Bidouiller ensemble pour résister aux GAFAM
Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.
Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».
Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.
Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.
De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.
« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »
La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».
La transparence opaque des GAFAM
Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »
La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».
Du virtuel qui pèse lourd
Marcello Vitali-Rosati consacre enfin un chapitre entier à déconstruire ce qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.
Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.
Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »
Trois principes devraient fonder cette littératie :
1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.
2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.
3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».
De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »
Le bug, possiblement génial
Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.
Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.
Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »
L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .
L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.
Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.
De l'espace unique aux lieux pluriels
Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.
Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .
Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.
Le numérique, un bien commun
Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :
« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »
L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]
« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »
Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.
Bernard Chevalier
[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024
[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998
[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013
[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »
[5] Figure de style consistant à remplacer un nom commun par un nom propre ou inversement. (Par exemple un Tartufe pour un hypocrite)
[6] Evgeny Morozov, To save Everythibng, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affaires, 2013
[7] Litératie : Aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne.
[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR
[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016
[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013
[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020
[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier
qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024