Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierBlog – La 27e Région

Que peut vraiment l’IA pour l’action publique ?

21 mai 2024 à 16:18
                  Image extraite de « 2001, L’odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick, 1968

Depuis l’irruption de ChapGPT ou Midjourney il y a quelques mois, l’intelligence artificielle s’est imposée sur la scène médiatique et dans l’agenda politique. Entre promesse de nouvelle révolution industrielle et crainte du « grand remplacement » des emplois, voire de toute les activités humaines, elle suscite tout à la fois espoirs, craintes, fantasmes et appels à la raison ; autant de tensions que l’on retrouve naturellement chez les acteurs publics. 

Alors que peut et doit (ou devrait) apporter l’IA à l’action publique ? Comment jauger son bon usage, notamment à l’aune des enjeux d’efficacité et de performance, mais aussi de sobriété et de justice sociale ? Quels sont les risques de son utilisation par les acteurs publics et comment les prévenir ou les réguler ? Comment dépasser la vision technologique au profit d’une vision politique et managériale ? 

C’est pour tenter de répondre à ces questions que nous avons organisé, le 5 avril dernier, un webinaire qui a réuni plus de 70 participant.e.s majoritairement issu.e.s des rangs de nos collectivités adhérentes (et, c’est intéressant de le souligner, minoritairement des DSI !), autour du témoignage de Régis Gabriel, Directeur du Pôle Propreté Urbaine à la Ville de Metz et pilote d’une expérimentation pensée pour s’intégrer dans l’approche métier et la logique d’amélioration continue du service, et des interventions passionnantes de deux chercheuses et designers, Pauline Gourlet et Estelle Hary, designers et chercheuses, qui portent toutes les deux une approche critique et pratique des finalités, des modalités et de l’impact du travail avec l’IA.

Des questionnements nombreux et divers soulevés par l’IA… et quelques grands impensés

Pour poser le décor, nous commençons par présenter  les questions soulevées par l’IA dans les collectivités, telles que nous les avons collectées lors de la préparation du webinaire :

  • Quelle sensibilisation et régulation mettre en place en interne ? Quelle doctrine politique et boussole interne ?Quelle stratégie nationale ou mutualisation ?
  • Quel impact sur/ou transformation des métiers ? Quelles compétences nécessaires/niveau de maîtrise pour encadrer ces usages ? (En lien avec la formation des agent.e.s)
  • Quels enjeux éthiques de la décision (responsabilité, transparence, protection des données, équité (biais) et souveraineté) ? Quel usage durable de ces technologies, dans un contexte de sobriété numérique?

Les besoins exprimés sont alors de trois ordres  : clarification (c’est quoi l’IA ?), éclairage sur les enjeux (les risques, les usages), et partage de cas d’étude (expérience en cours, bénéfices réels de l’IA).

Nous évoquons également les impensés qui sont apparus au fil de nos entretiens préparatoires : le manque de maîtrise sur les usages réels de l’IA, dans les pratiques des agent.e.s ; la question des coûts (financier, énergétique, humain) ; la question de la fiabilité, des performances réelles de ces technologies et de leur mesure ; la pertinence de l’IA en terme de résolution d’un problème public.

 

Le projet ViPARE à Metz : mettre l’IA au service de l’évaluation et l’amélioration continue de l’activité du pôle propreté urbaine

Régis Gabriel commence par exposer le contexte dans lequel s’inscrit le projet ViPARE, un dispositif de collecte de données permettant d’analyser la propreté et la salubrité en ville intégrant une intelligence artificielle qui permet de reconnaître des déchets sur un flux vidéo ; à noter que le projet est lauréat d’un appel à projets France 2030 pour soutenir des démonstrateurs d’IA frugal au service des territoires et qu’il est partagé au sein de l’Association des Villes pour la Propreté Urbaine (AVPU) pour permettre à terme à d’autres collectivités de se réapproprier l’outil. Avec l’évolution des usages de l’espace public, la propreté urbaine est confrontée à de nouveaux défis et doit de plus en plus prendre en compte les dimensions de saisonnalité, de sociologie des quartiers ou de comportements des usagers. La question de l’objectivation et de l’évaluation des critères de propreté se pose de manière accrue et passe principalement par le comptage des déchets.

La jeune société NAIA Science a ainsi proposé à la Ville de Metz un outil de reconnaissance des déchets en milieu naturel développée avec l’ONG Surfrider. Un dialogue s’est mis en place pour approfondir et adapter cette technologie à une approche métier (qui va faire les relevés photographiques ? comment ? que peut-on attendre ou pas des agent.e.s de propreté ? – par exemple, pas de se promener dans la rue avec une perche au-dessus de la tête pour les prises de vue !) et à une logique de frugalité (une solution capable de tourner sur le téléphone portable d’un.e agent.e), tout en pensant son articulation avec l’organisation et les outils existants (indicateurs objectifs de propreté/ grilles d’évaluation opérationnelle). Ce processus a permis de clarifier les besoins auxquels la solution devait répondre : automatiser et simplifier la collecte des données par les agent.e.s (aujourd’hui, un agent est mandaté, sur 25% de son temps, pour compter les déchets dans un échantillon réduit de rues), caractériser plus finement et géolocaliser plus précisément les déchets, et élargir le périmètre (voirie, trottoirs, espaces verts). L’IA doit ainsi permettre de réduire le temps de recueil et traitement des données et augmenter les surfaces couvertes et la représentativité des données, pour aboutir à une cartographie plus fine des points noirs. L’objectif final étant d’adapter et d’améliorer les circuits de collecte des déchets (« nettoyer là où c’est effectivement sale, pas là où il y a le plus de doléances »), mais aussi de mieux cibler les actions de sensibilisation ou de verbalisation pour changer les comportements à l’origine des déchets. Le projet intègre également une dimension de sciences participatives, le labo Eau Environnement de l’Université Gustave Eiffel de Nantes ayant rejoint le consortium pour travailler sur des modèles de diffusion des déchets en milieu urbain, notamment via les réseaux d’eau (« du caniveau au cours d’eau »), et améliorer le fonctionnement des réseaux d’assainissement, en impliquant des étudiant.e.s et des citoyen.ne.s.

Pour Régis, il faut sortir des fantasmes autour de l’IA : « VIPARE reste un outil qui utilise l’IA au service de l’amélioration et l’évaluation d’une activité. Il faudra toujours un agent pour tenir le téléphone, pour prendre les vues et corriger les défauts de reconnaissance. La technologie ne se substituera pas à nos métiers de nettoiement, mais leur apportera plus d’ergonomie, d’objectivité et d’efficacité, dans une logique d’amélioration continue ». Il explique d’ailleurs la facilité d’appropriation de l’outil par les agents par sa simplicité d’utilisation, sa stabilité (des pré-requis qu’il a posés) et le fait qu’il simplifie leur travail et leur fait gagner du temps.

La présentation de Régis est accessible ici.

                  Pauline Gourlet

Visibiliser les nombreuses entités éclipsées par les modèles  : comprendre et agir à partir des « soucis » des praticien.nes de l’IA

Pauline Gourlet, designer et chercheure associée au médialab de Sciences Po, commence par poser la question de l’usage non-controversé du terme d’intelligence artificielle. Rappelant qu’il n’y a pas de consensus scientifique aujourd’hui (ni depuis ses premiers développements dans les années 50) sur la définition de l’IA (notamment sur la distinction algorithme / intelligence artificielle), Pauline raconte comment, au sein du projet de recherche international Shaping AI, elle s’est justement intéressé à la manière dont la notion apparaissait dans la presse ces 10 dernières années. À travers une grande variété de secteurs d’activité et 4 types de récit (critiques abstraites, promesses globales, expérimentations prometteuses, controverses locales), ces récits ont largement participé à la fois à former les imaginaires (catastrophistes ou techno-béats) mais aussi à légitimer le développement et l’intégration de nouveaux dispositifs computationnels.  Plus tardivement, on a vu apparaître de nouveaux cadrages avec l’émergence de nouveaux problèmes, comme par exemple les biais raciaux de la reconnaissance faciale, le fait qu’on ait entraîné des modèles d’IA sur des données sans le consentement de leur propriétaire ou encore les usages de ces technologies à des fins d’ingérence politique.

Pour Pauline, l’utilisation de cette notion floue d’IA sert avant tout une économie de la promesse (le fameux fake it till you make it de la Silicon Valley), animée par la quête de nouveaux investissements et l’enrôlement d’un nombre toujours croissant d’acteurs, sans toujours faire la preuve de ce qu’elle avance. Par ailleurs,  le modèle/logiciel, présenté comme central dans l’IA, est en réalité pris dans un écosystème socio-technique très large, une chaîne intégrant des entités invisibilisées (des déchets électroniques à l’eau ou aux travailleurs du clic sous-payés), non perçues comme parties prenantes du système alors qu’elles lui sont indispensables. C’est pour mieux décrypter le système, trouver des prises pour influencer les développements futurs et dépasser la confiscation du débat par les seuls expert.e.s techniques, que Shaping AI a produit une carte des soucis des praticien.ne.s de l’IA en France.

Bien loin de l’idée très répandue qu’il est nécessairement vecteur de simplicité et d’efficacité ou d’économie, l’IA dans le service public hérite de tous ces enjeux et problèmes, comme Pauline le montre à travers le cas d’étude « Foncier innovant ». Initié en 2017 par la Direction générale des finances publiques (DGFiP), ce système permet de détecter les piscines non-déclarées par leur reconnaissance sur des images aériennes, l’objectif étant d’aller jusqu’au report automatisé de tous les objets bâtis sur les plans cadastraux. En donnant à voir toutes les entités de la chaîne (bases de données, serveurs, textes réglementaires, acteurs, interfaces numériques, financement, travailleur.euse.s…), cette enquête participative a révélé la pluralité des « soucis »  des praticien.nes en prise avec les entités de ce « nouvel agencement socio-techniques » et mis en lumière les perspectives politiques qui sous-tendent son déploiement.

L’enquête montre que la preuve n’est pas faite quant aux promesses initiales : le nouveau dispositif n’est pas plus simple, loin s’en faut et n’est, à ce jour, pas même efficace. Une dimension, déjà bien documentée dans d’autres situations et qu’on retrouve ici, concerne le travail qui ne disparaît pas : il mute (parfois à l’étranger dans des usines du clic) et se déplace, entraînant au passage la dévalorisation, la précarisation et la démotivation des travailleur.euse.s. Loin de se limiter aux modèles, on comprend à la lumière de ce cas que « l’IA » devrait s’appréhender et être évaluée à partir de la reconfiguration des rapports sociaux que ces nouveaux agencements instaurent.

Les mutations du travail des agent.e.s sont donc bien sûr un aspect déterminant dans cette enquête, mais Pauline conclut en mettant également l’accent sur quelques autres enjeux cruciaux à ses yeux, et insuffisamment pris en compte dans l’évaluation des systèmes computationnels mis en œuvre :

  • Les ressources (matériaux, énergie, eau) nécessaires pour produire ces systèmes et les faire fonctionner, et les émissions considérables de CO2
  • L’injonction à la valorisation des données de l’administration (pour elles-mêmes, en dehors des finalités initiales et du contexte de leur production), qui sont avant tout utilisées pour favoriser des innovations commerciales.
  • La perte de savoir-faire et/ou de travailleur.euse.s motivé.e.s sur des savoirs critiques pour le bon fonctionnement des services publics.
  • La participation (des agent.e.s et plus largement des citoyen.ne.s) au développement des instruments de l’action publique
  • Les conséquences sur la relation entre citoyen.ne.s et administrations publiques (au-delà des enjeux d’exclusion et de précarisation liées à la dématérialisation, la question de la justice face à l’administration se pose).

La présentation de Pauline est accessible ici.

IA générative & service public : limites et premiers retours d’expérience

Estelle Hary, designer et co-fondatrice du studio Design Friction, doctorante au sein du RMIT University et affiliée au Centre de recherche en design, aborde plus spécifiquement l’IA générative, qui entre dans le champ de l’apprentissage automatique qu’elle définit comme « des algorithmes qui font ressortir des sortes de vérité statistique et les réappliquent à d’autres données ». Le secteur public s’intéresse aujourd’hui particulièrement aux LLM (Large Langage Model, en Français : grands modèles de modèles de langage) dont Estelle rappelle qu’ils produisent des résultats relevant du probable et non pas d’une vérité absolue (sur le modèle probabiliste et ses incidences, écoutez cet épisode du Code a changé !)

La mise en place d’IA générative dans l’action publique pose d’abord la question de l’accès et de l’exploitation des données (sans données, pas d’IA !), avec 4 situations possibles :

  • Les données sont accessibles et exploitables (par exemple, pour entraîner le LLM Albert, la DINUM utilise les fiches de service-publics.fr qui sont en open data et dans un format facilement  exploitable par des machines).
  • Les données sont accessibles mais pas directement exploitables (telles que les informations disponibles sur les sites administratifs). Il faut alors faire un travail préalable de récupération et de qualification des informations afin de pouvoir les utiliser.
  • Les données ne sont pas accessibles mais sont exploitables, par exemples celles détenues par d’autres administrations. Cela pose la question du partage de ces données entre administration, partage qui est censé être facilité avec la Loi 3DS adoptée en 2022 dont l’esprit est dans la lignée du dispositif « Dites-le nous une fois ».
  • Les données n’existent pas, il faut les créer ou abandonner le projet d’IA.

Dans 3 cas sur 4, il faut donc mettre en place des nouveaux processus techniques et organisationnels et faire appel à des compétences spécifiques, par exemple des data scientists pour travailler les données et les modèles d’IA ou des juristes spécialisés dans le numérique pour s’assurer de la conformité du traitement de données. Des compétences dont ne disposent pas toujours les administrations.

Autre problématique importante liée aux données, celle de leur périmètre et leur maintenance, ayant un impact direct sur la pertinence des résultats produits par une IA générative. Albert, par exemple, qui est en expérimentation dans des Maisons France Services, n’a pas, à l’heure du webinaire, d’informations sur des dispositifs spécifiques à chaque territoire (régions, départements, etc.), car aucune données relatives à ceux-ci ne sont incluses dans le jeu d’entraînement du modèle, même si ces informations pourraient être utiles aux conseiller.e.s France Service. Se pose également la question de la maintenance et la mise à jour de ces données dans le temps, véritable défi technique et organisationnel tant la matière administrative et législative évolue vite. Faudra-t-il faire désapprendre aux LLM une connaissance au profit d’une autre à chaque fois qu’un dispositif évolue ? Et comment le faire en pratique ?

Estelle aborde également les effets de l’IA générative sur le travail, à travers l’exemple des conseiller.e.s des Maisons France Services, qui accompagnent les usagers dans l’accomplissement de diverses démarches administratives et sont ainsi amené.e.s à consulter, confronter et synthétiser différentes sources d’information. Avec Albert, le ou la conseiller.e pose directement une question à l’outil, puis transmet à l’usager.e la réponse générée. Ce changement de pratique induit plusieurs problématiques :

  • l’apprentissage de l’outil LLM, qui ne fonctionne pas comme un moteur de recherche et suppose de formuler la bonne question (l’invite ou le prompt)*, cette formulation ayant un impact sur la qualité et la pertinence de la réponse (cet apprentissage devant être réitéré à chaque mise à jour du modèle) ;
  • les enjeux de confiance et d’esprit critique à conserver face aux réponses générées par les LLM qui ne sont pas toujours fiables. Tout en étant vraisemblables, ces réponses peuvent comprendre des oublis ou des hallucinations (invention de faits ou d’informations)… Ainsi, dans le cadre de l’expérimentation, les conseiller.e.s France service sont invité.e.s à utiliser l’outil sur des tâches ou questions qu’ils ou elles maîtrisent pour pouvoir vérifier la véracité des réponses, mais que se passerait-il dans le cas contraire ? Un mécanisme de citation des « sources » (fiches service-public.fr) est notamment testé pour que la ou le conseiller.e puisse vérifier rapidement l’information. Parmi les autres pistes envisagées figure la mise en place d’un score de confiance sur la réponse ou la possibilité pour Albert de dire « je ne sais pas ».
  • les nécessaires « feedbacks » (retours) sur la qualité des réponses fournies par Albert pour l’améliorer. En effet, l’amélioration des modèles de LLM repose en grande partie sur les retours faits par leurs utilisateurs (mécanisme d’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine – RLHF) ce qui équivaut à produire des données d’évaluation des réponses générées, via un retour de l’agent.e sur la qualité perçue de la réponse (en l’occurrence un clic + ou -). Cela constitue un nouvel exemple de déplacement du travail lié à l’IA. Parfois cette production de données nécessite même la création d’un service dédié, à l’image de celui mis en place par la Cour de Cassation pour vérifier la pseudonymisation de décisions de justice par un algorithme. Estelle invite ainsi les administrations qui souhaitent développer une IA à se demander quels impacts cela va voir sur les métiers existants, et quelles nouvelles tâches et nouveaux métiers cela va requérir … À titre d’exemple, l’IGN, qui s’est engagé dans un gros effort de reconnaissance d’images aériennes, pointe le risque de ne pas avoir formé suffisamment de personnes (et anticipé ce besoin de formation) pour reconnaître les arbres en télédétection et annoter les bonnes informations sur les images.

Elle conclut par une réflexion plus large, notamment sur les enjeux éthiques de l’utilisation de l’IA par les services publics : la logique probabiliste d’un LLM pouvant fournir des réponses différentes à des personnes différentes pour une même question pourrait porter atteinte au principe d’égalité devant le service public ou quid de la responsabilité des administrations de ce qui est généré par un LLM : car qui est responsable dans le cas d’un chatbot qui participerait à une décision administrative ou expliquerait à un usager comment contourner la loi ou ne pas payer des impôts (comme l’a fait récemment un chatbot de la Ville de New York) ? Sur ce dernier point, ne vit-on pas avec l’IA une inversion de la charge de la preuve, où il revient à l’administré.e de faire la preuve que l’administration se trompe, alors qu’avant, c’était à l’administration de justifier sa demande ?

*On vous recommande d’ailleurs cet article intéressant sur les manières de pirater les IA via ces fameux prompts.

Et après ?

Les présentations suscitent de nombreuses réactions, à commencer par un appel à réaliser une carte des controverses autour de l’IA et/ou des domaines qu’il recouvre, pour que chacun.e puisse se sentir autorisé.e à s’emparer du sujet et sortir de visions manichéennes ou idéologiques. Plusieurs participant.e.s s’interrogent aussi : pour qui l’IA est-elle porteuse d’avancées ? à qui profite-t-elle ? Quelles injustices génère-t-elle ? Autant de critères jamais pris en compte pour évaluer ces systèmes aujourd’hui.

Pauline invite à revenir à l’esprit initial du design participatif, celle d’une participation authentique, qui repart des besoins identifiés dans l’activité de travail des agent.e.s, comme à Metz. A l’inverse, le développement de Foncier innovant s’est fait sans impliquer les agent.e.s concerné.e.s, et malgré la promesse de ne pas remplacer des ETP il y a eu un déplacement du travail, d’une part vers de l’annotation (qui se fait souvent à l’étranger), d’autre part vers les usagers qui prennent en charge une partie du travail auparavant fourni par l’administration.

Au-delà de ses promesses, l’IA semble donc bien aujourd’hui soulever des questions politiques et des problèmes connus de conduite de changement, mais qui semblent peu audibles dans un climat de confiscation de la parole publique par des experts de la technologie. De même la durabilité de ces systèmes (notamment au regard de la ressource en eau), dont on sait en principe évaluer les risques, n’est pas interrogée. Pour Estelle, « on monte des projets pour lesquels on n’aura pas les moyens de calcul nécessaires faute de ressources » … Sur le coût environnemental de l’IA, on vous recommande cet article édifiant ou encore ce livre qui met l’accent sur les questions minières.

Pour finir, on vous partage quelques idées dignes de Kafka glanées dans le chat du webinaire : faut-il inventer un métier de coach sportif pour IA ? Faudrait-il des IA pour produire des dossiers de demande de financement complexes (tellement complexes qu’il existe parfois déjà des IA pour les instruire !) ? L’usager devra-t-il faire des copies d’écran tout au long de ses démarches pour montrer sa bonne foi en cas d’erreur, dans un système où la statistique probabiliste est vue comme toute puissante ?

Ami.e.s de collectivités, les questions soulevées dans ce webinaire vous intéressent ? Vous rêvez d’ouvrir un chantier expérimental sur le sujet, faites-nous signe  à crotrou@la27eregion.fr !

*****************************************************************

En bonus, voici la captation visuelle du webinaire faite par notre complice Martin Préaud, chef de projet innovation territoriale au Département de la Seine-Saint-Denis (merci Martin !)

 

Comment porter des théories de changement plus radicales dans le secteur de l’innovation publique ?

16 avril 2024 à 13:04

Si nous voulons traiter à la racine des défis complexes tels que la justice climatique, alors nous devons regarder au-delà des paradigmes, des structures et des systèmes dominants qui les ont créés, comme la nouvelle gestion publique, le capitalisme et le colonialisme. C’est pour explorer ces questions délicates qu’en octobre 2023, nous avons co-initié le programme international « Repousser les frontières de l’innovation dans le secteur public » aux côtés de l’Université de Colombie-Britannique (Vancouver), du réseau States of Change, du Bloomberg Centre for Public Innovation, du City Lab d’Auckland (Australie) et du City of Vancouver Solutions Lab. 

De novembre 2023 à février 2024, la 27e Région a eu carte blanche pour lancer le programme en animant trois sessions en visioconférence autour de la notion de théorie de changement (lire cet article autour des travaux de Lindsay Cole pour mieux cerner cette notion). Pour y réfléchir, nous avons fait le choix de partir de réalisations concrètes pour nous demander à chaque fois en quoi elles pouvaient inspirer des théories de changement plus radicales. 

Chaque session débutait par une intervention inspirante, puis se poursuivait par des échanges avec une communauté de pratiques de 20 à 30 participant.e.s, innovatrices et innovateurs publics du monde entier. Un périple qui nous a conduit de la métropole de Nantes jusqu’à l’île de la Réunion, en passant par Sciences Po Lyon. Retour sur chaque démarche présentée, ce que les participant.e.s en ont tiré, et en conclusion quelques tentatives de pistes pour aller plus loin.

Les marqueurs de la métropole de Nantes

La première session avait pour point de départ la métropole de Nantes, à partir d’une présentation réalisée par Virginie Thune et Magali Marlin (cf video replay). Si la théorie de changement est un concept de plus en plus répandu dans l’univers de l’innovation sociale et de l’économie sociale et solidaire, elle est encore relativement peu employée dans le secteur public. A Nantes, l’idée est née en 2021 de la volonté de mieux faire converger politiques et administration autour des priorités transversales du mandat. Pour y parvenir, les équipes de la Métropole se sont organisées autour de marqueurs. Techniquement, les marqueurs sont des référentiels de quelques pages conçus collectivement, décrivant précisément les théories portées par la Métropole sur ses 6 priorités transversales : transition écologique, justice sociale, mais aussi réciprocité inter-territoriale, proximité, dialogue citoyen, expérimentation et innovation. Des éléments de doctrine transversaux, en quelque sorte, faisant l’objet d’évaluations et de mises à jour, le tout élaboré collectivement et animé par des agent.e.s. 

