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À partir d’avant-hierTransitions numériques et socio-écologiques

Interrogations sur le syndrome des autruches à très haut débit. Que restera-t-il des stratégies numériques publiques et des opérateurs d’infrastructures optiques dans un monde à + 3°C ?

Le Lab Numericus et ce blog, c’est un peu l’histoire d’une utopie restée utopie ; l’histoire de la quête impossible d’un Web vraiment disruptif car pensé comme l’un des moyens de développer nos capacités de réduire d’environ 5% par an de nos émissions personnelles et de réinventer joyeusement nos politiques, nos liens sociaux et nos altérités. J’ai failli écrire nos fraternités, y compris d’ailleurs avec notre environnement, c’est dire à quel point je ne suis plus de ce monde hyper-individualiste et centré sur l’égo.

Numericus, c’est aussi l’histoire de la défense de stratégies publiques et de coopérations publics – privés différentes et plus créatives car procurant de nouvelles ressources politiques pour agir et pour exister. Loin donc des industries de ces concessions, de ces AMEL et de tous ces contrats où le politique renonce de fait à nombre de ses moyens d’action au service de pilotage de contrats souvent mal négociés.

Cette utopie Numéricus importe peu. C’est évident. La question qu’elle pose reste toutefois encore sans véritable réponse. Nous sommes, tout au moins je l’espère, encore quelques-uns à attendre des lumières de la part de ceux qui décident ou qui pilotent.

Qui peut nous dire quel est le sens de la prétendue révolution numérique et, plus territorialement parlant, des projets très haut débit tels qu’ils sont mis en œuvre depuis des années, notamment pour éviter un monde à +3 ou 4°C ?

Vous, élues et élus, qui avez opté pour la délégation de presque tous vos moyens numériques pour intervenir sur vos territoires et auprès de vos administrés, pourriez-vous nous éclairer ?

Vous dirigeants des grandes entreprises opérateurs d’infrastructures, comme Altitude, Axione, Orange concessions ou XDPfibre, pourriez-vous nous le dire ?

Vous, directrices et directeurs de RIP, de cabinet d’étude ou d’entreprises prestataires, réunies ou pas dans Infranum, pourriez-vous nous dire quel est le sens de vos efforts au quotidien ?

Nous permettre de mieux recevoir Netflix en 4K ?

Nous encourager à profiter des errements de ce nouveau X made in Musk ou des addictions des plateformes sociales comme celle des lascars Tik et Tok ?

Nous inciter à passer plus de temps devant des écrans pour devenir l’autre patrie du surpoids ?

Acheter plus facilement encore plus de produits souvent inutiles qui viennent de toujours plus loin ?

Se distinguer par quelques projets intelligents ou initiatives low-tech qui restent malheureusement des exceptions sans impact à la hauteur des enjeux ?

Impacts ? Qui a vraiment mis en œuvre un véritable pilotage ex-post de tous ces objectifs brillamment greenwachés dans les rapports RSE ou dans les missions des entreprises éponymes ?

Frugalité ? Co-bénéfices ? Scope 3 ? Compensations et autres gros mots de ce type… Qui a osé ?

David, Éric, Elodie, Laurent, Stéphane, Hervé, Cyril ? Je ne suis pas sûr que vous lirez ce post mais qui sait… Je suis admiratif de vos réussites mais pourriez-vous nous expliquer ? S’il vous plaît, sans nous resservir encore et encore vos si vieilles histoires made in le monde d’hier et en parlant à vos enfants. Tu sais Juliette je vais te raconter pourquoi ce que j’ai fais sera vraiment décisif pour l’avenir.

C’est chaud non ? De plus en plus et ce n’est visiblement que le début.

Transitions et lutte contre le réchauffement climatique. Green tech, entreprises à impacts, projets des collectivités (…), et si tout cela n’était pas suffisant ? Et si seules, ces louables initiatives ne servaient même presqu’à rien ?

Cette quatrième publication marque la fin d’un cycle de recherche expérimentale organisée autour de cette question : quelle serait la forme et l’organisation d’un Web pensé comme une ressource mutualisée pour contribuer à la réussite des transitions socio-écologiques ? Dans un premier article introductif, j’ai présenté les bases sur lesquelles se fonde mon travail. Je les rappelle brièvement.

La première correspond à une observation de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses, notamment climatiques.

La seconde explore la piste ce que je nomme « une autre croissance », un processus à même de nous faire grandir en développant de façon progressive nos capacités pour concilier réduction d’environ 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens sociaux, et plaisir de vivre.

Pour y parvenir, la troisième postule qu’il sera difficile de réussir sans disposer de ressources en ligne performantes et non dépendantes de plateformes des champions du Web d’aujourd’hui. L’enjeu consiste bien à mettre la transition numérique au service de la transition écologique.

Une seconde publication a présenté les principaux résultats d’une expérimentation sur ce sujet ; expérimentation en cours depuis 2014. Elle confirme la faisabilité technique du projet et qualifie un modèle économique. Elle entrouvre ainsi une voie pour inventer un nouveau métier : celui de fournisseur de services en ligne dédiés transitions. Cette expérimentation pointe toutefois de véritables limites. Le bilan est par exemple peu probant en matière de réduction des émissions. Il s’avère même médiocre côté résilience ; nous ne sommes par exemple pas parvenus à intensifier les coopérations en mode pair à pair entre usagers.

Il existe pourtant nombre de technologies, de talents et de services qui utilisent le Web pour travailler les transitions. Greentech, Tech for good, low tech, entreprises à impact, ou encore initiatives publiques, leur nombre augmente chaque jour. L’impression qui domine reste toutefois celle d’initiatives trop isolées et finalement assez loin de constituer une réponse à la mesure des enjeux actuels. Une véritable plateforme dédiée transitions reste donc à inventer. Telle est tout au moins l’hypothèse que je défends. Pour la mettre en discussions, un troisième article a proposé une piste : transformer l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions avec pour chacun de nous une identité et des parcours personnalisés.

Pour tenir les impératifs et le calendrier de lutte contre le réchauffement climatique, l’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations !

Cette piste confère donc à l’État, et à l’Europe, un rôle clé. Plusieurs des membres de la petite communauté Numericuss ont été surpris qu’un défenseur comme moi de l’action locale, de la décentralisation et des réseaux de proximité prenne une telle position. Je les comprends. Je ne cache d’ailleurs pas mes doutes. Je m’interroge par exemple sur la capacité des pouvoirs publics centraux à se réinventer face à l’ampleur des changements à engager. En ce printemps 2023, ces doutes vont d’ailleurs grandissant face au spectacle d’une nation incapable de co-construire hors des simplifications populistes. Mais ces doutes ne changent rien sur le fond. Je voudrais donc expliquer comment plus de huit ans d’expérimentations sur ces sujets m’ont amené à une conclusion exprimée volontairement de manière provocante. L’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations ! Sans réinvention des rôles des pouvoirs publics centraux et plus encore des modalités de coopérations, elles ne permettent pas, et ne permettront sans doute jamais, d’avancer au rythme que les luttes contre le réchauffement climatique imposent : moins de dix ans pour tenter de rester à moins de 2°C. Pour y parvenir, je pourrai d’ailleurs adopter avec autant de facilité une position inverse : l’action de l’État seul relève pareillement de l’impasse.

Ce n’est pas en effet une logique jupitérienne qui sera le sésame, nationale comme locale d’ailleurs. Je défends au contraire la nécessité d’inventer une nouvelle gouvernance. Pour se situer dans la logique des travaux de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, je la qualifie de « rhizomatique » pour désigner une organisation en réseaux réunis autour d’un grand projet commun : inventer la civilisation soutenable de demain.La proposition d’un service universel des transitions ne consiste donc pas à tout remettre dans les mains de l’État. Au contraire, elle tente d’esquisser l’un des leviers coopératifs pour avancer. C’est le récit de la genèse de cette idée qui organise les lignes qui suivent. Le but consiste à expliquer comment un farouche défenseur de l’action et des organisations de proximité en est arrivé à défendre une piste comme celle-ci.

Au départ était pourtant une intuition hyperlocale : inventer un immobilier « plug and play transitions »

Au départ était pourtant une intuition hyperlocale. Elle peut se résumer ainsi : pour réussir nos parcours transitions, l’un des leviers les plus efficaces ne consisterait-il pas à réinventer l’unité de base de notre vie, le foyer, la maison, l’habitation, notamment en enrichissant ses interactions avec son environnement social, économique et naturel proche ? Cette intuition se nourrit de nombre de travaux, dont ceux de Gaston Bachelard, qui montrent à quel point les lieux de vie sont profondément imprégnés de l’histoire comme des émotions des individus. Ils participent donc à la formation de notre identité. Elle s’inspire aussi d’Edward S. Casey sur l’enracinement. L’enracinement renvoie pour lui à la manière dont les individus sont liés à un lieu et à une communauté. Casey montre à quel point cela influence notre conception de la vie. Mon point de départ se fonde encore sur les thèses défendues par Martin Heidegger (1927 et 1951) sur l’habiter. Pour Heidegger, « l’habiter » désigne notre relation avec le monde qui nous entoure. Il s’agit d’une manière d’être au monde qui transcende donc la simple occupation d’un espace physique pour établir un lien profond avec l’environnement, les lieux et les objets. L’habiter d’Heidegger construit ainsi une expérience quasi spirituelle de la vie qui inciterait à reconstruire nos interactions sensibles avec les autres et avec la nature. Or, la réussite de la lutte contre le réchauffement climatique n’impose-t-elle pas de repenser nos formes et nos manières d’être-au-monde ? J’en suis persuadé ; c’est donc la construction de ce nouvel habiter qui a nourri mes premiers travaux sur un Web dédié transitions.

Lorsqu’on ouvre sa porte ou ses fenêtres ou lorsqu’on chemine autour de son lieu de vie ou de travail, on s’imprègne des odeurs, des bruits et des images qui s’offrent à nous ; on croise des gens ; on s’arrête sous un arbre ; on admire les oiseaux et les plantes ; on sent l’oxygène du printemps en forêt ; on contemple le spectacle du vivant. Comme le rappellent Bachelard, Casey ou Heidegger, ces sensations contribuent à construire notre identité, nos racines et notre être-au-monde. Elles déterminent ainsi une partie de notre rationalité et des facteurs qui nous font prendre au quotidien des décisions. Cela est également vrai lorsque nous découvrons d’autres mondes ; nos explorations se construisent aussi pour partie en fonction de nos racines. Permettez-moi une parenthèse personnelle pour tenter de m’expliquer. J’ai habité au Brésil au milieu de la décennie 1980, dans un univers où le cafezinho cousinait celui que l’on subit, si l’on n’y prend pas garde, par exemple en Californie. Un jour de novembre 1986, à de nombreuses dizaines d’heures de bus de mon Nordeste brésilien, j’ai franchi le Rio de la Plata pour aborder Buenos Aires en Argentine. Il était environ 10h du matin ; notre nuit avait été blanche ; les rues autour de la Plaza Libertad grouillaient d’un monde plus bavard encore que les espagnols que l’on croise dans nos cols communs d’Aspe et d’Ossau. Les filles ressemblaient davantage à mes copines de France qu’à celles des plages du Brésil. La lumière n’était plus celle du tropique du Capricorne ; il y avait comme un air des beaux cieux du piémont des Pyrénées. Nous sommes rentrés dans un bar. En une fraction de seconde, après plusieurs mois de vie pourtant fabuleuse au Brésil, je me suis soudainement senti chez moi. J’ouvrai presque la porte des troquets palois. Je retrouvais le bruit des machines expresso ; je sentais à nouveau l’odeur de mes cafés ; le comptoir était encombré de viennoiseries ; la posture des Argentins intrigués par notre sabir brésilien, comme la manière des femmes d’observer discrètement le beau morphotype indien amazonien d’Ivanildou, l’ami avec qui je voyageais, tout me ramenait à mes racines. À ce moment-là, Buenos Aires est devenue ma ville préférée et l’Argentine, plus que le Brésil, mon projet ; un projet plus tard vainement esquissé en Patagonie.

C’est ce shoot d’émotions et la force de cette géographicité, au sens d’Éric Dardel (1990), que je cherche à réinventer dans ce Web dédié transitions. Je rêve qu’en quelques clics et qu’en quelques rencontres, nous puissions désirer dégraisser nos existences pour en revenir à l’essentiel et trouver facilement comment y parvenir en ressentant du plaisir. Je rêve que ce Web contribue à enrichir les interactions entre les hommes et les liens entre les hommes et la nature. Utopies certes, mais motrices ; elles sont de plus en plus indispensables.

Le projet expérimenté pour cela explore la piste d’un Internet qui contribuerait à réinventer un urbanisme et un immobilier que l’on pourrait nommer « plug dans play transitions ». Ces lieux ne proposeraient donc plus seulement un habitat et un espace public pour répondre aux besoins des hommes ; ils leur fourniraient également plus de ressources pour adapter leurs modes de vie aux impératifs de lutte contre le réchauffement climatique.

Le début de solution mise en œuvre ces dernières années consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Telle est la finalité de la plateforme de services dont il est question dans cette série de publications. À l’instar des services postaux, téléphoniques, ou électriques par exemple, le but est que chacun de nous, indépendamment de notre lieu de résidence ou de notre situation socio-économique, puisse disposer du droit fondamental d’accéder à une plateforme de services et à une communauté pour des transitions simplifiées, ludiques et stimulées. Cette plateforme augmenterait les effets des techniques de construction ou d’isolation déjà utilisées pour les bâtiments performants et les puits de carbone associés.  

Fort des résultats encourageants de l’expérimentation lancée à ce sujet sur une zone d’activités, j’ai donc cherché à améliorer cette première version à la confrontant à d’autres partenaires et à d’autres preuves de concepts. Il restait en effet tant à faire. Mon parcours professionnel a orienté mes tests vers deux univers : les aménageurs ou promoteurs d’une part, les délégataires de Réseau d’Initiatives Publiques (RIP) très haut débit d’autre part.

Aménageurs et promoteurs : de l’habitat à l’habiter ?

L’immobilier n’échappe pas à la tendance servicielle que l’on observe depuis plusieurs années. Les solutions proposées se concentrent généralement sur des univers directement liés à la gestion du bâtiment (maintenance, pilotage fluides et énergies, sécurité…). Avec la fourniture d’un bouquet de services associé à l’occupation d’une surface, le métier des spécialistes de l’immobilier se rapproche alors un peu de l’hôtellerie ou des gestionnaires de centres commerciaux.

Pour tester la piste Web transitions, l’ambition des projets prototypés, et dans un cas en phase de lancement, consiste à aller plus loin en inventant cet habitat « plug and play transitions ». La solution correspond à celle esquissée précédemment : elle consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Le but est de fournir à chaque résident une solution simple pour qu’il dispose, dès le premier jour de la prise de possession des locaux, d’une plateforme de services comme celle synthétisée dans la figure qui suit.

Trois Sociétés d’Économie Mixte (SEM) et une Société Publique Locale (SPL) de l’Ouest et de l’Est de la France, toutes spécialistes de l’aménagement, de la gestion immobilière et de la promotion, ont été pendant environ quatre années partenaires de cette étape. Ce type de projet a été également examiné avec deux promoteurs privés. Un test a enfin été réalisé pendant quelques mois dans une école primaire du Sud-Ouest de la France.

Cette étape de codesign a été instructive. Elle a permis de qualifier à la fois les possibles points d’accroches et les situations dans lesquelles cette solution ne paraît pas adaptée. Il est ainsi possible de résumer ces enseignements en trois points clés principaux.

Le premier procure des informations sur la dimension minimale des périmètres à cibler. On peut dire schématiquement que quelques dizaines d’usagers ne permettent pas d’avancer. Quelques centaines, comme dans le cas de l’expérimentation en cours sur un parc d’activités, conviennent, mais seulement si ce nombre limité est compensé par une intense activité d’animations en présentiel et par un des efforts d’enrichissement des relations usagers ou clients. Sur le test de Pau, nous comptons ainsi plus de 200 actifs par semaine sur environ un millier d’inscrits. L’idéal serait toutefois de disposer d’un volume minimum de plusieurs milliers de participants et, plus intéressant encore, avec une mixité de publics (résidents, salariés au travail, offreurs de services…). C’est la dimension des projets élaborés avec l’une des SEM partenaires de la deuxième étape ; un projet qui devrait voir le jour dans quelques mois.

Le second enseignement tiré de cette étape démontre l’intérêt des convergences entre numérique et énergies. Il révèle que ce type de projet plateforme gagne grandement à être associé à une offre d’énergie nouvelle et renouvelable (ENR). Géothermie de surface, électricité photovoltaïque, valorisation d’énergie fatale d’un data centre ou d’un centre de calcul, ou encore interconnexion avec une unité de méthanisation proche par exemple, le tout associé à une solution de pilotage, ce mix ENR et services transitions en ligne est un véritable atout. Il augmente le taux d’engagement des participants et réduit, par cette mutualisation, les coûts de distribution et de pilotage de l’ensemble des services énergie et Web. Il consolide ainsi la valeur de la solution qui devient ainsi l’un des référentiels transitions du quotidien. 

