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À partir d’avant-hierAndré Decamp

Tribune libre #2 Comment écrire le métier de Conseiller.ère d’Éducation Populaire et de Jeunesse en 2024 ?

7 mai 2024 à 08:00

Retrouver une dignité de corps, faire face à l’urgence du temps présent

Par Ronan David 1

Le corps des Conseillers d’éducation populaire et de jeunesse a une histoire, un souffle… ! Il tire sa légitimité d’un corps plus ancien encore, celui des instructeurs spécialisés, souhaité par Jean Guéhenno au sortir de la Seconde Guerre afin d’éviter le retour dans la barbarie que fût la Seconde Guerre mondiale et avec elle, le déferlement de haine qui conduisit notamment à l’extermination des juifs d’Europe. Ni corps de gestionnaire assis, de bureaucrate ou de contrôleur zélé ni corps d’agent de développement, d’animateur de réseaux ou de manager de projets, c’est la création d’un corps d’instructeurs spécialisés qu’avait voulu Jean Guéhenno pour « apprendre aux jeunes gens, non pas seulement à lire mais à bien lire, c’est-à-dire à discerner le mensonge de la vérité, à dire d’abord non à tout papier imprimé qui leur est jeté sous les yeux ». Avec ce corps, Guéhenno ambitionnait de pouvoir « interdire, disait-il, à force de culture et de raison, ce qu’on a justement appelé “le viol des foules” par tous les mécanismes des propagandes ».

On ne peut comprendre aujourd’hui les derniers soubresauts qui agitent encore parfois quelques services « Jeunesse et Sports » si l’on ne comprend pas que notre corps n’est pas simplement un ensemble institué de textes, d’instructions et de règlements mais qu’il est aussi habité, « hanté » par un souffle, par une éthique de résistance que Jean Guéhenno avait bien voulu lui donner. Lui, le combattant de la Grande Guerre, jamais « guéri » et toujours hanté par la boucherie des tranchées où il avait vu mourir ses jeunes amis, lui, le résistant des « années noires » hanté par le déshonneur de la servitude, avait voulu créer dans la fugace direction de la culture et des mouvements de jeunesse, un projet d’éducation critique du peuple où se noueraient ensemble culture et raison au service de la formation d’esprits libres.

Aujourd’hui, le corps des conseilleurs d’éducation populaire et de jeunesse n’est plus que l’ombre de ces instructeurs spécialisés errant dans les abîmes d’un travail mortifère de gestionnaire de tableaux et de dispositifs, de contrôleur d’ACM et de producteur de « power-points », d’administrateur subventions et d’employé de plateformes. Sa langue n’est pas littéraire ou politique mais technique et bureaucratique, il ne s’exprime quasiment plus dans un langage sensible et humain à même d’accompagner à la compréhension du monde qui nous entoure mais avec une foule d’acronymes obscurs mâtinée d’un vocabulaire managérial abscons qui façonnent dès lors un jargon incompréhensible et vide.

Pire, pris dans les rets d’un pouvoir autoritaire et répressif, le corps des CEPJ s’est trouvé humilié par l’obligation faite de gérer le dispositif répressif et autoritaire du « Service National Universel » devenu dispositif « d’émancipation » par un travestissement du langage typiquement orwellien dans lequel « la guerre est devenue la paix », « l’ordre et la rectitude – l’émancipation ».

Aujourd’hui que la guerre fait rage au cœur même de l’Europe, que la dénazification est le symbole même de la barbarie, que les routes se sont à nouveau chargées des pas lourds des enfants de Marioupol, d’Odessa, de Tchernihiv et que l’ensemble des pays d’Europe se préparent à la guerre, il nous appartient, à nous aussi, Conseillers d’Éducation populaire et de Jeunesse, de prendre notre part « au monde », de renouer avec les exigences d’une pensée « révoltée » et d’une éducation populaire qui n’aurait plus qu’une seule tâche à laquelle œuvrer, celle « d’empêcher, comme le suggérait Albert Camus, que le monde ne se défasse ».