Ce que l’on peut retenir des premiers enseignements, c’est que les marqueurs agissent exactement comme des théories de changement. Ils infusent dans l’organisation, circulent entre les élu.e.s et l’administration et fédèrent autour d’une vision commune. D’après les retours, les marqueurs produisent bien un effet « systémique » entre les 26 politiques publiques de la Métropole (urbanisme, social, transports, etc). Ils donnent un horizon commun, clarifient les priorités, et améliorent la symétrie entre services support et services de politiques publiques. Les marqueurs ont aussi quelques inconvénients : ils alimentent le sentiment d’une prolifération de documents et de référentiels stratégiques, et peuvent occasionnellement générer des débats sans fins et des conflits entre priorités. Mais dans l’ensemble les équipes de Nantes trouvent l’expérience concluante. La prochaine étape devrait consister à évaluer une première sélection de dispositifs au regard de critères définis dans les marqueurs.

Quelles prérequis faut-il réunir pour qu’une telle démarche produise des effets véritablement transformateurs ? Parmi les suggestions des participant.e.s à la session figure l’idée que les marqueurs puissent se nourrir autant de données internes qu’auprès des publics externes (c’est a priori le cas à Nantes, où les concertations sont nombreuses). Il faut également qu’une forte culture de confiance et de liberté d’expression pré-existe dans l’administration, que le niveau de conversation soit tel qu’il permette de lever les tabous, notamment en impliquant les personnes non-décisionnaires dans la conversation. Il faudrait aussi dépasser le risque de la barrière du langage que peuvent poser les marqueurs, par exemple en mobilisant d’autres formats comme le récit ou l’expérience. Les participant.e.s se sont aussi demandé.e.s s’il était possible d’aller encore plus loin : par exemple en rendant plus explicite le changement souhaité (pas simplement le marqueur ou la théorie), en adoptant des démarches d’innovation radicale (par exemple penser des futurs désirables à 2030 ou 2050), en se concentrant sur les conditions favorables, le « comment » (plus que sur le « quoi »), enfin en incluant des pratiques plus incarnées, en dépassant une approche cérébrale pour « entrer dans notre corps et nos sentiments », en confrontant davantage différentes visions du monde…

La résilience culturelle sur l’Île de la Réunion

Comment produire du changement radical dans des contextes d’injustice et de très fortes inégalités ? La seconde session nous a conduit sur l’île de la Réunion (cf video replay), dans la culture créole et le passé colonial français. Ancienne colonie esclavagiste, l’île de la Réunion a réussi à devenir une société multi-culturelle et une terre d’opportunité et de liberté. Mais aujourd’hui la société créole est profondément divisée entre les personnes qui se sont intégrées, celles qui se sentent exclues et celles qui s’y opposent. Derrière la carte postale paradisiaque et la vision folklorique de la culture créole, l’île de la Réunion souffre d’une crise identitaire majeure, qui a pour corollaire une situation économique et sociale marquée par des taux très élevés dans tous les domaines : pauvreté, féminicide, chômage, décrochage scolaire, etc. 

Dans le cadre du projet ISOPOLIS visant à réorienter le modèle réunionnais autour de la résilience et du bien-être, Isabelle Huet a conçu une formation pour les agent.e.s publics avec le CNFPT de la Réunion. Intitulée « Faire peuple », la formation vise à faire découvrir l’histoire populaire de la Réunion, marquée par de multiples conflits identitaires mais devenue tabou ou ignorée par les habitant.e.s-mêmes. La formation, qui dure trois jours, combine histoire, sociologie, anthropologie et littérature. Elle constitue un premier pas pour comprendre enfin l’histoire de l’île mais aussi les origines des problèmes. L’évaluation de la formation a montré qu’elle agissait sur les personnes comme un révélateur, un véritable choc émotionnel, et constituait une voie vers la réconciliation et l’envie d’engagement, seule façon de construire un destin commun.

Qu’en pensent les participant.e.s de notre programme international ? Est-ce le rôle des innovatrices et innovateurs publics d’agir en faveur de la réconciliation culturelle, dans des contextes comme celui de la société créole ou encore des peuples autochtones d’Amérique du Nord ? Les participant.e.s répondent plutôt par l’affirmative. Certain.e.s pensent qu’il faut rendre visibles le passé et l’histoire des politiques publiques : pour aller de l’avant, le secteur public actuel doit reconnaitre ses actions passées, ses transformations, ses omissions historiques, les maltraitances institutionnelles qu’il a engendrées puis invisibilisées. Le reconnaitre est une responsabilité qui incombe au secteur public. Quant aux innovatrices et innovateurs, elles et ils doivent travailler sur la manière d’intégrer ces problématiques, de fournir des outils, des clés pour comprendre, révéler les différences, montrer les situations qui co-existent pour que les agent.e.s publics puissent mieux s’en saisir. Elles et ils invitent à se transformer de façon plus personnelle, profonde et intime : se former à l’innovation, à la réconciliation est aujourd’hui monnaie courante, mais comment questionner plus intimement et radicalement nos positions en tant que populations colonisatrices ? Enfin, nous devons dépasser les visions folkloriques de la culture, et reconnaitre les pratiques culturelles de chacun.e (ce qui n’est pas sans rappeler le concept de droits culturels en France).

Transformation radicale et débat public

Comment produire des transformations plus radicales, alors même que partout dans le monde le débat public tend à s’appauvrir et se polariser à l’extrême ? Lors de la troisième session, nous nous sommes intéressés aux raisons qui empêchent les politiques publiques de bifurquer vers des choix de société différents ou plus audacieux (cf video replay). Pour la chercheuse Cécile Robert (Sciences Po Lyon), la plupart des décisions publiques sont prises sans mise en débat démocratique, et sans être questionnées en tant que choix de société. Elle a identifié les cinq mécanismes de ce qu’elle nomme « dépolitisation » : La naturalisation, quand la décision est présentée comme « imposée » par le droit, les contraintes économiques et sanitaires (Saez et Zucman, 2020), comme le fameux « Il n’y a pas d’alternative ! » de Margaret Thatcher ; La neutralisation, lorsque l’on nie les effets différenciés de la décision sur les acteurs sociaux (Gaudillière et al., 2021) ; L’individualisation, qui consiste à décontextualiser les problèmes, à occulter leur dimension collective pour éviter leur construction en problèmes publics (Morel, 2014 ; Codaccioni, 2019) ; La mise à distance : les élu.e.s sont mis.e.s à l’écart de la responsabilité politique des décisions ; enfin le rôle du secret et des formes de confinement des discussions et consultations. L’enjeu est d’apprendre à mieux identifier ces mécanismes et à imaginer des stratégies et des tactiques pour limiter leurs effets.

Beaucoup de participant.e.s à la session rapportent avoir déjà vécu ces situations. Souvent les agent.e.s publics ne voient pas la dimension politique de certains sujets qu’ils jugent mineurs (ex le langage inclusif) et n’appelant pas débat. Une attitude ancrée dans la culture du travail, à tel point que chacun.e y contribue sans s’en rendre compte. Quant aux citoyen.ne.s, elles et ils s’habituent aux gouvernements dits « techniques », et traitent les choix politiques comme s’ils étaient purement techniques, et négligeant les options politiques parce « qu’il existe une manière unique et raisonnable » d’agir. Les participant.e.s citent également la montée d’une « fatigue participative », et le fait qu’une consultation peut imiter le débat public sans en être vraiment, et conduire au désengagement. Certain.e.s proposent même un sixième mécanisme de dépolitisation, celui du « performatif », quand sont pris des engagements de justice sociale qui n’entrainent aucun mesure significative. Au final, certain.e.s revendiquent de traiter leurs convictions politiques comme des contraintes inébranlables, « même lorsqu’elles rendent extrêmement difficile le dialogue avec certains groupes de détenteurs d’intérêts très importants qui sont touchés de manière disproportionnée par notre travail. »

Comment l’innovation publique peut-elle contribuer à déverrouiller le débat public, à ré-ouvrir des options ? Peut-être d’abord en reconnaissant sa nature intrinsèquement politique, le fait qu’il n’existe pas une seule façon de transformer le secteur public, et qu’il faut expliciter les valeurs et les théories de changement que nous entendons porter collectivement. Ne pas exploiter les marges de manoeuvre existantes (même quand elles sont étroites), c’est prendre le risque de participer à cette dépolitisation. Même quand les points de vue sont très éloignés, nous ne devrions pas en avoir peur, mais plutôt y trouver un intérêt ! Le plus en amont possible, il faut tenter de poser des controverses, utiliser le pouvoir de l’histoire, rappeler la responsabilité collective, parler de la géopolitique et des structures de pouvoir en vigueur. L’objectif est alors de tendre un miroir à l’organisation, de lui montrer les effets concrets des paradigmes en place.

Et maintenant ? 4 pistes pour aller plus loin

L’hypothèse que nous faisons, c’est qu’il faut continuer à enquêter au sein des multiples communautés de pratiques existantes, car des amorces de solutions s’y sont déjà inventées, que nous ne voyons pas. Pour y parvenir, il faudrait les documenter plus consciencieusement, redoubler d’attention sur des détails, regarder dans les communautés d’à côté, apprendre à mieux chausser les lunettes culturelles de l’autre. Il faut aussi lutter contre la domination linguistique de l’anglais, qui durant nos échanges intercontinentaux a pu apparaitre autant comme un remède que comme un poison 🙂 Voici quelques-unes des idées qui nous inspirent, organisées autour de 4 pistes.

Piste 1 : Poursuivre le travail de « bricolage expérientiel ». Dans toutes les communautés de l »innovation publique s’inventent quotidiennement des bricolages méthodologiques, des formats participatifs qui cherchent à produire des effets plus transformateurs dans la fabrique des politiques publiques. A notre petit niveau, c’est ce que nous tentons de faire à la 27e Région. Comment, par exemple, engager les élu.e.s dans un effort de repolitisation ? En 2014, avec le designer Jacky Foucher et la Région Pays de la Loire, nous avions conçu le « démarreur bienveillant », premier maillon d’un dispositif permettant de ré-introduire du débat dans la commande politique. Plus récemment, en 2021, nous avons testé « La petite histoire des grandes politiques publiques », un format permettant de convoquer le passé controversé des politiques publiques pour mieux penser leur futur. Il est important que toutes ces formes de bricolages méthodologiques se poursuivent et s’amplifient, qu’elles soient davantage documentées, traduites, partagées entre les différentes communautés. En France, c’est par exemple le travail réalisé par l’Ecole du terrain qui documente les meilleurs « manières de faire » en matière d’habitabilité.

Piste 2 : Codifier la transformation de rupture. Au-delà des bricolages, il est possible de mieux codifier la transformation radicale. Dans les années 80, la NASA inventait les “Technology Readiness Level”, une échelle à 9 niveaux permettant de faire progressivement passer une innovation technologique de la connaissance fondamentale, jusqu’à son utilisation et au développement d’applications concrètes. Ils ont été suivis dans les années 90 des “Concept Maturity Level” pour traiter des innovations non technologiques, comme celle à 4 niveaux que nous avons conçu dans le cadre des Labonautes pour aider les laboratoires d’innovation publique à monter en radicalité. Aujourd’hui, des pionniers de l’innovation sociale comme Ellyx inventent les “Societal Readiness Level” pour mieux conduire des innovations sociales de rupture. Pourrait-on s’en inspirer dans l’innovation publique ?

Piste 3 : Adopter des démarches plus collectives en matière d’évaluation. Traditionnellement, l’innovation publique et sociale entretient des rapports difficiles avec l’évaluation. Mais les choses changent à la faveur de collectifs motivés. En France, sous l’égide de Plateau Urbain et French Impact, 1500 tiers-lieux ont lancé « Commune mesure », une démarche nationale visant à aider chaque tiers-lieu à mieux mesurer ses effets, et à générer une dynamique de transformation à la fois individuelle et collective. Est-ce qu’une démarche aussi collective pourrait inspirer le secteur de l’innovation publique ? 

Piste 4 : Être attentif aux (re)mobilisations. Il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe actuellement au sein de communautés professionnelles amenées à questionner en profondeur le sens de leur action. Dans le secteur de la philanthropie, un certains nombre d’acteurs font collectivement le bilan des difficultés systémiques qui les empêchent de produire des effets positifs et durables, et inventent des façons de les dépasser. En France, c’est par exemple ce qu’essaient d’accomplir la Fondation de France et une trentaine d’entrepreneur.e.s sociaux dans le cadre d’un programme expérimental appelé « Acteurs Clés de Changement ». Un travail de « reset » dont nous essayons de voir s’il pourrait donner des idées aux collectivités locales, notamment dans leur rapport avec les innovatrices et innovateurs publics et sociaux…

Ces pistes vous en inspirent d’autres ? Participez à nos échanges ! Les prochaines sessions du programme « Repousser les frontières de l’innovation publique » seront consacrées à identifier « ce qui marche » pour transformer plus radicalement. Nous parlerons successivement de codification (24 avril), d’évaluation (15 mai) et de mobilisation (12 juin). Pensez à vous inscrire sur le site : https://www.transformingcities.ca/pushing-the-boundaries-of-psi 

Quand l’administration fait bifurquer ses agent.e.s

Par : Manon Leroy
8 avril 2024 à 17:26

Faire face à la crise climatique et écologique nécessite une évolution rapide des pratiques professionnelles de tous les agent.e.s des collectivités territoriales. L’enquête réalisée par le CNFPT en mars 2023 révèle que pour les dirigeant.e.s de collectivités, c’est la priorité, devant la sensibilisation ou la promotion des écogestes, et ce alors que le levier de la formation pour faire évoluer les pratiques professionnelles propres aux différents métiers semble avoir été peu mobilisé jusqu’à présent.

Alors comment développer les compétences et les gestes professionnels adaptés aux enjeux de transition écologique ? Comment favoriser la compréhension et l’appropriation par tous les agent.e.s (pas seulement les cadres) des contraintes et des enjeux, créer une culture commune autour de l’urgence de transformer l’action publique, et la traduire/ « faire atterrir » à tous les niveaux ? Comment accompagner ces changements de pratiques, tout en reconnaissant et sécurisant le travail et les capacités des agent.e.s ? Quels rôles et posture pour les managers de proximité ?

Le temps d’un webinaire le 25 mars dernier, les témoignages de Laurent Fussien, directeur général des services de la Ville de Malaunay, Paul Aubier et Aïdan Young, respectivement chargé de mission Transformation du modèle de la restauration et de la démarche usager.ère.s et chargée de mission Transition écologique au Département de la Seine-Saint-Denis, Anaïs Bodino, cheffe de projet Innovation et Participation, et Béatrice Labourier, directrice Emplois et Compétences, à la Ville de Clermont-Ferrand, ont apporté des premières réponses à travers des expériences singulières, mais qui se complètent et résonnent les unes avec les autres.

 

Malaunay : faire du projet des services partagé un levier de transition et de valorisation des pratiques professionnelles

A Malaunay, la démarche de transition ne date pas d’hier. Engagée il y a une vingtaine d’années et affirmée au fil des ans, renforcée par l’engagement dans la Fabrique des Transitions, l’ambition est aujourd’hui celle d’une transformation systémique, qui ne peut faire l’économie d’embarquer l’administration et ses 110 agent.e.s.

« On se pose la question des métiers, des attentes et des besoins en permanence » : l’électricien en charge de l’entretien et la maintenance des panneaux solaires, le responsable du CCAS qui accompagne les ménages les plus modestes lors des visites à domicile, le chargé de communication qui devient chargé de mise en récit, le DGS qui devient maître d’œuvre de la capacitation des agents …  Autant d’exemples qui montrent l’évolution par rapport aux postures et aux rôles traditionnels des agent.e.s, mais aussi la reconnaissance de ces nécessaires transitions professionnelles.

Pour ce faire, la direction générale a engagé en 2019 la collectivité dans un projet des services partagé, une feuille de route managériale, technique et administrative à horizon 2030 comprenant une quarantaine de chantiers et conçu comme une « boussole pour repenser notre façon de travailler ». Son élaboration s’est appuyée sur une rencontre avec chaque agent.e de la collectivité pour avoir une approche métiers la plus précise possible et identifier les compétences de chacun.e. Cet exercice au long cours vise à faire émerger une ingénierie capable de prendre en charge les enjeux du quotidien tout autant que les nombreux défis de l’avenir, et à engager les changements qui s’imposent. Laurent évoque à ce titre la notion de GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) à visée systémique, et l’enjeu délicat de nourrir les besoins de mise en mouvement et de montée en compétences nécessaires à la transformation systémique, malgré les incertitudes qui sont les nôtres aujourd’hui.

Cette dynamique de transformation se révèle également être un outil d’attractivité en tant qu’employeur, certain.e.s agents venant travailler à Malaunay car ils ne trouvent pas encore dans d’autres collectivités des espaces pour cette forme d’engagement et cet alignement professionnel. Elle est également un élément de valorisation de leur travail pour les agent.e.s, dont les pratiques et les initiatives sont notamment mis à l’honneur lors de DDT Tours.

Pour en savoir plus sur la démarche de transition de Maulaunay, c’est par ici.

 

En Seine-Saint-Denis : un Espace des Partages et des Savoir-Faire pour fédérer les 1500 agent.e.s des collèges et faire le pari d’une transformation collective.

En avril 2022, c’est dans un contexte de tensions RH dans la restauration collective (crise d’attractivité, pratiques bousculées par le Covid, loi Egalim …) que la Direction de l’Éducation a lancé l’Espace des Partages et des Savoir-Faire (EPSF) destiné à l’ensemble des agent.e.s de la restauration, de l’accueil, de l’entretien et de la maintenance des 130 collèges et 7 cuisines centrales séquano-dyonisiens (1500 agent.e.s). Cette école interne vise avant tout à fédérer une communauté d’agent.e.s (en inter-sites), développer leurs pratiques professionnelles et en inspirer de nouvelles qui intègrent les enjeux sociétaux et de transition écologique. Et pour cela, le Département a misé sur le partage et l’échange entre pairs, la transmission et la valorisation des savoir-faire de ces agent.e.s, dans une logique d’éducation populaire.

L’EPSF est un dispositif parallèle à l’offre de formation existante, et propose un programme d’ateliers d’une demi-journée, sur la base du volontariat, portant sur des thématiques variées allant de l’élaboration de recettes végétariennes à l’usage des outils numériques, en passant par les questions d’évolution des carrières ou la manipulation de machines d’entretien écologiques et ergonomiques. Depuis son lancement, une quarantaine d’ateliers ont réuni un total de 350 participant.e.s.

Des journées collectives (obligatoires celles-ci – en lien avec la réforme du temps de travail) sont également organisées trois fois par an, articulant plénières, temps conviviaux, forum … permettant de créer de la cohésion et un sentiment d’appartenance entre les sites et les agent.e.s. Ces temps sont aussi propices aux partages d’expériences, un micro ouvert pour celles et ceux qui auraient lancé des expérimentations de leur propre chef (par exemple « petite faim grande faim » pour réduire le gaspillage alimentaire) et souhaiteraient les faire connaître à leurs collègues. L’EPSF dispose également de deux supports de communication : le groupe WhatsApp « collègues des collèges », qui rassemble 800 agent.e.s et permet de diffuser notamment l’offre d’ateliers, et une chaîne YouTube, espace de valorisation a posteriori des ateliers et événements.

Pour s’appuyer encore davantage sur les connaissances et compétences des agent.e.s, le Département leur donne aujourd’hui la possibilité de devenir à leur tour animateurs.rices de ces ateliers. Une campagne de recrutement a ainsi permis d’identifier et d’accompagner une quinzaine de collègues en interne à devenir formateurs.rices, et une deuxième promotion suivra au cours de la prochaine année scolaire …

Du côté de la direction Transition Écologique, ce projet un est bon démonstrateur interne, et s’inscrit bien dans le projet alimentaire territorial du territoire de la Seine-St-Denis et ses 3 piliers : produire des savoirs, agir à partir de l’existant, tisser des liens. Des réflexions sont également en cours sur l’essaimage de ce modèle de partage entre pairs sur le territoire, notamment pour toucher d’autres corps de métiers, toujours en lien avec la transition écologique.

À Clermont-Ferrand : tester une Form’action aux transitions pour embarquer les agent.e.s dans l’administration de demain.

En faisant de l’outillage et la formation des agent.e.s aux enjeux écologiques, sociaux et démocratiques un axe structurant de son projet d’administration, la Ville de Clermont-Ferrand a voulu se donner les moyens de repenser les formats classiques d’acculturation à la transition écologique pour mettre en mouvement toute l’administration.

Une équipe projet composée de la direction innovation et participation, de la direction emploi et compétences, de la com’ interne et du CNFPT a été montée pour construire une formation sur mesure, organisée en 4 modules (transition écologique, enjeux sociaux, enjeux démocratiques et enjeux de coopération interne), alliant des formats différents et des illustrations en liens directs et opérationnels avec les pratiques des agent.e.s et le contexte local. C’est ainsi que les interventions des intervenant.e.s pédagogiques du CNFPT s’articuleront avec le partage d’expériences concrètes d’agent.e.s clermontois.e.s (par exemple, le volet « enjeux sociaux » s’appuiera sur les témoignage des agent.e.s du Développement Social Urbain ou du CCAS), mais aussi avec des interventions d’acteurs moins « attendus » (une compagnie de théâtre ou des acteurs de la recherche). En pro de l’essai-erreur et de la co-construction, l’équipe a mené un premier test du module transition écologique avec une trentaine d’agents volontaires, en vue d’améliorer et d’enrichir le fond et la forme, puis a organisé une première session complète avec es directeur.rice.s, les 80 agent.e.s tiré.e.s au sort pour participer à la convention d’administration, et les animateur.rice.s de la formation.

Avec l’objectif ambitieux de former 2200 agent.e.s en l’espace de deux ans en 4 sessions d’une demi-journée chacune, pour que tous.tes les agent.e.s aient un socle de connaissance des enjeux, la Form’action devrait rassembler pas moins de 200 personnes à la fois … La recherche d’un format attractif, participatif, opérationnel et engageant pour les participant.e.s reste donc un vrai challenge !

Bien qu’impliquée dans le projet depuis le début, cette démarche vient aussi bousculer et questionner le rôle de la direction Emploi et compétences, et plus largement les RH, pierre angulaire du changement (et plafond de verre difficile à franchir comme le note une participante au webinaire) : comment accompagner les transitions en interrogeant les métiers ? Quelles nouvelles pratiques RH, du recrutement à l’offre de formation en passant par le suivi des effectifs (par exemple, très concrètement, comment aborder la question des transitions dans un entretien de recrutement d’une ATSEM ?) ? Béatrice Labourier résume son défi du moment en quelques mots : « Bien définir jusqu’où on veut aller, à quel point la démarche est portée politiquement et quels moyens on se donne pour y arriver … C’est tout le travail des prochains mois du côté de la direction ».

 

Reconnaissance, droit à la participation, inclusivité … : quelques enjeux pour développer ce type d’expériences

Ici et là, des territoires tentent donc de prendre ce sujet de la bifurcation des métiers et des pratiques professionnelles à bras le corps, en le faisant au maximum à partir des pratiques existantes. Au-delà du format le plus ou adapté, quelques enjeux en conditionnent la réussite et la dimension réellement transformatrice :

La reconnaissance de ces nouveaux dispositifs, déployés parfois en parallèle des formations classiques et certifiantes, et notamment les formes de valorisation possibles. En Seine-Saint-Denis, des attestations ont été remises aux participant.e.s à certains ateliers pour valider les acquis ; à Clermont-Ferrand, une attestation CNFPT est délivrée pour les 2 jours de form’action ; à Malaunay, l’engagement des agent.e.s est célébré par le Maire et le DGS, notamment lors d’accueil de délégations.