La troisième des conclusions confirme l’importance d’être hybride et géographiquement agile. Hybride tout d’abord ; les tests réalisés confirment à quel point le fait de disposer d’un ou de lieux physiques augmente la performance de ces projets. Il peut s’agir d’un comptoir d’accueil d’un parc d’activités, d’une conciergerie de quartier, d’un tiers lieu ou encore d’un accord avec un professionnel proche (commerces, hôtels…). À chaque fois, nous avons pu mesurer la plus-value de cette hybridité ; plus-value sociale, plus-value en termes de simplicité et d’expériences utilisateurs ou encore, par exemple, plus-value en termes d’acceptabilité. Géographiquement agile ensuite puisque quasiment chaque type de services ou de solutions distribuées impose des partenariats spécifiques qui relèvent de périmètres différents : l’immeuble, les commerçants ou assimilés de la rue ou du quartier, la commune et l’intercommunalité, les agriculteurs du terroir par exemple, mais aussi des partenaires soit plus éloignés, soit en ligne.

Une promotion orientée transitions ? Les obstacles rencontrés pour inventer ce nouveau métier

Ces trois principales conclusions convergent vers une question clé : qui pourrait lancer et faire vivre ce type de plateforme ? La réponse n’est ni unique ni simple ; tout ce qui suit est donc à considérer avec beaucoup de prudence. J’ai toutefois testé plusieurs solutions, avec des succès divers, pour aboutir des enseignements encore à confronter avec d’autres opérations de ce type.

Le test école n’a pas été probant ; cela tient sans doute surtout à la petitesse de la population de participants : une seule classe de l’école, environ 30 parents d’élèves. Je reste pourtant convaincu de l’intérêt d’associer les lieux d’enseignements à ce type de plateforme.

Les discussions avec les promoteurs privés ont achoppé pour des raisons différentes. Pour l’un d’entre eux, pourtant entreprise à mission en plein essor, j’attends encore le retour promis ; sans doute n’étais-je pas le bon médiateur. Pour l’autre, l’obstacle était double : il fallait d’une part disposer d’opérations de grande dimension (voir enseignement 1 plus haut), ce n’était pas le cas, et trouver d’autre part comment intervenir hors du périmètre de l’opération. C’est en effet une véritable difficulté pour un promoteur.

Le cas des SEM et SPL s’est révélé proche de celui de ce second promoteur. Deux d’entre elles disposaient d’opérations à la bonne taille. Une seule a avancé. L’autre a principalement souffert je crois des réticences de son conseil d’administration pour faire évoluer les périmètres métiers de la SPL dans un contexte local très marqué par de nombreux contentieux et procès avec des promoteurs privés. Comment ne pas comprendre ces réticences ?

Au final, les discussions et le codesign de ce Web pour un habiter « plug and play transitions » révèlent l’ampleur des difficultés à surmonter. Dimensions d’opérations souvent trop réduites, mixité des solutions entre ENR et Web souvent impossible, évolutions métiers délicates, l’entrée par ces acteurs pourtant clés de la gestion ou de la promotion immobilières montrent ses limites. Je ne pense donc pas que cette entrée soit la bonne pour enclencher une dynamique à la mesure des calendriers de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans un scénario idéal, je suggère plutôt d’examiner une piste du type extension du droit à la fibre ou volet spécifique des logiques du type Réglementation Environnementale 2020. Le droit à la fibre impose aujourd’hui aux promoteurs, via le Code de la construction et de l’habitation, d’équiper en fibre optique les bâtiments neufs. Si une stratégie nationale ou locale dédiée existait, ce droit pourrait être augmenté pour qu’il incite ou oblige les promoteurs à devenir partenaire de la plateforme de services dont il est question dans ces publications.

Parallèlement à cette piste promotion, j’ai d’ailleurs pu explorer un autre levier directement relié à ce droit à la fibre : celui d’une évolution des économies déléguées via les Réseaux d’Initiative Publique Très Haut Débit.

L’étape 2 des RIP : ne serait-ce pas le moment d’affirmer que le numérique est vraiment une affaire publique de première importance ?

Malgré leur périmètre centré seulement sur les zones non denses, les RIP représentaient en effet pour moi le levier idéal. La logique me semblait en effet naïvement imparable ; je la résume rapidement. Avec la fin programmée des travaux de déploiements optiques, la première étape de ces projets de délégation de service public (DSP), œuvrant donc pour des missions de services publics, devait s’achever dans la décennie 2020. Il était donc temps d’envisager une étape 2 dans laquelle le délégant et le délégataire associeraient leurs efforts pour donner plus de valeur ajoutée, notamment territoriale, à ces infrastructures. En une formule rapide, l’idée suggérait d’enrichir les modèles actuels d’opérateur d’opérateurs (vente de prises optiques à des fournisseurs d’accès Internet) via une mission neutre dédiée transitions. Cette mission, toujours opérée pour le compte de la collectivité délégante, consisterait à agréger et à distribuer, via l’infrastructure optique déployée ou via les data collectées à cette occasion, une plateforme de solutions en ligne pour décarboner, relocaliser et mutualiser. On ne se contenterait plus ainsi de déployer des infrastructures optiques dont la grande majorité de la bande passante est exploitée par des réseaux sociaux et par des plateformes de streaming dont l’intérêt local et la valeur transitions est pour moins réduite… Ces solutions émaneraient tant du monde la tech ou des entreprises que des univers associatifs. Elles seraient retenues sur l’initiative du délégant, par exemple après un appel à manifestation d’intérêt, pour être agrégées au sein d’une véritable plateforme, par exemple comme celle esquissée dans cet article.

Un premier modèle socio-économique a été testé avec succès à ce sujet : il relève de la logique des communs, tarifés par exemple sur le modèle des charges de type copropriétés. En parallèle des équipements réservés aux transactions avec les clients fournisseurs d’accès Internet, une partie de l’infrastructure des RIP serait ainsi un commun dont nous serions tous en partie propriétaires. Cela nous donnerait le droit de disposer, à des prix bas, d’un accès à un portail de solutions pour lutter contre le réchauffement climatique et pour enrichir les relations de proximité. Ces solutions seraient distribuées par un ou des fournisseurs de services transitions agissant pour le compte de la puissance publique.

Mes premières discussions à ce sujet, avec un opérateur d’opérateurs filiale d’un immense groupe de BTP, remontent à 2008. Le but consistait déjà à donner plus de valeurs locales et plus d’impacts transitions à ces DSP. Même si dans l’agglomération de Pau, dont je venais alors de démissionner, nous avions anticipé en déployant 2 fibres par abonné pour constituer un patrimoine réseau public à côté des câbles réservés au marché, c’était sans doute bien trop tôt. J’ai donc profité de ces années de recherche expérimentale pour avancer via les tests dont il a été question dans les précédentes publications.

Mon espoir était que les résultats de ces essais diffusent suffisamment pour attirer l’attention d’un opérateur de RIP ou d’une collectivité délégante. Côté collectivité, à ce jour, la lumière est toujours éteinte. En revanche, en 2020, un important groupe qui exploite un peu moins d’une trentaine de RIP a examiné les solutions esquissées. Comme expliqué dans cet article, malgré la qualité de mes contacts dans ce groupe, ces discussions sont restées sans lendemain. L’écoute a été intéressée et les échanges riches, mais l’orientation proposée posait de nombreux problèmes contractuels. Elle obligeait par exemple à revoir les contrats de DSP et l’économie déléguée. Cela ne représentait pas un obstacle rédhibitoire, au contraire, mais il aurait fallu un signal politique fort d’un délégant local par exemple, ou une vision « différente » de celles des traditionnels aménageurs numériques. J’attends encore l’un comme l’autre. Délégants comme délégataires se bornent donc toujours à déployer et à vendre des infrastructures optiques dont l’essentiel sert Meta, TikTok, OpenAi ou encore Netflix, des champions bien connus de la souveraineté numérique et de la transition écologique…

Est-ce que cela changera avec la mission « Environnement et Numérique » récemment confiée par Infranum à Éric Jammaron, Président d’Axione ? L’avenir le dira. Mais, à ce sujet, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article du Monde en date du 27 mars 2023 sur le « grand vertige des télécoms » et l’indispensable changement de modèle. Il relate notamment les propos de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, à l’occasion du congrès mondial de la téléphonie de Barcelone. Pour elle, « 46% des PDG du secteur des télécommunications pensent que leur entreprise ne passera pas la décennie suivanteJe me demande vraiment, ajoute-t-elle, ce que nous avions en tête il y a dix ans pour l’avenir de notre industrie européenne ». Nous sommes nombreux à nous poser la même question depuis même le milieu des années 2000.

Le même article du Monde de mars 2023 reprend les propos de Nicolas Teysseyre du cabinet Roland Berger. Il rappelle qu’en permettant la connexion et la circulation des données, les réseaux fixes et mobiles des opérateurs télécoms sont l’une des pièces centrales du numérique. « Et pourtant, dit-il, la très grande partie de la valeur de la chaîne est captée par d’autres » (Gafam et assimilés). Le constat est bien connu depuis des années. Il reste à inventer la ou les bonnes solutions pour remettre plus de symétrie dans cet univers. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que les réclamations des opérateurs télécom pour que ces champions du Web participent financièrement à la construction de leurs réseaux aboutissent… Je ne suis pas même convaincu que cela soit la bonne réponse tant désormais le rôle de ces opérateurs, pour ces géants du Web, se réduisent de plus en plus au dernier kilomètre. Comment penser que l’on peut durablement créer de la vapeur en devenant une utility ?

Ce soir ou dans quelques années, les conflits sociaux risquent de se multiplier, notamment sous la pression grandissante des dérèglements climatiques. Les tensions internationales se tendront peut-être plus encore. Les questions liées à la dégradation du pouvoir d’achat et à l’insuffisance des ressources, notamment publiques, pour réussir à bifurquer resteront encore à résoudre. Les logiques de croissance du monde d’hier seront un souvenir ; il faudra inventer une autre croissance, j’espère comme celle esquissée dans mon premier article. Les divorces démocratiques et politiques grandiront. Un pouvoir populiste aura même peut-être été élu ; il échouera, car le simplisme et le repli sur soir sont tout sauf des solutions.

Dans quelques années alors, un ou élue, une ou un dirigeant des rares groupes qui exploitent les Rip prendra-t-il alors peut-être la parole dans une de ces nombreuses assisses qui ponctuent nos vies collectives pour interroger l’assistance : mais qu’avions en tête il y a dix ans au moment de bâtir les économies numériques déléguées ? Étions-nous à ce point aveugles pour ne pas comprendre que le numérique européen était surtout un sujet sociétal et un levier de transitions qui aurait permis à l’Europe d’ouvrir un nouveau chemin ? Rêve, cauchemar, fausse bonne idée, là encore, l’avenir nous dira.

Une conclusion provisoire en mode « et maintenant ? »

Dans l’attente, je termine provisoirement cette longue période d’expérimentations par une conclusion et une suggestion. Côté conclusion, il faut bien reconnaître que toutes mes hypothèses locales plus tech ont échoué. Je pensais que le local pouvait pourtant être le premier levier d’invention de ce Web dédié transitions. Je misais pour cela sur une coopération enrichie entre tech et territoires. Je ne le crois plus. Ce récit explique pourquoi. Bien sûr il y a, et il y aura, de formidables projets territoriaux ; bien sûr des startups et des entreprises vont continuer à proposer des solutions potentiellement à fort impact. Mais le rythme d’engagement et de diffusion de ces projets territoriaux et de ces innovations est trop lent, trop aléatoire, trop inégalitaire.

Côté suggestion, je plaide donc pour que l’État ou l’Europe ose un nouveau modèle et ouvre ce chantier via un signal fort, par exemple par la création d’un service universel dédié transitions. Sa fnalité première serait de poser la première pierre d’une nouvelle organisation en réseaux, d’un véritable partenariats publics – privés associant l’ensemble des organisations intéressées par ce projet commun.

Je rappelle l’existence de ce sondage en ligne à ce sujet.

Bibliographie

Bachelard G, 1957, La poétique de l’espace, PUF.

Edward S. Casey, 1993, Getting Back into Place: Toward a Renewed Understanding of the Place-World, Indiana University Press.

Deleuze G, Guattari F, 1980, Mille Plateaux. Les Éditions de Minuit.

Heidegger Être et Temps » (1927), ainsi que dans des textes ultérieurs tels que « Bâtir, habiter, penser » (1951).

Dardel E., 1990, L’homme et la terre, Paris, Colin, réédition, Paris, CTHS.

Que pensez-vous de cette idée de création d’un service universel des transitions ?

À l’instar du service postal, de la téléphonie fixe, de l’électricité… Numericus le Lab teste une idée présentée dans le précédent article : inventer le service universel des transitions. Cette idée est résumée dans cette vidéo. Votre contribution nous serait très utile. Merci par avance.

Le sondage est ici.

Et si l’on transformait le service universel actuel des communications électroniques en service universel des transitions ?

Comme précisé dans un premier article publié à ce sujet en janvier 2023, le projet de ce Web dédié transitions vise à augmenter nos ressources et nos capacités pour concilier décarbonation et invention des modes de vie qui vont avec. En s’inspirant de l’ouvrage de Timothée Parrique (2022), il s’agit donc d’un Web à même de contribuer à une redirection graduelle de l’économie dans laquelle une partie de nos ressources, de notre temps et de nos énergies pourrait être remobilisée partiellement au bénéfice de la société, notamment au profit de solutions à valeur ajoutée sociales et écologiques. Conformément à la Stratégie Bas-Carbone Nationale (SNBC), le but consiste à tendre progressivement vers 2 tonnes de CO2 par an et par personne.

Pour cela, l’une des premières fonctions de ce Web des transitions, consisterait, d’une part, à rendre visible l’invisible de nos émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) et, d’autre part, à simplifier nos parcours de contributeurs de la transition. Le prototype esquissé prend la forme d’une plateforme mutualisée de services et d’organisations dont la fonction pourrait ressembler à celle d’une boussole capable de faciliter la découverte des chemins de ce nouveau voyage. Elle permettrait par exemple de personnaliser les parcours de bifurcations en fonction de chaque situation sociale, géographique ou économique.

Il existe nombre de technologies, de talents, de services, de projets qui cherchent à utiliser le Web pour travailler les transitions. Greentech, Tech for good, low tech, ou encore initiatives publiques, leur nombre augmente chaque jour. L’impression qui domine reste toutefois celle d’initiatives trop isolées et finalement assez loin de constituer une réponse à la mesure des enjeux actuels. Une véritable plateforme dédiée transitions resterait donc à inventer. Telle est tout au moins l’hypothèse que je défends. Pour la mettre en discussions, ce troisième article tire les leçons de nos précédentes expérimentations dans ces domaines et esquisse une piste : transformer l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions avec pour chacun de nous une identité et parcours individuel personnalisé.

Des services, mais pas de plateforme

De nombreuses ressources en ligne existent déjà. Le site Agir pour la transition, lancé par l’ADEME, propose par exemple un portail de solutions pour un quotidien plus écologique, plus sobre et plus solidaire. Le monde de la Tech est également très productif dans ces domaines. J’ai ainsi bâti une base qui recense plus de 700 entreprises qui travaillent ces enjeux. Sans prétendre à l’exhaustivité, elle permet de qualifier les principaux types de solutions déjà proposées par le monde des technologies. Je n’en rappelle que les principales : réduction de la consommation d’énergie et de ressources carbonées, efficacité et pilotage énergétique, électrification et promotion des énergies renouvelables, mobilités douces, économies circulaires, relocalisation d’une partie de la production et de l’investissement, santé et qualité de vie, formations et, plus largement, capacités à agir collectivement. Ce recensement partiel confirme la vitalité de cette Tech dédiée transitions. La gamme des leviers déjà existants s’avère déjà très importante. Ces leviers sont-ils toutefois à la mesure des enjeux ? Six raisons au moins m’incitent à répondre par la négative.

Un objectif trop vague, insuffisamment quantifié et non personnalisé. L’offre actuelle ne nous donne tout d’abord pas une vision claire, quantifiée et personnalisée de l’ampleur des efforts que chacun doit consentir (personne morale ou physique). Même si nous sommes de plus en plus nombreux à nous déclarer favorable à la cause climatique, peu d’entre nous parviennent à vraiment aligner nos modes de vie à la réalité des ressources planétaires. Th. Libaert (2020) nomme cela un biais d’autocomplaisance ; il explique que ce phénomène a été notamment mis en lumière par les travaux de l’université suédoise de Göteborg. Ceux-ci révèlent notre tendance à survaloriser nos comportements. « En clair, chacun se sent plus respectueux de l’environnement que les autres », résume Th. Libaert. Résultat : la transition reste plus une (bonne) intention qu’un projet véritablement compris, partagé et personnellement engagé.

