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À partir d’avant-hierlundimatin

Bidouiller ensemble pour résister aux GAFAM

Par : dev
10 juin 2024 à 18:46

Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.

Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».

Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.

Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.

De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.

« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »

La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».

La transparence opaque des GAFAM

Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »

La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».

Du virtuel qui pèse lourd

Marcello Vitali-Rosati consacre enfin un chapitre entier à déconstruire ce qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.

Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.

Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »

Trois principes devraient fonder cette littératie :
1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.

2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.

3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».

De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »

Le bug, possiblement génial

Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.

Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.

Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »

L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .

L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.

Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.

De l'espace unique aux lieux pluriels

Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.

Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .

Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.

Le numérique, un bien commun

Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :

« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »

L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]

« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »

Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.

Bernard Chevalier


[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024

[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998

[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013

[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »

https://www.lemonde.fr/article-offert/rxegkbxtzsav-6237755/la-facon-dont-l-ia-definit-l-image-d-une-femme-belle-peut-creer-des-ravages

[5] Figure de style consistant à remplacer un nom commun par un nom propre ou inversement. (Par exemple un Tartufe pour un hypocrite)

[6] Evgeny Morozov, To save Everythibng, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affaires, 2013

[7] Litératie : Aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne.

[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR

[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016

[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013

[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020

[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier
qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
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Grenelle sur la violence des mineurs

Par : dev
29 avril 2024 à 10:37

L'actualité politique de ces dernières semaines, c'est l'anniversaire des 100 premiers jours de Gabriel Attal au poste de 1er ministre. Ça s'arrose !
Pour fêter ça, le Président a décidé de lui offrir un super cadeau : un grenelle sur la violence des mineurs !

Bah attends, si on y réfléchit c'est logique : Attal, il est encore mineur non ? et sa politique elle est ultra-agressive et hyper violente ?

Moi je dis que c'est cohérent.

Bon c'est sûr qu'on aurait été plus tranquilles s'il avait fait comme tout le monde et qu'il lui avait offert une Smartbox « découverte des Châteaux de la Loire », un atelier poterie dans le Poitou, ou même un mug « meilleur collègue du monde », mais bon Macron faut toujours qu'il se la pète avec ses cadeaux hyper originaux aussi !

Donc : un grenelle.

Vous vous souvenez de la série de livres pour enfants Monsieur / Madame de Roger Heargreaves ?

Y avait Monsieur Farceur, Monsieur Nigaud, Madame Tête-en-l'air, Monsieur Dépression, Monsieur j'ai du mal à boucler mes fins de moi… etc.
C'est des personnages rigolos, ils sont identifiés par une caractéristique bien précise.

Et bah Emmanuel Macron dans la série ce serait « Monsieur concertation » hein.
Il fait tout le temps des concertations. Tout le temps ! le gars il concerte, quoi : Grenelle de l'environnement, Convention Citoyenne, Grand Débat national, le conseil national de la refondation, les rencontres de Saint-Denis, etc.

Mais Attention : Concertation en macronien, ça a pas la même signification qu'en français populaire apparemment. Ah non. C'est du langage hyper technique et précis qu'on apprend à l'ENA après de looooooongues années d'études, hein.

« Concertation » en macronien, Ça veut dire « je rassemble plein de gens autour d'un sujet de société précis, je les écoute, y a parfois de bonnes idées qui ressortent (par exemple la CC sur le climat), et puis à la fin je fous tout à la poubelle et puis je continue comme si de rien n'était ». … Mais au moins j'ai consulté hein !!

Ça s'appelle la démocratie participative : on participe, eeeeeeeeeet TOP c'est terminé merci on pose les stylos et je ramasse les copies.

Donc Macron cette fois il a dit : « Il faut s'occuper de la violence des mineurs »
Et Nicole Belloubet, ministre de l'EN lui a répondu « Ah oui tout à fait Monsieur le Président, c'est vrai que c'est dangereux, toutes ces petites bombes sur l'écran là » euh Non Non, Nicole, pas le jeu sur ton ordinateur Windows 98 où faut trouver où sont les mines… Des Mineurs, en deux mots.
C'est beau quand même, quand Macron essaye de comprendre les jeunes.
Bon même si l'écart entre Macron et les jeunes est tellement grand que même Jean-Claude Van Damme ne pourrait pas le combler avec ses deux jambes.
Même les deux dents de devant de Laurent Voulzy elles sont moins écartées que Macron et la jeunesse !

Macron il est si déconnecté que le service dépannage d'Orange m'a demandé si j'avais essayé de l'éteindre et de le rallumer pour voir.