Un droit à la participation (à noter que la Ville de Lyon doit voter bientôt une délibération portant sur ce droit à la participation des agent.e.s), consacrant et facilitant la libération de temps pour les agent.e.s pour qu’ils et elles puissent participer sereinement à ces dispositifs (par des mesures de remplacement, de soutien de la hiérarchie, des lettres de mission cadrant le temps d’implication, sur site pour s’adapter aux contraintes des agent.e.s …). Laurent Fussien porte à Malaunay une attention particulière au risque d’épuisement professionnel, et invite à investir les questions de sobriété managériale et à privilégier les actions à fort impact.

La nécessité de prendre en compte les différentes appétences des personnes pour ces enjeux et dans leur envie de changer, pour ne pas créer de nouvelles fractures au sein des équipes. Une piste avancée par Béatrice Labourier : une sensibilisation des conseillers en organisation au sujet, pour fournir un accompagnement renforcé quand c’est nécessaire. Laurent Fussien explique également comment faire de ces démarches un point d’appui stratégique : l’exemplarité de la collectivité peut générer un sentiment de fierté pour les agent.e.s et devenir une ressource pour convaincre, y compris des personnes qu’on n’aurait pas touchées autrement. De même que développer des pratiques qui permettent d’améliorer également les conditions de travail (par exemple la gestion différenciée des espaces verts),  soutient l’engagement des équipes.

L’importance pour la direction générale de donner l’exemple (la DGS de Clermont-Ferrand, par exemple, suit le parcours INET des transitions, pour pouvoir porter la démarche).

Documenter la fabrique de l’aménagement participatif

18 mars 2024 à 14:58

 

Entre Septembre 2022 et Décembre 2023, 4 territoires ont participé à l’aventure ‘Territoires en commun’ de l’ANCT : la communauté de communes de la Vallée de Kaysersberg, Thiers, Vaison-la-romaine et Vandoeuvre-lez-nancy. Nous avons cheminé avec eux pour explorer ce que signifie, à hauteur de ces collectivités avec souvent peu d’ingénierie, concevoir une politique d’aménagement en mettant au coeur la participation des habitants.

A l’heure où l’on questionne les finalités et parfois les écueils des dispositifs de participation citoyenne, comment retisser des liens avec les habitants dans l’aménagement des espaces urbains, dessiner la transition des territoires en partant de l’expérience vécue des citoyens… ?  Quelles pistes pour impliquer les publics invisibilisés, absents des dispositifs de concertation habituels ? Comment rendre la participation plus « ergonomique » au sein des administrations, de quelle manière vient-elle transformer les relations citoyens-administration-élus, mais aussi pour cela les gouvernances internes ? etc.

Nous avons tiré de cette expérience une plateforme qui retrace, à l’usage notamment des élus et agents d’autres collectivités, l’aventure, les défis rencontrés, les enseignements utiles. Nous vous proposons trois façons de plonger dans les productions du programme :

> Vous êtes attachés aux récits pour ne pas perdre le fil ? Vous voulez comprendre comment chacun a mené sa barque, les enjeux et moments ‘pivots’, qui ont fait la singularité de leurs chemins ? Parcourez les trajectoires des territoires !

> Vous êtes curieux des enseignements communs aux territoires ? Nous avons récapitulé les principaux défis de la participation qui ce sont présentés aux équipes, et les bons réflexes imaginés pour y répondre !

> Vous préférez explorer la thématique de l’aménagement du territoire ? Inspirez-vous des sujets, ressources et projets explorés par les équipes tout au long du programme.

Pour clôturer collectivement l’aventure, nous avons également invité Sophie Ricard, de la Preuve par 7, à venir échanger avec ce joyeux attelage de territoires, et mettre en perspective l’expérience du programme avec les travaux qu’elle mène, notamment dans le cadre des permanences architecturales. C’est à revoir sur le site de l’ANCT ici (ou à lire sur notre blog là).

DESIGNERS DANS LE SECTEUR PUBLIC EN 2024 : À LA CROISÉE DES CHEMINS ?

7 mars 2024 à 12:15

Depuis le mois de novembre 2023, nous* avons mené une enquête qualitative pour dresser un état de l’art actuel du milieu du design dans le secteur public dans le cadre de notre immersion à la 27e Région, quatre ans après une première enquête menée par la 27e Région et la Cité du design dans le cadre des Assises du design.

Notre enquête naît de curiosités personnelles, mêlées des questionnements de jeunes professionnelles que nous sommes. Elle a pour vocation de nourrir à la fois la thèse de Giorgia, et se veut comme un état des lieux destiné aux jeunes profils, mais aussi plus largement à toute personne qui se questionne sur ce domaine et son évolution. Elle ne part d’aucune commande et ne suit aucun cahier des charges.

Nous souhaitions avant tout enquêter sur l’état actuel du secteur en France à partir de l’expérience directe des designers qui travaillent dans ce champ, pour en tirer un instantané qui montre les spécificités, les enjeux, les récurrences et les diversités de cette discipline et métier. Il nous semblait intéressant de partir d’expériences vécues, de débattre des controverses potentielles et de répondre à un manque de documentation sur le sujet.

 

Une enquête qualitative basée sur une vingtaine d’entretiens

 

Nous avons mené 19 entretiens (dont certains à plusieurs voix), pour un total de 26 interviewé.e.s (dont deux tiers de designeuses) qui travaillent dans 19 structures et 11 territoires différents.

Nous avons tenté d’avoir un regard le plus horizontal possible, en échangeant avec des professionnel.le.s qui couvrent différents profils mais surtout qui travaillent dans différentes typologies de structures. Il ne s’agit pas d’une enquête visant à l’exhaustivité, mais plutôt à la « granularité » de certains aspects qui nous semblaient cruciaux à comprendre et qui pouvaient révéler des éléments subtiles, non évidents, afin d’ouvrir à d’autres questions et controverses.

 

Dans l’institution ou à l’extérieur ? Des différences de postures

Outre des designers en agence, notre enquête nous a surtout permis de rencontrer des designers en poste au sein de collectivités, et dans une moindre mesure dans les services de l’État : dans des laboratoires d’innovation publique rattachés aux directions des Villes/Métropoles, Départements, Régions ou encore dans les structures étatiques telles que les Préfectures ou l’administration centrale. Il en résulte qu’il existe bien au moins deux pratiques distinctes, réparties entre une logique de transformation publique interne et une logique externe, et représentant deux éthiques de travail (prestation indépendante, autodéterminée vs embarqué dans les processus de la fonction publique). Il s’agit d’un dialogue entre deux visions du métier porteuses de valeurs qui ne sont pas forcément en contradiction, mais qui incarnent deux postures et positions, même de nature politique, et qui ouvrent au questionnement sur l’évolution future de cette profession. La finalité reste pour autant commune : celle d’améliorer la vie de ceux qui sont concernés par les services et les politiques publiques (agent.e.s, technicien.ne.s, usager.e.s, citoyen.ne.s …).

Des risques de confusion dans les appellations

L’enquête a aussi soulevé le risque d’une confusion entre design social, design d’intérêt général, design de services publics et design des politiques publiques, dont les périmètres semblent encore très flous. Cela se traduit dans la pratique des designers et la manière dont i.elles conçoivent leur rôle dans le secteur public, ainsi que dans les intitulés et les dynamiques de recrutement par les laboratoires d’innovation publique et les collectivités. A quelques exceptions près, l’impression est que cette question ne fait pas encore l’objet d’une prise de conscience et d’une (auto)réflexion. La question, de notre point de vue loin d’être marginale, a besoin d’être clarifiée, probablement par le biais d’un travail scientifique qui donne de la robustesse à la réflexion.

 

Les formations et trajectoires qui mènent au design dans le secteur public

L’enquête a permis de constituer une première cartographie des écoles dont sont issu.e.s les designers interviewé.e.s. La plupart ont un parcours assez « traditionnel » en design de produit ou industriel (parfois avec des spécialisation en graphisme, espace, etc.), pour ensuite aboutir au secteur public directement à travers la profession, souvent après d’autres expériences et à la recherche d’un « design qui ait plus de sens », ayant un engagement plus fort sur le plan politique et social. C’est en réalité le refus d’un design qui contribue à créer de nouveaux produits, l’opposition à un design industriel et qui n’est pas suffisamment sensible aux problèmes du monde, qui a souvent amené les designers à s’interroger et a suscité leur intérêt pour d’autres pistes plus « inhabituelles » afin de réincarner le design et le reconnecter à des préoccupations écologiques et sociales.

Dans d’autres cas, c’est la possibilité d’aborder des sujets sociaux dans le cadre de leurs études qui a déclenché cette curiosité pour « d’autres types de design », même hors de l’école, d’où la mouvance parfois reliée au « design social », qui se veut un vecteur de transformation sociale, écologique et culturelle, une méthodologie globale focalisée sur le bien-être des communautés et des territoires, par le biais de projets qui engagent les usager.e.s, les habitant.e.s, mais pas nécessairement en collaboration avec les collectivités et autres pouvoirs publics.

Notre panel provenait d’une pluralité d’écoles et de diplômes, et n’était pas représentatif de la diversité française des formations. Mais cela permet d’ores et déjà d’observer une prédominance de la formation en design de produit/graphisme voire design de service… Souvent la poursuite de l’approche des questions sociales et d’intérêt général s’est faite par le biais de l’enseignement supérieur, notamment des masters. Certaines écoles jouent un rôle différent dans l’orientation vers ce champ professionnel, soit par la philosophie et l’esprit d’engagement de la formation proposée, soit par des programmes plus ciblés. En effet, si le design est une discipline qui interroge de manière historique et intrinsèque les notions de sociologie, d’enquête, etc., on constate néanmoins que beaucoup de formations, très liées à des compétences plastiques et de mise en forme, ont encore des difficultés à embrasser cette réflexivité.

 

Un décalage entre ce que l’on apprend et ce que l’on a besoin d’appliquer une fois en poste 

Lorsque l’on pose la question des manques en terme d’enseignement initial, on relève un décalage entre formation et profession, principalement entre la représentation que l’on se fait du métier envisagé durant les études, et la réalité découverte après, en termes de complexité et de dynamiques de travail. Beaucoup ont souligné un manque de préparation pour bien aborder l’enquête sur le terrain et pour maîtriser les outils qui y sont liés, mais aussi dans la conduite des processus participatifs. Pour autant, les interviewé.e.s étaient satisfait.e.s d’avoir appris ces pratiques directement sur le terrain. Il faut préciser que certaines écoles semblent plus sensibilisées et attentives à ces besoins de formation, notamment celles qui proposent aux élèves de travailler sur des projets pratiques plus proches du secteur public (notamment des projets d’innovation sociale).

Quant à la connaissance du contexte des services et des politiques publiques, l’impression générale est que ça ne représente pas forcément une matière à connaître avant d’aborder ce secteur. Curieusement, nous n’avons pas relevé une vraie interrogation personnelle sur la nature des politiques publiques en tant qu’objet de design  « spécifique » : loin de leur donner une définition précise, chacun.e les interprète à travers la pratique de conception, en les renvoyant à les activités qui croisent à la fois graphisme, prototypage, médiation, …

 

Les argumentaires développés par les designers

Les designers doivent sans cesse expliquer leur travail et leur valeur ajoutée, ce qui les agace profondément… Pour autant il est intéressant d’étudier quels arguments ils mettent en avant, et de voir comment i.elles se situent par rapport à des compétences connexes. Bien sûr i.elles mettent prioritairement en avant l’approche centrée usagers, l’enquête sur le terrain et la veille (avec une posture d’écoute, d’empathie et d’humilité), mais aussi l’emploi des formes et de la matérialité comme démonstrateur, intermédiaire et déclencheur de réaction, la capacité d’adaptation des processus et des outils, selon un approche de bricolage, la formalisation, l’approche systémique, et surtout l’attitude à poser des (bonnes) questions et la remise en question des problèmes, tout en gardant un regard transformateur sur l’existant.

 

La recherche académique en design, cette grande inconnue !

Une fois confronté.e.s à la réalité de la pratique du design dans le secteur public, les designers se confrontent-i.elles aux réflexions portées par la recherche académique, par exemple pour s’interroger sur des questions ou pour découvrir des approches et des points de vue inédits ? Et si oui, avec quelle discipline ou type de recherche précisément ? Au-delà des intentions, les entretiens semblent indiquer un intérêt limité de part et d’autre, tout autant du côté de la recherche académique à l’égard du design dans le secteur public, que des designers à l’égard d’une recherche qui pourrait pourtant les épauler et renforcer la pratique du design. Même si certain.e.s interviewé.e.s ont mené leur thèse en design sur ce sujet et que des articles de recherche circulent au sein de la communauté, les designers ne donnent pas l’impression de tenir très fortement à ce que la recherche contribue à mieux asseoir la discipline, à l’aider à souligner ses spécificités ou à traiter les défis qui l’attendent. On espère que les espaces de recherche et les chaires créées par certaines écoles viendront combler ce vide, même si l’on sait que le problème se pose de façon plus générale pour toute la recherche en design.

 

Les agents publics face au design

Comment l’administration perçoit-elle cette discipline étrange qu’est le design ?  Il existe encore des freins dans les représentations des agents, ce qui se traduit par une acculturation croissante aux méthodes du design et à ce métier dans les administrations publiques.

Aujourd’hui les designers – notamment quand i.elles sont intégré.e.s dans l’institution – sont confronté.e.s aux sollicitations les plus hétéroclites, qui vont des demandes les plus limitées (principalement liées à du design graphique ou de pure forme) jusqu’à des attentes très ambitieuses, mais souvent irréalistes ou mal formulées. Les designers se sentent souvent déstabilisé.e.s dans ces situations, car i.elles n’ont pas été préparé.e.s à poser des conditions à leur intervention et à renégocier le contenu des cahiers des charges. Faut-il dorénavant renoncer à promouvoir le design, ou bien plutôt apporter un éclaircissement sur ce qu’il peut (ou pas) apporter véritablement ?

Et, si on renverse la perspective, c’est-à-dire en voyant le design comme outil au service des agents pour améliorer leurs démarches, existe-t-il réellement un risque d’un design par non-designers ? La plupart des interviewé.e.s ne le croient pas et proposent même de faire disparaître le clivage entre les métiers, vus comme un ensemble de forces mises au service du bien commun. Certain.e.s évoquent même que dans un monde idéal, nous n’aurions plus besoin de designers ! L’envie de transmettre certaines pratiques et méthodes du design reste entière pour la plupart des designers, sans inquiétude qu’un.e agent.e puisse devenir designer en quelques heures de formation – notamment car, pour reprendre un commentaire très fréquent relatif aux compétences des designers, « cela n’est pas possible ! ».

 

Un design (forcément) politique

Être designer dans le secteur public, et surtout en collectivité, pose évidemment des questions en termes de marge de manœuvre réelle, et d’espace pour la créativité, selon le type de rapport établi avec l’administration et les élu.e.s. En effet les designers se sentent parfois contraint.e.s du fait de leur dépendance à la direction de rattachement, au mandat politique … Mais même lorsqu’on exerce en agence, la dimension politique du design n’échappe à personne. Ce qui pose une question délicate, dans un contexte politique et démocratique de plus en plus incertain : à quoi pourrait ressembler la pratique de ce design si nos institutions devenaient de moins en moins démocratiques ?

 

Un marché qui reste marginal

Notre enquête se conclut par le constat d’un marché de plus en plus « mature » mais encore très faible. Les offres d’emplois et les contrats en lien avec ce design se multiplient, et le design n’est plus qualifié de « mode », mais le secteur reste étroit et l’activité n’est pas encore bien définie ni codifiée…

 

Un métier complexe et en constante évolution 

Le succès certain dont fait l’objet la profession de designer pose des questions d’employabilité, de trajectoire professionnelle, de niveau de salaires, de nouveaux savoir-faire à acquérir et à transmettre. Certain.e.s ont du mal à se projeter dans un poste au cœur du service public, se questionnent sur la capacité réelle de ce dernier à se transformer, voire préféreront se tourner vers le milieu associatif et/ou militant.

Plus l’on creuse, plus on prend conscience de l’importance de toute une diversité de « commandes », de mécanismes, de contraintes juridiques, de pratiques, d’ambitions, d’objectifs, de marges de manœuvre (et liberté et créativité), de rapports avec la fonction publique et l’État, de relations (avec les agents publics, avec les élu.e.s, avec les membres des équipes, …), de capacités transformatives, d’enjeux contractuels, d’espaces de pouvoir, de maturité, de légitimation et de représentativité qui ne s’éclairent que maintenant et qui nous amènent à poser la question : parlons-nous tous du même design ? Il faudrait mieux parler d’une pluralité de designs appliqués au secteur public et peut-être essayer de mieux représenter les volets et les défis qu’ils impliquent, tout en éclaircissant les points de contacts et les clivages.

A ce stade, on ne peut pas réellement parler d’une discipline. Mais si nous voulons éviter l’effet de mode, il faudra peut-être combler ce flou dans les prochaines années, et tenter de répondre aux défis que nous avons identifiés – et d’autres encore. Faut-il prendre le risque de voir tous les efforts des quinze dernières années effacés, simplement parce que nous n’aurons pas cherché à le faire ? Pour nous l’enjeu est trop important pour renoncer : il faut élargir le débat et le porter dans les diverses instances, aux endroits « stratégiques ». Et ce d’autant que les actions menées pour promouvoir et accompagner le design dans le secteur public prennent de la vigueur grâce à des réseaux tels que Dessein Public, Designers Publics et le Réseau du Design Hospitalier, ce qui est porteur d’espoir.

 

Une enquête qui ne fait que commencer…

Pour terminer, rappelons les limites de cette enquête, dont les enseignements sont à manier avec précaution en l’état. Par exemple, nous n’avons interrogé qu’un seul représentant du design hospitalier, et nous aurions besoin d’entendre davantage de témoignages de designers au sein des services de l’État. Même s’il s’agit d’une enquête qualitative, elle manque de représentativité et elle aurait besoin d’autres répondant.e.s venant d’autres formations, occupant d’autres postes/types de structures, territoires, etc. Il aurait été intéressant de poursuivre également les interrogations sur le rapport avec le contexte international : quelles différences, quelles similitudes ?

Une enquête n’est jamais réellement terminée ! Nous aimerions continuer à approfondir avec vous les sujets controversés et les évolutions possibles de ce métier. Nous serions heureuses de recueillir toute réaction par rapport à notre restitution et aux enseignements que nous en tirons. Ces informations sont des « données à réaction », libre à vous de vous en emparer pour les partager, diffuser, augmenter !

L’enquête complète, en une quinzaine de planches, peut être téléchargée ici. Merci de nous citer pour toute mention relative à cette enquête.

———–

 

*Giorgia Curtabbi, doctorante en Management, Production et Design au Politecnico de Turin, en immersion à La 27e Région durant 4 mois, en cours d’écriture de thèse sur le design des politiques publiques.

Anne-Béatrice Kernin, récemment diplômée d’un Master en Design écosocial à l’ESAD de Valenciennes en 2023, suivi d’un stage et d’un contrat à La 27e Région.

Nous remercions toutes les personnes qui ont participé à l’enquête :

Mathias Béjean, Iona Bouchardon, Simon Cario, Bérangère Clépier, Erika Cupit, Caroline Di Monte, Christine Fey, Xavier Figuerola, Andrea Gaidano, Raphaëlle Garnieret, Clémence Jaron, Sophie Krawczyk, Claire Lapassat, Apolline Le Gall, Alice Martin, Manon Oresve, Laura Pandelle, Alexandre Pezet, Aurélie Piederriere, Anna Rebelles, Chloé Rotrou, Joachim Savin, Swanny Serrand, Romain Thévenet, Caroline Tricaud.

Rapport d’activité de la 27e Région : 2023, une année pour danser !

5 mars 2024 à 11:23

Ce rapport d’activité 2023 le montre, concevoir et mener des programmes d’innovation et de recherche-action participative est tout un art, peut-être même une danse … c’est comme essayer de danser le tango. On risque de se lancer trop tôt ou trop tard, de ne pas être dans le même rythme, ou de faire trop long. Bref, c’est toujours plus ou moins une question de temps et de (re)synchronisation !

Voulez-vous des exemples tirés de l’année 2023 ?

On nous dit quelquefois que les sujets que nous proposons arrivent un peu en avance par rapport aux échéances locales. C’est ainsi que Nouvelles Mesures, notre programme sur les nouvelles comptabilités écologiques comptait plusieurs collectivités partenaires à son lancement en 2020. Deux ans après, une seule collectivité participe à la phase de tests, les autres suivent leur propre route ou renoncent à expérimenter. Etions-nous trop en avance ?

Autre exemple : coaliser des acteurs autour d’un nouveau programme nous demande beaucoup de temps, surtout lorsque ce programme ambitionne des transformations importantes. Il nous a fallu pas moins de trois ans (et autant de temps d’autofinancement) pour préparer Rebonds, notre programme sur les nouveaux paradigmes de développement économique. Au début il n’intéressait pas grand monde, et maintenant que nous venons de le lancer nous devons presque limiter le nombre de collectivités partenaires…

C’est souvent du côté de nos partenaires que le temps manque le plus, en particulier lorsqu’il s’agit de conduire des expérimentations. Dans des programmes comme Capacités Publiques, Nouveaux Accords ou Territoires en commun, la qualité des expériences réalisées dépend notamment de la disponibilité des agents et de leur capacité à y consacrer du temps.

Il arrive également que nos partenaires ne soient pas au même endroit sur l’échelle du temps : dans des programmes sur l’avenir de l’innovation publique comme les Labonautes  ou Repousser les frontières de l’innovation publique, il faut souvent arriver à faire dialoguer des équipes situées à des stades différents en terme de trajectoire, avec des besoins très divers.

Mais il existe aussi des thèmes que certains préféreraient repousser à plus tard, parce qu’ils sont épineux ou tabous : c’est par exemple le cas des questions de renoncement ou de fermeture de services publics (voir notre enquête sur la sobriété), de justice sociale et notamment de systèmes de domination, ou encore de la multifonctionnalité des forêts avec notre programme Tronc commun qui peine à trouver des partenaires. Ces thèmes figurent rarement parmi les urgences et nous passons beaucoup de temps à trouver le point d’entrée…

Que manque t-il pour mieux nous re-synchroniser ? Faut-il quitter la piste de danse et regarder les choses depuis le balcon ? Changer de cavalier.e ? Changer de tempo ? Apprendre des nouveaux pas ? C’est ce type de question que nous espérons pouvoir explorer prochainement dans Programmes à capot ouvert, une initiative visant à mieux capitaliser les enseignements de tous les programmes d’innovation et d’expérimentation de ces dernières années…. Alors, let’s dance !

L’équipe de la 27e Région

Habiter en construisant, construire avec les habitant.e.s : comment la permanence architecturale transforme-t-elle l’aménagement des territoires ?

6 février 2024 à 12:40

Territoires en Commun, c’est la fin ! Un an après le lancement de ce projet partagé autour de l’aménagement participatif du territoire initié par l’ANCT, l’heure est au bilan. Dans les villes de Vandœuvre-lès-Nancy, Vaison-la-Romaine et Thiers, ainsi que dans la communauté de communes de Kaysersberg, on revient sur les chemins construits collectivement et dans chaque territoire au cours de l’année pour impliquer les habitantEs dans l’aménagement des espaces. Accompagnés par Open Co et Ville ouvertes, les collectivités ont orienté leur démarche autour de thèmes comme l’association des habitantEs aux choix de transition, l’inclusion des publics éloignés des dispositifs habituels de participation ou l’appropriatéion des espaces publics.