Une approche en mode silos. Le monde des innovations aborde ensuite ce projet en mode silos : par exemple énergie pour les uns, mobilité ou économie circulaire pour d’autres… Alors que la situation exige une transformation progressive, simple et convergente de l’ensemble de nos comportements, la Tech ne propose que des actions limitées à un volet. Leur impact s’en trouve réduit.

Pas de passerelles. Ce ne serait pas grave s’il existait suffisamment de passerelles entre ces silos pour simplifier et fluidifier nos parcours transitions. La technologie le permet, mais le marché, faute sans doute d’un opérateur global, ne s’en donne pas encore les moyens. Peut-on par exemple proposer pire expérience que celle imposée aujourd’hui aux internautes qui souhaitent écologiser leurs modes de vie ? Il leur faut trouver seuls leurs solutions, se donner les moyens de les tester et de les comparer, jongler avec presque autant de connecteurs que d’entreprises, attendre que les volumes usagers soient suffisants pour faire effet. Les moyens de mutualisation ou de valorisation, par exemple de données, demeurent en outre anecdotiques ; cela réduit grandement les moyens de personnalisation des services et le passage à la grande échelle. Bref, on ne s’y prendrait pas autrement si l’on voulait, une fois encore, laisser à d’autres, dans quelques valleys par-delà les mers, le soin d’agir à la place de l’Europe ou de la France.

Un taux élevé d’exclus. Plus pénalisant encore, nombre de personnes restent de fait exclues de ces dispositifs. Fractures sociales, analphabétisme numérique, zones non ou mal desservies en matière d’accès Internet, dénis des enjeux climatiques, si les raisons s’avèrent diverses, elles convergent toutes vers un constat récurrent à chaque tentative de réforme. Écotaxe comme mouvement des Gilets Jaunes démontrent l’impérieuse obligation d’inventer une solution qui permet facilement au plus grand nombre possible d’entre-nous de comprendre nos intérêts, de trouver notre place et de nous mouvoir facilement dans ce vaste chantier transition. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Pas encore assez d’incitations, de jeux, et de mise en valeur des citoyens engagés dans les transitions. Même si la gamification prend progressivement une place accrue, tout ou presque reste à faire pour rendre amusant les chalenges des bifurcations. Où est le Pokémon GO de la transition ? Où sont les défis pour nous transformer en compétiteurs, par exemple du plus grand réducteur d’énergies carbonées, du champion du covoiturage ou des sportives de haut niveau de la mutualisation de matériels ? Qui peut encore croire qu’il est possible d’avancer sans un peu de plaisir ?

L’inverse du Living Lab Web transitions dont nous aurions besoin. Dernier point, la situation actuelle ne permet guère de réduire le poids des barrières à l’entrée pour donner aux innovateurs les moyens d’accélérer leurs recherche-développement et d’augmenter l’impact de leurs offres. Dans mes expérimentations, j’ai par exemple toujours proposé d’ouvrir gratuitement nos plateformes, comme celle décrite à Pau, à toutes les organisations qui voulaient tester leurs solutions et les coconstruire avec de vrais usagers. Mais « mes » expérimentations ne concernent au mieux que quelques centaines de personnes… Imaginez la force de cette Start-up Nation, dont on nous a un temps vaguement parlé, fonctionnant comme un pays réuni autour de la mise au point de solutions transitions ! Je suis sûr de ne pas être le seul à croire aux immenses potentialités d’un pareil laboratoire vivant.

Au final, le paysage actuel des innovations numériques dédiées transitions socioécologiques présente un véritable potentiel ; en l’état il ne semble toutefois pas en mesure de transformer notre pays en inventeurs des droits de la transition, un volet pourtant à associer de plus en plus aux droits de l’homme dont nous serions la mère patrie. Gilles Babinet (2016) le rappelle : « la radicalité de la transformation digitale peut se résumer en un seul principe : les entreprises, quelles qu’elles soient, on vocation à devenir des plateformes. C’est-à-dire à être au cœur des interactions qui leur permettent de remplir leur mission au mieux ». Or ce sont justement ces interactions, ces nouveaux modes de coopérations ou encore, par exemple, ces alliances qui restent à inventer pour donner d’effets aux solutions en ligne dédiées transitions.

Une plateforme : un écosystème dont la valeur globale des services dépasse la somme de la valeur de chacun d’entre eux considérée individuellement

Schématiquement, on peut définir une plateforme de ce type à la manière d’un écosystème dont la valeur globale des services dépasse la somme de la valeur de chacun d’entre eux considérée individuellement. Les participants d’un groupe de travail CIGREF (2019) se sont interrogés sur les caractéristiques clés d’une plateforme. Ils en distinguent trois.

Le premier vise à simplifier le parcours client pour le rendre le plus fluide possible. Il s’agit de faire en sorte que la complexité soit gérée par la plateforme et non par l’usager. Pour cela, toute plateforme doit être en mesure non seulement d’agréger un certain nombre de services, mais aussi de permettre le passage sans couture de l’un à l’autre.

Le second facteur concerne la maîtrise de la technologie, de l’algorithme et de la gestion des données ; un levier désormais bien connu. Le CIGREF rappelle également les enjeux majeurs autour de la sécurité et la confiance.

La troisième caractéristique relève de que le CIGREF nomme « l’ambition » ; le succès de projet de ce type suppose que l’on atteigne rapidement une masse critique d’utilisateurs. Dans une logique inspirée de celle du « gagnant remporte tout », il ne s’agit donc pas de rechercher une rentabilité sur le court terme, mais d’impliquer le plus possible d’usagers. L’organisation de la solution dont il ici question fonctionnerait toutefois dans une logique à l’opposé de celles des dominants qui, comme Google et Meta, sont à juste titre menacés de démantèlement par l’autorité antitrust américaine.  « Google a eu recours à des méthodes anticoncurrentielles, excluantes et illégales afin d’éliminer ou de réduire considérablement toute menace à sa domination sur les technologies utilisées pour la publicité numérique« , a récemment déclaré Merrick Garland, procureur général des États-Unis.

Le service universel actuel des communications électroniques transformé en service universel des transitions ?

C’est cette plateforme ouverte et mutualisée, adressant les principaux leviers de transition réunis dans un parcours fluide et sans couture, que j’ai essayé d’esquisser sur la base des enseignements des expérimentations réalisées. Services associés à des offres immobilières, par exemple de bailleurs sociaux ou de promoteurs, service public intégré dans un Réseau d’Initiative Publique, rhizome de solutions locales mutualisées et organisées en mode plateforme, je reviendrai dans un prochain article sur les discussions exploratoires menées à ce sujet depuis 2016. Elles se sont toutes soldées par des échecs. Les raisons de ces déconvenues sont bien entendu diverses ; je crois toutefois que la principale provient, d’une part, de l’absence d’une véritable stratégie de notre pays, et de l’Europe, et, d’autre part, de la trop grande timidité des pouvoirs publics qui refuse toujours d’endosser un nouveau rôle pour nous entrainer dans ce chantier. Faute de tel signaux, le business as usual reste la norme pour la majorité des manageurs privés et publics.

Ce sont ces tentatives et ces échecs qui m’incitent à proposer une autre voie. Elle consiste à transformer l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions avec pour chacun de nous une identité et parcours individuel personnalisé. Je reviendrai plus en détail dans un quatrième article sur les scenarii pour lancer ce service ; je préfère ici me concentrer sur ce qu’il pourrait permettre, sur ses contenus et sur ses apports. Rappelons juste que le service universel des communications électroniques permet à toute personne de bénéficier d’un raccordement fixe à un réseau ouvert au public et de la fourniture d’un service téléphonique de qualité, à un tarif abordable. Rappelons également que, depuis le 3 décembre 2020, il n’y a plus d’opérateur en charge du service universel pour ce service téléphonique. Néanmoins, rappelle l’Arcep, Orange, anciennement désigné opérateur de service universel, s’est engagé à maintenir ses offres « abonnement principal » et « réduction sociale téléphonique » qui relevaient du périmètre du service universel jusqu’en 2023.

La piste explorée ici consiste donc à réinventer ce service universel pour en faire la base d’un Web souverain dédiée transitions. Dans cette version provisoire, il s’organiserait autour de quatre piliers principaux :

  • un accès pour tous et partout à une plateforme de services ouverte aux solutions privées comme publiques,
  • un référentiel et des parcours personnalisés, omnicanaux et géolocalisés,
  • des incitations en mode jeux et des solutions de mise en valeur sociale,
  • une nation « laboratoire vivant » pour transformer les pistes d’innovations d’aujourd’hui en solutions de nos quotidiens de demain, en France et ailleurs.

Un identifiant automatiquement créé pour chacun de nous

La première condition pour réussir consiste à garantir l’accès de tous et partout à ce service. En matière d’identité, la solution adoptée par le projet « Mon espace santé » semble être une des voies à suivre pour y parvenir. La loi dite « Santé » de juillet 2019 a permis la création automatique, sauf opposition formelle de l’intéressé, d’un Dossier Médical Patient et donc d’un compte personnel associé. Tout assuré social reçoit un courrier ou un e-mail de la part de l’Assurance Maladie lui demandant d’activer son Espace santé. L’assuré dispose alors d’un délai de six semaines pour s’opposer à sa création. Sans réponse de sa part, son Espace santé est automatiquement créé.

Les enjeux associés au service universel transitions me semblent pouvoir faire l’objet de décisions similaires. Un compte serait automatiquement créé pour chacun de nous. Il donnerait accès à un parcours transition comme celui esquissé plus bas. Il serait même possible d’aller plus loin en nous dotant enfin d’une véritable identité numérique unique, sur le modèle par exemple de l’Estonie, du projet d’identité numérique de La Poste et du label France Cybersécurité. Dans la plateforme transition, mais pas seulement dans celle-ci, cette identité permettrait de disposer d’un authentifiant unique, mutualisable non seulement pour l’accès à tous les services publics (impôts, santé, collectivités territoriales…), mais aussi pour interconnecter et personnaliser les solutions proposées par le secteur privé (par exemple « Edf et moi », « Geco Air » et solutions de type Greentech retenues).

Il faudra néanmoins associer cette identité numérique ou ce compte à une solution assurant un accès à l’Internet d’une qualité suffisante. Le prochain article reviendra sur les pistes envisagées à ce sujet. À ce jour, ces discussions exploratoires se sont soldées par des échecs.

Un score transition personnalisé et géolocalisé que l’on peut suivre et piloter.

Le second facteur clé passe par la proposition d’un ensemble d’informations personnalisées et géolocalisées à même de nous fournir un cadre.Score, objectifs, indicateurs ou quota d’émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), quel que soit le nom que l’on retiendra, l’une des briques informatives essentielles de la plateforme suppose que chacun de nous dispose d’un référentiel adapté à sa situation. Le GIEC nous en donne les bases. Celles-ci sont d’ailleurs prises en compte par la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) publiée en mars 2022 par le ministère de la Transition écologique et des Solidarités de notre pays. Pour ne pas dépasser 2°C de réchauffement, le budget CO2 de chaque terrien (hors méthane CH4 et protoxyde d’azote N20) devrait être compris entre 1,6 t et 2,8 t par an entre aujourd’hui et 2100. Or, nous sommes actuellement autour de 8 tonnes. Passer schématiquement de 8 à 2 tonnes ne relève pas de la gageure. N’avons-nous jamais réussi une réduction d’une telle ampleur ?

Je serai d’ailleurs curieux de savoir quelle est la part des Français qui ont réellement conscience de l’immensité des défis à relever. J’ai la chance d’enseigner dans plusieurs formations de l’Université de Pau qui réunissent des jeunes gens de grande qualité nés au début de ce siècle. Depuis plusieurs années, l’ensemble de mes cours comprennent des volets dédiés transitions. L’immense majorité de mes 80 étudiantes et étudiants se révèlent très sensibles à ces enjeux ; ce sont donc des moments d’échanges particulièrement intéressants. Pourtant quasiment aucun d’entre eux n’a conscience de l’ampleur des objectifs quantitatifs à atteindre. La transition représente pour eux une puissante valeur cardinale, mais une valeur qui reste quasiment ésotérique ou tout au moins encore trop désincarnée pour impulser des changements de consommation et de modes de vie à la mesure des enjeux. Telle est selon moi l’une des priorités de toute plateforme Web transitions : doter chacun de nous d’une feuille de route fondée sur des indicateurs quantifiés de réduction des GES que l’on peut suivre quasiment au quotidien.

Mais, dans ces domaines, comme sans doute dans tous les autres, la moyenne n’a pas grand sens. La situation d’un couple à très hauts revenus résident en zone métropolitaine n’a par exemple rien de comparable avec celle d’un jeune défavorisé en zone rurale. La récente étude menée par le laboratoire World Inequality Lab de l’Université­ de Berkeley­, cité par Le Monde le 31 01 2022, rappelle à quel point la crise climatique est profondément une crise des inégalités. « Alors que l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre est généré par les plus aisés, les plus pauvres et moins responsables sont les plus touchés par les impacts grandissants du dérèglement climatique. »L’étude précise que le 1% le plus privilégié émet 101 tonnes d’équivalent CO2 par personne et par an. Comme le montre cette infographie tirée de l’article du Monde, « la moitié la plus pauvre de la population mondiale endure 75 % des pertes de revenus liées aux impacts du changement climatique, tout en ayant le moins la capacité financière pour agir : seulement 3 % des capacités de financement, alors que les trois quarts sont concentrés dans les mains des 10 % les plus aisés ».

Or l’un des immenses intérêts du Web et du suivi de nos historiques en ligne est justement de nous donner à la fois, d’une part, la possibilité de personnaliser nos feuilles de route en fonction de nos modes de vie, et, d’autre part, de caler les modèles de taxation comme de récompenses associées. Les auteurs de l’étude du World Inequality Lab, citée plus haut, proposent par exemple la création d’une taxe à hauteur de 1,5% le patrimoine de ceux qui gagnent plus de 100 millions de dollars par an. Ils estiment les recettes à 295 milliards de dollars par an, ce qui correspondrait selon eux aux besoins pour limiter les impacts du changement climatique. Taxations pour les uns, aides et incitations pour les autres, quelles que soient les mesures qui seront prises, la personnalisation est en tout cas l’une des clés ; elle impose de disposer d’indicateurs dynamiques et de moyens de réduction adaptés à nos situations comme ceux envisagés dans ce service universel de la transition.

Des incitations en mode jeux et des solutions de mise en valeur sociale

Si ce service universel des transitions existait, une minorité seulement d’entre-nous en ferait toutefois sans doute un usage à impacts. Une autre partie ne l’utiliserait que pour de rares solutions. La majorité soit ne connaîtrait pas vraiment son existence, soit dénoncerait un complot ourdi en mode Big Brother et atteinte aux libertés, soit réfuterait la réalité des problèmes climatiques, tout au moins pour eux. Sans le moindre doute, il faut donc ne pas croire que la magie du service en ligne, même personnalisé et géolocalisé, suffira.

L’urgence de l’action exige au contraire de se donner les moyens d’impliquer le plus vite possible la majorité d’entre nous. Dans mes expérimentations, j’ai timidement testé les leviers jeux pour y parvenir. Même si j’ai manqué d’ambition et de créativité dans ce domaine, les résultats ont été probants. Il semble qu’il y a là une piste fertile. Le principe consisterait schématiquement, par exemple via des défis, des communautés de gamers, et des récompenses, à développer ce service universel aussi comme ce que j’appelais plus haut le Pokémon GO de la transition. Chaque levier de transition serait associé à un chalenge personnel, à des concours et à des classements entre participants. Pour franchir des niveaux, la plateforme prodiguerait des conseils et proposerait des formations ludiques pour progresser. L’impact socioécologique de chaque décision serait simulé et les championnes et champions seraient mis en valeur. Des projets de ce type existent déjà ; c’est par exemple le cas à Lhati, ville finlandaise d’environ 120 000 habitants, capitale verte européenne en 2021, qui non seulement a attribué ce qui doit être le premier quota carbone individuel au monde, mais qui incite à réduire ses émissions via un système de récompenses.