Mais quand même, l'effort est louable, Alors il va faire un grenelle de la violence des mineurs.

Les grenelles tu vois personne ne sait ce que c'est, de temps en temps ils partent on sait pas trop où passer l'hiver bien au chaud, et puis tout d'un coup ils reviennent avec l'arrivée printemps et des beaux jours. Le grenelle ça doit être une sorte d'oiseau migrateur.

Ou alors le grenelle, c'est un peu comme un short pour le Président. Vite, dès que les premiers rayons de soleil sont là, il ouvre son placard à l'Elysée et il se dit « qu'est-ce que je vais mettre aujourd'hui ? Oh, tiens, un grenelle, ça fait longtemps ! »

Là, Macron il a dit : « Le surgissement de l'ultraviolence dans le quotidien, chez des citoyens de plus en plus jeunes, exige un travail de temps long et qui engage tous les acteurs »

Bah tu vois selon Macron, la France de 2024, c'est devenu le film Orange Mécanique en fait. Merde c'est con, quitte à choisir Kubrick, moi j'aurais préféré que ce soit comme dans le Château d'Eyes Wide Shut !

(Oui oui une partouse c'est bien ça messieurs dames).

Du coup Gabriel Attal a lancé l'opération « sursaut d'autorité ».

Ça ressemble vachement à une opération militaire, parce que dans le langage du gouvernement il faut faire la guerre partout, mais c'est juste une formule magique qui provoque des orgasmes chez la droite et l'extrême-droite.
Qu'est-ce que tu veux, y a des élections bientôt hein.

Au passage,
Macron il est pour le réarmement démographique mais il a pas d'enfants,
Il est pour la valeur travail mais il n'a jamais exercé un vrai travail de toute sa vie,
Et il est pour la guerre, mais il a même pas fait son service militaire…
En gros c'est faîtes ce que je dis mais surtout pas ce que je fais !

Opération sursaut d'autorité, donc.
Le premier ministre souhaite « durcir le ton et serrer la vis des mineurs ».
Bah alors Gaby ! On a des fantasmes d'autorité et de soumission ? Mais enfin, gardez-les pour la sphère privée ! C'est gênant en public !

Attends Attends, on peut essayer de deviner les mesures qu'il va proposer, c'est du bon sens :

— embaucher du personnel dans l'Éducation Nationale pour diminuer les effectifs des classes ?
— Nooooon !
— Arrêter de montrer que les politiciens au pouvoir sont impunis ?
— Nooooon !
— Cesser de glorifier l'argent-roi ?
— Nooooon !
— Interdire les Journaux télévisés de propagande comme BFM CNEWS etc. ?
— Nooooon !
— Supprimer les épinards à la cantine de l'école ?
— … Euh … non, même si j'avoue que ça m'aurait bien plu, ça.

Non non rien de tout ça, lui ce qu'il veut faire c'est « obliger les collégiens à rester au collège de 8 heures et 18 heures », faire signer aux parents un « contrat de droits et d'obligations » avec les établissements scolaires, inscrire la moindre connerie dans leur dossier scolaire, et créer des conseils de discipline dès l'école primaire…

Bah alors, qu'est-ce qui s'est passé, mon Gaby ? Le dernier jour avant les vacances scolaires il a regardé le DVD des Choristes avec Gérard Jugnot et il a trouvé ça génial ou quoi ???

En fait lui ce qu'il veut c'est le retour à l'école des années 50 : L'école de Grand-Papy, la blouse l'encrier les lignes à copier les châtiments corporels la soumission l'autorité et l'huile de foie de morue dans la cour de récré ...
Avec Attal l'école du futur, c'est l'école du passé.

Il veut pas arrêter la violence, ils veut juste la transférer des jeunes aux adultes.
Tu sens que Gaby c'était le souffre-douleur de ses petits camarades. Il a été embêté à l'école quand il était gamin, alors maintenant il veut se venger à tout prix.

La preuve, c'est qu'il a dit : C'est « la République qui contre-attaque ».

Ah merde je me suis planté, finalement C'est pas les Choristes qu'il a regardé, c'est Star Wars !

Mais qui est ultraviolent ? qui est censé donner l'exemple au jeunes ? Qui est au-dessus des lois ? Commencez déjà par avoir un comportement exemplaire avant de donner des leçons !