Ce temps de clôture est aussi l’opportunité de revenir sur les questions partagées par les 4 territoires pendant cette année de travail ensemble : Comment mobiliser les habitantEs sur des sujets d’aménagement du territoire et de transition ? Amplifier la participation, y compris des personnes les plus éloignées des dispositifs habituels de mobilisation ? Favoriser les initiatives des habitantEs dans une dynamique d’intérêt général ? Comment valoriser et traduire de manière opérationnelle les apports des habitantEs dans les projets ? En interne, comment porter, organiser la participation citoyenne ? Quels débats et controverses, comment les dépasser ? Quelles pistes pour développer et maintenir l’engagement collectif dans le temps ?

Nous avons pour cela invité Sophie Ricard, architecte-urbaniste, co-directrice de La Preuve par 7 et co-initiatrice de l’Ecole du Terrain, qui offre une mise en perspective passionnante autour de la fabrique de la ville pour et par ses habitantEs. Les premières expériences de permanence architecturale, menées à partir de 2010 avec Patrick Bouchain, impliquent, pour l’architecte, mandatéE par une collectivité, un bailleur ou un collectif habitant, d’habiter sur le temps long au sein du territoire sur lequel il ou elle travaille. Sophie a ainsi vécu trois ans rue Auguste Lacroix à Boulogne-sur-Mer, dans l’une des soixante maisons que l’agence Construire avait à charge de réhabiliter avec ses habitantEs. Le projet a fait date dans l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme en testant une nouvelle manière d’envisager ces disciplines et d’écrire la commande publique. Aujourd’hui, Sophie continue d’accompagner l’expérimentation dans l’urbanisme, l’architecture et le paysage dans le cadre de La Preuve par 7, un dispositif porté par le ministère de la cohésion des territoires, le ministère de la culture et la fondation de France. Les méthodes sont basées sur l’idée qu’il n’est plus possible d’apporter des réponses uniformisées à des problématiques d’habitabilité du territoire décidée par le haut et ex-nihilo. Elles ont vocation à être essaimées, et sont largement documentées sur la plateforme L’École du terrain.

Faire la ville avec les habitant.e.s en mobilisant le temps long

Comment faire de l’attachement au territoire (actuel ou passé) un levier de mobilisation des populations ?  Peut-on bâtir à partir des initiatives et de l’énergie spontanée des habitantEs, sans les institutionnaliser et risquer de les affaiblir ?

La permanence architecturale bouscule l’imaginaire et la réalité de la concertation classique autour des projets d’aménagement urbain. A des ateliers ponctuels organisés par la collectivité pour « faire parler » les populations sur des thématiques définies lors de la conception du projet, l’architecte en permanence préfère en effet le chantier ouvert, au sein duquel habitantEs, institutions, artistes et artisans se rencontrent et co-construisent le projet. Il ou elle offre ainsi un cadre différent de recueil et d’écoute de la parole des habitantEs, tout au long de la démarche. L’architecte n’arrive plus en bout de chaîne de la commande mais accompagne sur le temps long pour mettre en actions les publics dans la commande du projet.

Depuis Vandœuvre-lès-Nancy, Philippe Atain-Kouadio, élu à l’urbanisme, confirme la nécessité du « temps long pour faire de l’aménagement des espaces publics avec les habitantEs ». Il raconte le chemin parcouru au cours de l’année : « On pensait être une ville avec un ADN de démocratie citoyenne. [Mais on réalise peu à peu que] l’amplification de ces dispositifs en direction des populations qu’on ne touchait pas jusqu’alors nécessite de prendre le temps ».

La permanence architecturale repose également sur l’expertise d’usage que constitue le fait de vivre sur un territoire, dans un quartier, une rue, un immeuble, un appartement… et l’importance de valoriser cette expertise dans les projets d’aménagement. Ainsi, à Boulogne-sur-Mer, les chantiers de rénovation intérieure des logements ont été conçus autour de « fiches maisons » personnalisées, rédigées par Sophie en lien étroit avec les personnes qui habitaient ces logements. Celle d’Édouard et Évelyne Herbez comprenait par exemple un roman-photo, des dessins techniques effectués à mainlevée, un cahier des charges et des tableaux estimatifs indiquant aux entreprises les travaux à réaliser et ceux dont se chargerait la famille elle-même.

Il s’agit donc bien, en partant du vécu et du quotidien des personnes, de les laisser investir un projet de manière souple et continue, l’architecte en permanence restant garantE de la dynamique d’intérêt général.

 

« Premier concerné, premier concerté » : mobiliser les publics invisibles

Comment renouveler les dispositifs pour mobiliser au-delà de celles et ceux qui participent régulièrement ? Quelle place pour les personnes invisibilisées dans la fabrique de la ville ?

Les réunions de quartiers et autres dispositifs ayant vocation à faire vivre une démocratie directe locale rassemblent en majorité les citoyenNEs les plus inséréEs. Participer à un atelier autour de l’aménagement du futur square de son quartier, par exemple, nécessite de la part du ou de la citoyenNE l’accès à l’information relative à sa tenue, les ressources financières (garde d’enfant, moyens de déplacement, etc.) et en temps nécessaires pour s’y rendre, un sentiment de légitimité à exprimer son opinion, etc. Mettre en place une démarche intentionnelle en direction des populations dites « invisibles » car éloignées de la sphère publique a été un des défis auxquels se sont attaquées les quatre collectivités embarquées dans le programme Territoires en Commun.

Le premier acte de la permanence architecturale est l’installation d’une maison du projet identifiée de tousTES et au cœur d’un patrimoine vacant comme en rez-de-chaussée d’une tour ou dans une ancienne boulangerie. Elle se transforme peu à peu en lieu de vie dans lequel les habitantEs sont libres d’aller et venir, où ils et elles réfléchissent au projet, créent des maquettes, se forment etc. La maison peut aussi devenir un chantier démonstrateur, où donner à voir d’autres manières de construire ou de réhabiliter.

Pour aller chercher les publics qui échappent aux radars des dispositifs habituels de participation, Sophie intime d’écouter leurs besoins réels et concrets. Ainsi, dans le quartier Balzac à Saint-Brieuc, où elle intervient dans le cadre du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU), elle installe une imprimante dans le hall d’un immeuble. Dès lors, le dialogue peut s’enclencher autours de sujets et problématiques reconnus de tousTES. Il s’agit également de mobiliser les acteurICEs qui connaissent et travaillent avec ces publics, la CAF, les CCAS, les missions locales, les centres d’hébergements d’urgence, les éducateurICEs de rue… mais aussi, les boulangeries, les cafés ou les salons de coiffure, en bref, les piliers de la vie collectives et sociale. Le visionnage du documentaire La maison de Sophie, dans lequel on observe l’architecte à Boulogne-sur-Mer au milieu du quartier devenu un chantier ouvert, montre bien ce mouvement d’ « aller vers » les publics jusqu’alors éloignés de la participation, ceux que le projet concerne en premier lieu et pour lesquels il peut aussi devenir une ressource pour se (re)construire.

 

« Le chantier comme alibi pour faire du commun »

Comment l’implication des habitantEs peut-elle faire levier au service d’enjeux de transition ?  Comment le projet peut-il s’appuyer sur les ressources locales et développer des capacités ? Comment concilier les intérêts différents voire contradictoires qui peuvent s’exprimer dans les projets d’aménagement ?

Pour Sophie, la finalité du projet urbain n’est pas uniquement de découper un ruban rouge, de livrer le produit fini, c’est avant tout un processus pour faire société, (re)créer du lien social et prendre soin de populations fragiles.

De son expérience à Boulogne-sur-Mer, aux côtés de publics faisant face à d’importantes problématiques de santé sociale, médicale et mentale, elle retient la capacité du projet à « réparer les personnes ». Ainsi, dans le quartier Delacroix, des chantiers-écoles sont mis en place avec des associations d’insertion qui embauchent et forment une vingtaine d’habitantEs chargéEs de rénover leur maison et celles de leurs voisinEs, et qui en sortent avec une qualification.

C’est aussi le sens de lieux où se retrouvent des institutions qui travaillent auprès des mêmes publics mais ne se rencontrent pas toujours. A l’hôtel Pasteur à Rennes, l’équipe mobile de Précarité psychiatrie du centre hospitalier Guillaume Régnier et les éducatrices et éducateurs sportifs de Breizh Insertion Sport accueillent ensemble des populations migrantes, sans-abris ou en situation de très grande précarité pour des séances de thérapie collective ou de sport dans un lieu dénué des stigmates de l’hôpital psychiatrique et des normes des salles de fitness. Les effets de ces dispositifs sont étudiés dans le cadre du Laboratoire des Délaissés porté conjointement par la Chaire de philosophie du GHU de Paris (Cynthia Fleury) et La Preuve par 7 (Sophie Ricard) dont l’enjeu est de questionner la notion de soin et d’attention en urbanisme, architecture et paysage et la manière dont le chantier peut contribuer à « faire société », à « faire commun » au sein d’un territoire en réinventant collectivement son récit.

Une commande publique agile et re-territorialisée

Pourquoi et comment mobiliser les habitantEs dans les projets d’aménagement quand on a peu d’ingénierie et peu de moyens, notamment dans des communes et intercommunalités de petite et moyenne tailles ? Comment l’implication des habitantEs fait-elle évoluer les rôles de chacun et le triptyque éluE-agentE-habitantE ? Comment la dimension interterritoriale peut-elle renforcer les compétences et faire émerger des formes de plaidoyers ?

« Laisser advenir l’imprévu, l’accueillir, plutôt que de partir avec un programme défini à l’avance, réalisé ex-nihilo depuis son bureau ». Tel est le principe de la programmation ouverte sur laquelle s’appuie l’architecte en permanence, et qui invite à remettre de l’ingénierie de conception dans les phases amont du projet. Elle transforme profondément la commande publique qui devient dès lors une œuvre collective et en bouscule la temporalité (la succession classique des phases, du diagnostic à la réalisation). Une étude de faisabilité en actes, ouverte à tousTES les acteurICEs concernéEs, détermine la possibilité de réaliser le projet en éprouvant le terrain et accompagne l’écriture d’une commande publique inscrite dans son contexte territorial. Cette méthodologie implique un changement profond des postures et des pratiques professionnelles des administrations, des opérateurs, des assistants à maîtrise d’ouvrage/maîtrise d’usage, des maîtres d’œuvre. Ainsi, en permanence, Sophie est architecte-urbaniste, mais aussi médiatrice, sociologue, peintre en bâtiment, écrivaine publique ou encore animatrice scolaire. L’éluE devient quant à lui enssemblier de la démarche et son rôle, comme celui des agentEs, en est transformé.

La question du cadre juridique et financier d’une telle démarche, impliquant l’intervention permanente d’unE architecte durant plusieurs années, se pose. Pour y répondre, l’Ecole du terrain documente les budgets de chacune des permanences architecturales. L’acheteur public peut par exemple conclure un marché public de fournitures, de services ou de travaux innovants dès lors que sa valeur est inférieure à 100 000€. Cet outil, auquel les collectivités ont rarement recours, permet d’assouplir les procédures en dispensant de mise en concurrence et de publicité préalable. La programmation ouverte permet par ailleurs de réduire les dépenses futures en termes d’investissement et de fonctionnement, du fait d’une meilleure adéquation aux usages et besoins et d’une plus forte attention et soin portés par les habitantEs aux espaces. Un article à venir sur la plateforme l’Ecole du terrain a vocation à documenter plus précisément ces mécanismes de commande publique et les éléments qui continuent à bloquer la permanence architecturale.

Depuis la communauté de commune de Kaysersberg, Philippe Girardin, témoigne du manque de temps, de moyens financiers, d’ingénierie et d’expertise juridico-urbanistique au sein des petites collectivités pour mettre en œuvre ce type de dispositif.

L’enjeu réside donc aujourd’hui dans la diffusion et l’appropriation de ces nouvelles manières de faire en architecture et en aménagement par les acteurs qui accompagnent les territoires (ANCT, agences d’urbanisme, CAUE, DDT, DRAC, fédération des Parcs naturels régionaux, CEREMA, etc.). Au CAUE (Centre d’architecture d’urbanisme et d’environnement) de Meurthe et Moselle par exemple, les architectes, paysagistes et chargéEs de mission ont été forméEs depuis plus de 10 ans à l’animation de diagnostics citoyens et à la démarche « d’aller vers » les publics éloignés, pour accompagner les collectivités rurales sans ingénierie interne.

Au-delà, les projets de La Preuve par 7 ont bien vocation à faire jurisprudence et ses méthodes (permanence architecturale, programmation ouverte, gouvernance collective d’un équipement, etc.) à infuser peu à peu les documents d’urbanisme réglementaire…

 

 

 

Féminisme de terrain : regards de praticien.ne.s de la transformation publique

14 décembre 2023 à 20:53

En juillet dernier, nous publiions un premier article pour comprendre comment le féminisme et les courants de pensée qui rendent visibles et luttent contre les discriminations de groupes minorisés viennent questionner l’action publique. Gender-mainstreaming, grille de lecture intersectionnelle, care, éco-féminisme… comment ces approches peuvent-elles bousculer ou enrichir les politiques publiques, dans une optique de justice sociale ?

En nous intéressant à la pertinence d’un paradigme féministe (70% des travailleurs pauvres, en première ligne face aux violences de divers ordres, sont des femmes par exemple), nous cherchons à explorer dans quelle mesure celui-ci offre un point d’entrée pour porter un regard sur une diversité de discriminations (origine ethnique, âge, apparence, langue, etc.) souvent traitées de façon isolées, marginales, ou invisibilisées ? Dans quelle mesure ouvrent-elles ainsi la possibilité de travailler ainsi des problématiques sociales structurelles ?

 Nous avons fait appel aux adhérent.e.s et allié.e.s de la 27e Région pour nous aider à confronter les pistes de ce premier article aux réalités du terrain en rassemblant une trentaine de professionel.le.s du design, de la sociologie, de l’évaluation ou de l’urbanisme, d’élu.e.s et dagente.s de collectivités (Métropoles de Nantes, Bordeaux, Strasbourg, Les Lilas, Cergy Pontoise, ect). Quelles visions de ces sujets au sein des administrations ? Lorsqu’ils sont adressés, comment et avec quels effets ? Quels outils, postures et surtout défis posés pour les acteurs publics ? Ces rencontres ont été l’occasion de dresser collectivement un état des lieux… et de collecter frustrations et de desseins en vue d’une action publique au service d’une démocratie inclusive et d’une justice globale. On vous résume ici les questions et défis soulevés par ces discussions particulièrement riches et animées.

Petite incise avant de démarrer : pour parler diversité et inclusion, nous n’étions, nous-mêmes, pas bien représentatives du sujet, ce qui est symptomatique d’une forme d’entre-soi professionnel et militant : un groupe quasi-exclusivement féminin, blanc, plutôt jeune, et appartenant aux catégories socio-professionnelles supérieures. Cette discussion porte donc nos propres biais, et nous interroge aussi : comment attirer d’autres personnes autour de la table ? 

 

Défi 1 : Tirer un pont, d’une perspective militante à une approche institutionnelle 

Mission égalité femme-homme, budgets sensibles au genre, travaux prospectifs sur la ville non-sexiste, groupes de travail « Genre et ville »… Les collectivités s’intéressent aux sujets du genre et de l’inclusion, poussées par des revendications portées au sein de la société civile. Articuler mouvements militants et action des administrations publiques, garantes d’universalité, est cependant complexe. L’expertise féministe, jugée trop radicale ou trop militante, est parfois perçue de manière suspicieuse ou mise à distance…  au risque de conduire à une euphémisation des formes de domination et d’exclusion systémique de groupes spécifiques, voire à des formes de  feminism-washing (c’est à dire se présentant comme soucieuses des enjeux d’égalité sans que cela ne soit suivi dans les faits).

Au sein des collectivités, ce sont par ailleurs souvent les élu.e.s et les agent.e.s les plus militant.e.s qui font exister ces sujets, quelquefois en les portant à bout de bras. Iels témoignent d’un décalage fréquent entre les élu.e.s et les administrations qui ne peuvent engager des actions de fonds sans portage politique de ces questions, sans moyens et temps dédié pour réellement les adresser dans les projets, etc. Comment dépasser le cadre de l’engagement de quelques-un.es pour intégrer le prisme féministe comme moyen de transformer et d’améliorer l’action publique de manière plus structurelle ?

Au-delà, on se heurte également, au moins dans les fonctions d’encadrement, à l’homogénéité des profils au sein de la fonction publique. A l’image de notre groupe, elle reflète souvent mal, en tous cas dans les fonctions d’encadrement, les diversité ethniques, culturelles, linguistiques, etc. et jettent le doute sur leur capacité à ne pas reproduire les mécanismes de domination existants. Certaines organisations, comme le Solution Lab à Vancouver, cherchent à adresser le sujet en recrutant des personnes « issues des peuples premiers » et  en posant leur origine comme ressource pour la structure ; il est cependant difficile de faire porter la diversité par une personne dont la légitimité n’est pas exclusivement liée à la représentation d’un groupe minorisé auquel iel appartient …

Dans ce sens les espaces de compagnonnage, de partage de pratiques, de renforcement collectif entre les personnes qui portent, au sein et en dehors des collectivités, les sujets de féminisme et d’intersectionnalité seraient bien utiles : leur statut, leur rôle, leurs thématiques, leur rattachement sont fort divers, mais iels partagent souvent un engagement, des défis… et un sentiment d’isolement.

 

Défi 2 : Faire langue commune

Indice de ce passage difficile entre monde militant et approche institutionnelle, le vocabulaire est ici particulièrement clivant : l’écriture inclusive (!), des expressions comme « personne racisée », « système patriarcal », « intersectionnalité », « féminisme » sont difficilement diffusables, comprises ou utilisées, par crainte de susciter rejet ou entre soi, mais aussi au risque de se priver de cadres d’analyses fertiles ou de la capacité à nommer des phénomènes pourtant existants. Résistance inégale cependant : il reste plus difficile d’adresser le racisme ou les discriminations touchant les personnes non-binaires que celles touchant les femmes ou les personnes handicapées par exemple.

Pour les professionnel.le.s engagées sur ces sujets, adapter les mots choisis au public auquel ils sont destinés, pour éviter des clivages tuant dans l’œuf les discussions, relève parfois du numéro d’équilibriste. « On a besoin d’amener les concepts sans les mots dans un premier temps pour ne pas générer un clivage immédiat. » Ces décalages culturels avec certain.es élu.e.s, ou entre des générations plus acculturées à ces questions et d’autres pour lesquelles ces sujets sont éloignés ou formulés autrement, posent la question de la formation, et plus largement des espaces de réflexivité sur le sujet. Pour répondre à de tels enjeux, la métropole de Nantes a par exemple parié sur la diffusion auprès de ses équipes de l’histoire du féminisme… nantais ! Rappeler à chacun.e l’antériorité du sujet, donner de la visibilité à cette histoire (non écrite) et montrer étape par étape le chemin parcouru par Nantes vers la ville non-sexiste a été un moyen de populariser l’histoire locale du féminisme et de poser les bases pour institutionnaliser ces sujets de façon plus contextualisée.

Dessiner des espaces et des formes pour mettre en discussion l’intérêt d’adopter des lunettes féministes ou intersectionnelles, les postures et stéréotypes de chacun.e, la diversité des visions et enjeux derrière le sujet, etc. est donc une nécessité pour une montée en maturité plus collective : « A force de se centrer sur du pratico-pratique, on ne sait même plus de quoi on parle, il y a un risque de déperdition du sujet initial. »

 

Défi 3: Passer par les projets… mais sans s’y arrêter ?

S’intéresser à la manière dont une approche de genre peut être intégrée aux projets permet de passer d’une approche généraliste à une approche centrée sur les usages et transversale. Cela permet également de mesurer l’intérêt de cette entrée pour élargir à une diversité de formes de discriminations.

Quelques exemples partagés dans la discussion : Le travail sur des cours d’école plus égalitaires, inclusives, permet ainsi de regarder d’autres types de discriminations, entre petits et grands par exemple. L’exemple des piscines publiques est également parlant : le prisme du genre a permis, en partant des besoins des femmes, de repérer combien, des rangs de nage aux pataugeoires, ces espaces étaient pensés et hiérarchisés en fonction des performances des usager.ère.s, en favorisant la pratique sportive sur les autres. Une approche plus fonctionnelle, partant du constat des usages divers et variés du lieu, invite à repenser et favoriser son accessibilité pour tous.te.s en rendant le service public plus démocratique. Un travail sur le genre dans l’espace public avec des lycées a permis d’ouvrir la parole sur les masculinités dans les quartiers, mal prises en compte, notamment celle des  jeunes hommes racisés, qui se sentent régulièrement mis en cause dans leur rapport aux femmes, mais eux-même discriminés dans d’autres situations comme le rapport à la police.

Ces exemples montrent la valeur de l’approche de genre dans les projets pour ouvrir une réflexion plus globale, mais aussi toucher des communautés professionnelles différentes. Il y aurait cependant des limites à la contingenter à la seule « entrée projets », qui ne permet pas la réflexivité de la collectivités sur ses propres pratiques et dans la diversité de ses politiques publiques.

 

Défi 4: Affûter ses outils 

Pour ne pas en rester à une succession d’actions éparses et approcher les sujets de discriminations et d’exclusion des minorités de manière plus structurelle, les acteurs publics auraient notamment besoin de mener une réflexion sur leurs pratiques internes ainsi qu’une évaluation des politiques publiques à l’aide des lunettes d’un féminisme intersectionnel par exemple. Cette vision systémique est aujourd’hui loin d’être une réalité dans les administrations et collectivités, empêchée entre autre par l’organisation en silo des services et des délégations au sein des institutions (entre la lutte pour l’égalité femmes-hommes et les autres sujets), dont les agendas peinent à s’articuler.

Parmi les dispositifs et outils qui peuvent appuyer une vision transversale, le budget sensible au genre, adopté par des collectivités de plus en plus nombreuses, est décrit comme un « instrument du féminisme municipal » ; il invite à développer une analyse systémique de l’action publique au prisme du genre puisque l’impact de chaque disposition sur l’égalité femme-homme est mesuré et rendu visible. La métropole de Strasbourg est par exemple impliquée dans un projet européen d’intégration d’une perspective de genre dans le processus budgétaire (incluant d’ailleurs des temps de formation des équipes sur le sujet). L’examen de l’impact différencié de certaines lignes budgétaires sur les femmes et les hommes a permis par exemple de modifier le dispositif d’aide à la licence sportive en vigueur afin qu’il puisse bénéficier autant aux filles qu’aux garçons (ces derniers représentaient jusqu’alors 88% des bénéficiaires). Dans le domaine de la participation citoyenne, la ville a également proposé un dispositif de garde d’enfants lors des assemblées de quartier et instauré une égalité de temps de parole entre les hommes et les femmes, qui ont contribué à une augmentation de la participation et de l’implication des femmes.

Il serait utile de travailler collectivement à mettre en perspective de tels outils : Quelles visions les sous-tendent ? A quelles conditions sont-ils réellement transformateurs ? Dans quelles trajectoires les collectivités qui les adoptent s’inscrivent-elles ? etc.

 

Le sexisme, le racisme, le validisme, les LGBTQIA+phobies ou l’agisme dans l’action publique c’est par exemple : un policier qui refuse de prendre une plainte pour violence domestique, des pratiques (in)consciemment biaisées de la part du personnel éducatif, le contrôle policier « au faciès » ou encore le fait de déconseiller un poste dit « masculin » à une femme dans le cadre d’un accompagnement vers l’emploi. Il existe bien un décalage entre les orientations de politiques publiques s’affichant comme égalitaires et les dynamiques à l’œuvre dans les interactions entre l’action publique et ses « usager.e.s ». 