Un laboratoire vivant pour une « transition Nation »

Un Living Lab, selon Wikipédia, « regroupe des acteurs publics, privés, des entreprises, des associations, des acteurs individuels, dans l’objectif de tester grandeur nature des services, des outils ou des usages nouveaux. Il s’agit de sortir la recherche des laboratoires pour la faire descendre dans la vie de tous les jours (…) et de favoriser l’innovation ouverte, de partager les réseaux et d’impliquer les utilisateurs dès le début de la conception ». Tests grandeur nature, innovations ouvertes, implications, coopérations, hormis le chantier transition, existe-t-il beaucoup de projets d’intérêt général, dont la réussite dépend à ce point de tels facteurs ? L’idée serait donc de considérer cet écosystème service universel des transitions comme le laboratoire ouvert de mise au point et de co-construction des leviers, des technologies, des réglementations, des formations, des incitations et des lieux dédiés transitions.

On le voit, cette piste de transformation de l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions coche nombre des cases pour augmenter nos ressources collectives et personnelles. Il fournirait notamment l’un des signaux forts pour enfin engager le chantier transitions, notamment via une communauté d’organisations publiques et privées réunies dans une plateforme de plateformes. Il procurerait également l’une des bases pour inventer le ou les modèles économiques associés. Cette idée pose toutefois bien entendu nombre de questions par exemple de droit, de positionnement concurrentiel du premier pays qui dégainerait cet outil, d’acceptabilité sociale ou encore de gouvernance.  Je souhaiterais pouvoir profiter de vos avis, critiques et suggestions à ce sujet. Pourriez-vous donc prendre quelques minutes pour répondre à ce questionnaire ?

Références des ouvrages cités

Babinet G. (2016), Transformation digitale : l’avènement des plateformes. Édition Le Passeur

Bohler S. (2019), Le Bug humain, Robert Lafont

CIGREF (2019), Nouvelles stratégies de plateforme, Cigref

Libaert Th. (2020), des vents porteurs. Comment mobiliser (enfin) pour la planète ? Éd. Le Pommier.

Ministère de la transition écologique et solidaire. (mars 2020), Stratégie Nationale bas-carbone. La transition écologique et solidaire vers la neutralité carbone. Lien de consultation

Parrique T (2022), Ralentir ou périr – L’économie de la décroissance – Ed Seuil 2022

Un Web des vrais changements ? Les principaux enseignements d’une expérimentation « ressources en lignes dédiées transitions ».

Peut-on inventer ce Web des vrais changements objet du premier article introductif ? Ce second volet présente la première expérimentation lancée à ce sujet en 2014 ; elle résume ses principaux résultats après 8 ans de fonctionnement. Elle confirme la faisabilité technique du projet ; elle qualifie un modèle économique et montre les bons retours des bénéficiaires. Ce premier test entrouvre ainsi une voie pour inventer un métier de fournisseur de services en ligne dédiés transitions. Mais elle pointe toutefois aussi de véritables limites. Le bilan est par exemple peu probant en matière de décarbonation et de réduction des émissions. Il s’avère même mauvais côté résilience ; nous ne sommes par exemple pas parvenus à intensifier les coopérations en mode pair à pair entre usagers. Ces enseignements contrastés incitent donc à aller plus loin pour tenter de contribuer à l’invention de ce Web des transitions. Ce sera l’objet du troisième article à venir.

Dans un premier article introductif, j’ai présenté les bases sur lesquelles se fonde mon travail consacré à l’expérimentation d’un Web dédié transitions. Je les rappelle brièvement.

La première correspond à une conviction de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses.

La seconde explore la piste d’une autre croissance à même de nous faire grandir en développant de façon progressive nos capacités pour concilier réduction d’au moins 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens sociaux, et plaisir de vivre.

Pour y parvenir, la troisième postule qu’il sera difficile de réussir sans disposer de ressources en ligne performantes et non dépendantes de plateformes des champions du Web d’aujourd’hui. L’enjeu consiste bien à mettre la transition numérique au service de la transition écologique.

Un prototype pour expérimenter un métier de fournisseurs d’accès à des services transitions

Loin donc de toute certitude dogmatique, et en reprenant la formule de Corinne Morel Darleux (2020), « à la manière de ce que l’on saisit par l’épreuve (…) ; l’épreuve qui permet de juger la valeur d’une idée, d’un paysage, d’une relation », j’ai choisi de mettre en expérimentations cet Internet des transitions au travers de quelques projets dont je suis l’un des co-auteurs. Le premier a été lancé en 2014. Son objectif consistait à qualifier la faisabilité technique ou socio-économique des développements préalablement prototypés et à mesurer à la fois les réactions des publics ciblés et les effets des solutions mises en tests.

Toutes expérimentations supposent des règles. Le protocole mis en place se fonde sur une série d’hypothèses et de choix méthodologiques.

La première de ces hypothèses postule que les transitions ne peuvent pas massivement réussir sur les seules bases de l’action d’organisations centrales, de la loi ou de la surveillance. Il faut impérativement parvenir à transformer le plus grand nombre possible d’entre nous en contributeurs actifs et en inventeurs de nos propres solutions.

La seconde estime que cette première condition ne peut être remplie en mode seulement contraintes. Elle incite au contraire à travailler des bifurcations heureuses perçues comme de véritables plus-values par le plus grand nombre d’entre nous. Ph Bihouix (2019) écrit juste quand il affirme que la transition doit créer immédiatement du bonheur pour un maximum de personnes.

La troisième brique relève de la méthode. Celle-ci a consisté à tester les précédentes hypothèses à travers une première série de réalisations lancées pour de véritables clients et de vrais bénéficiaires. En se positionnant sur les échelles et les temps du quotidien, il s’agissait de mesurer les performances de dispositifs numériques cherchant à nous transformer progressivement en acteurs engagés dans les transitions.

L’une de nos principales pistes de départ en 2014 défendait la nécessité d’inventer une nouvelle manière d’habiter en augmentant le lieu de vie et de travail, et son environnement physique et digital, d’une plateforme de services pour une transition choisie, ludique et stimulée. Comme il existe aujourd’hui des fournisseurs d’accès Internet, l’intuition initiale incitait à tenter de modéliser un métier de fournisseurs d’accès de services transitions.

La première éprouvette : une plateforme dédiée parcs d’activités

La première expérimentation a eu lieu dans le parc d’activités Pau Cité Multimédia (environ 1300 salariés résidants – 9 bâtiments tertiaires) géré par la Société d’Économie Mixte (SEM) Pau Pyrénées. Cette Société Anonyme, à capitaux majoritairement publics, est à la fois promoteur et gestionnaire immobilier. Dans ce parc d’activités, la SEM souhaitait faire évoluer ses offres et diversifier ses métiers pour enrichir la vie des usagers au travail et pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de la zone. Le projet a été pensé et conçu en 2014, lancé en 2015 ; il fonctionne toujours en 2023.

Les lignes directrices de ce projet expérimental peuvent se résumer en quelques convergences que nous estimions alors indispensables pour réussir. Elles sont synthétisées dans la figure suivante et présentées plus avant.

Figure 1. Le dispositif Zone d’activités as a Services (ZaaS) expérimenté depuis 2015

Se doter de ressources réseaux dédiées transitions

Dans une logique proche de celle des communs, compris comme des ressources partagées, cogouvernées par leurs communautés d’utilisateurs selon des règles qu’ils ont déterminées, le premier de ces leviers consistait à se doter d’un patrimoine réseaux numériques dédié transitions. Il s’est tout d’abord organisé à partir d’un réseau fibre optique. Ce dernier a été simple à mettre en place : il a repris et étendu des infrastructures réseaux gardées en pleine propriété par la SEM dès l’aménagement de la zone en 2001. Cet ensemble de fourreaux, de câbles optiques et d’équipements actifs doublait les infrastructures réseaux dévolues aux opérateurs du marché. Ce LAN (Local Area Network) propriété de la SEM, interconnecté au projet de l’agglomération paloise, nous permettait ainsi de disposer de moyens maîtrisés, peu coûteux et évolutifs, pour à la fois interconnecter les 9 bâtiments, relier les capteurs dédiés gestion de l’immobilier (pilotage énergie notamment), et déployer les services en ligne proposés aux résidents (wifi mutualisé, plateforme de services WeekMeUp, interconnexion avec le data centre de la zone…).

Des ressources réseaux qui intègrent la collecte et la valorisation des données

Dès l’origine du projet, nous avions une vision étendue de ces communs et de ces ressources réseaux dédiées transitions. Pour l’équipe, elles devaient notamment s’étendre aux datas. Il a donc été décidé que les identifiants, les données, comme tous les indicateurs ou historiques de navigation en ligne devaient, tout d’abord, rester la propriété du projet pour des utilisations correspondant à ses finalités, et, ensuite, être mutualisés entre les partenaires. La plateforme a donc été développée dès 2015 en mode connecteur unique et API entre applications ou services proposés par des partenaires différents. Il s’agissait de simplifier l’expérience usager, de favoriser la valorisation des données collectées et de ne dépendre d’aucun algorithme pour afficher tel ou tel contenu. Ce second point, intégré dans l‘ensemble des contrats, n’a posé ni difficultés techniques ni problème particulier entre partenaires.

WeekMeUp, une plateforme de services dédiés relocalisation et qualité de vie au travail

Le troisième des leviers expérimentés s’adressait aux entreprises résidentes et, plus encore, à leurs collaborateurs. Il a pris la forme d’une application (et Web App), nommée WeekMeUp téléchargeable sur Android et IOS. Il s’agit d’une plateforme de services, réservée aux résidents, accessible via un identifiant et un mot de passe. Pour ce volet, nous avons décidé de ne pas développer une solution en partant de zéro, mais de collaborer avec LoungeUp, une jeune pousse qui lançait alors une première version de sa plateforme dédiée gestion de la relation client et offre de services hôteliers. Nous avons quasiment fait un tour de France pour trouver un partenaire à ce sujet. La solution LoungeUp est celle qui nous a séduit. Elle permettait en effet, sans compétences en code, de personnaliser les modules, les services comme les accès, selon nos besoins. Nous avons eu en outre la chance de collaborer les deux fondateurs de l’entreprise, Mathieu Pollet et Lionel Tressens, dont les qualités humaines, l’écoute et les compétences techniques ont été pour beaucoup dans le succès de cette étape. Il a bien sûr fallu compléter cette première brique par des développements spécifiques. Ils ont été réalisés par Nicolas Ader fondateur de l’agence Web  MiddleWeb. Ils ont porté par exemple sur le lancement d’une boutique E-commerce filières courtes, d’une plateforme dédiée organisation en mode pair à pair entre salariés de covoiturages domicile – travail, ou encore de moments sportifs, loisirs, culturels ou sportifs. L’ensemble a été codésigné avec plusieurs groupes de chefs d’entreprises et de salariés du parc d’activités.

La plateforme déployée est de type omnicanal. Les usagers peuvent indifféremment l’utiliser grâce à différents moyens, numériques comme physiques : mail, messagerie, Sms, application et web application, mais aussi téléphone et échanges en face à face avec le personnel de l’accueil du parc d’activités. L’hybridation de ce lieu a d’ailleurs été un facteur clé du projet. Progressivement, de quasiment simple comptoir de courrier, il est devenu à la fois conciergerie, point de livraison des commandes passées sur la boutique filière courtes ou encore, par exemple, centre d’informations et de relations entre résidents du parc d’activités. Les personnels de ce lieu ont été formés pour prendre directement en charge les opérations de E-mailing, la gestion des contenus des écrans interactifs déployés dans les entrées d’immeubles, les commandes et les relations avec les fournisseurs et partenaires locaux.

Le déploiement de la plateforme est effectif depuis 2015. Sur les 1300 résidents du parc d’activités, un millier l’utilise régulièrement. La gestion complète des contenus et des données est assurée directement par la SEM. Plus de 50 agriculteurs, producteurs locaux, commerçants voisins, prestataires de services ou encore par exemple associations proposent leurs services sur la plateforme. La crise sanitaire des années 2020 et 2021 n’a d’ailleurs pas significativement fait baisser ce taux d’utilisation. La majorité des salariés en télétravail ont continué à utiliser la plateforme depuis leur domicile.

Un dispositif de pilotage des consommations d’énergie des bâtiments

Le dernier levier expérimenté ciblait la performance énergétique des bâtiments via une solution de pilotage des consommations d’un panel de bâtiments du parc d’activités. Le but consistait également à tester les effets, sur les comportements des résidents, d’un dispositif d’affichage des consommations desdits bâtiments sur les écrans interactifs déployés pour partie à cet effet dans les espaces communs de chaque entrée.

Ce volet, contractualisé avec une startup toulousaine spécialisée, peut être qualifié d’échec. Les principales raisons sont de natures diverses.

Techniquement, l’ensemble des points de comptages (compteurs, compteurs sous-divisionnaires…) des immeubles sélectionnés ont pu être rendus communicants, y compris les plus anciens (2001). Toutefois, la mise en lien automatique entre tous les points de relevés et les données des fournisseurs d’énergie (gaz, électricité, eau…) a été particulièrement longue et fastidieuse. La solution de publication automatique des consommations d’énergie sur les écrans interactifs de chaque entrée d’immeuble n’a même jamais pu être mise en place.

Fonctionnellement, l’ergonomie de l’interface du portail de pilotage proposée semble plus destinée à des spécialistes qu’à des gestionnaires généralistes, comme ceux d’un gestionnaire de parc d’activités. Les formations organisées n’ont pas permis de résoudre ce problème. Même l’équipe de spécialistes prestataires de maintenance, présente sur site, a très peu utilisé la solution. Doublons des logiciels de GTB fournis par les constructeurs des matériels avec ceux de la solution, équipements du début des années 2000 non pilotables à distance, peut-être aussi incitations faibles pour les techniciens en charge à sortir de leur zone de confort, les raisons de cette faible utilisation sont diverses. 

Plus grave, les remontées d’alarmes, par exemple en cas de consommations anormales, ont mal fonctionné. Les promesses initiales d’économies de consommation de 10 à 13% sur les deux premières années n’ont pas été tenues. C’est donc l’ensemble du modèle économique de la solution qui a été mis à mal.

Ce volet énergétique, qui figure parmi les leviers clés de toute transition, reste donc en chantier.

Une plateforme propriété des résidents de la zone, un modèle en communs

La Sem Pau Pyrénées a habilement souhaité que l’ensemble du dispositif déployé reste sous le contrôle direct des usagers du parc d’activités. Elle a donc proposé au conseil de l’association syndicale dudit parc d’intégrer le volet plateforme de services et le volet Wifi dans son patrimoine et dans ses charges. Cette association réunit l’ensemble des entreprises résidentes. La période de test ayant montré l’excellent retour de leurs collaborateurs, la proposition a été facilement acceptée par le Conseil, puis validée par l’Assemblée Générale. Elle est depuis renouvelée annuellement par cette même assemblée générale. Ce modèle « communs » définit donc un modèle économique, simple et mutualisé, dans lequel les charges inhérentes à la plateforme sont refacturées à chaque entreprise résidente sur une base de tantièmes, classique en immobilier.

Le volet pilotage énergétique des bâtiments a lui été pris en charge par la SEM, es qualité propriétaire, sur la base de la promesse de la jeune pousse toulousaine qui commercialise la solution. Les investissements et l’abonnement au service devaient être couverts par les économies d’énergie générées par le pilotage. Comme rappelé plus haut, en plus de 5 ans d’exploitation, cela n’a jamais été le cas.

Le bilan à date : une solution à valeur ajoutée, mais pas encore un véritable levier de bifurcation

Le bilan de ces huit années de fonctionnement oscille donc entre résultats positifs et leçons à tirer sous la forme de points d’efforts à travailler pour les prochaines réalisations. Les uns comme les autres sont résumés dans les tableaux qui suivent.

Le premier ce ces tableaux montre le bon accueil réservé par les usagers du parc d’activités ainsi que la large adhésion de nombreux partenaires locaux. Il pointe toutefois les limites du périmètre projet.

Le millier d’usagers mobilisés reste faible pour développer un algorithme à même de personnaliser les services. Cela reste un projet bien plus small que big data. Et la qualité des personnels du lieu « accueil – conciergerie – lieu de livraison » ne permet pas de compenser suffisamment cette limite par des relations humaines pourtant incontestablement augmentées entre le gestionnaire du parc et les salariés de la zone. Tous les projets, que j’ai suivis depuis plusieurs années, entérinent cet enjeu de massification rapide des solutions.

Le second enseignement confirme la faisabilité à la fois technique et économique du projet. Il pointe en revanche l’échec des expériences de géolocalisation et de personnalisation des messages menées sur la base de balise beacons.

Le troisième enseignement issu de ce projet prouve l’intérêt de maîtriser les données collectées ou produites dans et par la plateforme. Il montre toutefois notre relative timidité en matière de valorisation.

La quatrième des conclusions issues de cette expérience pointe sans doute l’un des principaux points d’efforts à travailler. Il m’incite à penser que la solution que j’ai proposée relève plus d’une plateforme de relocalisation partielle des consommations que d’une plateforme véritablement de transitions.