Et puis franchement, foutez leur la paix, aux jeunes. Ils vivent déjà dans un monde horrible, anxiogène, déprimant ... Dès leur plus jeune âge ils subissent le réchauffement climatique, l'extinction de masse des espèces vivantes, la guerre en Europe, le covid, et maintenant, Kendji Girac entre la vie et la mort … Alors laissez les tranquilles !

Zantrop

Une journée particulière à Buenos Aires

Par : dev
22 janvier 2024 à 16:40

A chaque fois qu'un énergumène tel que Milei arrive à la tête d'un État, on se demande : mais, enfin, comment est-ce possible ? Et les raisons invoquées sont si nombreuses et diverses qu'elles se noient dans un flou artistique savamment entretenu. Pourtant, c'est simple : l'extrême-droite arrive au pouvoir avec le soutien de la droite. Cette droite, qui ici se dit « raisonnable », là « antitotalitaire » ou encore « républicaine », appelle à voter l'extrême-droite. C'était vrai hier en Allemagne, ce le sera demain en France. La séquence de Milei a l'avantage de l'explicite. Il n'y a pas la moindre ambiguïté. Macri, l'enfant chéri du FMI de madame Lagarde, a tout simplement appelé à voter Milei. Sans ce soutien, des millions d'indécis auraient voté blanc. Par anti-péronisme, ceux-là ne pouvaient voter Sergio Massa mais, effrayés par les outrances de l'ultra-libéral, ils hésitaient à embrasser le cinglé. Macri les a convaincus de l'absence de danger.

Pris dans une toile d'araignée nommée Macri

« Dans le fond, il me fait de la peine Milei ». J'ai le poil qui se hérisse mais ma compagne poursuit : « tu ne vois pas qu'il est le jouet de Villaruel [1] qui, elle, sait très bien ce qu'elle veut. Pour elle, c'est un crétin utile, qui lui offre un pouvoir qu'elle n'aurait jamais pu obtenir avec les tarés de sa congrégation. Et Macri fait de même, il méprise Milei et s'en sert pour revenir au centre du pouvoir, sans même devoir se mouiller ».

Elle a raison (comme toujours, ou à peu près) mais l'isolement de Milei et les contraintes exercées par ses « amis » peuvent le rendre dangereux. Personne ne peut savoir ce qui lui passe par la tête. Par ailleurs, il s'est montré habile avec ses associés. Il n'a pas négocié avec Macri une équipe de gouvernement, il a négocié avec chaque macriste individuellement. Ce qui, théoriquement, donne beaucoup moins de pouvoir à Macri.

Parmi les très nombreuses lois que Milei souhaite imposer dans un seul paquet (dite loi « omnibus », dont on ne sait pas si c'est parce qu'il s'agit d'un grand bus ou si celui-ci est bondé de choses et autres, tel un bus en heure de pointe), l'une consiste à offrir les pleins pouvoirs au président en lui donnant la possibilité de diriger par décret durant deux ans, renouvelable par simple décret… présidentiel, c'est-à-dire pour l'ensemble de son mandat. Il est pratiquement impossible que l'Assemblée (dont les députés macristes) accepte une telle mesure mais cette tentative de se délier de ses associés illustre la situation de Milei, pieds et mains liés au reste de la droite. Il doit son élection à Macri, dont les troupes fournissent les principaux ministres.
Milei n'a guère de possibilité institutionnelle de se défaire de son encombrant parrain car il ne dispose que d'une petite minorité d'élus à l'Assemblé et aucun gouverneur. Pour obtenir des majorités relatives, il est donc obligé de compter sur ses alliances qui le lui font payer cher. Si bien que beaucoup voient en Milei une simple marionnette dans les mains de Macri. Une tête un peu folle dont on use pour mener les réformes les plus osées (qu'un Macri n'aurait pas même pu évoquer sans provoquer un blocage total du pays) et qu'on jettera ensuite. Juan Grabois [2] en parle ainsi comme d'un « préservatif ».

La ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich annonce que la police a arrêté « une association criminelle transnationale prête à commettre un attentat à Buenos Aires ». Un coiffeur, un professeur de ping-pong et un mythomane (se disant agent secret ou mercenaire) ont été arrêté. Puis relâchés deux semaines après, en l'absence du moindre début de preuve, ni de projet d'attentat, ni de rien du tout. (Pagina 12, 16 janvier 2024. Après avoir fait les gros titres lors de l'arrestation deux semaines auparavant, la plupart des journaux n'ont pas jugé utile de publier le moindre commentaire sur les suites de cette non-affaire).