Comment les institutions publiques peuventelles s’équiper pour ne pas contribuer à des rapports de domination, voire les déconstruire ou les ré-équilibrer ? L’approche du féminisme, du prisme du genre à l’ouverture à d’autres formes de discrimination, d’une approche par projets à des tentatives d’intégration plus systémiques, se développe. Il y a bel et bien un enjeu cependant à diffuser ces pratiques sans les dépolitiser, à renforcer les personnes qui les portent, sans faire reposer ces sujets sur quelques un.es uniquement, à expérimenter mais aussi à monter en maturité, etc.

Ces premières discussions, vives et joyeuses, en appellent d’autres évidemment : groupes de paire.s et de co-développement ; espaces de croisement des approches et production d’outils et ressources collectives, programmes d’expérimentations… Ne reste (presque) que le cadre à construire. A vos propositions !

Sobriété : ouvrir l’espace de la décision publique

12 décembre 2023 à 17:30

A l’automne 2022, la crise énergétique, combinée à une prise de conscience croissante des limites planétaires, a poussé sur le devant de la scène la notion pourtant bien ancienne de sobriété … bousculant et déstabilisant au passage des acteurs publics dans l’ensemble bien peu préparés à y faire face.

A la 27e Région, après nous être beaucoup interrogés sur le périmètre et la manière dont nous pourrions aborder le sujet et nous articuler avec des démarches et recherches existantes (notamment l’étude Les modèles économiques urbains au défi de la sobriété conduite par  ibicity, Espelia et Partie Prenante en 2022, ou la recherche Organiser la sobriété portée par Julie Mayer et Mathias Guérineau), tout en étant le plus utiles à nos complices en collectivités, nous avons choisi de porter plus précisément notre regard sur la décision publique.

Quels (nouveaux ?) processus de prise de décision au sein des collectivités, par exemple quand il s’agit d’abandonner certains investissements, de fermer un service ou de réduire les horaires d’un équipement, pour faire face à nouveau « système de contraintes » ? Où la décision se prend-elle ? A partir de quelles informations et suivant quels critères se construit-elle ? Qui participe à la décision ? Suivant quelles modalités et avec quels outils ? Comment les conflits et les dissensus sont-ils gérés ? C’est donc pour tenter de documenter, décrypter et partager les modes et processus de décision dans les collectivités face à ces enjeux croissants de sobriété que nous avons lancé une enquête collaborative au printemps dernier.

Un dispositif d’enquête léger, avec quelques ramifications

 

Un questionnaire en ligne a d’abord permis de dresser un premier état des lieux du sujet, grâce à une vingtaine de réponses très détaillées émanant de contextes assez divers – à défaut d’être exhaustifs ou représentatifs (9 grandes villes, métropoles et communautés d’agglomérations ; 5 villes moyennes et communautés de communes ; 3 petites villes ; 3 Départements ; 1 hôpital). Cette première prise de température s’est prolongée par des entretiens menés de juillet à septembre avec un élu, un collaborateur de cabinet, des DGA, des directeur.rice.s et des chargé.e.s de mission de 10 collectivités. Un temps collectif, réunissant une quarantaine de participant.e.s, nous a enfin permis, le 1er décembre dernier, de partager et de prendre de la hauteur, collectivement, sur les enseignements de l’enquête.

Cette réflexion s’est également nourrie d’échanges et de croisements avec deux autres démarches voisines. En premier lieu, une série d’entretiens menés par Energy Cities avec des villes européennes (Bruxelles, Zurich, Vienne, Tampera, Riga, Barcelone …) pour comprendre comment elles ont fait/font face à la crise des ressources et faire monter la sobriété dans l’agenda européen. Avec plusieurs constats intéressants : tout d’abord, la notion de sobriété est très inégalement perçue (la confusion entre sobriété et efficacité énergétique règne encore largement), et seuls les pays francophones et germanophones semblent vraiment familiers du concept, tout en peinant à le traduire en politiques de sobriété à grande échelle. Les villes qui ont pris des mesures de sobriété avant la crise énergétique l’ont fait pour faire face à des difficultés financières, et les décisions plus généralisées prises à l’hiver 2022-23 l’ont été d’une manière très comptable et technicisée. A noter que c’est peut-être la sobriété foncière qui est la mieux comprise et partagée aujourd’hui par les villes européennes, car considérée comme plus structurelle que les tensions sur les autres ressources. Le papier publié par Energy cities suite à ces entretiens est à lire ici.

Notre réflexion a aussi croisé celle de France Ville et territoires Durables et du Comité 21, qui ont entrepris une étude des initiatives inspirantes de leurs collectivités membres, mais aussi des obstacles et des leviers des politiques de sobriété à l’échelon local, dont les résultats ont été publiés ici.

Un bilan en demi-teinte

Au-delà de la synthèse des réponses au questionnaire et des entretiens disponible ici, on peut noter trois tensions principales apparues lors de l’enquête.

Tout d’abord, la difficulté à pénétrer véritablement dans la « boîte noire » de la décision, le « Quoi ? » (le détail des mesures prises, la plupart très similaires d’une collectivité à une autre, et apparemment largement consensuelles) l’ayant souvent emporté dans les réponses sur le « Comment ? » (les partis-pris, critères et modalités de la décision, la nature des informations soutenant la décision, qui restent trop souvent un impensé). Pour aller plus loin, peut-être aurions-nous du creuser là où aucune décision significative n’a été prise, ou aller chercher des décisions moins « avouables », des formes de renoncement (des fermetures d’équipement, des priorisations de services ou de publics), ou des situations de tension ?

Ensuite, une polarisation des décisions sur la sobriété énergétique, au détriment d’une approche plus globale et systémique, qui embrasserait les tensions sur d’autres ressources (eau, foncier, matériaux) et la sobriété en émissions carbone ou en production de déchets par exemple.

Enfin, une vision très conjoncturelle et court-termiste de cette « crise » des ressources, liée au contexte d’explosion des coûts de l’énergie consécutive à la guerre en Ukraine, avec un processus décisionnel qui a pu s’apparenter à de la gestion de crise, dans l’urgence (le parallèle a d’ailleurs été fait à plusieurs reprises avec la crise Covid) plutôt qu’à une prise en compte du long terme, à une transformation plus profonde et structurelle.

C’est pour tenter de dépasser ces écueils et de prendre de la hauteur que nous avons proposé le 1er décembre une relecture de notre question initiale (Comment décider en régime de sobriété ?) à partir de l’expérience de ces derniers mois, mais aussi d’autres expériences de décision en situation ultra-contrainte.

Comment remettre de la décision dans un contexte de tensions fortes sur les ressources ?

Décider, c’est choisir, et donc dépasser la sidération et le sentiment d’impasse (le fameux TINA – There is no alternative) pour prendre les décisions les plus justes et pertinentes. L’enquête a permis de révéler plusieurs chemins possibles, plusieurs stratégies et actions pouvant être mises en œuvre pour (ré)ouvrir cet espace de la décision, que nous avons (humblement) tenté de cartographier ci-dessous (version Miro complète et plus lisible ici). Cette visualisation est un premier effort de mise à plat, un objet de discussion, qui mériterait bien sûr d’être « challengé » et complété (n’hésitez pas à nous contacter si l’exercice vous intéresse !)

Les témoignages de Gildas Gaonac’h (Ville de Poitiers – Grand Poitiers Communauté urbaine) et de Philippe Girardin (Président de la Communauté de communes de la Vallée de Kaysersberg) ont permis d’éclairer et d’ouvrir la discussion lors du temps collectif.

A Poitiers, les alertes dès mi-2022 sur les projections de doublement des factures d’énergie en 2023 ont conduit la collectivité à prendre des mesures délicates, sous l’égide d’une cellule  dédiée à la mise en place d’actions rapides, avec des lettres de cadrage budgétaire très contraintes. Les projets d’investissement ont été réinterrogés, notamment le schéma des piscines (priorisation des piscines proches des quartiers prioritaires et renoncement à la rénovation d’une piscine en milieu plus rural), mais les dépenses de solidarité (notamment de soutien au CCAS) ont été augmentées. Le choix de fermer une des quatre résidences autonomie, sous-occupée de longue date, a suscité une forte mobilisation, jusqu’à conduire à la suspension de la décision et à son ajustement après une large concertation. Cet épisode illustre le sentiment initial d’impasse (ici la fermeture vue comme l’unique option) et des manières possibles de rouvrir la question : le temps du dialogue avec les résident.e.s, organisations syndicales, associations et habitant.e.s du quartier, ce qui va notamment alimenter la démarche Ville Amie des Aînés ; et temps de travail avec les partenaires potentiels d’un projet alternatif mixant les publics. Pour Gildas, si la question du renoncement (à des investissements, mais aussi à des services) reste un horizon incontournable, elle doit être anticipée et  « mise en politique », pour « alimenter un espace de choix », comme le décrit le sociologue Yannick Barthe dans Le pouvoir d’indécision. La mise en politique des déchets nucléaires (« la réversibilisation est donc un processus de défatalisation, elle arrache certains projets ou certaines décisions à l’inéluctable : du certain on passe à l’incertain, du probable au possible »).

A la Communauté de communes de Kaysersberg (16 000 habitants), la décision a été prise de prioriser entre « ce qui est indispensable et ce qui l’est moins » et de faire porter d’abord les efforts sur la station de ski et le centre nautique, principaux postes de consommation énergétique avec la station d’épuration, les gymnases et les crèches. Une réflexion de fond a dès lors été engagée sur l’avenir du centre nautique (Qu’est-ce qu’on ferme ? Quelle coordination avec les piscines voisines, y compris au sein d’équipements privés – hôtels et centres de remise en forme ?), s’appuyant dans un premier temps sur des études techniques sur les effets d’une fermeture d’un mois (inutile économiquement) ou plus (avec des conséquences fortes pour les scolaires). Finalement, il a été décidé de fermer la pataugeoire et le sauna-hammam (dont les travaux nécessaires de mise aux normes étaient chiffrés à 300 000€). La Communauté de communes a ensuite confié à Alexandre Monnin et ses élèves du master Stratégie et design de l’Anthropocène une étude sur la redirection/bifurcation du centre nautique avec cinq scénarios transmis aux élu.e.s, intégrant les dimensions sociales, techniques et financières. Parallèlement, la question du futur de la station de ski (propriété d’un syndicat mixte réunissant la Communauté de communes et le Département) s’est également imposée l’année dernière, quand, face à l’explosion du coût de l’électricité, la décision a du être prise de fermer la station deux jours par semaines pour réduire les consommations (la tension sur la ressource en eau, nécessaire pour faire fonctionner les enneigeurs, étant également importante). Ces deux expériences ont aussi amené la collectivité à s’interroger sur l’association des habitant.e.s à ces décisions, et à s’engager dans le programme Territoires en communs porté par l’ANCT autour de l’aménagement territorial participatif. Pour Philippe, il s’agit bien de continuer à mobiliser élu.e.s comme citoyen.ne.s autour des enjeux des décisions difficiles à venir et d’ « un nécessaire choix de sobriété », comme il l’a exprimé dans l’édito « Bifurquons ! » du magazine de la com’com en novembre 2022.

Outiller la décision, aider les élu.e.s et les directions à prioriser grâce à la concertation et la participation (plutôt que de travailler a posteriori l’acceptation de décisions prises sans y associer les habitant.e.s), penser une forme de « sobriété gouvernée » pour reprendre les termes des chercheurs Julie Mayer et Mathias Guérineau, c’est aussi une piste avancée par une participante au webinaire.

Et les plans de sobriété dans tout ça ?

Dans le dernier temps du webinaire, nous avons voulu nous intéresser aux plans de sobriété qui ont fait leur apparition dans toutes les administrations ces derniers mois. Faut-il (et si oui comment) évaluer et (re)penser ces plans de sobriété pour dépasser la seule gestion de crise (énergétique) et faire de la sobriété un pilier de l’action ? Comment ces plans peuvent-il dessiner des pistes (processus d’élaboration, instances, outils, modalités d’animation etc.) pour la suite, acter une nouvelle donne ? Comment en faire des objets « vivants », s’adaptant au fil de l’eau ?

Benjamin Boël et Romain Dhainaut, de la Délégation à la transition écologique du Département de la Seine-Saint-Denis, ont ouvert le bal. En Seine-Saint-Denis, le plan de sobriété présenté à l’exécutif en septembre 2022 avait trois visées : atténuer l’impact budgétaire de l’inflation, s’adapter aux difficultés d’approvisionnement pour différentes fournitures et aux risques de ruptures d’approvisionnement énergétique, et préserver des marges de manœuvre pour mener des actions résolues face aux conséquences sociales de l’inflation. Les mesures prises, de court et moyen termes, ont couvert les champs de la sobriété énergétique (chauffage, électricité, carburant) mais aussi de la sobriété alimentaire et des consommations de fournitures (papier, mobilier, déchets …). La mise en œuvre de ce plan a permis d’identifier les conditions nécessaires à la mise en place d’une stratégie globale et pérenne de sobriété de l’administration, notamment par la mise en place d’une gouvernance, d’un suivi des consommations énergétiques des bâtiments (installations de capteurs…) et de modalités d’implication des agents, et ainsi d’ouvrir le chantier de la décarbonation de l’administration (mise en place des instances de pilotage, études pour systématiser les raccordements aux réseaux de chaleur, etc.). Les actions du plan de sobriété contribuent aussi en partie à la stratégie de résilience territoriale en cours d’élaboration : rénovation thermique et adaptation du patrimoine bâti, incitation à la marche et au vélo, diversification des sources d’énergie, alimentation durable …

Comme en Seine-Saint-Denis, dans d’autres collectivités, le plan de sobriété a donné un « coup d’accélérateur sous contrainte » à une politique de transition sociale et écologique déjà réelle et assumée. Ce constat révèle la force des crises « pour faire avancer » des sujets difficiles, casser des chemins de dépendances …

Pour les participant.e.s à notre temps collectif, quelques conditions semblent nécessaires pour élaborer des plans de sobriété réellement utiles et opérants : un cadrage stratégique et du temps libéré ; une implication des agents et des partenaires sociaux, notamment dans la prise en compte de la qualité de vie au travail ; une disponibilité des données et du pilotage (la complexité des contrats d’exploitation nécessitant souvent un inventaire préalable). L’implication de chercheuses et chercheurs et l’articulation avec une démarche de prospective participative (qui renvoie au sujet de l’imaginaire, car la sobriété ne fait pas rêver aujourd’hui) sont également des pistes avancées. La question du périmètre des plans de sobriété et des interdépendances entre acteurs est également abordée ; elle implique de dépasser les seuls écogestes pour prendre des mesures plus collectives et systémiques, porteuses de sens et de cohérence.

Plusieurs participant.e.s au temps de partage insistent surtout sur la nécessité de réintégrer la sobriété dans le cadre de la stratégie de planification, avec ses outils existants (de concertation, de suivi, de pilotage stratégique associant les élu.e.s) plutôt que de « rajouter une couche de plus » … et d’accentuer la difficulté de coordinations entre les différentes stratégies et documents de planification. Le rapport de Développement durable annuel (obligatoire depuis 2011 pour les collectivités de plus de 50 000 habitants) peut aussi être un bon levier pour porter une stratégie de sobriété, à condition de le penser comme un véritable outil de coordination et de pilotage  …

Quand on a écrit et fait valider ce plan de sobriété, on a fait acter qu’il s’inscrivait dans la trajectoire de notre plan climat air énergie. Après un an, on a atteint nos 10% d’économies d’énergie, on arrive au bout des gisements identifiés sans toucher aux investissements ; maintenant on doit revoir notre PCAET, nos objectifs de long terme

Une des questions c’est comment les plans de sobriété s’articulent avec toutes les démarches de planification ou de contractualisation (CRTE à l’époque, PCAET, SCOTT, SRADETT, PAT, etc.) et les démarches de bifurcation/organisation portées par les collectivités pour « ouvrir » les espaces de décision (nouvelles forme de gouvernances, projets transverses, etc.)

———————————————————-

Merci à toutes les personnes qui ont contribué à cette enquête et participé au temps de partage collectif, mention spéciale à Ambre, Séverine et Gildas, nos agent.e.s co-enquêteur.rice.s !

Et merci encore à Manon Loisel et Nicolas Rio (Partie Prenante), Norent Saray-Delabar (Pratico-Pratiques), Elisabeth Dau (Fréquence Commune), Mathias Guérineau (IAE de Nantes) et Julie Mayer (Ecole Polytechnique) qui nous ont aidé à défricher le sujet et à dessiner les contours de cette enquête …

 

CITYLAB 2023 à Washington DC : gouverner la complexité

15 novembre 2023 à 20:02
Visite du NoMa Mural Tour à Washington DC

 

Réindustrialisation, revitalisation des centres-villes, réciprocité entre les territoires, violence envers les élus locaux, relation entre les jeunes et la police…Sommes-nous devant le programme du Congrès 2023 de l’Association des Maires de France  ? Eh bien non, nous sommes à Washington DC pour Citylab, l’événement international sur l’innovation urbaine organisé du 18 au 20 octobre par la fondation Bloomberg Philanthropies (en 2022 Citylab était organisé à Amsterdam), et il est surprenant de voir à quel point les enjeux du moment sont les mêmes qu’en France ! Impossible de tout passer en revue, mais voici un tout petit aperçu des choses marquantes entendues ça et là.

 

Que faire de l’économie informelle ? Le cas des « squeegee kids » de Baltimore

Au fil des avancées de notre programme Rebonds sur les nouveaux paradigmes du développement économique, nous nous demandons souvent comment changer nos regards sur la question de l’économie informelle, vue tantôt comme un problème, tantôt comme un sas vers l’insertion. Aux États-Unis, l’un des cas les plus emblématiques abordés dans le cadre de Citylab est celui des « squeegee kids » de Baltimore (Maryland), des adolescents âgés de 10 à 18 ans qui tentent de gagner leur vie ou d’aider leurs proches en lavant les pare-brises des voitures aux artères de la ville. Aujourd’hui au nombre d’une centaine, ils sont depuis des décennies une source de débats passionnés, de confusion dans l’application de la loi et de perplexité dans la classe politique. 

L’histoire démarre vraiment en 1985, lorsque le conseil municipal s’est divisé sur une mesure visant à interdire cette pratique et à encourager des arrestations. L’opinion public s’est alors polarisée, attisée par des incidents réels -portefeuilles arrachés, bouteille d’eau lancée sur un véhicule- ou fictifs -un mari avait tué sa femme et prétendu à tort qu’un « squeegee » l’avait poignardée. Après de nombreuses plaintes, une première initiative avait bien été lancée par l’ancienne maire Catherine Pugh, fondée sur la création d’un « Corps des Squeegee » et l’organisation de quelques lavages de voitures autour de l’hôtel de Ville -une initiative momentanée, malheureusement sans suite concrète.

Évidemment personne n’est d’accord, entre ceux qui voient avant tout les « squeegee kids » comme une nuisance et un danger pour la sécurité publique, et d’autres comme des entrepreneurs assidus, qui tentent de survivre dans des circonstances difficiles. Ils incarnent surtout la multitude de problèmes systémiques auxquels sont confrontés les populations racisées de Baltimore, notamment une pauvreté profondément enracinée, le racisme et le désinvestissement dans ces communautés. Pourtant les « squeegee kids » sont souvent des modèles positifs pour les garçons de leur quartier, parce qu’ils ne vendent pas de drogue et qu’ils ont leur propre argent pour acheter des chaussures et des vêtements, aider plus jeunes qu’eux, et que certains prévoient de retourner à l’école ou de trouver un métier plus durable. Mais c’est souvent un parcours d’obstacles : certains sont trop jeunes, et d’autres ne disposent pas d’une pièce d’identité, d’un logement stable, d’un moyen de transport fiable et de vêtements de travail. La plupart des gens ont peur de parler avec eux et ne parviennent pas à faire preuve d’empathie à leur égard.

Comme souvent, il a fallu qu’un drame arrive pour que les choses bougent à nouveau : l’été dernier, un « squeegee kid » de 15 ans a tiré mortellement sur un conducteur en colère brandissant une batte de baseball. Les élus municipaux tentent depuis de mettre en place une réponse la plus globale possible, mobilisant en direct les jeunes eux-mêmes, les services de Police, des agents des services municipaux et des responsables associatifs. Dorénavant, l’activité des « squeegee kids » est interdite dans 6 secteurs de la ville, et les agents peuvent dorénavant délivrer des citations pour mendicité. Le plan prévoit d’importants efforts de sensibilisation visant à connecter les jeunes économiquement défavorisés avec des emplois et des ressources à long terme, notamment des mentors et une aide au logement. 

Est-ce que cette fois sera la bonne ? Dans le plus pur style d’un show télé, un « squeegee kid » -costume cravate de rigueur- témoignait à la tribune de Citylab aux côtés de la directrice des services de la Ville, sous les applaudissements du public. Le programme est présenté comme un tournant majeur. « On ne va pas régler tous les problèmes liés à l’économie informelle. Mais L’important c’est de travailler aux racines du problème et de recréer l’espoir. »

 

Vous vous sentez coincé-e ? Rien de tel qu’un bon schéma !

Petit détour par le System Design Symposium 2023 qui se déroulait sur le campus de l’Université de Georgetown, à 10 mn de Citylab. La première journée était ouverte (en visio) par Abby Covert, célèbre designeure new-yorkaise et l’une des pionnières de l’architecte informationnelle, autrice de plusieurs ouvrages (non-traduits) et fondatrice du festival mondial annuel de l’architecture informationnelle. 

« Do you feel stuck ? », demande Abby, autrement dit vous sentez coincé.e dans un problème qui vous dépasse ? « Then diagrams are for you ». Le truc d’Abby, c’est qu’aucun problème -du plus simple au plus systémique- ne résiste à un bon schéma. Qu’est-ce qu’un bon schéma ? Une représentation visuelle utile à quelqu’un -qu’il s’agisse d’une simple échelle de temps griffonnée sur un papier pour rappeler à quelqu’un quand il doit prendre ses médicaments, ou bien de la visualisation sophistiquée de la propagation d’une idée sur les réseaux sociaux. 

Abby Covert

Les schémas sont une invention ancienne, à la fois simple et prodigieuse : Abby date leur essor avec la popularisation des cartes géographiques au 13e siècle, au développement des mathématiques puis des premières machines au 17e siècle, puis à la disponibilité massive des données à partir du 20e siècle. Les schémas trouvent leurs origines dans de multiples disciplines : la cartographie, les sciences cognitives, le design graphique, l’architecture informationnelle, le design informationnel, la linguistique, la typographie, les démonstrations visuelles…

La théorie de changement d’Abby, c’est que les schémas possèdent des « super pouvoirs » pour contribuer à répondre aux défis posés par les problèmes de type « VUCA » (volatiles, incertains, complexes et ambigus) du nom d’une théorie d’origine militaire fondée dans l’après guerre froide en 1991 par Herbert Barber. Parlez d’un problème « VUCA » à Abby, elle vous répondra « STUCK » :

Volatility > Stability

Uncertain > Transparency

Complexity > Understanding

Ambiguity > Clarity

>Kindness

Au cours de sa carrière, Abby a fait l’apprentissage des enjeux éthiques et politiques autour des représentations graphiques, par exemple à travers le choix des couleurs des légendes pour illustrer des phénomènes raciaux, ou encore des enjeux climatiques. Elle cite une de ses références préférées dans ce domaine, le guide pratique « Extra Bold – A feminist, inclusive, anti-racist, nonbinary field guide for graphic designers », qui traite du design inclusif et de la diversité sous trois angles -la théorie, l’histoire du design et la réalité du travail des designers.