Parmi les causes pour expliquer cette limite, l’une tient sans doute à la faiblesse des échanges directs entre salariés. Trois modules de services ont été pourtant désignés avec les panels d’utilisateurs mobilisés : le premier propose un site de type Leboncoin du parc d’activités qui permet de donner, échanger ou vendre des produits entre résidents dans une logique d’économie circulaire ; le second offre des solutions de covoiturage domicile travail ; le troisième facilite l’auto-organisation d’activités, par exemple sportives et culturelles, directement entre résidents. Tous trois ont fonctionné de manière correcte, mais ne représentent que relativement peu d’échanges, notamment en regard des offres plus commerciales. 

La performance « pair à pair » de la plateforme reste donc médiocre. Les usagers restent davantage des consommateurs que des contributeurs ou que des coopérateurs. Je n’ai pas trouvé les bons leviers pour qu’ils se dotent, via les liens sociaux simplifiés par la plateforme, de nouvelles ressources ou encore, par exemple, pour que le parc d’activités devienne collectivement plus agile. Ces conditions semblent pourtant indispensables pour augmenter nos capacités de résilience.

Entre enseignements positifs et limites avérées, cette première expérience constitue, avec d’autres, une première étape pour tenter de contribuer au développement de ce que je nomme un Web des transitions. Greentech, Tech For Good, projets à impact, ou encore, par exemple, initiatives publiques, de nombreuses solutions existent déjà dans ce domaine. Il me semble pourtant qu’elles ne proposent pas encore une réponse à la mesure des défis sociaux, climatiques et économiques. Il me semble même que, notamment faute de principe organisateur à même de leur donner plus d’effets, LE projet n’existe pas encore. C’est ce projet que nous explorons dans le troisième article de cette série.

Références des ouvrages cités

Bihouix Ph. (2019), Le Bonheur était pour demain, Rêveries d’un ingénieur solidaire, Ed. Seuil.

Morel-Darleux C. (2020), Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce – Réflexions sur l’effondrement. Ed. Libertalia.

Un Web dédié transitions : greenwashing ou possible projet ?

Pour contribuer à l’invention d’un Internet dédié transitions, ce premier article revient sur un chemin commencé voici plus de 20 ans. Nombre de signes faibles montraient déjà les limites d’un Web 2.0 fonctionnant, ici, comme des régies publicitaires, là, comme des solutions de contrôle. Malgré quelques petits succès, mon ambitieux voyage, trop sans doute, a globalement échoué. Je n’ai pas trouvé la destination. L’un des buts de cette série d’articles consiste donc à partager les étapes du périple pour tenter d’expliquer ces échecs. D’autres inventeront, j’en suis sûr, les bonnes solutions. Peut-être que ces lignes les aideront ; peut-être pas ; peut-être arrivera-t-on à la conclusion que ce projet de Web dédié transition n’est qu’utopie. L’avenir le dira. Mon projet se fonde en tout cas sur une conviction de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif ; il s’avère même de moins en moins réellement innovant. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses. Il faut donc inventer l’Internet des bifurcations que la situation exige. Ce premier article, en mode introduction, résume cette conviction personnelle.

Le Web d’aujourd’hui est celui du monde d’hier

Comme beaucoup, au tournant du siècle dernier, j’ai plongé avec délectation dans ces univers digitaux supposés agiles et disruptifs. L’utopie de l’Internet était en effet révolutionnaire. Nous rêvions d’un monde avec moins d’aspérités qui permettrait de n’importe où, pour n’importe qui ou presque, de tisser des liens, de partager de la connaissance et de développer ses projets. Nous sommes nombreux à avoir misé sur ce monde redistribué ; nous sommes sans doute presque aussi nombreux à en avoir rapidement observé les limites. Hyperlocalisation des compétences dans quelques valleys non européennes, omnipotence des algorithmes et des grandes plateformes, fake news et manipulations, l’utopie première de l’Internet n’a pas résisté longtemps. Oligopolistiques, fondées sur des modèles publicitaires et sur l’éphémère égotique des réseaux sociaux, les stratégies dominantes de la toile illustrent ces temps anciens où l’on faisait semblant de croire à des ressources planétaires inépuisables et à un individualisme forcené. Laurence Monnoyer (2017) a raison de souligner à quel point le numérique fait largement l’impasse sur les conditions de sa possible existence. « Il y a quelque chose de surprenant dans cette industrie qui « disrupte » nombre de pratiques et de modèles, tout en s’inscrivant en profondeur dans une culture productiviste et prédatrice de l’environnement typique du siècle passé. » Le Web d’aujourd’hui n’est donc pas la solution ; il représente même à bien des égards un obstacle pour pouvoir l’inventer. C’est donc à un projet différent que je me suis attelé grâce aux temps de recherche que l’Université française me laisse.

Peut-on inventer un Internet des vrais changements ?

Le livre blanc « Numérique et Environnement », publié en 2018 par plusieurs organisations, résume l’une des finalités du projet. « La transition écologique est un horizon incontournable, un but à atteindre, mais son chemin peine à se dessiner. La transition numérique est l’une des grandes forces transformatrices de notre époque, mais elle ne poursuit pas d’objectif particulier… L’enjeu, aujourd’hui, est de mettre la transition numérique au service de la transition écologique. La convergence de ces deux transitions n’est pas seulement nécessaire pour accélérer la transition écologique, c’est aussi une opportunité pour faire des acteurs du numérique des piliers incontournables de l’économie de demain, sobre en ressources. » Utopie ? Véritable projet ?

Pour tenter d’avancer, il ne sera pas question ici de reprendre les indispensables pistes pour tendre vers un numérique plus « responsable », au sens des nombreux ouvrages déjà proposés à ce sujet (Vidalenc 2019, Courboulay  2021…). Le propos ne consiste pas plus à rattraper quelque retard numérique que ce soit en tentant d’européaniser ou de franciser, par exemple des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux. Sans doute est-ce d’ailleurs trop tard ; l’histoire récente confirme en tout cas nos piètres performances dans ces domaines. On ne cherchera donc pas à imiter ce que le marché fait déjà mais à explorer une autre voie.

Le projet politique numérique français, comme d’ailleurs européen, reste à ce sujet encore à écrire. Nous sortons de l’âge du cuivre et des réseaux téléphoniques commutés sans direction, comme ballotés au gré des évolutions algorithmiques des grandes plateformes et emprisonnés par des modèles économiques intenables sur le moyen terme. Loin du numérique d’aujourd’hui, addictif, oligopolistique et cumulatif, si cet Internet de la transition devait exister un jour, il ne servirait en effet ni à consommer toujours plus, ni à promouvoir une frugalité radicale, mais à inventer progressivement un ou des modèles plus apaisés et plus soutenables. En s’inspirant des travaux de Watzlawick (1975), qui opposent faux changements (ça bouge, mais ça ne change pas) et vrais changements (pour sortir de la logique du système), cet Internet ne serait pas celui de la fausse disruption actuelle, mais l’un des moyens pour rendre possible de véritables bifurcations.

Grâce à une entrée numérique, j’ai ainsi tenté de travailler la piste d’une autre croissance. Il n’est bien sûr pas question de reprise ; cette incantation au monde d’avant n’assure pas les conditions minimales d’habitabilité de la planète. La méthode ne consiste pas plus à se fonder sur des récits de type décroissance. Ni passéisme en mode reprise, ni discours décroissant, le chemin esquisse une autre voie ; celle d’une autre manière de croître au sens par exemple de Bruno Latour (2021). Pour lui, « croître » reste un mot magnifique, « c’est le terme même de tout ce qui est engendré, c’est le sens de la vie même ! » La croissance dont il est ici question cherche donc à nous faire grandir en développant de façon progressive, notamment au travers de ressources en lignes, nos qualités intrinsèques pour concilier décarbonation, réduction d’au moins 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens entre individus et avec la nature, et plaisir de vivre. C’est donc un récit différent qui guide mes tentatives ; un récit qui, en reprenant l’analyse de D. Treuer (2019), cherche à rendre possible une autre manière d’envisager l’avenir. « Je n’arrive pas, dit-il, à me débarrasser de l’idée que la manière dont nous racontons notre réalité façonne cette même réalité : la manière de raconter crée le monde. » C’est cette autre croissance que nous recherchions déjà dans un ouvrage précédent consacré au développement numérique des territoires (Jambes, 2012). C’est elle qui anime les expériences depuis cette date. Comment ? Ce sera l’objet du prochain article.

Références des ouvrages cités

Courbolay V. (2021), Vers un numérique responsable, Actes Sud.

Iddri, FING, WWF France, GreenIT.fr (2018). Livre blanc Numérique et Environnement

Jambes JP (2012), Territoires et numérique, les clés d’une nouvelle croissance. Ed Pins à Crochets.

Latour B, (2021), L’écologie c’est la nouvelle lutte des classes. Interview dans Le Monde du 10 décembre 2021.

Monnoyer-Smith, L. (2017). Transition numérique et transition écologique. Annales des Mines – Responsabilité et environnement, 3(3), 5-7. https://doi.org/10.3917/re1.087.0005

Treuer D. (2019), The heartbreack of Wounded Knee, Albin Michel.

Vidalenc E. (2019) Pour une écologie numérique Ed. Les petits matins.

Watzlawick P., Weakland J. et Fisch R. (1975), Changements, Points Seuil.

Numericus obtient son agrément Crédit Impôt Recherche au titre de ses travaux de RD urbanisme, immobilier et nouvelles manières d’habiter

Pour contribuer à redonner du sens à la transition numérique, Numericus vient d’obtenir son agrément Crédit Impôt Recherche (CIR). C’est une reconnaissance de nos compétences à mener des travaux de recherche et développement pour autrui. C’est surtout la possibilité de soutenir l’innovation dans les sciences sociales appliquées à nos domaines de travail en donnant la possibilité à nos clients de récupérer 30% du montant de leurs investissements Recherche Développement à condition que les travaux réalisés soient éligibles au CIR.

Pour rappel, les travaux éligibles au crédit d’impôt recherche correspondent soit à de la recherche, soit à du développement expérimental. La recherche concerne des travaux qui visent l’acquisition de connaissances nouvelles dans le but de les mettre en pratique ou non. Le développement expérimental désigne, quant à lui, le développement de nouveaux produits ou procédés en s’appuyant sur les connaissances générées par la recherche. Dans notre cas, les projets lancés et les solutions en développement conçoivent et expérimentent de nouvelles manières d’habiter et de cohabiter en enrichissant les offres immobilières de services en ligne et en présentiel dédiés transitions. Depuis plusieurs années en effet, Numericus accompagne plusieurs professionnels de l’immobilier, de l’urbanisme, ou encore par exemple de l’aménagement, pour inventer leurs stratégies et leurs plans d’actions Web afin de permettre à leurs usagers de devenir plus acteurs de leur transition au quotidien. Ces ressources ciblent les principaux leviers d’émissions (énergie, transports, consommations, loisirs…).

Le programme de RD se fonde notamment sur une hypothèse selon laquelle, pour avoir un impact transition fort, ces ressources doivent être à la fois maîtrisées (souveraineté numérique, data protégées…), largement distribuées (E-inclusion, qualité expériences, prix d’accès…) mutualisées, ouvertes et interopérables. Cette hypothèse a été construite au fil de programmes de recherche et d’expérimentations lancés dès 2014.

Numericus et ses partenaires cherchent ainsi à démontrer la faisabilité et l’intérêt d’une stratégie numérique qui augmentent les ressources pour adapter l’organisation des hommes et de leurs activités aux enjeux de planification écologique. Cette approche invite notamment non seulement à réinventer l’urbanisme à l’aune des ressources dédiées résilience mais aussi à mettre au point les modèles économiques, juridiques et sociaux à même de renforcer les ressources dédiées transitions des professionnels de l’immobilier et de l’aménagement.

Plusieurs des opérations supports pour y parvenir sont désormais lancées. Les premiers bâtiments seront livrés courant 2023. Il sera ainsi possible de présenter les solutions mises au point et surtout de suivre leurs impacts.

Geco Air, une application fondatrice dédiée réduction des émissions

Geco Air est une solution gratuite, simple et automatique de conseils et de suivi des émissions liées à nos déplacements. Lancée par l’IFP Energies Nouvelles, anciennement Institut Français du Pétrole, cette application fait partie de celles qui ont retenu mon attention dans le travail en cours de qualification des innovations numériques à même de favoriser les transitions socio-écologiques. Dans une base qui compte plus de 600 entreprises, elle figure dans mon Top 10 personnel. Quelques mots pour expliquer pourquoi et pour vous inciter à l’utiliser.

La plupart des solutions de mesure de nos empreinte carbone sont fondées sur du déclaratif. Il nous faut qualifier de mémoire nos déplacements ou nos habitudes de consommation pour obtenir une estimation de nos émissions carbone souvent approximative. L’exercice est délicat et les moyens de personnaliser nos émissions demeurent souvent rudimentaires. On reste ainsi un peu frustré face aux résultats. J’arrive par exemple à une émission annuelle moyenne de 7 tonnes de Co2 par an mais je ne peux ni vraiment personnaliser ce calcul, ni intégrer mes nombreuses actions de compensation, par exemple les plantations d’arbres ou l’autoconsommation d’électricité photovoltaïque.

Pour le volet mobilité de ces émissions, Geco Air propose une solution différente : elle suit tous nos déplacements en temps réels et quantifie nos émissions en se basant sur l’expertise moteurs thermiques et mobilité de l’IFPEN. On peut soit rentrer sa plaque d’immatriculation (qui n’est pas stockée pour des raisons RGPD) pour vraiment s’adapter à notre véhicule, soit choisir son véhicule dans une liste déroulante, soit utiliser un véhicule moyen représentatif du parc automobile.

Expertise moteurs thermiques

L’application détecte et mesure ensuite automatiquement chaque déplacement pour construire notre véritable timeline mobilité. Les algorithmes détectent seuls le début et la fin de chaque trajet et enregistrent les données nécessaires à l’estimation des polluants. Ils détectent le type de mobilité (marche, course, vélo, bus, voiture, train…), avec encore quelques difficultés pour certains types de déplacements, le métro par exemple. L’utilisateur peut toutefois modifier manuellement le type de mobilité associé à chacun de ses déplacements à posteriori. Grâce à cette détection automatique, Geco Air est en mesure de nous aider à détecter nos mauvaises pratiques. L’application est aussi en mesurer d’estimer le gain apporté par nos éventuels changements de pratiques.

Encore faut-il que ces gains soient supérieurs aux dépenses énergétiques générées par cette détection automatique. L’IFPEN a anticipé sur ce point délicat. Des précautions particulières ont été prise pour réduire les consommations électriques des smartphones. La détection se base sur les antennes cellulaires et le GPS du téléphone. L’utilisation de celui-ci, très énergivore, n’est pas systématique. Le début potentiel d’un trajet est détecté par le changement d’antenne cellulaire. Le GPS est alors activé ponctuellement pour vérifier si la vitesse de déplacement est caractéristique d’un véritable déplacement. C’est seulement à cette condition que le GPS reste actif pour enregistrer la vitesse, la position et la pente à chaque seconde, données essentielles à l’estimation des polluants émis.

À chaque fin de trajet, les données nécessaires à l’estimation des polluants sont envoyées sur les serveurs Geco Air. Cela permet de réduire la charge mémoire de l’application sur le téléphone et de garantir la même performance de calcul quel que soit le modèle de smartphone. Si le smartphone ne dispose pas de donnée cellulaire à cet instant, le trajet est stocké localement et réémis ultérieurement. Les échanges de données sont également optimisés pour réduire la data consommée. A titre d’exemple, pour un usage classique de l’application (deux trajets en véhicule par jour, consultation de l’app régulière) la consommation de data, selon l’IFPEN, n’excède pas 5 Mo par mois.

Geco Air construit ainsi notre score mobilité qui est une note sur 100. Il nous propose également des conseils de conduite. Ces derniers se fondent sur trois facteurs clés : le véhicule, le trajet et le style de conduite. Geco air décompose l’impact de ces trois facteurs et propose des modifications de comportements associées.

Cette application est donc proposée gratuitement par l’IFPEN, un Établissement Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC), dont l’une des missions d’intérêt général consiste à proposer des solutions aux défis sociétaux de l’énergie et du climat, en favorisant la transition vers une mobilité durable et l’émergence d’un mix énergétique plus diversifié.

Un mois d’utilisation quotidienne de Geco Air m’a ainsi convaincu à marcher plus, je franchis désormais allègrement les 10000 pas quotidiens, et à pédaler davantage malgré les pentes délicates des coteaux pyrénéens. Pour tendre vers les 2 à 3 tonnes d’émissions de Co2 annuelle, j’espère ainsi réduire mes émissions actuelles, autour de 7 tonnes, d’une tonne environ.