L'hypothèse du coup d'État

Le 6 janvier, le même Grabois voit une alliance secrète entre Macri et la vice-présidente Victoria Villaruel (qui, en cas de désistement du président, prendrait sa place). Il imagine un coup d'État mené par ces deux-là contre Milei [3]. L'assertion me semble relever surtout de la spéculation. Elle n'en exprime pas moins une analyse de la situation plutôt juste : l'isolement de Milei qui ne compte que peu de soutiens parmi les puissants du pays – des puissants dont Macri, l'une des plus grandes fortunes du pays, est la représentation « naturelle ».

Si Grabois professe une telle théorie c'est surtout afin de contester le gouvernement qui présente toute mobilisation contre ses mesures comme une tentative de le renverser. N'importe quelle opposition est taxée d' « antidémocratique » car elle « ne nous laisse pas gouverner comme le peuple l'a décidé ». Grabois tente ainsi de renvoyer l'accusation à l'envoyeur. En somme, « vous dites que l'opposition organise un coup d'État, alors que celui-ci se forme à l'intérieur même du gouvernement ».

Le 7 janvier, le Financial Times publie un article décrivant Milei comme un foutraque qui pourrait ne pas finir son mandat (du fait de sa faiblesse au congrès notamment) et élogieux pour l'ultra-conservatrice Villaruel, décrite comme « prête » à n'importe quelle éventualité. Elle a partagé l'article sur le réseau social de monsieur Musk, puis l'a retiré. Voilà qui donne une sorte de consistance à la thèse de Grabois. Ou peut-être a-t-elle simplement été flattée par ce portrait dressé par le Financial Times (l'exotique quotidien des crapules londoniennes lui plaît forcément).

Dans une commission parlementaire, un député demande qui a rédigé le projet de loi dite « omnibus ». Celle-ci ne compte pas moins de 900 articles touchant à peu près tous les aspects de la vie du pays, depuis la privatisation des grandes entreprises publiques jusqu'à la disparition du système de financement du cinéma, en passant par un petit marteau et une toge que devraient désormais utiliser les juges dans leurs tribunaux. Tout et n'importe quoi. Le représentant du gouvernement répond qu'il ne sait pas qui a rédigé cette loi, ni qui a rédigé la partie de cette loi qu'il est venu défendre en commission.

On peut cependant aussi imaginer que Milei parvienne à se défaire de ses alliés (ou à les soumettre). Le fada dogmatique a forcément compris qu'il ne peut pratiquement pas faire un pas sans l'approbation de l'ancien président. Soit il se couche, ayant atteint ses rêves d'adolescent attardé. Soit il tâche de prendre la main (on ne voit pas très bien comment mais c'est le propre des coups politiques que de surprendre) et tâche d'appliquer ses lubies assassines. Il fait l'effet d'une monstruosité prise dans une toile d'araignée monstrueuse. S'il s'en échappe, c'est la catastrophe. S'il se laisse immobiliser, c'est l'horreur.

Où sont les fans de Milei ?

A mesure que se répand et s'impose cette double idée de Milei-marionnette-de-Macri et de coup d'État institutionnel en faveur de Villaruel, je me mets aussi à spéculer. Mais j'arrive à des conclusions très différentes. Il faut dire, je me suis enfin procuré le dernier bouquin de Wu Ming 1, Q comme qomplot [4], dont la lecture (en cours) invite, dans le contexte argentin, à regarder dans une autre direction : vers les suiveurs, les fans, de Milei.

C'est un peu comme si Grabois, le Financial Time et tous ceux qui, avec des intentions très différentes, envisagent le remplacement de Milei comme le résultat de sa politique insoutenable ou d'un complot plus ou moins coordonné, effaçaient les centaines de milliers de suiveurs de Milei de leurs équations.

Or ceux-ci existent. Ils ont d'ailleurs déjà été ignorés ou minorés par les mêmes (auxquels je m'inclus puisque je n'envisageais pas ce président) durant la campagne électorale, alors qu'ils ont constitué la force démultiplicatrice menant le candidat à la présidence. Ce ne sont pas seulement des votants, une grande partie d'entre eux sont jeunes [5] et très actifs sur les réseaux sociaux (que ce soit sur celui de Musk ou, surtout, du chinois Tik-Tok. Chinois qui, d'après Milei, sont de féroces communistes à abattre mais il n'est guère nécessaire de relever les incohérences, inconsistances et mensonges du libertarien, tant elles sont la constance, sa normalité devenue celle du pays). Physiquement, ils ont aussi soutenu massivement Milei, le recevant à chacun de ses déplacements avec enthousiasme, convertissant ses meetings en concerts d'une pop-star.

