes subtils et très déliés afin d'être entièrement pénétrés par l'âme métallique du ferment. Ainsi la pierre ou le composé est le multiplicande, le ferment est le multiplicateur et la médecine du deuxième genre ou souffre rouge est le produit tant désiré des souffleurs mais que seuls les vrais philosophes trouvent.


Au troisième œuvre appartient l'élévation aux puissances et l'extraction des racines. Ces deux opérations arithmétiques se retrouvent toutes entières dans les deux opérations spagyriques appelées multiplication et projection de la pierre philosophale. Cette opération de l'élévation aux puissances consiste à réitérer l'opération spagyrique de la cuisson après avoir ajouté une quantité déterminée de vrai sel de nature.

Comme on élève les puissances de la pierre au moyen des opérations de la multiplication et de la division, de la mathématique secrète, on suit en cela l'arithmétique vulgaire dans son élévation des nombres aux puissances.

Quant à l'extraction des racines, elle est aussi parfaitement nommée dans la mathématique hermétique que dans l'arithmétique vulgaire. En effet, quand on fait la projection de la pierre sur un métal, le premier effet de la pierre est d'agir sur la racine métallique du corps en fusion afin de l'élever en degré en lui communiquant la perfection. Le résultat est une transmutation du métal soit en argent soit en or selon la nature du ferment qu'on a ajouté à la pierre.

Enfin de même que tous les nombres proviennent de l'Unité primordiale qui les engendre, de même toutes les opérations de notre mathématique proviennent d'une seule opération qui est centrale. C'est la proportion laquelle contient toutes les autres par synthèse.

De même que tous les nombres se résolvent dans l'Unité primordiale de même toutes les opérations se résolvent en aboutissant à la proportion. Celle-ci est donc la clef de la dynamique alchimique toute entière, et par là de tout l'art sacré. Apprenez donc que tout le secret de la proportion hermétique consiste à doubler le corps philosophique et à tripler l'âme spagyrique ou feu secret pour avoir le véritable poids de notre pierre.

Si vous avez bien compris tout ce que je vous ai expliqué clairement, ces mots seront pour vous un trait ineffaçable de lumière, qui vous montrera à nu la vérité toute entière ; sinon relisez bien tout ce que j'ai écrit, méditez en suivant à la lettre mes précédentes recommandations et je ne doute pas que vous n'arriviez à saisir tout notre merveilleux secret. Donc ayez le courage d'apprendre cette merveilleuse science mathématique, confrontez-en bien toutes les parties et vous trouverez selon la promesse du Christ : « cherchez et vous trouverez ».

La plupart des hommes sont fous. Ils veulent apprendre en quelques jours à faire de l'or. Ne pouvant y réussir, ils délaissent les livres ou bien lisent tous ceux qu'ils peuvent se procurer, mais sans jamais rien comparer ; ils espèrent toujours trouver la fameuse recette toute prête dans un vieux bouquin, c'est la cause de leur ruine. Ne faites pas comme eux, soyez sages, j'aplanis la route. Suivez-moi.


Tableau des correspondances qui existent entre les opérations arithmétiques

et les opérations spagyriques



Vous voyez que les opérations spagyriques se réduisent à sept opérations arithmétiques,

ne vous laissez donc pas induire en erreur.

Chapitre VII : La géométrie d'Hermès


Première partie

Cette géométrie secrète possède la même rigueur que la vulgaire, elle est très simple mais très difficile à comprendre par cela même. D'ailleurs les plus célèbres mathématiciens de toutes les époques n'ont jamais pu trouver la solution mathématique des problèmes qu'elle pose. Cette géométrie a pour but l'expression mathématique et linéaire de la vie de la pierre. Les rapports des lignes indiquent donc ceux des corps qui entrent dans le composé. À mesure que ce dernier prend corps et vie, la figure géométrique se développe et se complète.