Mais passer de 6 tonnes à moins de 3 sera une autre affaire. Cela imposera d’envisager d’autres coopérations sur lesquelles j’essaie d’avancer. Organisme de recherche d’intérêt public, algorithme et modèles maîtrisés, volonté finalement assez rare d’opérationnaliser des résultats de recherche, j’espère que l’IFPEN et Geco Air pourront faire partie de ces écosystèmes numériques. Je remercie en tout cas Guillaume Sabiron, Chef de Projet Solutions numériques pour la qualité de l’air IFPEN, de sa disponibilité.

La fin de l’aménagement numérique des territoires

Numericus pivote. Pendant de longues années, ce blog a été consacré aux enjeux d’aménagement numérique des territoires. Déploiement du Très Haut Débit, Réseaux d’Initiatives Publiques ou encore, par exemple, patrimoine optique des Collectivités Territoriales, nous sommes de plus en plus nombreux à constater que ce type de levier n’est plus à la mesure des enjeux sociaux, climatiques, culturels et économiques à relever. Je suis même personnellement convaincu que ces projets relèvent d’un Internet du monde d’avant ; un Internet qui, à grand renfort de valorisation des données en publicités personnalisées, tente de maintenir un modèle économique que la planète ne peut plus supporter.

J’ai cru, une fois encore, que l’on pouvait réussir de l’intérieur à faire évoluer les stratégies des opérateurs de Délégations de Services Publics optiques. Je les connais assez bien ; nombre de leurs dirigeants sont des amis. On pourrait presque dire que j’ai grandi avec plusieurs d’entre eux.  Mes premières tentatives pour leur suggérer d’enrichir leurs projets vers plus de services à valeur ajoutée et vers d’autres modèles plus micro remontent à 2008 ; les dernières à quelques mois. Malgré la qualité de mes contacts dans ces groupes, soit filiales de BTP, soit indépendants, je ne crois plus à ce scénario. Leurs enjeux capitalistiques et les pressions de leurs actionnaires sont trop forts. Les acteurs de l’aménagement numérique des territoires ont perdu de leur vitalité ; ils se bornent à déployer des infrastructures optiques dont la grande majorité de la bande passante est exploitée par des réseaux sociaux et des plateformes de streaming. La transition numérique à valeur ajoutée française et européenne ne viendra pas de ce côté-là. De ce point de vue-là, l’aménagement numérique des territoires est bien mort dans notre pays. J’espère sincèrement me tromper.

Dans une Europe devenue numériquement marginale, ces constats font en tout cas de plus en plus consensus. Le temps de l’innocence numérique publique serait-elle enfin révolue ? Quelques premières pistes de réaction se dessinent : régulation des plateformes, Digital Service Act du futur règlement européen, révisions fiscales, lutte contre les harcèlements sur les réseaux sociaux, soutiens aux innovations à valeur ajoutée socio-écologique… Une dynamique nouvelle pourrait-elle émerger ?

Depuis plus d’un an, j’explore cette autre entrée : celle d’une convergence entre transitions numériques et transformations socio-écologiques. À date, le doute l’emporte encore. Le nombre d’ouvrages, d’articles et de rapports sur cette question a explosé. J’en ai lu beaucoup. Beaucoup redoutent une nouvelle tentative de greenwhing des vieux modèles. Comment ne pas partager leurs craintes ? D’autres esquissent un chemin enthousiasmant, celui d’un numérique repensé comme un moyen d’inventer un modèle plus soutenable. Mais ils butent encore sur le comment. Comment s’y prendre ? Est-ce même possible ? Qui peut être le ou les pilotes ? De quelles expériences peut-on s’inspirer ?

Entre doutes et pistes, le chemin reste donc à tracer. C’est à ce chantier que j’essaie désormais de contribuer. Numericus va donc reprendre ses publications pour tenter de mettre en discussion quelques cairns pour esquisser de possibles directions.

Inventer le mode d’après ? Pour des stratégies Internet locales

Dans ce moment étrange d’hésitations et de doutes entre crises sanitaires, difficultés économiques, tensions sociales et bouleversements internationaux, tout le monde ou presque converge pour affirmer à quel point une solution d’accès Internet de grande qualité s’affirme comme un service indispensable. Des millions de français, des milliers d’entreprises en restent pourtant privés. Et nul ne sait vraiment quand ce vrai problème sera véritablement réglé. Le chantier fibre optique prend du retard. Les choix nationaux, entre zones denses réservées aux opérateurs, et zones moins denses dans lesquelles la puissance publique peut intervenir, confirment leurs limites, parfois même leurs impasses. Les fractures de toutes natures, analphabétismes numériques ou encore, par exemple, difficultés de disposer de matériels connectés, demeurent. Et on nous parle presque chaque jour de 5G, preuve s’il le fallait encore de la force des utopies stériles des tenants du solutionnisme technologique.

Par-delà ces véritables défis, la crise sanitaire, sociale et économique de 2020, nous semblent confirmer un autre projet : la nécessité d’inventer un Internet à valeur-ajoutée locale. C’est ce que nous rappelons dans ce post sur le blog de l’agence d’urbanisme Atlantiques et Pyrénées récemment publié que nous vous invitons à lire.

Promouvoir de nouvelles formes de collectifs locaux : une des clés pour réussir les transitions numériques territoriales ?

La Fondation Jean Jaurès vient de publier un rapport intitulé « Pour travailler à l’âge du numérique défendons la coopérative ! ». Ce document s’applique aux domaines des transports ; des domaines singulièrement transformés par l’émergence des VTC. Ses auteurs, Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud, défendent l’intérêt d’une régulation fondée sur le recours au statut hybride d’entrepreneur salarié associé (ESA) de coopérative d’activités et d’emploi (CAE).  La démonstration est brillante ! Elle invite d’ailleurs à étendre les pistes proposées par-delà le monde des transports, par exemple en fondant les politiques numériques territoriales autour de nouveaux collectifs d’acteurs publics et privés.

Les bouleversements numériques en cours transforment non seulement nos usages, nos modes de vie, nos rapports aux autres et à nos espaces de vie mais ils modifient aussi notre rapport au travail et au pouvoir. « Pour le meilleur comme pour le pire », rappellent Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud avant de s’interroger sur le sens de cette révolution numérique : « que voulons-nous vraiment ? Un numérique qui libère ou un numérique qui aliène ? (…) Le monde qui se construit sous nos yeux n’est peut-être pas celui que nous aurions souhaité. Essayons de l’améliorer. C’est encore possible. »

Réguler l’ubérisation des VTC par les Coopératives d’Activités et d’Emplois (CAE)

Le rapport de la Fondation Jean Jaurès aborde cet immense défi au travers du secteur des VTC, l’un des domaines dans lequel l’ubérisation de nos sociétés trouve sa source. Selon Le Robert, cité par les auteurs du rapport, ubériser revient à « déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant en tirant parti des nouvelles technologies ». Fin du salariat, développement de l’autoentreprise, Uber a en effet inspiré quasiment tous les secteurs de l’économie.

Le rapport de la Fondation Jean Jaurès recherche des solutions non pas pour dénoncer l’ubérisation mais pour l’améliorer. Ses auteurs préconisent pour cela de passer par la régulation et non pas par le droit. Selon eux, les solutions existent en effet déjà pour concilier « innovation numérique et protection du travailleur, volonté d’être indépendant et modèle social français, ubérisation et sécurité juridique. Elle porte le nom de coopérative d’activités et d’emploi (CAE). »

Ces dernières ont été créés par une loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire. Précisé par un décret du 27 Octobre 2014, le statut d’ESA est entré en vigueur le 1er janvier 2016. « Son originalité est qu’il constitue une forme hybride entre les deux statuts de salarié et de travailleur indépendant. Il est novateur en ce sens qu’il offre les avantages des deux » rappelle la Fondation.

Les atouts du statut d’ESA ont été soulignées dans plusieurs rapports récents cités par Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud. En janvier 2016, un rapport du Conseil national du numérique (1) concluait que le modèle coopératif était particulièrement adapté à l’univers numérique. En mai 2016, un rapport de l’Inspection des affaires sociales (IGAS -2) recommandait de « créer un statut spécifique d’entreprise porteuse collaborative réservé aux contributeurs des plateformes coopératives » inspiré des modèles suédois (egenanställning) et britannique (umbrella company). Ce statut permettrait de négocier des accords avec les plateformes au bénéfice des travailleurs collaboratifs pour offrir à ces derniers des services, par exemple comptables et administratifs, sur la base d’une relation contractuelle entre le salarié et le porteur qui serait « de même nature que celui des contrats d’entrepreneur salarié des coopératives d’emploi et d’activités ».

Cette « piste ESA » reste toutefois à ce jour peu ou pas utilisée par les acteurs de plateformes de VTC. Le rapport rappelle à quel point par exemple « les plateformes de mise en relation estiment que la CAE risque de remettre en cause leur modèle opérationnel et économique actuel en raison, d’une part, de l’importance des mutualisations des fonctions et des charges des conducteurs qu’elle induit possiblement et, d’autre part, de l’incitation à se regrouper et à s’organiser qu’elle constitue pour les conducteurs, voire à négocier leurs conditions de travail et le prix de la mise en relation. » Pour dépasser ces oppositions, la Fondation fait donc œuvre de pédagogie et formalise ses propositions.

Transitions numériques territoriales et coopératives

L’esprit du rapport de la Fondation Jean Jaurès converge avec nombre de projets numériques locaux dans lequel ces doubles enjeux d’indépendance et de coopérations se retrouvent quasi systématiquement. Quelques exemples parmi les opérations que nous expérimentons illustrent ces défis. Dans un projet d’agence touristique, comment associer des prestataires, par exemple des guides, des organisateurs de parcours eaux-vives, des hébergeurs, dans un véritable projet commun où chacun se sentira acteurs et à même de mutualiser des solutions d’intérêt communs ? Dans un programme d’aménagement, en mode quartier intelligent, comment réunir promoteurs, aménageurs, commerçants locaux, prestataires de services de proximité notamment autour de plateformes de services en ligne et de lieux associés à valeur-ajouté locale ?

A chaque fois, la question de l’organisation des coopérations se pose. A chaque fois, les conditions d’organisation des liens entre organisations ou travailleurs collaboratifs font soucis. A chaque fois, nous recherchons des formes d’hybridation à même de concilier des impératifs économiques, contractuels, sociaux, territoriaux et de plus en plus écologiques et numériques.

Les pistes proposées par la Fondation Jean Jaurès permettraient-elles de réduire les charges d’exploitation de chaque membre du collectif, de sécuriser les propriétés et les revenus, voire même d’intéresser chaque contributeur aux résultats tout en le laissant libre d’organiser son activité et de partager des temps de formation et de développement ? La piste mérite d’être examinée.

Nous partageons en tout cas la conviction de Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud : l’enjeu consiste bien, dans les stratégies numériques, de retrouver l’idée de progrès social en inventant un coopérativisme digital capable de doter ses membres de nouveaux moyens pour relocaliser de la valeur ajoutée, pour réduire leurs dépendances aux GAFA, et pour mutualiser des solutions.

 

(1) Conseil national du numérique, Travail, emploi, numérique. Les nouvelles trajectoires, rapport remis à la ministre du Travail et de l’Emploi, janvier 2016.

(2). IGAS, Les Plateformes collaboratives, l’emploi et la protection sociale, mai 2016, p. 59.

 

Démétropolisation et stratégies numériques territoriales

La note du Conseil d’Analyse Économique de janvier 2020 (1) apporte une pierre de plus à tous ceux qui militent pour la transformation des politiques territoriales. Ses auteurs, Yann Algana, Clément Malgouyresb et Claudia Senikc, analysent une partie des fondements des mouvements sociaux qui agitent le pays depuis de longs mois, notamment celui des gilets jaunes. Ils montrent de quelles manières ces mouvements trouvent une partie de leurs origines dans une géographie du mécontentement et dans un ensemble de réactions face à des politiques de concentration métropolitaine qui font disparaître équipements et services public, ou d’intérêt public, dans les territoires les moins denses. Cette « revanche des lieux qui ne comptent pas » interpelle encore une fois les politiques numériques publiques.

La note du Conseil d’Analyse Économique intitulée « Territoire, bien-être et politiques publiques » s’organise autour d’une analyse statistique qui cherche à identifier les déterminants locaux du mécontentement d’une partie de la population. Cinq facteurs sont étudiés à l’échelle de la commune entre 2012 et 2017 : l’emploi, la fiscalité locale, les équipements privés et publics, l’immobilier et le lien associatif.

La revanche des lieux qui ne comptent pas

L’analyse montre que c’est la disparition des lieux de socialisation qui participe au mal-être des territoires mobilisés dans le mouvement des Gilets jaunes. Déclin des commerces, fermeture des bureaux de poste, des écoles, des tribunaux, ou des lieux de santé, l’hypothèse défendue estime que les endroits où la mobilisation gilet jaune a été la plus forte correspond aux communes dont les conditions de vie locales se sont le plus dégradées ces dernières années.

Le déclin de l’emploi local joue un rôle premier. La disparition du dernier commerce local, la fermeture d’un lieu d’enseignement comme d’un équipement de santé, la lente dégradation de la vie associative locale nourrissent également ces mouvements sociaux. « Le facteur géographique du mécontentement plongerait ainsi ses racines dans la concentration des activités au sein des métropoles.» Un rapport d’Octobre 2019 du Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques confirme ce recul de l’accès aux services publics – écoles primaires, bureaux de poste, maternités et gares – dans les petites communes et les territoires ruraux sur la période 1983-2013 (2).

Changer de méthode ? Quatre recommandations

Le modèle métropolitain, l’hyper concentration française autour de la région parisienne confirment ainsi l’ampleur des dysfonctionnements qu’ils génèrent. Les auteurs de la note du Conseil d’Analyse Économique plaident pour une révision complète des stratégies publiques. Ils suggèrent pour cela quatre inflexions.

  • La première vise à « redéfinir les objectifs d’aides aux territoires en prenant en compte toutes les dimensions du bien-être et non les seuls critères économiques ».
  • La seconde consiste à rénover l’approche de l’État central vis-à-vis des politiques de soutien aux territoires. Ils conseillent pour cela de privilégier l’accompagnement technique et financier à des projets initiés localement et portés par l’ensemble des acteurs concernés.
  • La troisième passe par la suppression des politiques d’exonérations fiscales, de type Zone de Revitalisation Rurale, pour utiliser ce budget pour les projets locaux destinés aux territoires ruraux, dont l’allocation doit étroitement impliquer les élus au niveau local.
  • La dernière a trait au réseau France Services. Pour ces maisons de services publics, les auteurs suggèrent de cibler des lieux de passage et surtout d’inclure aussi des services de proximité, y compris privés, en fonction des besoins locaux des usagers, et en évitant le tout numérique.

Inventer une transition numérique des territoires les moins denses pour ne plus subir une nouvelle vague de concentration urbaine

Les impasses du tout numérique sont celles que nous dénonçons depuis de longues années. Les projets que le Lab Numericus déploient se construisent ainsi dans une optique diamétralement opposée. Il ne s’agit pas de supplanter les équipements de proximité par des solutions en ligne mais au contraire de consolider et de diversifier les lieux comme les services du territoire par des solutions numériques maîtrisées localement. Il est ainsi possible de générer notamment plus de liens entre habitants et équipements locaux et plus de la capacité à agir. Ainsi peut se résumer ce concept de proximité augmentée proposé voici plusieurs années et que nous expérimentons au travers notamment de projets distribués de la Loire-Atlantique à la Haute-Savoie en passant notamment par le Doubs, le Pays de Gex et les Pyrénées-Atlantiques.

 

  1. Yann Algana , Clément Malgouyresb et Claudia Senikc – Territoires, bien-être et politiques publiques, Les notes du conseil d’analyse économique, n° 55, Janvier 2020 – http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/cae-note055.pdf
  2. Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques (Dufrègne J-P. et J-P. Mattei, rap.) (2019) : « Évaluation de l’accès aux services publics dans les territoires », Rapport d’information de l’Assemblée nationale, n° 2297, 10 octobre.
  3. Voir Oliveira Martins J. et K. Maguire (2019) : Regions in Industrial Transitions: Policies for People and Places, OCDE et Oliveira Martins J. et K. Maguire (2015) : « Vers un nouveau paradigme des stratégies de développement régional dans l’OCDE », Revue de l’OFCE, n° 143, juillet.

Comment allons-nous sortir de l’âge du cuivre ? Montée en compétences ou montée en dépendances ?