Extrait de « Extra Bold: A Feminist, Inclusive, Anti-racist, Nonbinary Field Guide for Graphic Designers »

Des questions également abordées, dans la suite d’Abby Covert, par l’Ethics Lab de l’Université de Georgetown, une équipe de philosophes et de designers qui essaient d’inventer des méthodes pour aider les élèves à se poser des questions éthiques dans le cadre de leurs projets, par exemple en les aidant à créer des « provotypes » ou à produire les cahiers des charges de démarches éthiques (par exemple pour identifier quels savoirs, cultures, personnes manquent autour de la table quand il s’agit de travailler sur un problème donné, ou bien pour mieux choisir les projets, les partenaires, etc). On imagine au passage la difficulté qu’il y a à aborder les questions éthiques dans une université dont les coûts d’inscription sont l’un des plus chers des Etats-Unis, jusqu’à 60 000$ par an !

En tout cas, autant de réflexions sur l’éthique qui donnent envie d’étoffer et d’approfondir la liste des critères de succès que nous utilisons pour conduire des projets à la 27e Région…

 

Plaidoyer pour l’innovation « par mission »

La question du traitement des problèmes complexes planait aussi en permanence dans Citylab. Les approches systémiques étaient citées un peu à toutes les sauces – par exemple dans un projet visant à déplacer le quartier rouge à l’extérieur d’Amsterdam (Pays-Bas), ou encore dans d’autres projets ambitionnant de sortir les jeunes de la spirale de violence à Charlotte (Caroline du Nord, USA), Louisville (Kentucky, USA) ou encore à Glasgow (Écosse, Royaume-Uni)…

La dernière journée, réservée aux 200 professionnels et praticiens de l’innovation publique présents (le « City Innovation Studio ») était entièrement consacrée à ces questions. Elle était (plutôt brillamment, compte tenu de la difficulté de l’exercice) conçue et animée par Christian Bason, fondateur de l’ex-Mindlab danois. Comme il l’a récemment écrit à plusieurs reprises -par exemple dans un article cité et partiellement traduit par Silvère Mercier dans sa dernière lettre d’info– Christian Bason propose de s’intéresser dorénavant à une nouvelle phase de l’innovation publique fondée sur l’innovation « par mission » et sur des portefeuilles de projets innovants : une approche dans laquelle de multiples organisations décident de collaborer autour d’une même finalité, au-delà des limites de leur administration, au sein d’un agenda commun et dépassant les échéances politiques. Une approche promue depuis plusieurs année par l’économiste Mariana Mazucatto, déjà adoptée à l’échelle internationale par l’UNDP, et qui figure d’ailleurs parmi les ressources de Labonautes.fr, l’outil que nous avons créé avec la DITP, le TiLab et une vingtaine d’innovateurs publics.

Christian Bason à Citylab

Trois questions sont au centre de ces approches. Tout d’abord, quel futur commun voulons-nous ? L’enjeu consiste à quitter la focale du problème, pour décider collectivement à quoi pourrait ressembler la solution à long terme, la décrire précisément et de façon sensible, au moyen d’histoires, d’images et de visuels. Cette phase de type « backcasting » exige d’explorer plusieurs scénarios, de s’assurer de l’engagement des véritables décideurs dans le processus, de décrire des choses concrètes, de se préparer à faire des inflexions avec le temps, mais aussi de travailler à conserver cette ambition partagée sur la durée avec les participants. C’est cette approche que tente par exemple de mobiliser la ville de Charlotte (Caroline du Nord) pour résoudre les problèmes dont souffrent six quartiers de la ville enchevêtrés dans des bretelles de voies rapides. L’initiative s’appelle Corridors of Opportunity, est aujourd’hui doté de 72Mo$ et a débuté par une réflexion collective, associant les habitants, les équipes municipales, les associations et les entreprises locales sur l’avenir de ces quartiers. 

Le nouveau projet d’aménagement destiné à reconstruire les quartiers minés par les bretelles de voies rapides, à Charlotte

 

Ensuite, comment encourager les gens à rejoindre durablement le mouvement ? Il s’agit d’abord de reconnaître que pour chaque problème à résoudre, il existe de nombreux conflits en termes de champs de compétences mais aussi d’égos, au sein des organisations et entre les organisation. Cette question ne peut pas être laissée au hasard et mérite des efforts dédiés, une personne ou une équipe en charge de ce travail de médiation, de créer un environnement de confiance et d’apprentissage collectif. Une telle fonction pourra s’assurer que chacun des participants tire un intérêt des transformations attendues, il fera la maximum pour faire participer les absents qui devraient pourtant être autour de la table, il identifiera les alliances déjà en place, s’assurera que les buts sont partagés de façon impartiales, etc. 

Enfin, de quoi avons-nous besoin pour réussir ? Aucun projet mené de façon isolé ne suffit pour traiter un problème de façon soutenable. Adopter une approche systémique, c’est admettre le besoin d’une stratégie multi-dimensionnelle, un mix d’interventions soutenues par un travail collaboratif et l’appui sur des données, combinant des financements diversifiés (investissements publics et privés, fondations, etc), chacune de ces interventions visant un aspect spécifique du problème. Une approche holistique qui s’emploie d’abord à identifier à quel endroit agir avec le plus de chance d’effets puis à développer un plan stratégique aux objectifs clairs, propres au contexte.

C’est aussi une approche qui implique la collecte et l’analyse de données issues de ces différents types d’intervention, afin de relier en permanence les différentes parties du portfolio et permettre d’améliorer en continu. Autant d’éléments qui nécessitent d’établir une structure de gouvernance claire, avec des rôles et des responsabilités définies et une logique de transparence. C’est l’approche de la ville de Fortaleza, au Brésil, qui souhaite traiter l’amélioration de la santé publique et la lutte contre le changement climatique en réunissant les ressources nécessaires pour animer un portfolio d’interventions visant à réduire les émissions carbone et les maladies liées à la pollution de l’air.

Les participants du City Innovation Studio (petit jeu : où suis-je ?)

Nouvelles Mesures : La longue route (vers l’expérimentation)

3 octobre 2023 à 16:38
Ange Leccia, Arrangement. Globes terrestres, 1990-2021 – Exposition « Faut-il voyager pour être heureux ? », Clermont-Ferrand, Septembre 2023.

 

Retour vers le futur

En 2021, nous écrivions dans un premier article ce qui serait la ligne directrice de notre programme Nouvelles Mesures : « le décryptage et l’expérimentation de nouveaux modèles comptables pour soutenir les collectivités face à leur responsabilité écologique et sociale.».

Alors que les évènements climatiques et les tensions sociales autour des ressources nous montrent chaque jour que le monde que nous attendions pour demain (disons à l’horizon 2030-2050) est déjà bien présent, où en sommes-nous de notre démarche et de notre tentative de passer par la fenêtre entrouverte des outils de gestion et de comptabilité pour mieux outiller les acteurs publics dans leur trajectoire de transition ?

Comme avant chaque plongeon dans un bouillon d’innovation sociale, nous posons les conditions pour réaliser une enquête, partagée entre collectivités, pour mieux comprendre ce dont on parle, les enjeux, les controverses, les zones de floues et les signaux faibles. Cette exploration en terre plus ou moins connue de nouveaux indicateurs, comptabilités écologiques et sociales et autre théorie du Donut, s’est ainsi déroulée avec 6 collectivités territoriales (mais aussi le CGGD, France Urbaine et la Fondation de France) de juin à décembre 2021. Des ateliers pour comprendre, affiner et questionner des méthodes ou modèles (budget vert, compta carbone, modèle CARE, etc) , des fiches synthétiques de présentation des outils, des hypothèses de cheminement entre les méthodes, des exercices de projections désirables autour de leur usage au sein de nos organisations.

Fruit de ce premier travail, nous publions début 2022 le livret « Repolitiser la compta publique ».

 

Lost in transition

Passée cette phase d’exploration et de « reconnaissance », il nous fallait tester ce que ces outils et leurs philosophies signifiaient sur le terrain :
Comment ces approches sont-elles susceptibles de transformer les organisations, les métiers, les relations entre les services de la collectivités, mais aussi les rapports avec les autres partenaires territoriaux ?
Quels pourraient être les terrains propices à leur déploiement ? Par quoi devrait-on commencer, quels petits pas, pour aligner les aspects financiers et budgétaires face aux dimensions écologiques et sociales ? Comment s’appuyer sur les nombreuses démarches, réglementations, et autres amorces du changement déjà engagées au sein des organisations publiques ?
Et par extension, comment garantir un droit à l’expérimentation en lien avec les transitions, dans un monde qui change plus vite que prévu, et où, en même temps, les organisations ont de grandes difficultés à se transformer en profondeur (c’est à dire au-delà des démarches de RSE et de verdissement des activités) pour être à la hauteur de l’enjeu (attention, ça pique un peu).

Alors comment être soutenant, dans l’immédiat, pour des collectivités sur lesquelles reposent des attentes considérables, dans un contexte de sobriété plus ou moins choisie, et qui doivent faire face concrètement aux casses-têtes issues de mesures explosives, qui se résument pour la plupart en trois lettres (de la ZEN à la ZAN, des ZFE aux DPE, etc) ?

Nous avons eu pas mal de difficultés à trouver des collectivités qui pourraient passer le cap vers l’expérimentation. Et cela peut en partie se comprendre par les injonctions contradictoires persistantes auxquelles elles sont soumises : agir vite dans un temps limité pour éviter les catastrophes ET avoir la capacité à se projeter sur plusieurs décennies (un horizon de décarbonation en 2050) avec des moyens réduits et une instabilité sociale (et géopolitique) grandissante.

Cette difficulté de passer de la théorie à la pratique, et de trouver des partenaires de jeu pour expérimenter autour de ces sujets de comptabilité écologiques et de nouveaux outils de gestion, a eu néanmoins un effet intéressant : prendre le temps de se demander pourquoi ça ne marche pas, malgré les intérêts certains (« c’est très intéressant comme sujet, vraiment passionnant, mais … ! »).

 

Le « Nouvelles Mesures Tour 2022 »

Nous avons identifié 3 grands freins :

>Le défaut de maturité sur ces sujets émergents (nouveaux indicateurs, comptabilités écologiques). Mais aussi les difficultés à s’engager sur un projet d’expérimentation nécessitant du temps disponible là où les services (financiers et comptables notamment) sont déjà très en tension sur leurs missions, dans un contexte de restrictions budgétaires et de réorganisation des priorités ;

>La faible capacité à mobiliser en interne pour certaines directions et agents, convaincus de l’intérêt de la démarche, mais ne parvenant pas à embarquer des élu.e.s et autres directions parfois encore trop éloignés de ces sujets, et n’ayant pas participé à la phase de sensibilisation et d’enquête ;

>La réticence à s’engager dans des démarches expérimentales ou des méthodes qui n’ont pas encore suffisamment « atterri » pour être exploitées immédiatement dans les collectivités et garantir un déploiement à court terme (ou le temps d’un mandat).

L’année 2022, qui devait être pour la 27e Région celle des expérimentations, de la formulation d’hypothèses au contact de la réalité du terrain, fut donc finalement l’année de la sensibilisation, du partage, de la mise en débat autour de ces sujets.

Un véritable « Nouvelles Mesures Tour », qui nous a amenés à murmurer aux oreilles de nombreuses organisations (Cours des Comptes, France Urbaine, France Ville Durable, Ademe, I4CE, Afigese, Cerema, France Stratégie, un groupe de travail au Sénat, et d’autres encore), et jusqu’aux bancs de l’INSP (ex-ENA).
Mais ce travail a surtout trouvé un écho important auprès de nombreuses collectivités de toutes tailles, en recherche de connaissances, d’alternatives, d’outils, de partage … et parfois aussi de solutions miracles « clefs en main » pour « transitionner » !

Plusieurs dizaines d’entretiens, d’événements, de présentations et d’articles, et autant d’occasions pour nous de rappeler les enseignements de notre enquête préalable :

Les outils et méthodes de gestion, budgétaires ou comptables, liés aux transitions, devraient s’adosser systématiquement à une dimension de transformation de l’action publique dans son ensemble. Ainsi, au-delà de la technicité et de la rigueur des méthodes, des débats – légitimes – sur leur soutenabilité plus ou moins forte, il s’agit de voir l’outil comme un moyen (de transformation profonde) et non une finalité en soi, et de souligner que c’est sur toute l’organisation publique (élu.e.s, services, agent.e.s) mais aussi plus largement sur les relations aux partenaires territoriaux (entreprises et associations en premier lieu, à travers les marchés publics ou les délégations de service public par exemple) que repose la capacité à porter des politiques publiques compatibles avec les enjeux de transitions et de justice sociale.

 

Nature et culture

Il nous aura fallu attendre le début de l’année 2023 pour voir apparaître une fenêtre d’opportunités pour l’expérimentation. A la suite de notre enquête, Clermont-Ferrand (qui était déjà embarquée dans la phase d’exploration) a maintenu son souhait d’aller plus loin et d’expérimenter autour de ces enseignements, dans un contexte favorable :

D’abord la ville est pionnière sur ce sujet, ayant réalisé son premier bilan carbone en 2011 (sur l’exercice 2009). Elle est désormais engagée dans une stratégie de décarbonation qui, au-delà de la production d’un bilan carbone et d’un budget carbone par service, comprend un volet territorial mobilisant des acteurs culturels. Avec une ambition en ligne de mire : construire un système d’évaluation des impacts environnementaux et sociaux de ses politiques publiques. Enfin, Clermont-Ferrand est candidate à la Capitale Européenne de la Culture, fait notable pour notre démarche d’expérimentation qui cherche une thématique suffisamment circonscrite pour cibler des points d’ancrage et d’intervention.

En avril 2023, la Fondation de France (pour rappel Nouvelles Mesures est Lauréat de l’Appel à projet « Réinventer les Communs pour amplifier la transition écologiques »), qui nous soutient depuis le début du programme, vient appuyer la possibilité de ce qui sera donc notre terrain jusqu’à l’été 2024 : le secteur culturel à Clermont-Ferrand, dans le contexte de son bilan carbone, de la candidature à la capitale Européenne de la Culture, et du renouvellement de la délégation de service public de certains acteurs culturels.

Comme le mentionnent les travaux du GIEC ou le rapport du Shift « Décarbonons la culture ! » notamment, la culture a la particularité d’être particulièrement émettrice de carbone et se trouve à la croisée d’enjeux plus généraux comme la mobilité, le développement territorial, et la justice sociale. Mais c’est aussi un secteur créateur d’imaginaires, avec un rôle à jouer dans un récit de la transition, ou dans le questionnement de notre trajectoire actuelle.

Rappelons également ici des signaux faibles de transformations à venir en matière de réglementations et d’éco-conditionnalité des soutiens publics (par exemple à partir de janvier 2024, toutes les nouvelles demandes d’aide à la production du CNC seront conditionnées à la remise d’un bilan prévisionnel et d’un bilan définitif de l’empreinte carbone engendrée par la production de l’œuvre). D’autres signes sont visibles dans les démarches RSE plus répandues des acteurs culturels, ou du côté de la dynamique de fédérations à l’échelle européenne (voir l’Appel à Agir de Lille porté par EuroCities).

 

« Horizons 1200 dpi » par Francesca Bonesio et Nicolas Guiraud – Puy de Paillaret – Picherande – Horizons, « Art-Nature » en Sancy – Edition 2016

Au pied de la montagne

Ces lignes sont écrites peu après une immersion de plusieurs jours à Clermont-Ferrand auprès de ce qui préfigure désormais l’équipe projet de l’expérimentation de Nouvelles Mesures : des agents de la direction des Finances (DFCG), de la Culture (DC), du Développement durable et de l’énergie (3DE), et de l’Innovation et de la participation (DIP).

Si l’intuition que compter le carbone ne suffira pas à construire un monde soutenable, qu’il faudra prendre en compte les autres équilibres complexes du vivant, réinterroger les gouvernances et les compétences, produire des imaginaires désirables et réalistes pour appréhender de nouvelles manières de vivre (ensemble), il nous faut néanmoins visualiser un pas d’après, prenant racine dans une vision sincère de là où nous en sommes aujourd’hui.

Commencer « petit » – sur ce point une comptabilité carbone véritablement « stratégique » soulève déjà nombre d’interrogations ! – pour révéler les capacités, mais aussi les nœuds et les freins, et activer des leviers de transformation de l’action publique sur ces enjeux, à court et moyen termes. C’est ce que nous allons tenter d’esquisser collectivement à Clermont-Ferrand, avec ce sentiment d’être au pied de la montagne, au sens propre comme au figuré.

Après un atterrissage en Intercités (Paris-Clermont, pour ceux qui savent, une petite aventure à chaque fois !), quelques arpentages diurnes et nocturnes de la ville, des entretiens avec les agents et acteurs, nous nous attelons désormais à définir ce que seront nos pistes de (crash) tests pour venir tricoter/détricoter le sujet des outils de gestion et des transitions.

On vous invite à suivre avec nous ce qui va s’apparenter à un bref journal de bord de notre équipage (agents de la collectivité et équipe 27eRégion), ballotté entre les ambitions de décarbonation et de transitions justes, et les réalités du terrain d’une collectivité.

Au plaisir de recueillir aussi vos réactions face à ce cheminement, avec l’envie de partager nos doutes et nos petites victoires, sur ce sujet de l’action publique particulièrement complexe !

La petite histoire des minima sociaux par le prisme du RSA

Par : Manon Leroy
20 septembre 2023 à 11:28

En février dernier, nous avons eu l’occasion de tester à nouveau l’exercice de « la petite histoire d’une grande politique publique » (éprouvé une première fois sur le thème de l’hôpital), et de nous attaquer au sujet des minima sociaux, et plus particulièrement du dispositif de Revenu de Solidarité Active (RSA). Une expérimentation nationale, sur quelques territoires volontaires a démarré en 2023 : il s’agit d’ouvrir le principe d’une contrepartie au RSA (sous forme d’un volume d’heures hebdomadaire d’activité) … Une bonne occasion de se refaire la petite histoire du revenu de solidarité ?

Dans quels contextes sont nés les premiers minima sociaux en France ? Quels en étaient les intentions et instruments politiques ? Comment le contexte du chômage et des inégalités sociales a-t-il impacté le RMI, puis le RSA, et leurs objectifs ? Quelles ont été les voies explorées à l’occasion des réformes successives ? Comment mieux comprendre la période actuelle au regard de cet éclairage historique ?

Pour imaginer et animer cet atelier, on s’est entourés de l’association Aequitaz et du chercheur Clément Cayol, pour leurs expertises sur le sujet. Nous étions une petite quinzaine, avec des connaissances plus ou moins précises de cette politique sociale (allocataires, travailleurs.euses sociaux, militant.e.s au sein d’organisations comme ATD quart monde, le collectif des chômeurs et des précaires ou Nos services publics, agents publics de Départements ou du Ministère des solidarités et de la santé publique, curieux.euses …)…Disposant d’une multitude de ressources à explorer collectivement, et épaulés par Clément qui jouait le rôle de l’expert, pour nous aiguiller et remettre en perspective nos réflexions, nous nous sommes attaqués à 80 ans d’histoire des minimas sociaux !

Quelques mois plus tard, le résultat de l’atelier a pris la forme d’une frise (à diffuser sous licence creative commons), qui accompagne le dossier « Les minimas sociaux à l’épreuve des réformes » du numéro 35 de la revue Horizons Publics (à découvrir par ici).

Et la version PDF par ici.

Mais alors, qu’est-ce qu’on pense de la méthode ?

Un format intéressant (en toute modestie), car il permet de rassembler des personnes aux profils variés, offre une occasion de se croiser, et permet de créer une culture commune autour d’un sujet (en le contextualisant et en le concrétisant par des faits).

Cependant, si la promesse est de permettre cette montée en connaissances collective en 2 ou 3h, il en faut bien plus pour préparer l’atelier (pour préciser le sujet, trouver les ressources, établir le casting … et saupoudrer le tout d’une bonne dose de coordination). Pour les deux premiers sujets explorés, ces ateliers relevaient de l’auto-saisine. Utiliser un tel exercice dans un séminaire d’équipe, au démarrage d’un programme ou d’un projet pourrait être une bonne entrée en matière dans un sujet, permettre de constituer une culture commune entre des partenaires ou d’élargir et confronter les expertises par exemple … À tester !

Appréhender le bien vivre d’un territoire : comment passer de la mesure à l’action ?

1 septembre 2023 à 17:19

                                                       Dessin réalisé lors du forum international pour le bien vivre à Grenoble

Depuis une trentaine d’années, la critique des indicateurs économiques tels que le PIB comme seule boussole pour guider les choix publics a donné lieu à de nombreuses expériences, que ce soit autour de la recherche d’indicateurs alternatifs ou de nouvelles manières de piloter l’action dans les territoires. A l’échelle internationale, régionale comme locale, ces initiatives bousculent l’idée d’une croissance infinie dans un monde fini* tout en redéfinissant de nouvelles priorités (favoriser le commun plutôt que le privé, viser la qualité des expériences vécues plutôt que la croissance et la compétition entre les individus et les territoires, etc.). Leur ambition est de « définir collectivement ce qui compte et comment le compter »**: compter et mieux  prendre en compte le bien-être de toutes et tous, tout en l’articulant à celui de la planète. Ces initiatives sont notamment documentées depuis 2018 par Cap Bien-vivre, un centre ressources en ligne créé à l’initiative de la Métropole, la Ville et l’Université de Grenoble, le CCFD – Terre Solidaire  et le Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR).

Si ces démarches sont toujours riches d’enseignements dans leurs phases de conception, l’application concrète dans les stratégies de pilotage reste le principal défi, tant notre dépendance aux outils est importante.

Alors comment définir ce qui fait le bien vivre d’un territoire, avec ses forces vives, et à quelle(s) échelle(s) pour qu’il soit porteur de sens ? Comment articuler référentiel commun et sur-mesure, dimensions sociales et environnementales, individuelles et collectives ? Comment construire ces nouveaux indicateurs et produire des données utiles, notamment pour identifier des ressources (matérielles et immatérielles) concourant au bien vivre, et les capacités des acteurs à agir sur ces ressources ?

Quels sont ou peuvent être les usages de ces indicateurs pour les collectivités ? Quels rôles peuvent-ils jouer dans l’élaboration, la conduite et l’évaluation des politiques publiques ?

Autant de questions abordées lors d’un webinaire le 3 juillet dernier, à partir des témoignages d’Hélène Clot, directrice stratégie, innovation et relations citoyennes à Grenoble-Alpes Métropole, et de Maud Murgue et Jean-Baptiste Gayral, respectivement chargée de projets évaluation à la Direction de Mission Coordination de l’Innovation et doctorant en CIFRE à la Région Occitanie.

* En témoigne le tout récent colloque organisé par les nations unies sur le thème : au delà de la croissance .
** Anne Le Roy et Fiona Ottaviani, « Quand la participation bouscule les fondamentaux de l’économie. La construction participative d’indicateurs alternatifs locaux », Participations, 2017, vol. 18, no 2, p.70.

 

En Région Occitanie : de la définition « en chambre » d’indicateurs de bien-être à une recherche expérimentale de co-construction d’une approche du bien vivre avec les acteurs locaux et les habitant.e.s

La démarche régionale d’évaluation bien vivre portée par la Région Occitanie est née en 2017, de la mise en oeuvre de préconisations du rapport Stiglitz (2009) sur la mesure de la performance économique et du progrès social, et en particulier sur la nécessité de dépasser la seule utilisation du PIB et d’adopter une approche multidimensionnelle et capabiliste. De 2017 à 2020, la Région déploie ainsi une approche objective pour rassembler des indicateurs autour de cinq dimensions, en vue d’évaluer ses politiques publiques au prisme du bien-être. Ce travail est alors mené à l’échelle infra-régionale des bassins de vie vécus, c’est-à-dire de territoires de projets ou historiques, ne recoupant pas les périmètres des intercommunalités. Il est complété par une approche plus subjective, visant à appréhender le bien-être ressenti par les habitant.e.s via une consultation en ligne et une questionnaire administré auprès de 3000 personnes.

