Notre reportage exclusif au 77e festival de Cannes [2/2]
Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.
THE VILLAGE NEXT TO PARADISE
Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.
Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?
Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.
Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.
— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.
Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.
–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.
Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.
En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.
Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.
— C'est quoi le collectif 50/50 ?
— c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes
— ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai
L'ART DE LA JOIE
J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »
La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :
— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »
Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.
Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.
C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.
Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.
Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.
— alors t'as vue quoi ?
— Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits…
— chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube
MOTEL DESTINO
Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».
— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ?
— Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes.
— Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.
Le film se passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.
Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?
Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.
Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.
— J'ai vu The Substance
— alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même.
— c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes
— Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma
Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?
Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.
A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?
QUAND LA TERRE SE DÉROBE
Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.
— ça va bogoss ? Aller bon film
Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.
Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.
Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.
Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.
Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal
— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme
— qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario
Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.
ALL WE IMAGINE AS LIGHT
Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.
All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.
Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.
La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.
Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.
— Vive le cinéma !
STARS WARS
Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.
— Sorry, i'm so exited
Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.
— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.
Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.
— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.
L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.
Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur
— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty
Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».
Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.
— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même
UN CERTAIN REGARD
J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».
Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.
— comme on dit chaque année … retourner bosser
Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit
— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.
Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.
Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.
L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.
Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.
LA PALME D'OR
Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.
Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »
Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».
L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?
On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »
Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.
Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :
— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.
Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.
Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.
Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :
— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.
Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.
LA MACHINE A RÊVES
Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.
Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».
Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.
Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.
Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».
Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.
Dilem

