Où sont ces centaines de milliers de fans dans les spéculations sur une fin rapide de la présidence Milei ? Nulle part. Ils ont disparu avec leur vote, le jour des élections. S'ils sont évoqués par les commentateurs, ils n'apparaissent que comme les trahis par leur idole qui leur avait promis d'en finir avec la « caste » et s'entoure de la caste pour faire payer (cher, très cher) les travailleuses et les travailleurs, le peuple. Les benêts du film, en somme.

Peut-être, en effet, qu'une partie ressent une trahison. Peut-être que d'autres en concluent que rien n'est changeable dans ce pays. Et d'autres que toute cette histoire, dans le fond, ne les intéresse pas au-delà de l'adrénaline de la campagne-rock-tour.

C'est tout ? Non, il y a forcément un grand nombre qui observe la mainmise tentaculaire de Macri sur le gouvernement de Milei, avec anxiété et énervement. On peut parfaitement envisager que ceux-là constituent actuellement une sorte de QAnon local, se tenant prêts à libérer leur président des forces traditionnelles, ou « profondes ». C'est d'autant plus envisageable que leurs opposants leur offrent tous les jours des éléments pour construire un tel récit. La trame « complotiste » ne provient pas d'eux mais du mainstream (de gauche comme de droite) qui se renvoie des accusations de vouloir un coup d'État.

15 janvier. Le président de la République exige de la police qu'elle retrouve un chauffeur de bus qui aurait écrasé un chien. L'opération policière est médiatisée toute une journée et le chauffeur est retrouvé. Le président félicite sa ministre de la Sécurité pour « son énorme travail » sur cette affaire.

Une légion de mileïste (appelez les trumpistes, ou cinglés, si vous préférez) existe forcément. Que va-t-elle faire ? Comment interprète-t-elle les non-sens par rapport au récit de campagne de la politique de Milei ? (La présence des Bullrich, Caputo, Sturzenegger [6], c'est-à-dire la « caste »). Une chose me semble sûr, c'est que ceux-là ne se contenteront pas du nouveau mantra de l'opposition qui répète : « il t'a dit qu'il s'attaquerait à la caste, et c'est au peuple qu'il s'attaque avec le soutien et la participation de la caste ». Si on pouvait démonter un démagogue en démontant sa démagogie, Trump n'existerait plus depuis quelques années déjà. Il y a donc un potentiel militant dont on ne connaît pas vraiment ni l'ampleur ni la profondeur (son nombre et sa capacité de mobilisation), que Milei peut à un moment ou un autre convoquer. C'est une inconnue qui devrait être prise en compte.

Je manque de me faire renverser (mais je ne suis que bénignement bousculé) par un livreur à vélo, un jeune homme pauvre, pressé et fatigué. Face à nous, trois autres jeunes hommes rigolent de l'incident. Ceux-là sont décontractés, les chemises fraiches, ils viennent dans ce quartier boire un verre mais proviennent d'ailleurs, d'un quartier riche. Je pense que le livreur et les trois bourgeois ont tous voté Milei.

QAnon vous parle

« Ici, il faut identifier notre véritable ennemi. Notre ennemi c'est l'État. L'État est un pédophile dans une maternelle, avec les enfants enchaînés et enduits de vaseline. » (Milei, 26 octobre 2018, interview TV de Luis Navaresio, chaîne A24).

Dans son discours d'investiture Milei n'annonce pas la prison pour le pédophile, il indique qu'il va remplacer la vaseline par du gros sel. D'ailleurs, dans son idéologie [7], il ne s'agit pas d'en terminer avec les pédo-criminels mais de multiplier les potentiels agresseurs. Milei déteste certes les monopoles d'État mais est favorables aux monopoles privés (chose qu'il a réaffirmé dans son discours à Davos le 17 janvier). Les enfants enchaînés sont ainsi offert aux multiples agresseurs qui jalonnent la journée quotidienne. Pour le petit-déjeuner, au lieu des cinq principales entreprises productrices de maté (boisson nationale), il n'y en aura qu'une seule fixant le prix. Les prix des autres repas seront de même fixé par l'entreprise agroalimentaire qui sera debout après avoir éliminé ses concurrents (une petite dizaine en Argentine, dont plusieurs multinationales étatsuniennes). De même pour l'accès à internet (Musk est visiblement préféré pour ce service) et les transports en commun. Ainsi, selon le nombre de chaines (le nombre de besoins quotidiens) des « enfants », il sera question de dix à cinquante pédo-criminels par jour, selon le vœu de Milei.