Le 29 novembre 2019, d’abord à Pau à 13h puis à Bayonne à 17h30, l’agence d’urbanisme Atlantique et Pyrénées (AUDAP) organise une rencontre sur l’immense sujet de la transition numérique des territoires. A cette occasion, je jouerai le rôle passionnant de grand témoin sur la base d’une conférence intitulée « Comment allons-nous sortir de l’âge du cuivre ? Montée en compétences ou montée en dépendances ? ». Les réseaux Très Haut Débit se déploient. Tous les foyers disposeront sous peu d’une connexion performante. Le dossier numérique territorial est-il pour autant terminé ? Ne faut-il pas plutôt convenir que le véritable projet, celui d’un web à valeur-ajoutée locale, peut enfin commencer ? Sans cela, nous pourrions bien nous réveiller avec des réseaux optiques préemptés par les plateformes mondiales et avec le sentiment d’avoir oublié les vrais enjeux territoriaux. Heureusement, nombre d’exemples montrent qu’il peut en être autrement !

Il s’avère en effet possible d’enrichir les indispensables opérations de type Réseaux d’Initiatives Publics (RIP), comme celle par exemple en cours sur l’initiative du Conseil Département des Pyrénées-Atlantiques, par des projets numériques locaux créateurs de plus-value territoriale. Solidarités, tourisme, soutien des filières courtes et des entreprises locales, services de proximité enrichis, immobilier plus performant, convergence entre numérique et énergie, formations, industrie 4.0, et même économies de fonctionnement pour les Collectivités… Les projets sont nombreux qui prouvent qu’il n’y a pas de fatalité à subir le seul web des plateformes. Pour que les retours sur investissements des politiques publiques ne profitent pas qu’à Amazon ou à Netflix, ces projets montrent à quel point la puissance publique a un rôle clé à jouer. Tel sera aussi sans doute un sujet des débats de cette journée du 29 Novembre.

Les conférences sont publiques. Les informations et le lien pour examiner le programme et s’inscrire se trouve ici.

Transitions touristiques : Xplorer, un campus pour réapprendre à apprendre ?

Transitions écologiques, numériques ou encore sociales, comme tous les domaines, le tourisme va devoir inventer d’autres modèles pour concilier socio-économie et environnement. Le chantier se révèle complexe ; il demandera plusieurs décennies avec des probabilités d’échecs élevées ! La manière la plus sûre d’échouer dés aujourd’hui consisterait d’ailleurs à se limiter à pâlement verdir, en mode greenwaching, quelques actions pensées sur de timides gesticulations court-termistes orientées par exemple communication. Le défi se révèle d’une toute autre dimension : complexité, temps long, modèles à réinventer, acceptabilité sociale à repenser… Et s’il fallait commencer par revoir les processus de formations initiales et tout au long de la vie ? C’est en effet à la prochaine génération qu’il appartiendra de transformer nos fragiles esquisses. Encore faut-il amorcer le processus en étroite collaboration avec eux. C’est l’une des finalités du nouveau campus Xplorer, un projet qui démarre.

Territoires touristiques apprenants, ou la défense d’un autre paradigme du développement territorial

Au tournant des années 1990-2000, alors en situation de responsabilités à la fois universitaires et techniques (1), j’avais tenté, au travers de l’ouvrage Territoires apprenants (2), de théoriser un modèle d’organisation locale plus à même de réussir les transitions dont l’impératif ne faisait déjà guère de doutes. Pour y parvenir, les pistes explorées postulaient que l’action politique devait faire l’apprentissage de la fluidité spatiale, de la coopération et de la complexité. Cet enjeu était alors abordé sous l’angle de l’organisation « apprenante », c’est-à-dire capable d’apprendre en permanence de son action et de celle des autres.

L’expérimentation de cette hypothèse, au cours de plus de deux années d’intenses exercices prospectifs pour un espace de vie au pied des Pyrénées, en Béarn, s’est révélée passionnante. Elle a largement démontré la fertilité des liens ainsi tissés via une démarche associant plusieurs centaines de chercheurs, manageurs publics et privés, citoyens, élus, syndicalistes… Or cette opération, nommée Béarn XXI, fonctionnait de fait comme un vaste campus ouvert à tous ceux qui avait librement décider de renforcer leurs rôles d’acteurs via une forme d’intelligence collective dans laquelle chacun apprenait des autres.

La qualité de ces processus ouverts s’est largement confirmée, avant et après, dans d’autres contextes. On retrouve d’ailleurs une partie de l’esprit de ce type de méthode dans nombre de processus modernes : design thinking, entreprise libérée ou sprint design par exemple… A chaque fois, il s’agit bien de manager des processus de conduite du changement fondés sur des démarches cognitives collaboratives organisées en mode projets.

Un campus pour réapprendre à apprendre

Le projet campus Xplorer relève de ces logiques. Il postule que l’une des réponses pour réussir les transitions écologiques, numériques, sociales ou démocratiques suppose de profondes évolutions de nos processus de formation à toutes les étapes de la vie. Déjà, dès 1977, dans La Nature de la Nature, Edgard Morin affirmait que le problème crucial « est celui du principe organisateur de la connaissance, (…) ce qui est vital aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’apprendre, pas seulement de réapprendre, mais de réorganiser notre système mental pour réapprendre à apprendre… Ce qui apprend à apprendre, c’est cela la méthode ». Le campus Xplorer s’inscrit dans cette famille méthodologique.

Ce pôle d’enseignement, très récemment ouvert dans l’agglomération Pau Béarn Pyrénées abrite le Master tourisme de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), l’école Sports Performance Santé (SPS) et l’École de Commerce du sport CNPC. Il réunira environ 650 étudiants début 2020 au sein d’une friche industrielle en reconquête au centre de l’agglomération.

Quatre principales lignes de bifurcations, mises en œuvre de manière simultanée, organisent ce campus :

  • La première consiste à replacer les cours au centre de la cité et non pas, comme cela est souvent le cas, dans un « quartier campus ».
  • La seconde cherche à encourager un écosystème de formations basé sur la stimulation de liens forts avec la société plus que sur un entre-soi universitaire.
  • La troisième passe par le développement d’une pédagogie qui associe davantage les étudiants aux projets de la cité.
  • La quatrième vise enfin à se doter de leviers dédiés campus intelligent en mode slow web.

Ces bifurcations sont rapidement présentées dans les lignes qui suivent.

Un campus dans la cité et non pas un quartier campus

Le premier levier peut être qualifié de géographique. Il consiste non seulement à replacer les lieux d’enseignement au centre de la cité mais aussi à ouvrir les locaux en les partageant avec la société locale.

Les bâtiments du campus, construits par la SEM Pau Pyrénées, constituent tout d’abord les premières constructions du futur parc d’activités Xplorer Point dédié sports, tourisme et santé. Ils lancent également la reconquête opérationnelle d’une vaste friche urbaine qui, de la Gare SNCF aux anciennes usines DEHOUSSE en passant par les berges du Gave de Pau, augurent de l’un des futurs quartiers centraux de l’agglomération paloise. Cette décision publique de démarrer un tel programme urbain par un volet formation permet ainsi aux écoles présentes de prendre toute leur place dans ces dispositifs, par exemple en facilitant la participation des étudiants aux projets territoriaux associés.

Ce repositionnement des lieux de formation dans la cité va de pair avec la mise en place de nouvelles mixités immobilières. Le Master tourisme de l’UPPA utilise par exemple des locaux ouverts à d’autres acteurs du développement local. Une salle de cours constitue désormais un lieu mutualisé entre plusieurs partenaires. Ces salles ont été ainsi conçues pour accueillir, dès qu’elles ne sont pas occupées, entreprises, collectivités ou encore associations. L’objectif consiste bien à faire d’une partie du campus une maison ouverte dédiée transitions touristiques et sportives.

Un écosystème producteur de liens plus que de murs

Le second des principes autour desquels s’est construit Xplorer est managérial. Il vise à décloisonner les périmètres de formation en les adossant, d’une part, à de grandes questions de société, dans notre cas comment réussir les transitions touristiques et sportives, et, d’autre part, en les animant via des démarches exploratoires. Le master tourisme de l’Uppa procède, par exemple, via des ateliers fondés sur de véritables commandes. Cette année, l’une émane d’une entreprise privée et vise à concevoir un modèle de produits séjours tourisme plus slow. L’autre vient d’une Collectivité Territoriale qui s’interroge sur ses stratégies transitions des économies touristiques de moyenne montagne. Toutes les deux organisent ainsi non seulement un levier d’application des cours mais aussi un processus d’apprentissage collectif entre formateurs, étudiants et professionnels. L’école SPS place ses étudiants en vraies situations d’application face à des clients, des usagers ou des partenaires. Le CNPC procède de manière comparable. En ouvrant les murs universitaires, la méthode Xplorer cherche ainsi à intensifier les liens entre moments de formation et moments professionnels.

Plusieurs dispositifs publics territoriaux en préparation complèteront ces solutions : soutiens techniques et financiers en faveur de l’entrepreunariat étudiants ; réseau de sites d’expérimentations montés en partenariat avec les clubs, grands et petits, de la région ; groupes de coachs…Il s’agit ainsi de soutenir la conversion des projets étudiants, et plus largement de tous ceux nés des coopérations Xplorer, en solutions opérationnelles à valeur ajoutée transition touristique ou sportive.

Des étudiants plus associés et plus acteurs de leurs parcours de formation

La troisième bifurcation testée par Xplorer concerne la place des étudiants dans le design de la formation. Elle vise à personnaliser les cours via une mise quasi immédiate en expérimentation critique au sein des projets développés dans et autour du campus. C’est d’ailleurs un levier de plus en plus courant dans nombre de processus. Il se décline sous une sémantique plurielle : mobilisation, implication, citoyenneté, ou encore responsabilisation. A travers cette diversité sémantique, émerge un principe commun qui participe de l’essence même de la méthode Xplorer : encourager chaque étudiant à bâtir son propre parcours de formation en prenant le risque de participer à la production, au pilotage et au développement des solutions expérimentées ; au risque d’ailleurs assumé de l’échec et de nouveaux départs.

Nous faisons l’hypothèse que ce principe de méthode constitue l’un des mécanismes indispensables à la réussite de toutes formes de transition. L’actualité démontre clairement que, pour avoir une chance d’être durablement acceptées, les décisions indispensables à prendre, par exemple en matière de défense de l’environnement, doivent être co-construites avec le plus grand nombre possible des publics concernés. Le campus Xplorer cherche à vérifier cette hypothèse.

Un écosystème Slow Web et campus intelligent

La dernière bifurcation testée sur Xplorer exploite des solutions web pour, d’une part, décloisonner les cours et, d’autre part, renforcer le confort de vie au travail dans et autour du site. Elle opérationnalise pour cela une série de solutions dédiées campus intelligent développée en mode slow web.

Xplorer cherche à opérationnaliser pour un campus cette piste slow web, déjà expérimentée par une partie de l’équipe de recherche dans d’autres situations (parc d’activités, quartiers…). Elle se fonde notamment sur :

  • Une relative reprise de contrôle de nos vies numériques en incitant notamment les usagers, via des solutions alternatives, soit à ne pas céder sans réflexion à la facilité des algorithmes des grandes plateformes, soit à privilégier les conversions vers des solutions maîtrisées (un site web par exemple) ;
  • Des services et des commerces de proximité valorisés par une Application (WeekMeUp);
  • Des solutions réseaux et services mutualisés via un connecteur et une API unique ;
  • Des infrastructures réseaux optiques et radio allumées par des opérateurs locaux ;
  • Des logiciels de contrôle ouverts et non-propriétaires ;
  • Des solutions constructives basse consommation ;
  • Une complémentarité ressources en lignes / solutions en présentiel.

Rendez-vous dans ?

Le projet Campus Xplorer démarre à peine. Et même si les premiers indicateurs comme les premiers retours paraissent intéressants, il faudra du temps pour en tirer des enseignements sérieux. 10 ans pour que les étudiants d’aujourd’hui puissent déployer leurs solutions ? 20 ans pour que les graines que nous aurons tous tenté de planter germent pour inventer autre chose ? A suivre donc.

 

(1), En 1997, l’Université de Pau et des Pays de l’Adour s’était vu confiée par deux leaders politiques de sensibilité différente François Bayrou (Modem, alors Président du département des Pyrénées-Atlantiques) et André Labarrère, (PS, alors Maire de Pau) une mission d’animation d’une opération de prospective territoriale nommée Béarn XXI. Le Président de l’Uppa et ces deux élus m’avaient chargé de diriger techniquement cette mission comme délégué général de l’association support. J’ai tenu ce rôle pendant environ 2 ans avec notamment une équipe de collègues et d’étudiants.

(2) – 2001, JAMBES (JP) Territoires apprenants, Esquisses pour le Développement local du XXIè siècle, L’Harmattan, Paris.

Numérique et développement local. Quel web demain ? RURAL’Campus en Octobre 2019

Plus le Web se referme autour des quelques plateformes mondiales hyper-dominatrices, plus nous devrions nous interroger sur les solutions pour mieux maîtriser nos outils en ligne. Cette conviction, défendue notamment ici de longue date, prend progressivement de plus en plus de place dans les débats et les décisions. Une preuve supplémentaire ? L’ADEFPAT, une association régionale créée pour accompagner les femmes et les hommes porteurs de projet en milieu rural, organise un atelier de formation les 10 et 11 Octobre, à Arvieu (Aveyron) sur Numérique et Développement Local. Nous serons présent à ce Rural Campus.

Le temps de ces rapports, ouvrages et articles qui annonçaient un numérique magique qui allait, par exemple grâce aux seules bonnes fées des infrastructures très haut débit, redonner toute leur place aux territoires périphériques, aux zones rurales ou aux initiatives socio-économiques locales, serait-il enfin révolu ? Chacun, ou presque, mesure désormais la complexité du chantier et l’aporie de nos utopies initiales. Nous rêvions déconcentration, emplois mieux distribués, intelligence collective et démocratie modernisée… Nous nous réveillons avec une hyper-concentration des talents dans quelques valley, face à des logiques de concurrence équitable « cul par-dessus tête » et culbutés par des réseaux sociaux chaque jour plus ouverts aux propos haineux et aux fakes en tous genres. On a connu aurore plus limpide non ?

Heureusement, nombre de signes montrent que les temps de la magie numérique transitent par leur apogée. La descente serait-elle proche ? Slow web, stratégies services, connecteurs et API maîtrisés ou encore timides avancées entre convergences numériques et énergétiques, nous sortons progressivement de ces années 2005 – 2019 qui resteront sans doute dans l’histoire comme l’une des pires périodes d’aveuglement et de renoncement numérique européen. Désormais, nous sommes de plus en plus nombreux à chercher de quelles manières relocaliser des ressources en lignes, notamment via des politiques publiques « Internet » créatrices de plus-values locales.

C’est une partie des questions qui animeront la formation que l’ADEFPAT organise en Aveyron les 10 et 11 octobre 2019. Il s’agira notamment de montrer comment faciliter l’émergence de projets Web à valeur-ajoutée territoriale. Ces deux jours d’échanges s’adressent notamment à des agents de développement ou à des consultants, spécialistes ou pas du numérique. Nous serons trois à tenter de tenir le rôle de « formateurs ».

  1. César Gelvez, doctorant au Laboratoire PACTE de sciences sociales – Université de Grenoble, auteur de « Le touriste, est-il prêt à devenir un smart- touriste ? »;
  2. Vincent Benoît, co-fondateur et dirigeant de la SCOP LAETIS (solutions interactives), agitateur de projets à Arvieu;
  3. Et moi-même.

Pour en savoir plus tout se passe sur ce lien

Slow tourisme et stratégie numérique : déconnexion ou réinvention ?

La dernière édition des Rendez-vous de l’innovation touristique s’est tenue le 29 janvier 2019 à Pau. Centrée sur les sujets slow tourisme, les débats de cette journée se sont organisés autour d’une vaste interrogation : comment se donner les moyens d’inventer les produits touristiques de demain ? L’entrée que nous examinons avec les étudiants du Master Tourisme de l’Uppa concerne les stratégies numériques des entreprises comme des destinations touristiques engagées dans ces stratégies slow. En octobre 2014, nous avions en effet été frappé par plusieurs interviews réalisées lors des rencontres E-tourisme. Les spécialistes alors interrogés associaient quasiment tous slow tourisme et déconnexion numérique. Comme si, face à l’omnipuissance des grandes plateformes désormais non européennes, la seule solution ne pouvait consister qu’à renoncer. Comme si le combat de la civilisation digitale qui s’annonce était définitivement perdu pour ceux qui travaillent pour des solutions de type slow travel. Et si l’on faisait fausse route ? Et si au contraire slow tourisme ne rythmait pas avec déconnexion mais avec réinvention numérique ? Utopie ou vraie piste ?

Une typologie des initiatives slow tourisme

Pour examiner cette question, nous avons, dans un premier temps, identifié et analysé les offres slow tourisme de plus d’une centaine d’agences, de Tours Opérateurs, de prestataires et de professionnels du domaine. Nous avons pu ainsi construire une typologie des initiatives slow tourisme résumée ci-dessous.