Dans cette secrète géométrie , la ligne centrale est active par excellence. Toutes les vertus d'action propre, de spontanéité, d'énergie latente, mais toujours prêtes à se manifester sont symbolisées par cette ligne.


Les philosophes se sont donc servis de la ligne verticale avec le plus grand à propos pour représenter leur

Et si vous savez dédoubler spagyriquement cette verticale pour en faire les deux côtés verticaux et parallèles du carré alchimique qui est notre pierre, vous aurez la première partie de notre grand secret ; par sa position, la ligne horizontale indique bien la passivité.


C'est tout le contraire de la verticale tant en position qu'en propriétés. La verticale agit, l'horizontale subit. Les philosophes se sont donc servis de cette ligne pour représenter leur secret

et aucune ligne ne pouvait mieux lui être attribuée. Et, si vous savez encore dédoubler cette ligne pour en former les deux côtés horizontaux et parallèles du carré spagyrique, vous avez la seconde partie de notre grand secret.



Mais je ne veux pas faire un nouveau mystère de ce grand secret, j'ai promis de dévoiler notre divine philosophie, je ne la couvrirai donc pas d'un nouveau voile. Suivez-moi bien et vous comprendrez ce que c'est que doubler la verticale et l'horizontale pour en faire le merveilleux carré de notre secrète mathématique.


Si le soufre



et le mercure



restaient séparés, vous saisissez bien qu'ils seraient sans action, car le soufre lui-même qui cependant est actif, ne trouvant pas de résistance à sa puissance ne pourrait pas la manifester. Il faut donc que ces deux s'unissent, comme il faut que les lignes se joignent ou se croisent pour engendrer les figures géométriques. Or vous savez maintenant que le soufre et le mercure conjoint forment le sel. Géométriquement cette union se fait ainsi :



Et le sel en résulte comme produit central. C'est le point vivant, le nœud vital de la nature. Ce point n'est pas partie d'une des deux lignes comme vous le voyez mais bien le résultat de leur jonction. Vous voyez combien les géomètres vulgaires sont insensés quand ils affirment que la ligne est composée de points groupés en succession infinie. C'est faux, une ligne est unique en tant que ligne ; on peut certes la diviser, mais c'est là une opération artificielle qui n'existe pas dans la nature, la division hermétique étant toute différente comme je vous l'ai démontré.


Les vrais philosophes ont donc raison quand ils affirment que tout provient de la croix, qu'elle est le signe central et véridique, lequel engendre tout le reste.

Alchimiquement, la croix est formée du




et du




qui tout en n'étant pas la croix indissolublement mais restent identiques à eux-mêmes, chacuns (5). Ils engendrent par leur réunion le sel



de nature qui est notre composé. C'est aussi de lui que toutes choses ont pris naissance.



Un troisième être a donc pris naissance des deux premiers et ces trois ne font qu'un seul qui est la croix. Tel est le secret de la Trinité Alchimique. Si vous êtes intelligent vous appliquerez ce secret divin à la croix de Notre Seigneur. Vous verrez qu'il est le vrai sel divin et vous comprendrez l'adorable mystère de la Rédemption universelle.

Mais pour revenir à notre géométrie, je vous dirai qu'une chose ne peut naître que dans une matrice qui lui est appropriée. C'est pourquoi le cercle est le signe représentatif de toute matière et particulièrement de celle alchimique ; car c'est par excellence le symbole de l'enveloppement de la corporification.


Mais avant de poursuivre ma démonstration, je dois vous faire remarquer une chose très importante que j'ai omis de vous signaler. C'est que le soufre et le mercure se joignent en angle droit. De A à B il y a le même écartement que de B à C et de D à A, et c'est là ce qui fait l'unité de la puissance dans la Nature par l'Égalité devant Dieu qui est la mesure universelle des choses ou la Justice. C'est le bien.