Cependant, en 2020, la crise Covid accentue la prise de conscience des limites de cette démarche : insuffisance des données disponibles et coût de la création de nouvelles données ; construction du référentiel essentiellement en interne, sans mise en débat du choix des indicateurs ; difficulté à saisir les modes de vie et d’habiter. Avec le Plan de transformation – Pacte vert adopté par la Région, une nouvelle approche se dessine, actant notamment le passage du bien-être individuel au bien vivre collectif (qui contribue in fine au bien-être de toutes et tous), et portant une attention nouvelle aux marges de manœuvre dont disposent les acteurs locaux pour agir sur les ressources du bien vivre. Une enquête est ainsi menée par Jean-Baptiste, dans le cadre de son doctorat, dans sept territoires de la Région pour définir avec une soixantaine d’acteurs locaux ce qui concourt au bien vivre de leur territoire, les enjeux en la matière et les actions existantes ou possibles de la Région. Parallèlement, l’agence de socio-design Indivisible est missionnée pour coconstruire une approche du bien vivre ressenti à travers une enquête créative mobilisant habitant.e.s et agent.e.s (entretiens, focus group et outils à réaction). Elle conduit à l’élaboration d’un modèle de qualification du bien vivre situé à l’interface des aspirations individuelles, du cadre de vie et de la capacité des habitant.e.s à s’en saisir, puis d’un prototype d’application numérique pour appréhender le bien vivre du point de vue des habitant.e.s, ciblé sur les jeunes et testé sur deux communautés d’agglomération. Si le prototype a été plutôt bien accueilli, il soulève aujourd’hui la question des suites à lui donner et de l’usage futur du matériau (essentiellement sensible) recueilli … avec la question clé de la bonne échelle, ou comment passer de l’échelle fine à celle de l’action régionale ?

 

A Grenoble : IBEST ou le bien vivre comme boussole des politiques publiques locales ?

La démarche engagée par la Métropole de Grenoble depuis 2011 répond à la même motivation qu’en Occitanie : sortir des indicateurs classiques (même si, à l’échelle locale, ce n’est pas l’indicateur PIB qui prévaut*) pour s’intéresser à ce qui définit la richesse, au-delà des flux monétaires, notamment en lien avec le capital social ou relationnel, peu présent dans les outils de mesure existants. Hélène donne l’exemple des quartiers prioritaires, où l’observation sociale est généralement « à charge », basée sur des indicateurs « négatifs » (précarité, chômage, délinquance, etc.), ce qui fausse la lecture du territoire et donc les outils de pilotage de la collectivité.

Les inspiration d’Amérique du sud (le « buen vivir »), permettent très vite à la Métro de dépasser la seule question sociale pour aborder le lien entre soi, les autres et la nature. La réflexion sur les capacités (notamment pour les plus précaires) développée au Québec, est une autre inspiration. De plus, le Buen Vivir, comme l’expérience du Bhoutan avec son Bonheur National Brut, invitent à définir et rechercher l’équilibre et les seuils de soutenabilité (how much is enough ?) plutôt que les courbes de croissance.

La démarche IBEST s’inscrit dans un temps long et repose, comme en Occitanie, sur un partenariat en continu avec des acteurs de la recherche (notamment la chercheuse en économie Fiona Ottaviani), des collectivités et de la société civile (notamment du champ de l’éducation populaire). Le bien-être soutenable territorialisé est défini, dans une approche capacitaire, comme le rapport entre les aspirations et les moyens (financiers, socio-culturels, etc.) des personnes (axe individuel) et les capacités d’action et contraintes externes (axe territorial), la collectivité pouvant agir sur les deux axes.

IBEST articule une démarche de fabrication de données à partir d’une enquête téléphonique quantitative auprès de 1000 habitant.e.s (réalisée en 2012 et en 2018), et depuis 2021, d’un panel d’enquête régulier (le baromètre des transitions), et de mise en discussion de la donnée avec des chercheur.euses, des décideur.euses et des citoyen.nes pour aboutir à un indicateur composite du bien-être soutenable comprenant huit dimensions. Certaines permettent d’aborder des dimensions généralement absentes: confiance dans les institutions ou place prise/donnée dans la société sur le volet « démocratie et vivre ensemble » ; occasions de contact avec la nature ou de préservation de la nature via des éco-gestes sur le volet « environnement naturel », par exemple. D’autres dimensions viennent bousculer nos indicateurs classiques : par exemple la dimension « travail » ne considère pas le fait d’avoir un travail ou d’être au chômage mais la qualité de ce travail, le degré de reconnaissance (y compris salariale) qu’il procure. Cette approche permet ensuite, pour chaque dimension, d’identifier les profils d’habitant.e.s qui se réalisent plus ou moins (âge, quartier de résidence, etc.) en vue de cibler les catégories prioritaires en terme d’action publique, d’identifier les profils qui cumulent des capacités ou incapacités dans différentes dimensions ou de repérer les dimensions qui sont interdépendantes (la santé et l’isolement par exemple). Plus d’infos sur IBEST et ses premiers résultats à découvrir ici.

* D’ailleurs, à la question « Et vous, quels indicateurs voudriez-vous abandonner », les participant.e.s au webinaire ne citent pas le PIB mais le taux d’endettement financier de la collectivité, le taux de chômage ou le CAC 40.

Observation et diagnostic, évaluation, pilotage et dialogue territorial : des usages divers pour la collectivité

La Région Occitanie a imaginé quatre scénarios d’usages des données recueillies lors du test de l’outil numérique, qui doit encore être enrichi et consolidé, notamment sur le fond théorique.

  • scénario 1 : renforcer sa connaissance du territoire régional (par exemple pour alimenter le SRADDET),
  • scénario 2 : évaluer son action au niveau local (notamment via les contrats territoriaux),
  • scénario 3 : outiller les territoires en les accompagnant à l’évaluation de politiques publiques locales au prisme du bien-vivre,
  • scénario 4 : mettre en débat des sujets pour alimenter les stratégies territoriales.

Ces scénarios, qui mobilisent une approche plus ou moins massive/quantitative ou qualitative/sensible, répondent ainsi à trois grandes finalités : diagnostic de territoire, évaluation de politiques publiques, pilotage stratégique et aide à la décision.

Du côté de la Métropole de Grenoble, IBEST permet d’abord de stabiliser un vocabulaire commun (au sein de la Métropole et au-delà, avec d’autres collectivités du territoire, comme le Département de l’Isère*) autour des enjeux de bien-être / qualité de vie / bien vivre présents dans toutes les politiques publiques, mais rarement définis, et jamais mesurés de manière globale. En terme d’observation, IBEST produit de nouvelles connaissances et données utiles et rompt avec une logique en silo, où chaque observatoire (de la mobilité, de l’habitat, etc.) recrée ses propres référentiels, alors qu’une approche globale des personnes, des modes de vie, appelle aujourd’hui à plus de transversalité dans les politiques publiques. Cette démarche permet aussi d’aborder les données d’une nouvelle manière, par exemple, en croisant les données monétaires (revenu du foyer) avec des données de mode de vie (sur-occupation des logements ou familles monoparentales par exemple) pour aborder la question de la précarité. Ou, pour la dimension « démocratie et vivre ensemble », en révélant les corrélations entre fragilité du lien aux autres et à soi, faiblesse des connexions avec la nature et défiance à l’égard des institutions.

IBEST a également contribué à enrichir le questionnement évaluatif centré « usager », notamment sur des politiques publiques visant le bien vivre, comme la cohésion sociale et la rénovation urbaine, terreaux de la démarche grenobloise sur les nouveaux indicateurs. Par exemple, une récente évaluation des politiques de relogement dans le cadre d’opérations de démolition-reconstruction, intégrant les huit dimensions IBEST dans les entretiens, a révélé non seulement l’importance pour les habitant.es relogé.es de maintenir les liens de sociabilité, mais aussi celle de l’accès à la nature, que les personnes concernées s’autorisent moins à revendiquer. IBEST permet aussi, notamment couplé au baromètre des transitions développé par la Métro depuis 2022, de repérer les publics les plus impactés par une politique et leurs pratiques, par exemple récemment dans le cadre de la mise en place de la zone à faibles émissions à Grenoble.

Enfin, ces nouveaux indicateurs sont aussi des outils de pilotage et de dialogue, notamment par la territorisalisation des résultats à l’échelle intercommunale.

 

C’est dans cette même logique de discussion collective et de définition locale des seuils de soutenabilité que la Métropole de Grenoble a utilisé IBEST pour travailler le lien entre les limites planétaires territorialisées (le « plafond environnemental » tel que défini dans l’économie du donut de Kate Raworth) et un « plancher social » ajusté aux réalités du territoire. Le principal défi restant de faire le lien entre justice sociale et environnementale. Là encore, l’enjeu majeur réside dans les usages de ces outils : un premier test a eu lieu en 2023 via le fonds d’aides aux transitions (nouveau dispositif de la Métropole qui remplace le fonds de cohésion sociale), qui devrait s’appuyer sur un indice inspiré du donut pour analyser les propositions.

Pour la Ville de Lyon, qui participe au webinaire, le baromètre du bien-être qu’elle est en train de construire depuis le début d’année devrait pouvoir aider à orienter le débat budgétaire, en aval (quelles sont les lignes qui contribuent au bien-être) puis en amont (comment cela nourrit la discussion budgétaire en amenant des indicateurs alternatif complémentaires à ceux existants).

* le Département de l’Isère a décliné IBEST à différentes échelles, d’une échelle très locale pour enquêter auprès de personnes âgées en milieu rural et produire un plan d’action localisé, à une échelle plus large dans le cadre de la définition des orientations du schéma autonomie, en adaptant à chaque fois l’enquête aux profils ciblés (personnes âgées, personnes en situation de handicap et aidants familiaux).

 

Mais alors … vit-on mieux là où la collectivité intervient le plus ?

Maud souligne la difficulté à dépasser le diagnostic pour alimenter un exercice d’évaluation de l’action de la Région, car il est encore difficile, à ce stade de la démarche, d’établir un lien de causalité entre l’impact des politiques régionales et ces ressentis des habitant.es. Et ce d’autant plus que, comme la recherche de Jean-Baptiste l’a montré, il y a un fort enjeu de territorialisation des actions de la Région, les besoins des acteurs étant parfois très différents suivant les territoires (notamment entre territoires métropolitains et territoires très ruraux). Il pointe aussi le risque de se focaliser sur la quantification du bien-être, sans prendre suffisamment en compte la capacité et les marges de manœuvre des acteurs locaux à agir sur les éléments y concourant.

Pour Hélène, il faut déconstruire l’idée d’un lien mécanique entre l’action des collectivités et le bien-être. Mais, si on ne peut pas attribuer l’évolution des indicateurs au seul effet d’une politique publique ou que ce type d’indicateurs permet difficilement de dégager des objectifs précis de politique publique, c’est un bon outil de transformation de l’action publique car il engage à repenser notre manière de concevoir, d’ajuster et d’évaluer les politiques publiques, à partir de « là où sont les gens, ce qui compte pour eux ».

Le webinaire se conclut par à une invitation lancée aux territoires à s’emparer de la réflexion dans toute sa complexité, à se lancer dans ce type de démarche en l’adaptant à son territoire, pour construire des politiques publiques plus justes.

Pour plus de détails, vous pouvez visionner les présentations les présentations sur la démarche de la Région Occitanie ici et de la Métropole de Grenoble là.

A noter que, dans la suite du forum bien vivre, la Métropole de Grenoble anime un Carrefour des indicateurs, pour échanger sur les pratiques et les expériences menées en la matière. Si vous êtes intéressés, envoyez moi un mail à Hélène : helene.clot@grenoblealpesmetropole.fr

 

 

 

Comment mieux prendre en compte les communs dans les pratiques de développement ?

31 juillet 2023 à 15:47

Dans les pays dans lesquels l’Agence française de développement intervient, de nombreuses communautés organisent sous la forme de « communs » l’usage de biens et de ressources partagées. De telles approches trouvent leurs fondements dans des valeurs telles que la proximité, l’engagement, la réciprocité et la confiance : approche collective du foncier ou des ressources naturelles, coopératives d’habitat, tiers lieux culturels, d’éducation ou d’innovation, plateformes numériques collaboratives, monnaies complémentaires, universités populaires, etc. Elles traduisent la recherche d’une gouvernance opérationnelle, mieux partagée et située dans les contextes locaux, qui intègre, ou pas, l’acteur public dans son organisation.

Les initiatives inscrites dans le champ des communs font, au sein de l’AFD, l’objet de démarches d’observation et de recherche pour les comprendre et en souligner les potentiels. Comment aujourd’hui mieux prendre en compte les communs dans la stratégie de l’AFD ? Quels seraient pour cela les ingrédients d’une « approche par les communs » qui permettrait de mieux les accompagner, voire d’aider à la création de nouveaux communs ? Comment traduire une telle approche pour inspirer un éventail de professionnel.les et de directions plus large au sein de l’AFD, notamment en lien avec les enjeux de participation citoyenne ? Telles étaient les questions point de départ du dernier de nos ateliers organisés ensemble.

 

Toute petite histoire des communs à l’AFD…

Si les acteurs du Sud qui portent des démarches de gouvernance partagée se revendiquent peu des communs, ces formes de gestion sont largement présentes sur les terrains d’intervention de l’AFD, notamment sur des sujets sur lesquels les ressources sont en tension forte et conflictuelles, ou dans des contextes dans lesquels l’État comme le marché peuvent être défaillants ou ne pas représenter l’approche la plus pérenne.

Les agents de la division Agriculture, Développement Rural et Biodiversité, dans le cas de programme impliquant des questions foncières, sont ainsi amenés à chercher des formes de valorisation et de reconnaissance des multiples droits et arrangements pré-existants entre les parties prenantes, au service d’un meilleur consensus ; ils peuvent également dessiner des outils nouveaux (charte commune, etc.) pour valoriser les usages différenciés d’une même ressource comme la forêt, dans des contextes d’intensification des tensions entre exploitation et préservation écologique. Pour autant, ils se heurtent à la mauvaise reconnaissance institutionnelle de ce type de démarche, qui peut les mettre en péril. Comment mieux les embarquer dans ce type d’approche ?

Du côté du numérique, autre domaine d’intervention de l’AFD, les communs représentent une forme dominante, y compris en termes d’enjeux financiers. Ce champ est cependant très largement investi par les acteurs privés et les fondations (Gates, Rockefeller,..), avec un risque de commons washing ; par ailleurs, pour les États qui peuvent faire le choix d’infrastructures libres et open source, le coût d’entrée, en termes de compétences par exemple, est souvent élevé. Quel rôle d’appui et de conseil les agents de l’AFD peuvent-ils jouer dans ce contexte ? Comment faire des communs numériques un outil de souveraineté et coopération entre États ? Comment l’AFD peut-elle contribuer à financer de tels communs ?

Si les agents de l’AFD sont confrontés à des communs nombreux et divers dans leurs différents terrains d’intervention, une approche de recherche s’est structurée sur le sujet depuis bientôt 10 ans au sein de l’organisation.

La conférence Communs et Développement, en 2016, a permis de poser un premier jalon en faisant dialoguer pratiques et recherches sur l’articulation entre production de communs et dynamiques de développement. Elle permet de souligner l’intérêt de donner un rôle central aux communautés locales et de renforcer des gouvernances ‘multi-niveaux’ qui impliquent les acteurs publics, privés et la société civile dans les programmes, face aux impasses et difficultés de gouvernances publiques internationales (dans les négociations climatiques par exemple), d’approches trop descendantes, de tentations de fermer l’accès aux ressources dans le cadre de gestion privée comme publique (comme le foncier ou l’eau par exemple), ou tout simplement pour trouver des solutions plus durables localement, c’est à dire considérées non seulement du point de vue de leur efficacité, mais aussi du point de vue de leur équité, de leur soutenabilité ou de leur caractère émancipateur par exemple.

Parmi les nombreux travaux menés, le programme « Entreprendre en communs » s’est intéressé en 2020 aux nouvelles formes d’entreprises cherchant à construire une économie du partage ou « des communs ». Le projet explorait notamment des expériences dans les pays du Sud impliquant largement, dans leur gouvernance, les communautés concernées : des Fab Labs en Afrique francophone, des approches de R&D partagée pour la production de médicaments contre la malaria ou pour lutter contre les maladie orphelines.

Publié en 2023, l’ouvrage L’Afrique en communs. Tensions, mutations, perspectives (en version courte et audio ici…) dresse un paysage en plein développement des communs en Afrique. Il s’interroge également sur les transformations nécessaires à un bailleur tel que l’AFD pour mieux accompagner de telles dynamiques; s’y dessinent différentes transformations de postures permettant l’opérationnalisation d’une approche par les communs : passer d’une uniformisation institutionnelle à la reconnaissance des pratiques dans leur diversité, d’une position de surplomb à une position embarquée, d’une culture du résultat à l’accompagnement de processus, d’un savoir expert à la production d’un savoir pluriel…


Dessiner une “approche par les communs” pour les acteurs publics ?

Comment l’AFD pourrait-elle aujourd’hui inclure les communs dans sa stratégie, en se mettant en capacité de les accompagner, voire de créer les conditions d’émergence de nouveaux communs ? Comment acculturer et proposer une vision partagée des communs, afin que ces démarches soient portées au-delà du cercle des agents convaincus et militants ? Quels points d’accroche pour les communs dans l’organisation ? Pour passer de l’idée au croquis, allons voir du côté d’autres acteurs publics qui se sont inspirés des communs pour repenser leur relation avec les acteurs locaux et les habitant.es dans une logique plus ascendante ou chercher de nouveaux leviers de justice sociale et de transition.

Travailler l’(as)symétrie entre financeur et porteur de projets

L’ADEME a lancé en 2021 et 2023 des appels à communs ; alternative aux appels à projets, ce dispositif vise à produire des ressources ouvertes et utiles pour un écosystème ; il s’agit de favoriser la coopération entre acteurs au service de défis de transition écologique définis collectivement, puisque l’ADEME anime la démarche de qualification des défis comme le cadre favorable pour faire naître des synergies entre les acteurs. L’ensemble est documenté sur un wiki, ce qui permet de capitaliser sur les enseignements (réussites comme échecs) des projets, et de cartographier les communautés mobilisées. En interne, la démarche a permis de faire évoluer la grille de lecture des projets expertisés en pointant le regard sur la gouvernance partagée ; il a été source d’innovation juridique pour avoir des conventions souples et sécurisantes adaptées à ces projets expérimentaux, ou encore soutenir des acteurs économiques sur des projets d’intérêt général ; il a enfin été un facteur d’acculturation aux communs, en embarquant une diversité de directions.

Des cousins : FundAction, un fond participatif au service de l’innovation sociale, La Fabrique des mobilités, une plateforme qui réunit les acteurs volontaires de la mobilité (territoires, industriels, laboratoires de recherche, start-up, universités et écoles, etc.) pour réduire l’impact environnemental des déplacements tout en favorisant l’inclusion sociale et territoriale.

Faciliter la prise d’initiative, au service d’une action publique plus ascendante

Le principe de subsidiarité inscrit dans la constitution italienne fonde la création en 2014 à Bologne de Pactes de collaboration ; cadre contractuel léger et flexible, cet outil juridique réglemente la coopération  entre la municipalité et des porteurs d’initiative (habitants, ONG, etc.) pour prendre soin des biens communs urbains dans une optique de transparence et  de coopération. Le document se caractérise par une grande simplicité. Les agents de la municipalité sont dans une posture d’écoute bienveillante, d’échanges constructifs avec les citoyen.nes, sans prescription d’actions à mener ou de lieux à considérer ; ils apportent moins souvent une aide monétaire qu’un appui en ingénierie par exemple. Les pactes ont l’avantage de pouvoir soutenir des actions sur des champs généralement complexes de l’action collective et citoyenne : les pactes de nettoyage des murs classés et des rues de la ville seraient nettement plus complexes à mettre en place dans un système « classique » d’un engagement associatif par exemple.

Des cousins : En 2022, la Ville de Grenoble a adopté des principes pour une administration coopérative, dans la perspective d’une démocratie locale plus contributive, en s’appuyant sur la notion des communs et sur les exemples des pactes italiens. 

Être ressource pour les acteurs locaux

Si les acteurs publics peuvent se positionner comme contributeurs aux communs en mettant à disposition des ressources (lieux, données, etc.), ils peuvent aussi jouer un rôle d’incitation des acteurs à s’inscrire dans des démarches de communs. Dans le cadre de son soutien aux tiers lieux, la Métropole européenne de Lille a mené un travail d’acculturation aux communs auprès des communes comme des acteurs de ces tiers lieux : coopération, documentation ouverte, transparence, etc. Elle a aussi identifié et pris en charge certaines des dimensions les plus difficiles à prendre en charge pour les acteurs, notamment la facilitation pour permettre l’émergence de coalitions, et la documentation pour laquelle il reste souvent peu de ressources dans les projets alors qu’elle est clé à la fois pour ouvrir les démarches et leurs apprentissages, et pour faire communauté. En interne, cela requiert par exemple d’alléger la dimension administrative pour mettre l’énergie des agents dans l’appui et l’accompagnement, la mise en réseau, le défrichage, etc.

Valoriser et faire connaître les initiatives de communs, représente à la fois une forme de reconnaissance de la valeur créée (qu’elle soit financière ou en termes de bien vivre, de qualité démocratique, etc.) et un moteur d’implication nouveau pour d’autre acteurs ; il est nécessaire cependant, en tant qu’acteur public, de trouver le bon curseur pour respecter l’autonomie, l’agilité, la dimension collective et plurielle de tels projets et être vigilant aux logiques d’institutionnalisation, de normalisation ou de labellisation qui seraient contre-productives.

Des cousins : Benjamin Roux dessine dans cet article pour l’École du terrain des pistes pour des modes de mise en récit ajustés aux communs, pour rendre compte de la spécificité des expériences sociales, politiques et des solidarités qui se tissent dans de tels projets. Le CERDD, dans les suites de l’expérience de la commune de Loos en Gohelle, s’est également penchée sur la mise en récit comme levier de transition.

 

Des balises pour articuler communs et implication citoyenne

Si participation citoyenne et communs ne se superposent pas exactement, il est cependant intéressant, pour une organisation comme l’AFD, d’ancrer une « approche par les communs » dans sa réflexion plus large sur l’implication des habitant.es et acteurs locaux dans les projets, comme un catalyseur pour atteindre les objectifs de développement durable fixés dans l’agenda 2030. Dans une échelle de la participation citoyenne.

L’intérêt d’acteurs publics pour les communs est en effet souvent guidé par la préoccupation d’une association plus ambitieuse des habitant.es et acteurs locaux à l’action publique : Comment mieux prendre en compte les initiatives qui émergent localement et faire le lien avec l’intérêt général ? Concevoir des modèles qui répondent mieux aux problématiques et aux contextes locaux ? Impliquer les habitant.e.s dans les projets, les mobiliser dans la durée ? Stimuler les initiatives et partager les responsabilités pour répondre aux défis de gestion pérenne de l’espace public, d’équipements de ressources telles l’eau, l’énergie, etc. ?