Ce projet est exigeant, complexe, difficile et sollicite davantage l’intelligence critique que le zèle ou la paresse bureaucratique. Il a le mérite de donner du souffle, de faire se lever le vent de la révolte et de l’engagement contre la morgue du pouvoir, de l’institué et de cette vie marchandisée qui ne cesse de sentir la mort. Ce n’est pas au passé des instructeurs que nous devons revenir mais nous nourrir de leurs lumières, de leurs éclairs pour tenter de faire advenir un monde redevenu fréquentable, un monde « commun ». Ce monde ne pourra advenir sans une rupture radicale avec les illusions, fantasmes, habitudes, servitudes qui sont aujourd’hui les nôtres et contre lesquels un travail d’éducation populaire mérite d’être mené. Ce travail ne pourra être réalisé que dès que notre corps, professionnel tout autant qu’individuel, cessera de se penser comme un corps d’exécution, d’administration pour renouer avec l’idée d’un corps de création, cessera de se penser comme un gestionnaire, un opérateur, un contrôleur, pour renouer avec la philosophie du métier d’artisan ou du créateur. Il s’agira en somme de passer du corps de fonctionnaire inerte, administré et « computerisé » au corps vivant, au corps d’amour pris dans les contradictions du monde mais luttant sans cesse contre la violence de celui-ci.

Notre tâche commence, à n’en pas douter, par regarder en face le dispositif inique du Service National Universel. Dans un monde profondément en crise, la tâche des conseillers d’éducation populaire ne peut être la préparation des jeunes consciences à la guerre et à la « réaction » face aux crises et désastres que le monde traverse, pas plus qu’il ne peut s’agir de chercher à instiller un « engagement » pour la « nation » ou la « patrie » qui s’imposerait aux jeunes comme une obligation extérieure n’ayant pas eu à démontrer sa légitimité et sa « raison » d’être. Impossible encore de familiariser à nouveau une génération entière aux uniformes et aux drapeaux, de transformer un corps vivant, poétique, sensible en un corps redressé, de former, enfin, des personnalités « adaptées » à l’état du monde.

S’il est encore temps pour nous de faire vivre notre héritage, une seule tâche nous incombe désormais, permettre à ces jeunes femmes et ces jeunes hommes de demeurer des individus libres et leur permettre de résister à ce qui, à un moment quelconque, les entraînerait à commettre les pires atrocités.

  1. Ronan David est conseiller d’éducation populaire et de jeunesse et docteur en sociologie. Il est par ailleurs membre du collectif Illusio qui s’attache à décrypter les processus de domination, débusquer les idéologies, et mettre à jour les phénomènes de réification qui traversent et structurent un monde en crise. ↩

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Pour citer cet article :

Tribune libre #2 Comment écrire le métier de Conseiller.ère d’Éducation Populaire et de Jeunesse en 2024 ? Retrouver une dignité de corps, faire face à l’urgence du temps présent. Ronan David, André Decamp, Regards sur le travail social, 7 mai 2024. https://andredecamp.fr/2024/05/07/tribune-libre-2-comment-ecrire-le-metier-de-conseiller-ere-deducation-populaire-et-de-jeunesse-en-2024

Tribune libre #6 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ?

13 février 2024 à 08:00

NE PAS CONFONDRE « ÉDUCATION POPULAIRE » ET « ANIMATION »

Par Irène Pereira

L’éducation populaire historique

L’éducation populaire ne renvoie pas historiquement à une définition précise. Néanmoins, il est possible de considérer que la notion a désigné durant le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, un ensemble de pratiques éducatives qui visent à développer chez les classes populaires une vision du monde.

L’éducation populaire renvoie alors principalement à trois courants qui visent à établir chacun une hégémonie culturelle sur les classes populaires : l’église catholique, le républicanisme laïc et le mouvement socialiste.

L’éducation populaire n’est pas exempte d’un projet de contrôle du temps libre des classes ouvrières. Par exemple, le mouvement syndical lutte contre l’alcoolisme et cherche à promouvoir des pratiques culturelles à travers les bourses du travail (ex : engagement syndical, bibliothèque, cours du soir…)

Ce contrôle du temps de loisir avec la diffusion d’une vision du monde se trouve en particulier à l’œuvre dans les organisations de jeunesses.