Le mal est représenté par l'inégalité le faux et l'erreur en résultant. Ainsi de A à B l'angle est moindre que de B à C etc., etc. Or géométriquement il ne peut exister pareil mariage des deux lignes car le célèbre problème hermétique de la trisection et (6) l'angle ne pourrait spagyriquement être résolu. C'est là l'erreur des souffleurs et la cause de leur ruine, de leurs désespoirs et de leurs blasphèmes.


Mais je reviens à l'adorable signe de la croix. Donc en alchimie, le signe :


indique l'union du



et du



dans la matrice alchimique ou naturelle pour former et donner naissance au



qui est notre composé et c'est là le commencement de notre art. C'est la première médecine qui ne peut agir que par un seul axe qui est le vertical. Lorsque cette médecine du premier ordre est produite, l'opération de la création alchimique se poursuit dans la matrice spagyrique. Et voici ce qui en résulte :



car deux a produit quatre et par la multiplication 2 x 2 = 4 de ses deux dimensions il a donné naissance au carré. Le carré est le symbole mathématique le plus parfait de la médecine du deuxième genre. Cette médecine peut également agir dans deux dimensions parce que le carré possède deux axes qui sont ses deux diagonales ; tandis que la médecine du premier genre n'ayant qu'un axe, ne peut agir que dans une seule dimension.



Faites donc bien attention à ceci et vous comprendrez que si le carré a été produit, c'est que le sel de nature qui est notre composé, après avoir pris naissance par la jonction du souffre et du mercure, s'est de lui-même développé, il a grandi, s'est accru et pour devenir un bel adolescent, il est sorti du centre qui le retenait captif, est passé à la superficie en rendant manifeste ce qui était occulte, c'est-à-dire sa puissance de multiplication. Avec la médecine du deuxième genre, la pierre est parfaite mais sa perfection ne peut pas servir d'une manière profitable pour la transmutation. Il faut donc lui donner la plus-que-perfection qui lui donnera le pouvoir d'agir dans les 3 dimensions.


Les alchimistes connaissent bien le moyen de lui donner ce pouvoir. Ils l'appellent la fermentation. Donc, par l'adjonction du ferment spagyrique la pierre est complète et possède toutes les propriétés qu'on peut désirer.


Voici sa forme :


C'est alors la vraie pierre cubique si peu connue. C'est la médecine du troisième genre qui agit par six faces sur trois axes simultanément manifestes. Que de merveilles sont contenues dans cette figure si simple. Tout est là. Car la nature ne peut aller plus loin, tout vit et tout agit dans trois dimensions. Et d'ailleurs je vous dirai que cette figure si précise soit-elle n'est pas seulement une merveilleuse allégorie de la mathématique hermétique.

Non, c'est aussi une grandiose réalité physique. En voici la preuve. Si vous avez étudié les lois mathématiques de la cristallisation vous savez que les métaux, l'or et l'argent, cristallisent dans le système cubique. Eh bien ? Sachez maintenant que la pierre philosophale se cristallise aussi en forme de cube. L'ayant parfaite, je puis l'affirmer. Vous ayant déjà dit tant de secrets, je n'ai plus le droit de me taire, apprenez qu'ici dans ces paroles se trouve tout ce que vous avez besoin pour réussir.

Vous ayant tout dit je ne peux pas plus que la nature aller plus loin. Je me contenterai donc maintenant d'exposer dans la deuxième partie de la Géométrie d'Hermès, trois célèbres problèmes spagyriques de l'Antiquité sacrée.


Seconde partie - Trois célèbres problèmes de l'Antiquité sacrée

1 La duplication du Cube

Ce problème possède une origine fabuleuse. La peste ravageait la Grèce et l'oracle consulté dit que pour la faire cesser il fallait doubler l'autel d'Apollon qui était cubique. On doubla donc chacun des deux côtés de l'autel et la peste continua car l'autel n'était pas mathématiquement double du premier mais octuple. On consulta donc à nouveau l'oracle qui répondit qu'on avait mal interprété sa réponse. Les savants virent bien qu'il s'agissait d'un problème impossible à résoudre avec les moyens de l'arithmétique vulgaire.