Faut-il utiliser le langage (en l'occurrence les images) ignoble de Milei ? Ne devrais-je pas plutôt m'éloigner de cette horreur et, dans le même temps, rendre compte de cette horreur avec des mots plus à nous, ou à moi ? Peut-être, je ne sais pas, je ne sais plus. L'ignoble a son langage et, pour le saisir, il faut bien l'exposer. Peut-on comprendre le degré de folie furieuse de la campagne électorale si on en escamote, par délicatesse ou goût à soi, la vulgarité des mots et l'insanité des idées qui y ont été professés ? Comprend-on quelque chose si on n'entend pas que l'ensemble du paysage médiatique s'est habitué à un langage ordurier XXXL, et en redemande, crescendo si possible. Peut-être que rien ne justifie d'infliger (et s'infliger) une telle boue. Ou oui, au contraire, il faut saisir et s'imprégner de ce langage pour comprendre la profondeur de l'abîme. En l'occurrence, en 2018, Milei a un langage de QAnon. Pour Milei, l'État c'est le pédophile ; pour QAnon, « l'État profond » est contrôlé par un réseau de pédophiles. Si l'on ne rend pas compte de ce langage, on ne voit pas le lien. Milei parle le QAnon.
Mais, pour autant, est-on obligé de filer la métaphore, quand celle-ci est ignoble ? Non, on peut expliquer qu'il est favorable aux monopoles privés. Point. Alors, j'efface ? Je garde ? Je n'en sais plus rien. Si ça me pose problème, c'est qu'il doit y avoir quelque chose à résoudre. Je garde, pour y revenir un autre jour, pour savoir que faire de la langue infecte de nos ennemis.

Le président Milei commente des messages sur le réseau social Musk. Il pense répondre à des messages du gouverneur de la province de Buenos Aires (Axel Kicillof, devenu la principale personnalité de l'opposition institutionnelle). Le réseau lui fait savoir qu'il parle à un faux compte, très visiblement parodique. Le président explique que « en vérité, la bêtise dite dans le faux-compte aurait très bien pu être dite par le vrai ».

Trumpistes et milliardaires derrière Milei

Dans cette prolifération de théories, étayées ou pas, qui entourent la nouvelle administration, je développe la mienne. Pas très étayée, un peu conspi, assez simple. Contrairement aux diverses prévisions d'un rapide écroulement du gouvernement ou du seul Milei, j'ai tendance à croire qu'il va être fortement soutenu par de puissants alliés qui lui permettront non seulement de se maintenir mais d'offrir une façade (et seulement une façade) de « réussite » durant quelques temps.
Je ne peux qu'imaginer quelques milliardaires à travers le monde qui voient en Milei une formidable opportunité de convertir l'Argentine en leur terrain de jeu, le territoire libertarien dont ils rêvaient. Le plus visible, et peut-être le plus puissant aussi, est bien sûr Elon Musk.

A propos du coup d'Etat en Bolivie, celui-ci écrivait « Nous ferons des coups d'Etat contre qui nous voudrons ! Faites avec. » « We will coup whoever we want ! Deal with it. » (25 juillet 2020).
Outre les lubies libertariennes d'un milliardaire, dont on se demande bien comment il aurait accumulé ses milliards sans les contrats avec l'État des USA (et sans l'infrastructure d'Internet développée par le même État), Musk a des intérêts dans la région, à commencer par le lithium en abondance aux frontières entre l'Argentine, la Bolivie et le Chili (estimé à environ 60% des réserves de lithium du monde [8]).

Bien entendu, nombre des décrets et lois qu'essaye d'imposer Milei depuis le premier jour de son gouvernement visent à exploiter jusqu'à épuisement toutes les ressources naturelles du pays. Entre la possibilité pour les étrangers d'acheter autant de terres qu'ils le souhaitent, y compris aux frontières, et l'abrogation des rares lois de protection de l'environnement, l'Argentine se convertira rapidement en un El Dorado pour les entreprises minières.
Entre Milei et Musk, c'est donc l'amour fou. Pour féliciter le discours de son nouveau pote à Davos, Musk a posté une photo porno-soft, dans laquelle l'homme regarde Milei sur son ordinateur tandis qu'il fait son office sur une femme de dos. L'amour libertarien passe par le langage libertarien.