En termes de vision, même si la participation citoyenne peut viser un degré ambitieux de co-décision et de partenariat, elle ne modifie pas véritablement la répartition du pouvoir et des compétences entre les citoyen.nes et le décideur public. Les communs quant à eux sont porteurs d’une ambition de transformation politique forte (réappropriation collective, démarchandisation, justice sociale, émancipation, etc.) qui a comme point de départ le pouvoir d’agir des citoyen.nes.

Il ne saurait y avoir de communs sans participation citoyenne intense ; on peut dire en ce sens que c’est une condition. Les communs s’incarnent dans des pratiques de co-décision, de co-gestion, de subsidiarité, de réciprocité, de confiance, qui dessinent les contours d’une action publique conçue de manière beaucoup plus ascendante, à partir des dynamiques du territoire. Au-delà de ces transformations de postures de l’acteur public, les pratiques de communs reposent notamment sur un changement de paradigme autour de la notions de propriété, partagée, avec des approches open source par exemple. Elles impliquent également une logique d’action collective et d’expérimentation qui renverse la perspective d’usagers et de consommateurs de services publics au profit d’une posture d’autonomie, d’initiative, de co-responsabilité, et finalement de co-portage de l’intérêt général avec les acteurs locaux. L’acteur public n’est plus le seul porteur de l’intérêt général, mais s’intègre dans des gouvernances polycentriques pour la gestion des biens communs.

Il s’agit ici moins de renvoyer les deux notions dos-à-dos que de rendre lisible l’approche par les communs comme une voie pour une compréhension exigeante de l’implication citoyenne, tant sur le plan politique (positionnement de l’acteur public vis-à-vis des citoyen.nes et inversement) que sur le plan des outils mobilisés, pour faciliter une meilleure prise en compte dans les stratégies et les pratiques de l’AFD. Mais aussi, comme un premier pas, de partager une grille de lecture, un vocabulaire, des incarnations pour créer et élargir la discussion autour des problématiques concrètes rencontrées par les agents de l’AFD dans l’appui aux communs.

 

Crédit photo 1: Elisabeth Krempp

Danser avec les paradigmes au rythme de Lindsay Cole

12 juillet 2023 à 17:13
© @Ed van der Elsken

Les interrogations sur le futur des laboratoires d’innovation publique, mais aussi le rôle des innovateurs publics vis à vis des enjeux systémiques de justice environnementale et sociale dans le secteur public, perdurent au sein de notre communauté. Sur toutes ces questions, depuis quelques temps nous avons engagé un échange avec la chercheuse canadienne Lindsay Cole. Déjà en 2021, Lindsay proposait des outils et des conseils pour entreprendre une réflexion personnelle et collective sur les responsabilités des innovateurs publics. Au coeur se situait la théorie du changement, qui invite à repenser la direction, les ambitions, les processus, les systèmes, ou encore les outils de ces institutions.  Elle engageait notamment ‘une introspection’ sur les nouveaux paradigmes d’innovation dans le secteur public.

Depuis, les questions se sont affinées grâce à son nouveau billet de blog  « Dancing with Paradigms of Transformative Public Sector Innovation » publié sur Medium et que nous relatons dans cet article. Notre interlocutrice canadienne met en lumière l’impossibilité de travailler sur ces défis complexes sous le prisme des paradigmes dominants. Elle propose de retracer les causes profondes de ces défis complexes et rappelle à nouveau la nécessité de repenser les paradigmes actuels, les systèmes et les structures anciennes qui ont créé ces enjeux (« par exemple, la nouvelle gestion publique, le colonialisme, le capitalisme »), car de nombreuses prétendues « innovations » peuvent en réalité contribuer à les maintenir. Dans cette perspective, Lindsay Cole nous invite à mener une chorégraphie ambitieuse. En quelque sort, une nouvelle façon de danser qui passe par le changement, la transformation, l’émergence et la résurgence.

Traduit par Annabelle Daumas

Distinguer les paradigmes de changement, de transformation, d’émergence et de résurgence

Dans les processus de changement, Lindsay Cole rappelle que les fondements et les cadres du système actuel restent incontestés et inchangés, et l’accent est mis sur les améliorations incrémentielles : le changement se produit par le biais d’adaptations progressives. Parler de transformation permet de designer des changements plus significatifs au niveau des personnes, des structures, des processus et des systèmes. Une transformation est souvent déclenchée par un problème, un défi ou une crise mettant en évidence les limites du système actuel. Les pressions croissantes qui s’en dégagent sont également nécessaires pour déloger les approches dominantes. Le changement et la transformation ont tendance à modifier, répondre et/ou s’adapter aux contraintes et dynamiques existantes (dans les routines, comportements, structures de pouvoir). Cependant, ils dépendent de l’histoire dominante, de la force motrice du paradigme actuel, et de sa capacité à comprendre le chemin de transformation à faire.

En s’appuyant sur les réflexions de Dona Meadows dans l’ouvrage Thinking in systems : A primer, publié en 2008, Lindsay propose de projeter des ambitions plus fortes et plus profondes au domaine de la transformation et de se libérer des contraintes existantes pour adopter un cadre et une intention orientés vers un changement de paradigme. Lindsay emploie la notion d’émergence pour nommer cette approche : contrairement à la transformation et le changement qui surgissent après une crise, l’émergence est catalysée par l’aspiration, par de nouvelles opportunités ou visions qui n’existaient ou n’étaient pas visibles auparavant. L’émergence est axée sur l’imagination et la création de futurs possibles, ce qui génère un ensemble de comportements et de pratiques entièrement différents. La limite des possibilités se situe au delà de ce qu’on peut voir avec les lunettes du paradigme existant. L’émergence tend ainsi à considérablement accroître les capacités des personnes, des organisations et des systèmes face aux défis auxquels ils sont confrontés. D’après Lindsay, la résurgence est essentielle dans ce cadre de transformation, car elle rappelle que certaines aspirations ne sont pas nouvelles ou novatrices, mais plutôt anciennes, déjà présentes et souvent marginalisées. La résurgence se concentre alors sur un travail de revalorisation des relations et êtres qui ont été réprimées, marginalisées par les systèmes et paradigmes dominants.

Si au Canada, la résurgence est souvent associée aux cultures autochtones et reflète leurs dimensions spirituelles, culturelles, économiques, sociales et politiques, force est de noter qu’elle réapparaît avec l’enjeu décolonial du territoire, les vestiges du passé colonisé, pour s’incarner dans des politiques de réconciliation ou encore de reconnaissance. Quid du contexte français ? Q’en serait-il des processus catalyseurs de transformation ?  Nous pourrions nous pencher sur le phénomène de la périurbanisation, la manière dont il prône un certain mode d’habitat, d’habiter et d’habitants. Ou encore regarder de plus près les problèmes d’accès aux droits (à l’emploi, la santé, la  mobilité etc) qui sont amplifiés dans les zones rurales et les quartiers prioritaires. Est-ce qu’en France les situations vécues par ces populations pourraient constituer le point de départ d’un processus de transformation réellement systémique ?

 

 

Les différentes facettes du paradigme de l’innovation transformatrice, émergente, résurgente

À gauche se trouve les aspects limités et contraignants des paradigmes dominants auxquels il faut renoncer dans l’innovation. À droite, les aspects du paradigme vers lesquels il faut tendre. Lindsay Cole souligne l’importance de naviguer, de ‘danser’ entre ces deux spectres, qui sont en réalité entremêlés. Le processus d’éloignement/rapprochement est intentionnellement façonné de sorte à renforcer l’idée qu’il s’agit de mouvements, que ces facettes n’ont pas d’emplacement distinct. L’avantage de les présenter de la sorte est d’engager une réflexion sur les tensions et leviers ‘d’intervention’ qu’elles peuvent créer.

 

Changer les paradigmes avec des leviers ‘d’intervention’

Les leviers d’intervention esquissés ci-dessous par la chercheuse -plus illustratifs qu’exhaustifs -, fournissent des exemples de la manière dont la transformation, l’émergence et la résurgence peuvent se révéler selon les personnes et contextes. Force est de souligner que cette chorégraphie ‘ ‘push-pull-pause’ peut avoir une multitude de mouvements, et nécéssite d’avoir recourt à différents niveaux de compétence, de disposition au risque, de responsabilité, d’expériences et modes d’attention. Nous vous proposons alors de vous laisser bercer par les différents leviers de Lindsay car sans doute auront-ils un effet miroir, ou offriront-ils « de nouvelles perspectives, idées et étincelles d’inspiration aux personnes travaillant dans les domaines de l’innovation et de la justice sociale et écologique ».  L’exercice proposé ici pourrait aider à déterminer nos propres sources de résurgence ou encore d’émergence, ou au contraire nos réticences à s’en inspirer (nous en partagerions très certainement quelque uns avec le continent amérindien).

 

 

La sérénade de Lindsay Cole : des facettes et des leviers pour penser en dehors des sentiers battus

Il existe un nombre très restreint de recherches sur le secteur de la transformation et de l’innovation publique. Ou, comme le souligne Lindsay Cole, la plupart se concentrent sur l’amélioration et l’efficience des systèmes et des structures dominants, et ne cherchent pas spécialement à combler ses failles, ou encore à renforcer la théorisation de pratiques alternatives, transformatrices, orientées vers la justice écologique et sociale. En conséquence, la chercheuse Lindsay Cole propose d’embrasser le caractère chaotique et complexe du secteur de la transformation publique, au lieu de le restreindre et de l’enfermer dans des systèmes logiques, des processus linéaires ou encore dans des cadres rigides. Cet exercice vise autant à construire de nouvelles bases de pour soutenir un apprentissage intime et transformateur que d’évaluer sous un autre prisme nos pratiques actuelles, de manière authentique, plurielle, relationnelle et systémique. La danse de Lindsay demande de se dévoiler et de se référer à des mentalités et des approches que nous avons tendance à dé-légitimer ou à considérer comme en marge, tel que le féminisme, la culture queer, les émotions … Certaines personnes pourraient rire devant celui/celle qui prône l’amour et la joie comme catalyseurs d’idées tant cela peut paraître naïf et absurde. Cette remarque renvoie pour autant aux paroles de la chercheuse canadienne, qui ne laisse pas indifférent. En effet, chacun des leviers qu’elle énumère résonne. Ils contribuent à révéler des indices qui concordent et montrent une réticence/volonté de mener ces silencieuses transformations dans les territoires Français, aux niveaux individuel, d’équipe et organisationnel.

 

 

pour aller plus loin : https://transformationallearningopportunities.com/two-loop-theory

Regarder les enjeux de justice sociale avec les lunettes du féminisme ?

12 juillet 2023 à 16:53

Différentes collectivités, en France ou ailleurs, cherchent aujourd’hui à mieux prendre en compte les biais liés au genre, voire les formes de discrimination plus implicites (âge, origine, classe, langue, etc.), ou encore à adopter une approche « féministe » des sujets. L’actualité nous invite aussi à nous interroger sur l’empilement de facteurs (race, classe, etc.) qui rendent certain.es d’entre nous plus vulnérables.  Dans les Labonautes, nous nous sommes aussi questionné.es récemment, avec Lindsay Cole, sur la manière dont la pensée féministe offre un potentiel pour appréhender autrement les enjeux de justice sociale et environnementale.

Nous nous frottons ainsi en ce moment à de nouvelles grilles de lecture, postures, pratiques et discours qui esquissent des méthodes d’analyse et d’action inspirantes autant qu’ils soulignent nos propres biais. En quoi les courants de pensée contemporains cherchant à éclairer les rapports de domination et, au-delà de la diversité de mouvements et de définitions, à lutter contre les discriminations et l’exclusion des minorités pour tendre vers une démocratie inclusive et une justice globale, peuvent-ils nous aider à dessiner de nouvelles approches et inspirer les politiques publiques ? À quoi ressemblent, finalement, des politiques publiques féministes ? Comment les grilles de lecture décoloniales viennent-elles questionner une certaine vision de l’universalisme républicain ? Comment de telles approches peuvent-elles aussi questionner et nourrir les pratiques des acteurs de la transformation publique ? 

Ce sont les réflexions qui nous ont inspiré ce petit panorama, que nous posons autant comme une tentative de mettre en ordre des première idées et inspirations que comme un objet à réaction…


D’une lecture binaire à une approche systémique ?

L’approche intégrée du genre (ou gender maintreaming) et de l’équité femme/homme dans les politiques publiques se développe aujourd’hui dans les collectivités et administrations publiques, par exemple dans la fabrique de la ville, ou encore dans les modes d’organisation interne et de management. Elle s’incarne aussi dans le renouvellement des politiques sociales et de participation citoyenne comme en Espagne, qui a développé une stratégie d’intégration de la dimension genre dans la participation citoyenne, ou encore avec les budgets sensibles au genre, ici en Belgique.

Ces approches contribuent à une montée en maturité des politiques publiques et permettent de créer des conversations nouvelles, en urbanisme par exemple sur les questions des exclusions sociales persistantes dans l’espace public (en témoignent les travaux de la chercheuse Corinne Luxembourg : « la ville côté femme »).  L’incarnation des situations, pratiques, habitudes et expériences sensibles donne l’occasion d’identifier l’usage inégal de la ville (permettant au Maroc de reconnaître les lieux d’insécurités), ou encore de penser les politiques urbaines et les projets spatiaux autrement, par exemple avec les cours d’école « dégenrées » qui favorisent l’égalité filles-garçons.

Bien qu’il se développe de plus en plus, le gender mainstreaming demeure à la marge, car il bouscule plus largement les méthodes, stratégies et outils de l’action publique. Il nécessite par exemple de dépasser l’approche silotée des organisations et d’intégrer cette approche dans la culture et la posture des agent.es afin qu’elle ne soit pas portée que par les plus sensibles à de tels enjeux. Le chemin est encore long, comme en témoigne une publication récente du centre Hubertine Auclair. Au-delà, une question centrale persiste : le gender mainstreaming peut-il offrir une lunette suffisante pour amener des transformations émancipatrices, profondes et systémiques sur ces questions ? Conçu pour étudier les disparités entre les hommes et les femmes, il ne permet pas d’agir efficacement contre la « matrice de domination » impliquant d’autres facteurs (comme les dominations ethno-raciales, l’héritage colonial, ou encore les effets du capitalisme sur les classes sociales, amenant par exemple des difficultés d’insertion des personnes étrangères …), ni de pallier les multitudes des relations discriminatoires – directes comme indirectes.

La loupe intersectionnelle comme nouvelle grille de lecture

Certaines administrations cherchent à renouveler plus profondément leur prisme pour venir questionner les origines systémiques des inégalités et intégrer une approche plus plurielle de la notion de genre dans la fabrique des politiques publiques.  À Villeurbanne par exemple, s’est développé un réseau de vigilance pour l’égalité et la non discrimination, ainsi qu’un laboratoire des discriminations intersectionnelles. Ou encore à Genève, où a été développée une stratégie municipale LGBTIQIA+, impliquant de soutenir les groupes les plus vulnérables.

Ces initiatives peuvent s’apparenter à une approche intersectionnelle, c’est à dire sans cloisonnement ni hiérarchisation des types de discrimination (genre, classe, ethnicité, handicap, orientation sexuelle, âge, religion…). Utilisée par la chercheuse Carmen Diop, une telle approche a permis de mettre en lumière le plafond de verre différencié des femmes noires dans le parcours professionnel. Une analyse intersectionnelle d’un problème, d’une situation permet de dés-invisibiliser les différents systèmes d’oppression et la manière dont ils s’imbriquent dans une réalité sociale. Elle peut ainsi produire de nouveaux savoirs tels que les degrés de privilèges ou de vulnérabilité d’une personne, d’un groupe ou même d’une population dans une situation donnée, utiles à la formulation de politiques sociales par exemple. La grille de lecture intersectionnelle offre ainsi l’opportunité d’adopter une analyse plus systémique des discriminations et inégalités, de l’état, la nature et de variété de celles-ci, et de mettre en débat les stratégies nécessaires pour les combattre dans leur diversité, sans écraser l’ensemble dernière un même terme.

De tels regards peuvent s’incarner dans la productions de formes et outils utiles à une posture critique. Par exemple, les intersectionnal design cards qui aident à explorer et développer des solutions de design intersectionnel, ou la roue de la santé développée par la table de groupes de femmes de Montréal, qui rend compte des vulnérabilités et des enjeux d’inégalités dans le domaine de la santé. Cela a permis aux praticien.nes de prendre conscience des inégalités structurelles dans leur domaines et des préjugés et discriminations dans leurs interventions.

L’approche intersectionnelle vient aussi requestionner, en tant qu’agent.es, designers, professionnel.les de la transformation publique, la façon dont les discriminations sont perçues et les biais et privilèges que nous pouvons avoir. Que signifie outiller celles et ceux qui orientent, fabriquent et mettent en œuvre l’action publique pour mieux prendre en compte les systèmes de dominations existants ? Comment prendre acte des biais culturels présents dans les imaginaires des praticien.nes ? Faut-il un design (d’auto) critique ?

Émanciper par le care

Une des pistes données par le féminisme est de rendre visibles les processus pédagogiques et méthodes de travaux dominants, qui contribuent à faire perdurer les injustices au bénéfice d’une certaine catégorie de personnes. Ce sont toutes les postures illusoirement impartiales, les modalités d’enquête et de recherche que le féminisme appelle à interroger. Différentes initiatives, groupes et médias se sont attaqués à dessiner une approche culturelle et historique différente, dé-constructive et décoloniale, appelant à confronter les tensions et les désaccords et à s’en saisir activement (dans le domaine du design : decolonisingdesign, ou Futuress).

Dans un autre registre, des pratiques neuves ont émergé, comme le Design de Justice porté par la chercheuse américaine Sasha Costanza-Chock ou encore le design justice network, qui invitent à penser des processus de conception centrés sur les personnes marginalisées. Conscient.es de la manière dont les pratiques et méthodologies reproduisent les relations de pouvoir (comme le schéma de la relation bénéficiaire/commanditaire), ces practicien.nes s’inscrivent dans une volonté de développer une pratique plus proche du système de valeur proposé par l’éthique du care (« s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de »), qui invite par exemple à accroître la qualité des cadres de conversation et concevoir des outils pour accueillir de manière plus authentique et plurielle les singularités et différences. C’est le cas de Rabat Bousbaci, professeur de design à l’université de Montréal, qui a mené une expérimentation dans laquelle il développe la « boussole de l’éthique » pour outiller un exercice d’empathie. L’éthique relationnelle est un autre fil conducteur, qui s’incarne par exemple dans l’outil process desk, exposé au Centre Expérimental d’Art Noir (BIPoC) ; celui-ci propose d’intégrer les vécus d’un groupe dans les projets. Autre illustration, à Loos en Gohelle, les pratiques culturelles sont tournées vers l’expérience et l’histoire du territoire et la mise en récit contribue à aborder avec les habitants le thème des populations du bassin minier issues de l’immigration.

Si l’approche du care s’inscrit dans de nouvelles pratiques managériales plus émancipatrices (par exemple cherchant à valoriser des savoirs, tensions invisibilisées, d’établir un dialogue différent entre parties prenantes, accroître l’agentivité des populations et des territoires en embrassant leurs singularités et identités, etc.), elle pourrait également accompagner une révision plus profonde et située des dispositifs publics afin de répondre aux enjeux multiples des acteurs locaux. De quelle manière les politiques publiques locales, régionales, nationales, pourraient-elles s’en saisir pour œuvrer de manière transversale au regard de divers systèmes de domination – y compris de la nature ? C’est tout une réflexion morale et éthique sur les responsabilités et relations internes et externes du secteur public que le care nous engage à faire.

Distiller une autre vision du monde 

Consciente de l’interdépendance du vivant, la pensée féministe entend construire un futur commun qui prenne en compte les enjeux de justice en  déconstruisant les systèmes de domination (au niveau mondial, cette ambition est par exemple portée par le Féminist Green New Deal). Dans cette perspective, l’éco-féminisme appelle à transformer le système de valeurs dominant, historiquement et culturellement ancré, qui tend à dévaloriser l’activité de care autant qu’à objectiver la nature en l’exploitant intensivement. Ce sont des questions posées dans le programme biodiversité Administrative initié par la Banques des Territoires et Vraiment Vraiment, qui esquisse des scénarios possibles de relations alternatives avec la nature grâce à une cartographie des imaginaires.

Reconnaître les conditions nécessaires à la préservation de la biodiversité, appréhender au même niveau les statuts des êtres vivants, permet de comprendre les responsabilités entre humains et non humains, de voir la collaboration constante que nous avons avec la nature. Des initiatives territoriales s’inscrivent ainsi dans une réflexion plus poussée sur les manières de faire cohabiter culture et nature (par exemple les recherches et expériences visant à donner une personnalité juridique aux non-humains), notamment inspirées des cultures ancestrales et des peuples autochtones, dans lesquels la nature est intégrée dans l’organisation sociale et politique. C’est le cas de Vancouver, qui a rédigé une charte de justice climatique qui convoque directement les traditions autochtones comme une contribution à la stratégie de résilience du territoire, ou de la province des îles Loyauté en Nouvelle-Calédonie, qui reconnaît depuis peu les requins et les tortues (animaux totems de la culture Kanak) comme des entités naturelles juridiques, pouvant être défendues au même titre que l’humain. Cette vision amène à affirmer localement et collectivement des nouvelles orientations de développement socio-économique et à structurer les organisations vers plus de communs environnementaux. De quelle manière cette conception de la justice sociale et environnementale peut-elle aider le secteur public à appréhender et à imaginer d’autres modèles durables, circulaires et régénératifs de gouvernance ?

Article écrit par Annabelle Daumas et Sylvine Bois-Choussy

Image 1 : Extrait de la carte du Paris Féminin dessinée par Alcatela en octobre 2021. (©Alcatela)

Juin, la jolie saison des AG …

10 juillet 2023 à 10:02

Comme dans de nombreuses associations, à La 27e Région, juin/juillet rime avec AG. La nôtre s’est donc tenue le 22 juin dernier, et une cinquantaine de valeureuses et valeureux adhérent.e.s et partenaires y ont participé, dont une grosse moitié en visio.

Au menu de ce temps fort de la vie de notre association :

  • une visite virtuelle guidée d’une sélection nos projets récents ou encore en cours, mais aussi d’un nouveau programme en chantier (Rebonds, sur de nouvelles approches du développement économique local) et de la manière dont on a pu influencer le débat public, créé du plaidoyer, et participé à faire émerger un sujet ces derniers mois … L’expo est toujours visible sur Miro, n’hésitez pas à y faire un tour, c’est ici ! ;
  • l’incontournable séquence consacrée aux finances (bilan, compte de résultat et budget prévisionnel), avec un focus sur notre dette carbone selon l’approche de la comptabilité CARE ;
  • un temps de discussion et de projection, introduit par un petit quizz ludique – mais un peu sérieux quand même – pour voir comment nos adhérent.e.s perçoivent La 27e Région (à retrouver ici – pages 24 à 30 – si ça vous amuse). En 4 groupes, nous avons causé stratégie autour de 3 axes : « Ah mais ça c’est stratégique, mon coco.. » (ou comment sortir du « flou » pour clarifier le type de transformations socio-écologiques auxquelles nous voulons contribuer), « Est-ce que quelqu’un sait où est l’argent ? » (ou le type de choix qui s’offrent à nous pour financer nos programmes), « Et demain on travaille sur quoi ?» (On monte en radicalité ? On approfondit des sujets d’aujourd’hui ? On ouvre des sujets exploratoires ?)

Vous auriez rêvé d’être parmi nous mais vous avez eu un empêchement … ne désespérez pas, la synthèse de l’AG est à voir par ici, et le compte-rendu détaillé à lire par là !

 

❌
❌