Les hermétistes seuls eurent la solution du problème. En effet il faut d'abord remarquer qu'Apollon est le Dieu du Soleil et que celui-ci joue un rôle important dans le Magistère hermétique. Et ce problème ne veut pas dire qu'il faut construire un corps de forme cubique qui en contient deux fois un autre mais qu'il faut multiplier alchimiquement la pierre cubique et faire cette chose en apparence absolument impossible. Plus-que-parfaire la plus-que-perfection.

Cependant cette proposition ne veut pas dire qu'il faut élever encore la pierre au degré de puissance. Non. Cela ne serait pas possible puisque cette pierre ne peut agir que sur des corps ayant seulement trois dimensions. Mais l'opération spagyrique appelée multiplication de la pierre est à proprement parler une véritable duplication de notre pierre cubique. Car elle ne peut que doubler en puissance, chaque fois qu'on répète la multiplication. Cependant, doubler ne veut pas dire ici multiplier par deux puisque l'on dit que la pierre monte de mille en mille degrés.

Pourtant tous les adeptes le savent, c'est bien là la véritable application de la pierre cubique qui ne l'élève pas à une quatrième puissance mais la développe dans sa troisième puissance en quantité de force.


2 La quadrature du cercle


S'il est un problème qui a donné de tous temps la torture aux mathématiciens c'est bien celui- ci. En effet, de prime abord, il ne (7) semble nullement difficile au géomètre de trouver une ligne égale à la circonférence du cercle et à la carrer de façon à obtenir un carré8 égal en surface au cercle dont provient la circonférence. La pratique géométrique montre sinon son impossibilité de solution, du moins sa difficulté.


Alchimiquement, le problème ne se pose pas ainsi. Voici son énoncé :

Faire la conversion spagyrique des éléments afin de les pousser jusqu'à la plus-que-perfection. Les éléments forment la roue circulaire de la nature qu'on peut représenter ainsi :


chaque élément est figuré par l'un des quatre quarts du cercle.


Or comme les quatre éléments circulent sans cesse et passent l'un par l'autre on peut figurer comme suit cette révolution perpétuelle des éléments :


Car le



descend dans l'

l'



descend dans l'



et celle-ci dans la

Puis la terre remonte en eau, celle-ci se sublime en air lequel retourne au feu. Ainsi continuellement l'un se résout ou se sublime en l'autre et c'est là ce que tous les philosophes appellent la roue des éléments. Il faut donc immobiliser et fixer chacun de ces quatre éléments, et c'est là la célèbre quadrature du cercle que seul le mathématicien spagyrique peut trouver.


Voici l'exposé complet de ce fameux problème. Au moment où dans l'œuvre hermétique la deuxième médecine est faite, je vous ai dit qu'elle se représentait ainsi :

Les quatre quarts de la circonférence sont les quatre éléments.

Les quatre côtés du carré sont ou proviennent du sel et les deux diagonales forment le souffre et le mercure. Donc tout y est.


Seulement lorsque cet œuvre terminé la figure change d'aspect car chaque élément passe de l'extérieur du carré à l'intérieur, de telle sorte que dans la pierre, l'occulte est rendu manifeste.

On peut dire que cet effet se produit parce que chaque côté des carrés, qui est le sel de nature, ayant subi la cuisson philosophique, réfléchit sur des (9) quatre quarts de la circonférence ; c'est-à-dire qu'il reproduit en lui-même ou dans le sel les quatre éléments.


La figure géométrique suivante en résulte : Cette figure est la véritable quadrature du cercle spagyrique réalisée.


Le cercle forme alors cette figure dont les côtés sont courbes mais l'ensemble et l'aspect carré, car la circonférence est brisée mais chacun de ses quatre quarts se trouvant réfléchi sur chaque côté correspondant du carré par la lumière intime de la pierre en feu secret ; cette circonférence, dis-je, tout en étant brisée reste identique à elle-même, et si le cercle semble perdre en surface, en réalité, il gagne en valeur autant qu'il perd par ailleurs.