Et derrière Musk, il y a nombre d'autres requins pour qui Milei est une opportunité en or de saccage jusqu'à épuisement naturel de toute vie locale. En plus de ces puissants soutiens, les élections aux États-Unis devraient booster une Make Argentina great again. Quel que soit la réalité argentine dans six mois, la campagne de Trump la repeindra sous les couleurs d'un miracle. Miracle d'une Amérique latine qui, non seulement reste chez elle (afin que nous soyons chez nous), mais nous sert de réservoir bénévole à notre fameuse forme de vie. Amazing, dira Trump, dont un argument de campagne se trouvera être l'Argentine libertarienne.

Bref, je vois de puissants alliés temporaires à Milei qui pourraient lui offrir du temps et des marges de manœuvre qui le convertissent en quelque chose d'encore bien plus dangereux que la marionnette de Macri que se opposants se plaisent à voir.
A mon avis, Milei dispose de troupes plébéiennes d'une part et, de l'autre, quelques milliardaires disposés à investir (y compris à perte). Ce ne sont pas les forces traditionnelles du pays mais ce n'est pas rien pour autant.

L'hypothèse la plus réaliste reste que Milei compte élargir son indépendance par rapport à son encombrant allié Macri. Cette marge de manœuvre devrait devenir l'un des axes des jeux politiciens du pouvoir des prochains mois et années. (Ce qui est réaliste n'est cependant pas forcément le plus probable dans l'invraisemblance dans laquelle le pays s'est installé).

« L'objectif du voyage est de promouvoir les idées de Liberté dans un forum contaminé par l'agenda socialiste 2030 qui n'apportera que misère au monde »
Message de la présidence, annonçant le déplacement de Milei au Forum Économique Mondial de Davos.

DNU

Habitués à ce que leur Parlement ne soit qu'une chambre d'enregistrement ou qu'il soit écrasé (sous le doux terme de « article 49, alinéa 3 »), les Français ne seront pas surpris d'apprendre que le nouveau président argentin souhaite imposer son programme par un décret. Pas de débat, un décret. Un décret de plusieurs centaines de pages qui abroge des centaines de lois. En Argentine, son terme officiel est « décret de nécessité et d'urgence ». Lors de sa brève présentation, lue mécaniquement, le président a invoqué les enfants qui ont faim, ce qui justifierait « l'urgence et la nécessité ». L'un des articles de ce décret permet la privatisation des clubs de football (qui sont des associations en Argentine). Urgence et nécessité, parce que les enfants ont faim, donc privatiser les clubs de foot. Faites ce que vous voulez avec ça.

Dé Né Ou ?

Ici, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Dans le bureau brumeux, j'essaye d'expliquer que ce n'est pas possible, l'application de la loi ne peut précéder le vote de la loi. C'est l'inverse. D'abord… Ou alors, je me trompe. J'entends un mot, un sigle, un acronyme, « Dé Né Ou », qui semble tout expliquer. L'inversion du sens a du sens, selon les personnes qui parlent depuis un pupitre. Puis ces personnes se diluent et je reste convaincu que le sens m'échappe, ou que c'est un non-sens, ou que je me trompe sur tout.

Puis, je me réveille avec ce mot, ce sigle, cet acronyme, « Dé Né OU », qui résonne encore dans ce moment entre le sommeil et le réveil. L'esprit nauséeux, je me dirige vers la cuisine et place machinalement la cafetière sur le feu. L'impression de me lever d'un sommeil sans repos.

Et, tandis que la cafetière italienne finit de crachoter son liquide noir, l'acronyme me poursuit. Dé Né OU, DNU en espagnol pour Decreto de Necesidad y Urgencia, Décret de Nécessité et d'Urgence. Ce n'est pas un rêve, c'est un cauchemar éveillé. Cette impression d'irréalité qui nous submerge depuis les élections, avec ce pitre impossible à prendre au sérieux en musique de fond qui sature bientôt tout l'espace. Comme si une musique d'ascenseur désagréable serait montée progressivement en décibels jusqu'à devenir une torture, ce genre de torture employé par les tortionnaires de Guantánamo. Impossible d'y échapper, se boucher les oreilles ne sert à rien, la stridence est permanente.

Et pendant que l'impression d'irréalité a gagné du terrain, le sommeil a perdu de ses rêves, submergés qu'ils sont par « la » réalité irréelle. Les incohérences et les absurdités, qui inondent la place publique le jour, viennent peupler les rêves la nuit. On nage en dystopie. On nage sans savoir si c'est vraiment vrai que le bateau a coulé.