Questions à Jean-Claude Richez (Historien) – éducation populaire – cese

L’avènement de l’ère de l’animation

L’éducation populaire a été supplantée par l’animation à partir des années 1950 sous l’effet de plusieurs phénomènes.

Les organisations d’éducation populaire reçoivent des subventions et les militants connaissent une professionnalisation qui conduit à une neutralisation progressive de l’éducation populaire.

Le principe de contrôle du temps de loisirs de la jeunesse reste une constante.

Mais, il se développe dans le cadre d’une société où la réduction du temps de travail, qui a été conquis par les luttes sociales, est colonisée par la société de consommation et en particulier les industries du divertissement.

La notion de loisir change de sens. Elle ne désigne plus un temps dédié à l’étude et à l’engagement dans la vie politique, mais un temps dédié au divertissement.

L’animation désigne alors progressivement l’activité professionnelle qui vise à fournir une activité de divertissement (voire sportif) à personnes dont on estime qu’elles ont du temps de loisir qu’il faut occuper pour le contrôler, à savoir principalement les jeunes, mais aussi dans une moindre mesure les personnes âgées.

Les techniques d’animation

L’éducation populaire se voit également réduit à des techniques d’animation dont les différentes formes de « brises glaces » ou autres techniques de ce genre constituent un exemple.

Il s’agit certes de détendre l’atmosphère en début de réunion pour faciliter l’interconnaissance, mais les implicites mis en œuvre de ces pratiques ne sont pas interrogés.

Bien souvent, ces pratiques fonctionnent parce qu’elles reposent sur la soumission des participants à l’autorité de l’animateur (ou formateur) de groupe et sur la base du conformisme de groupe. Les participant-e-s acceptent de se plier à un ordre qui n’a pas de sens, mais qui amène justement à faciliter l’obéissance de groupe à des activités certes divertissantes – voire parfois « infantilisantes » -, mais qui n’ont guère de sens.

L’éducation populaire, des pratiques qui ont du sens

Que peut désigner l’éducation populaire aujourd’hui ? Elle peut justement consister dans un ensemble de pratiques qui nous amène à réfléchir sur notre vie quotidienne pour agir dessus de manière à la transformer. L’objet de réflexion de l’éducation populaire peut-être les modes de vie ordinaire (ex : le travail, les loisirs, la consommation, l’organisation du temps, de l’espace etc.)

L’éducation populaire repose sur des pratiques qui ont du sens. Ce n’est pas tant la nature des techniques que le sens que l’on met derrière les techniques qui caractérise l’éducation populaire. Les pratiques ne sont pas là juste pour proposer de l’animation, mais elles visent à développer une démarche de prise de conscience critique tournée vers une action collective de transformation sociale.

Par exemple, une activité de « brise glace » comme le groupe d’entretien mutuel, peut déjà être une occasion d’amener une réflexion autour de la critique sociale : « citer une activité que l’on aime bien ou que l’on n’aime pas » par exemple renvoie au fait qu’en réalité nos goûts et nos dégoûts sont construits socialement. Nous pensons qu’ils nous définissent individuellement, alors qu’ils sont collectifs et construits socialement. Dire une réalité que l’on aimerait changer dans sa vie amène à s’intéresser à l’objectif de transformation sociale.

L’objectif de l’éducation populaire est de passer de l’individuel au collectif, du psychologisant au social, du problème vécu individuellement à l’action collective de transformation sociale.

RDV de la Doc’ – La fabrique de l’éducation populaire et de l’animation

L’article original a été publié le 10 février 2022 sur le site Education populaire conscientisante (Licence CC BY-NC-SA 4.0).

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Le tigre – Deceptacon

Pour citer cet article :

Tribune libre #6 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Ne pas confondre « Éductaion populaire » et « animation ». Irène Pereira, André Decamp, Regards sur le travail social, 13 février 2024. https://andredecamp.fr/2024/02/13/tribune-libre-6-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024-ne-pas-confondre-education-populaire-et-animation-par-irene-pereira/

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