Il est rendu carré par la commission et la fixation des éléments et c'est ainsi que par l'art, l'adepte surmonte la nature et trouve le secret de la sagesse.

Je suis le premier qui ait dévoilé aussi clairement et aussi simplement ce fameux casse-tête.

3 La trisection de l'angle

Cet autre problème de la mathématique d'Hermès a fait le désespoir des plus célèbres géomètres. Car, qu'on ne puisse arriver à quarrer le cercle ou à doubler le cube, ils se résignaient à l'admettre, mais qu'il soit impossible de diviser géométriquement un angle en trois parties ils n'ont jamais pu le concevoir. Et pourtant ils n'ont jamais pu le faire. Nul géomètre, si savant et si habile soit-il, n'a pu réussir ici. Ah ! Que n'étaient-ils aussi habiles spagyriques, ils auraient vu l'impossibilité géométrique se transformer en réalité par la mathématique d'Hermès.


Ce problème se rapporte à la spécialisation des trois principes alchimiques, dans les quatre éléments. Et c'est le plus grand de tous les mystères de notre mathématique, car à lui seul, il contient tous les autres ; c'est pourquoi, pour en avoir une intelligence pleine et entière il faut avoir accompli l'œuvre. Mais cette intelligence, je puis moi-même vous la donner puisqu'aussi j'ai fait le Grand œuvre. Suivez donc bien ma démonstration. Je vous ai dit que chaque élément se rapporte à un quart du cercle ou quadran formé par un angle droit et le quart de la circonférence compris dans cet angle.


La trisection de cet angle et conséquemment du quadran consiste à le diviser spagyriquement en trois parties égales. Comme un quadran est le signe représentatif d'un élément, il est certain qu'on ne peut effectuer cette décision qu'au moyen de principes homogènes qui sont le souffre, le mercure et le sel. Chacun d'eux se trouve donc représenté dans chaque élément et le trisectionne Soit l'élément




Mais pour vous laisser quelque chose à chercher je vous donne à deviner si l'on doit dire soufre igné, mercure igné, sel igné ? Il en est de même pour chacun des quatre éléments. Je vous laisse donc vous exercer vous-mêmes sur chacun des éléments. D'ailleurs pour devenir savant dans votre divine mathématique, il faut bien que vous travailliez vous-mêmes.

Si vous êtes paresseux, si vous croyez tout trouver expliqué dans nos livres, vous n'aboutirez jamais à rien. Pour moi, j'ai dit tout ce qu'on avait caché jusqu'à moi. Ici je vous ai dévoilé notre mystérieuse théorie, je vous ai donné l'exemple et la règle, à vous de l'appliquer. Du reste, j'ai tant dit qu'il n'y a plus qu'un tout petit pas à faire et vous le pouvez au moyen de mon livre. Je vais plus loin et je vous donne sous forme de problème facile à résoudre tout ce qui manque pour que vous deveniez un maître à votre tour.


Problème

Multiplier quatre éléments par les trois principes pour obtenir les douze signes zodiacaux qui ouvre les douze portes de l'alchimie. Vous saisissez donc bien que si vous solutionnez ce problème, vous avez l'intelligence complète de tout le grand œuvre.

Vous pouvez alors le figurer ainsi. Tracez un carré avec ses diagonales. Puis quarrez le cercle à son intérieur. Faites la trisection des quatre quadrans et inscrivez l'étoile à douze branches par le moyen de la trisection de chaque cadran. Cela vous est facile puisque 4 x 3 = 12, et qu'on peut toujours diviser un cercle en douze parties égales et réunir les points de la circonférence par des lignes qui par leur croisements font l'étoile à douze branches.