D.N.U., chaque lettre sonne comme un coup de poignard éventrant les minces feuilles de papier qui « protègent » la citoyenneté. On sait que la Constitution n'a jamais protégé de l'arbitraire et encore moins de la pauvreté ; pauvreté qui fait des « droits » une énervante hypocrisie. Et pourtant, on sait aussi qu'il n'y a plus de limite à l'arbitraire sans ces quelques feuilles de vœux pieux qu'on appelle Constitution. D… N… U… C'est fini. C'est fini le fait même de réclamer pour ses droits. Il n'y a pas de droit. Il y a des contrats désormais, seulement des contrats.

Le gouvernement doit assurer que les contrats soient respectés, c'est sa seule fonction. Les contrats se font entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. Ouvrez les négociations, faites comme vous voulez. Si vous signez, c'est fait. Votre salaire ne couvre pas votre loyer ? Et bien, vous n'aviez qu'à pas signer. Votre loyer a augmenté durant le mois ? C'est normal, il s'agissait d'un contrat pour seulement quinze jours, et il a été rénové avec une augmentation durant le mois. Gouvernement, nous sommes là pour faire respecter ces contrats. A la matraque s'il le faut.

Les loyers vont augmenter, c'est entendu, mais de combien ? Et d'ailleurs, il y a désormais la possibilité d'être viré n'importe quand, avec un seul mois de préavis. J'entends un ami dire : « Je ne sais pas comment j'arrive à supporter ce degré d'anxiété ». Je ne sais pas s'il s'adresse à moi ou s'il parle tout seul, c'est comme un soupire qui lui échappe. Il bosse pour un organisme de l'Etat. Il sera donc probablement licencié. Il a une enfant qui a besoin de soins médicaux permanents. J'invente des arguments pour le rassurer. Tout sonne faux.

Il n'y a rien de rassurant. Tout s'écroule. Mais peut-être n'est ce qu'un rêve. J'essaye de me réveiller, sortir de ce Dé Né Ou absurde.

Libéral, libertaire, libertarien

« C'est un grand honneur d'être le premier président libéral libertaire de l'histoire de l'humanité » (Milei, 19 novembre 2023)
Libertaire ? Ça aura été une grande négligence des anarchistes de langue anglaise et espagnole que de se laisser déposséder du terme libertaire. Ironiquement, on ne remerciera jamais assez l'ultra-libéral Henri Lepage qui, dans sa peur d'être confondu avec des anarchistes, a forgé le terme « libertarien » dans sa traduction des « libertarians » états-uniens (dans un ouvrage de 1978) [9]. Il a ainsi épargné aux anarchistes français bien des déboires, ceux qui se sont abattus sur nos amis anglophones et hispanophones.

Jérémy Rubenstein

Photos : Anita Pouchard Serra


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[1] Victoria Villaruel est la vice-présidente. Elle provient d'une famille de militaires, fille d'un officier de la dernière dictature (1976-1983) et, surtout, participant au mouvement des carapintadas (des militaires qui se soulevèrent à plusieurs reprises contre le nouveau pouvoir issu des urnes durant les années 1980, afin d'obtenir l'impunité pour leurs crimes commis durant la dictature). Villaruel s'est fait connaître du grand-public à travers une association qui dénonçait les crimes des organisations révolutionnaires armées (ERP et Montoneros, principalement) des années 1970, c'est-à-dire en miroir déformant des associations dénonçant les crimes de la dictature. En parfaite cohérence avec cette filiation militaire carapintada, elle assiste aux messes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, c'est-à-dire des intégristes lefebristes (anti Vatican II, messe en latin, etc.).

[2] Voir note de l'envoie précédent.

[4] Wu Ming 1, Q comme qomplot, (trad. Anne Echenoz et Serge Quadruppani), Lux, 2002.

[5] Un sondage publié par le journal espagnol El País estime que 69% des 16-24 ans et 54% des 25-34 ans ont voté Milei. https://elpais.com/argentina/2023-11-21/mapa-quien-ha-votado-a-milei-asi-son-sus-apoyos-por-edad-genero-o-territorio.html Je ne connais pas le détail de la méthode de ce sondage.

[6] Ministres et haut-fonctionnaires de gouvernements précédents, souvent depuis les années 1990.

[7] Pour saisir son idéologie, lire Pablo Stefanoni, La rébellion est-elle passée à droite ?, (traduit par Marc Saint-Upéry), La Découverte, 2022. Pablo et Marc ont dialogué avec Lundi-Matin, Lundi-Soir : https://www.youtube.com/watch?v=Bg0teA99NYs&ab_channel=LundiMatin

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