Dans cette figure ainsi formée, inscrivez les éléments et les principes selon les correspondances d'Hermès et tout ce que j'ai pris bien soin de vous expliquer. Par cet unique et synthétique moyen vous saurez tout ce qu'il est possible de savoir. La pratique vous sera alors facile.


Conclusion

Tels sont les trois problèmes mathématiques de l'antiquité. Ces problèmes sont purement hermétiques et comme tels, ils appartiennent à la mathématique spéciale à cette science universelle. C'est pourquoi les savants mathématiques et géomètres vulgaires de cent générations se sont en vain efforcés d'en trouver la solution par la règle et le compas.

Cette solution, les adeptes de la science hermétique seuls la connaissent, mais leurs instruments sont tout autres que la règle et le compas. C'est pour cela qu'ils se disent les vrais uniques philosophes à qui seuls la nature est connue.

Les adeptes de l'antiquité grecque et égyptienne furent des savants et des artistes merveilleux. Ils surent cacher les opérations et les substances de leur science suprême avec un art admirable et une science profonde. Pour cela, ils employèrent avec un égal succès la fable, la métaphore et l'allégorie, la kaballe et le hiéroglyphe.

Enfin ils ont fait mieux. Ils ont employé les expressions et les formules précises des sciences mathématiques, et enfin donnant ainsi à réfléchir aux ignorants et aux faux savants de toutes les époques, ils ont recouvert d'un voile impénétrable à qui n'était pas inspiré par Dieu la science divine qu'ils appellent aussi l'Art Sacré.


Pour moi j'ai écrit ce petit traité afin que notre divine mathématique ne mourût pas avec les derniers alchimistes. Je vis dans un siècle où une nouvelle chimie a remplacé l'antique alchimie. Cela la Providence elle-même l'a voulu. De même qu'autrefois, au temps du Christ, les marchands s'étaient installés pour vendre leurs marchandises dans la Maison de Dieu, de même les souffleurs menaçaient d'envahir le temple d'Hermès et peut-être que, ne pouvant pas rompre la porte du sanctuaire, ils l'eussent profanée.

Mais la Providence veillait, quand elle vit que la science d'Hermès n'était plus recherchée que pour l'or qu'elle pouvait procurer, elle suscita Lavoisier. Ce souffleur de génie que j'ai connu personnellement inventa les corps simples et la méthode pour les isoler. La science alchimique fut ainsi sauvée. Grâce à la nouvelle science chimique, on put démontrer que la transmutation des métaux était une utopie irréalisable et le flot des souffleurs laissant de côté une science désormais prouvée vaine se rua sur les réalisations industrielles, au grand profit de l'humanité.

Mais la science hermétique n'en existe pas moins. Son but, son sujet et sa méthode sont entièrement distincts du but, du sujet et de la méthode chimique. Tout ce petit livre n'est que l'exposé, jusqu'alors précieusement caché, de la méthode alchimique. Les adeptes d'autrefois ne l'ont jamais écrite parce qu'il eut été dangereux de donner ce guide ; mais à présent que l'humanité suit une nouvelle voie, je pense qu'il est bon de ne pas laisser s'éteindre cette partie de notre science.


J'ai fait mon devoir en l'écrivant. Si Dieu le juge à propos, elle verra le grand jour et se répandra dans l'univers sous la forme du livre imprimé. J'ai médité ce traité toute ma vie et je puis dire que j'ai réussi grâce à la méthode que j'ai entièrement développée ici.

Signé – Samuel Wolsky ;

Paris 1821 – Octobre

Texte retranscrit par Emmanuelle FEYE



1. Didier KAHN, Le Fixe et le volatil, Paris, CNRS, 2016, p. 174.

2. Ce traité a été transcrit du MS 3426 (Wellcome Library).

3. ou piqué ?

4. Nous corrigeons le dessin donné par le manuscrit.

5. Peut-être manque-t-il ici un mot.

6. Doit-on lire de.

7. Nous pensons pouvoir corriger me en ne.

8 Nous modernisons quarré en carré. 9. Faut-il entendre les ?



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