Le constat se révèle sans appel. On observe bien une très forte croissance des offres et des initiatives de type slow tourisme. En matière de produits par exemple, agences, destinations ou offres associées rivalisent d’ingéniosité. Les exemples qui suivent le montrent clairement.

Il en est de même des labels, des chartes comme des organisations professionnelles associés où les initiatives foisonnent. Le tableau ci-dessous ne proposent que quelques exemples.

A la recherche d’un modèle slow tourisme

Sur ces bases, dans un second temps, nous avons esquissé un pré-modèle pour tenter de décrire, de manière simplifiée, les traits essentiels d’un projet slow. Il se construirait autour des cinq principaux objectifs synthétisés ci-dessous.

Même si cette première approche d’un modèle slow reste à affiner, elle révèle toutefois clairement la complexité de la période de transition que nous vivons. Entre la progressive remise en question du cycle de développement actuel et la recherche d’un nouveau qui reste à inventer dans les décennies qui viennent, on voit émerger, dans tous les domaines, de nombreuses tentatives et de nouvelles manières de faire.

Le tourisme s’affirme d’ailleurs comme l’un des domaines les plus exposés à ces processus. Plus que tout autre modèle tourisme précédent, le modèle slow tourisme demanderait-il donc plus de recours à des processus d’ingénierie, d’expérimentations, de formation et de coopérations, très largement d’ailleurs par-delà les seuls acteurs du tourisme ? On peut raisonnablement le penser.

Slow tourisme et numérique

Peut-on donc se priver de plusieurs des ressources, notamment numériques, autour desquelles se construisent les mondes de demain ? La déconnexion fait-elle solution par-delà les produits d’hyper niches ? Le mouvement slow ne serait-il pas plutôt une nouvelle illustration quant à l’urgence d’inventer une autre stratégie numérique avant, après et surtout pendant le séjour ?

C’est l’hypothèse que nous travaillons dans les expérimentations en cours. Il s’agit bien, par exemple, de maîtriser davantage et de mieux valoriser localement, dans les territoires de destination comme dans les entreprises touristiques, les leviers numériques qui dépendraient moins des algorithmes, des Edgeranks ou des data au cœur des modèles publicitaires des plateformes. Affaire à suivre mais définitivement slow ne rythme pas avec déconnexion.

Les liens villes – campagnes revisitées par le think tank Démocratie Vivante.

L’association Démocratie vivante vient de publier un ouvrage collectif intitulé « Villes-campagnes pour une cohésion des territoires de la République ». Chacun pourra le télécharger en Pdf ici avant de trouver aussi une version papier achetable en ligne dans quelques jours. Ce livre réunit une vingtaine de contributions d’élus, d’experts et d’acteurs de terrain qui revisitent les sujets, en profonde mutation, des relations complexes entre métropoles, villes et espaces ruraux. Nous y proposons une approche enrichie des programmes numériques.

Sortir des approches binaires

Pour clarifier la finalité de l’ouvrage, reprenons les mots signés par Quentin Jagorel, qui a dirigé ce chantier collectif. « On ne compte plus, dans le débat public, les contributions sur l’avenir – le plus souvent présenté comme forcément sombre ! – des campagnes, des quartiers, des villes petites et moyennes. La plupart de ces travaux abordent la complexité des dynamiques territoriales de façon binaire : déclin des périphéries, renforcement progressif des centres métropolitains. Si cette réalité ne peut être niée, il semble urgent d’aller plus loin et de réfléchir ensemble aux moyens de lutter contre ce qui éloigne les différents espaces de la République. »

Quentin Jagorel a raison : il semble en effet urgent de sortir des approches souvent trop mécaniques et de se donner les moyens d’inventer d’autres approches, puis d’autres solutions. Par-delà les grands discours, l’heure désormais est aux grandes décisions. Et elles demanderont sans le moindre doute que l’on prenne enfin le risque de sortir des approches classiques, notamment en repensant le rôle de l’Etat ou de l’Europe et les coopérations entre Collectivités Territoriales.

Le rural, ou comment se donner plus de moyens pour réussir la transition numérique des territoires ?

C’est ce que nous essayons de proposer, dans cet ouvrage, au sujet des stratégies numériques en signant une contribution nommée « Le rural, ou comment se donner plus de moyens pour réussir la transition numérique des territoires ? ». Nous proposerons sans doute ici un résumé détaillé ou une reprise de ce texte. Dans cette attente, le paragraphe ci-dessous esquisse le sens du contre-pied digital suggéré.

Dans notre monde dopé au paradigme métropolitain quasi unique, où presque tous les rapports sur les smarts cities se fondent mécaniquement sur le constat d’une urbanisation croissante de la planète pour auto-légitimer des politiques en passe d’oublier le contrat républicain territorial, il pourrait sembler quelque peu baroque de défendre un principe au titre duquel on devrait procéder quasiment à l’inverse. Un principe qui consisterait, en utilisant une formule provocante, à aborder les transitions plus par le vide que par le plein, plus par les carences que par les piliers du marché, plus par la relocalisation choisie que par la mondialisation subie. C’est pourtant ce principe que nous privilégions dans nos approches des transitions numériques. Elles proposent en effet de considérer les espaces non- métropolitains, les « vides » évoqués plus haut, comme les priorités des stratégies publiques menées dans ces domaines.

La suite est à lire à la page 117 de l’ouvrage « Villes-campagnes pour une cohésion des territoires de la République » publié en Octobre 2018 par Démocratie Vivante.

Retour sur le modèle affermage Très Haut Débit. Comment l’exemple de Pau Broadband Country confirme que les Collectivités Territoriales peuvent être des investisseurs efficaces et avisés.

La Communauté d’Agglomération Pau Béarn Pyrénées et Axione viennent de signer le second contrat de délégation de services publics Très Haut Débit. Le premier datait de 2003. Je dirigeais alors techniquement ce projet, avec mon ami Gérard Fauveau et une équipe vraiment formidable, le tout sous la houlette éclairée du Président André Labarrère et de sa DGS Evelyne Lalanne-Courrèges. Il s’agissait, je crois, du premier contrat d’affermage FttH – FttO du pays. Ce choix mûrement réfléchi d’un modèle juridique affermage dans lequel la Collectivité construisait directement son propre réseau, au contraire des solutions concessives, avait pu alors surprendre. Celui d’un réseau tout fibre optique n’allait d’ailleurs pas de soi non plus dans une époque d’ADSL triomphant. Il est donc intéressant 15 ans après de juger de l’efficacité de ces décisions à la lumière du second contrat de DSP récemment signé sur l’initiative de l’exécutif et des équipes techniques actuelles de l’agglomération de Pau.

Côté quantitatif, mission plus qu’accomplie

Le contrat de 2003 engageait les parties sur la construction d’environ 50000 prises optiques FttH – FttO. Ce seront finalement environ 63000 qui auront été déployées sur la base d’une division des tâches simples. L’agglomération investit pour la construction du réseau dans l’espace public. Axione assure le déploiement en parties privées et l’allumage des câbles pour exploiter une infrastructure vendue auprès des opérateurs sous la forme aussi de prises activées. Bilan positif sur ce volet donc.

Côté retours sur investissements publics, rentabilité au rendez-vous !

L’Agglomération a investi environ 35 millions d’euros (dont 8 millions d’aides régionales, nationales et européennes) dans cette première DSP. Elle s’est ainsi dotée d’un patrimoine THD à longue durée de vie loué au délégataire pendant toute la première DSP. Les recettes locatives pour la Collectivité pendant cette période de 15 ans se montent à environ 4 Millions d’euros, clause de bonne fortune comprise. Le rendement de l’argent public investi a donc déjà été efficace.

Mais c’est la seconde DSP qui va constituer, comme prévu, la vraie période de valorisation des investissements publics très haut débit. Succès commercial du réseau aidant, le contrat 2018 – 2033 se traduit en effet pour l’agglomération par une recette locative annuelle de 3,2 millions d’euros, soit 48 millions sur 15 ans. A cette recette fixe, il faut en outre ajouter :

  • Une part variable liée à une redevance de performance. Elle est estimée, dans le dossier de presse publié par Axione, à environ 2 millions d‘euros par an, soit 26,5 millions d’euros sur les 15 ans à venir ;
  • Une redevance dite « de contrôle » d’environ 0,1 M euros par an.

En bref donc :

  • 35 millions d’euros d’investissements publics d’un côté, auxquels et malgré le caractère désormais affermo-concessif du contrat, il faudra ajouter quelques millions pour la période 2018 – 2033 et la clôture de la première DSP.
  • Une recette de 76 Millions d’euros pour la Collectivité de l’autre côté.

Pas si mal non ? Mieux encore d’ailleurs si l’on analyse le modèle économique du réseau PBC sur la durée de vie de ces patrimoines télécom, une cinquantaine d’années, soit l’équivalent de trois périodes DSP successives. Comme quoi, la meilleure façon d’économiser de l’argent public consiste parfois, notamment pour les Collectivités, à investir sur des infrastructures et des usages d’avenir.

L’erreur historique du plan THD France et des décisions en mode zones AMI

Notre chance à Pau aura été en fait de lancer le projet avant tout plan national ou avant toutes décisions, toujours incompréhensibles pour moi, de réserver des zones entières du territoire, les plus rentables et les plus simples en termes déploiement, aux seuls opérateurs du marché.

En procédant de la sorte, on a durablement amputé les budgets publics de considérables sources potentielles de revenus et de puissants moyens d’action. On s’est aussi privé d’importants leviers de péréquation. Sans parler des sources d’économies de fonctionnement ou d’inventions services publics facilités par l’exploitation raisonnable de solutions THD en mode Groupement Fermé d’Utilisateurs (GFU) maîtrisées par la puissance publique.

Bref, le plan national THD pourrait bien rester dans la petite histoire numérique du pays comme un agrégat sans ambition publique, sans vision prospective face à des GAFAM triomphants et, plus grave peut-être comme une mauvaise affaire pour les finances publiques. On risque de mesurer longtemps ses conséquences négatives.

Les faiblesses de Pau en matière de services qui préfigurent de possibles échecs nationaux

Si la Communauté d’agglomération peut donc se réjouir techniquement comme financièrement de ses décisions passées et de sa capacité actuelle à avoir bien négocié un contrat de DSP n°2, la vie est-elle pour autant complètement rose le long du gave de Pau ?

Pas tout à fait ! Un point d’effort capital reste notamment en déficit d’invention : celui des services et des usages créateurs de valeur ajoutée locale. Dans les choix techniques retenus en 2003 figurait par exemple celui de déployer deux fibres FttH dans chaque résidence. Le pari était simple : faire cohabiter un réseau destiné aux clients opérateurs et une infrastructure optique à usage plutôt orientée services publics et solutions locales. C’est ce nous expliquions dans ce précédent article.

Ces choix restent toujours aujourd’hui ceux d’Axione et de Pau. Et comme eux, je continue à penser que cette option est d’avenir. C’est peut-être même en effet l’un des dossiers THD parmi les plus structurants. Il joue en effet un rôle de levier pour toutes les problématiques publiques numériques du moment : smart territoire, E-inclusion, transition écologique, services à valeur ajoutée locale, simplification d’accès aux services publics, valorisation des données… Dans d’autres opérations, souvent loin de Pau, nous sommes d’ailleurs en train de démontrer l’intérêt de ces solutions réseaux parallèles. Nous en reparlerons le moment venu. Aucun de ces projets n’a toutefois la dimension paloise où, à court terme, 100% des entreprises et plus de 150000 résidents seront connectés de cette manière. Je formule donc des vœux pour que Pau puisse, avec d’autres, retrouver une place constructive pour inventer le modèle THD pour les territoires et leurs résidents. Son nouveau slogan « Pau capitale humaine » ne l’y oblige-t-il pas ?

Peut-on être élu-e de la République et utiliser Facebook ?

Voici quelques années, la question aurait semblé bien saugrenue. Mais, à la lecture des innombrables articles publiés au sujet de l’affaire Cambridge Analytica, l’est-elle toujours autant ? Trois arguments mis en avant par les médias montrent l’ampleur des doutes. Le modèle Facebook pose tout d’abord bien problème. Il s’avère ensuite de plus en plus délicat de croire aux mesures d’autorégulation. Les solutions de régulation restent enfin encore à inventer. Tout cela incite donc bien à se poser la question : peut-on vraiment être élu-e de la République et utiliser Facebook ?

Le doute n’est plus permis, le modèle Facebook pose bien un problème

Les prises de position politique sur ce sujet se multiplient. On citera par exemple le député MoDem de Savoie, Patrick Mignola, qui, dans «Le Talk Le Figaro» affirmait récemment «On le vit au quotidien sur le plan fiscal, sur le plan de la responsabilité pénale avec les “fake news”, et dans les médias, dont ils diffusent les contenus tout en captant 80% du marché publicitaire.» Désormais rapporteur d’une proposition de loi sur cette question, il réclame notamment un meilleur partage des revenus entre les Gafa et les éditeurs.

Suite à la rencontre entre le PDG de Facebook et les parlementaires américains, Le Monde reprend également dans ce texte des accusations plus graves encore. « Aujourd’hui, le réseau social est accusé de contribuer à un génocide en Birmanie, d’avoir participé à une manœuvre d’ingérence électorale inédite aux Etats-Unis, de favoriser la division de la société américaine, de propager les fausses informations et de saccager la vie privée. Facebook ne peut pas tout stopper, mais pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour se rendre compte que le réseau social pouvait poser problème ? » Difficile désormais de faire comme si l’on ne savait pas non ?

Selon Le Parisien, les français sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à partager ces craintes. Le sondage, réalisé par l’Ifop, le confirme : « 73 % des Français sont au courant du scandale, 67 % d’entre eux déclarent se méfier de Facebook, et 25 % des abonnés disent envisager de supprimer prochainement leur compte ! »

Facebook aura du mal à vraiment changer de modèle

Depuis l’affaire Cambridge Analytica, les excuses de Marc Zuckerberg succèdent aux promesses. Le discours du fondateur de Facebook s’organise maintenant autour d’une liste de mesures d’autorégulation. Mais peut-on vraiment croire que le modèle de Facebook permette de concilier respect de la vie privée et rentabilité ? Beaucoup en doute. « Les actions que vous prenez pour vous assurer que les tiers n’obtiendront pas de données d’utilisateurs à leur insu, bien que nécessaires, serviront en fait à renforcer la capacité de Facebook à vendre ces données elles-mêmes exclusivement », a par exemple observé John Thune, sénateur du Dakota du Sud.

La Tribune estime ainsi que le temps de l’autorégulation pourrait bien toucher à sa fin. « Une ombre plane au-dessus de Facebook, et des autres géants d’Internet : une régulation américaine. Contrairement aux Européens, les Américains ont très peu encadré la collecte des données personnelles jusqu’ici. L’administration Obama avait tenté en 2012 de faire passer – en vain – une législation plus protectrice des données personnelles. Mais les scandales à répétition, accompagnés d’une prise de conscience collective, plaident en faveur d’une nouvelle législation. » La Tribune rappelle notamment ce communiqué de presse du sénateur républicain de Caroline du Sud, Lindsey Graham, qui écrit : « … j’en suis certain : une auto-régulation n’est pas la bonne réponse au regard des derniers abus constatés sur Facebook. »

Une grande partie du débat consiste en fait désormais à savoir si Facebook (comme Google d’ailleurs) est, ou pas, en situation de monopole. C’est ce que rappelle Le Monde dans cet article : « C’est une des questions les plus pressantes auxquelles doit faire face Facebook aux États-Unis… Face au républicain Lindsey Graham et ses questions précises sur une éventuelle situation monopolistique de Facebook (qui nécessiterait donc des actions des pouvoirs publics), Mark Zuckerberg a patiné, incapable de convaincre son interlocuteur que Facebook faisait face à une véritable concurrence. »

La régulation de Facebook reste à inventer

Hormis sans doute pour les publicités politiques, cet article du Monde confirme toute la difficulté du chantier. « En 2012, Barack Obama avait tenté de faire passer une législation visant à protéger les données personnelles (Consumer Privacy Bill of Rights) mais les géants de la tech, au premier rang desquels Google, n’avaient pas eu de mal à bloquer le mouvement, arguant de leur rôle essentiel dans l’essor du commerce en ligne… Mais les temps changent : après des années de tiraillements, le Congrès a réussi à adopter, fin mars, une loi sur la pornographie en ligne (sex-trafficking online), qui affirme la responsabilité des plates-formes pour le contenu posté. »

Au travers de son Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), l’Europe montre d’ailleurs la voie. Mais, comme le rappelle Le Figaro, « Mark Zuckerberg a fait savoir que Facebook n’appliquerait pas le prochain règlement général pour la protection des données (RGPD) à l’ensemble de ses utilisateurs ». Pire même, si l’on en croit Numerama, le patron de Facebook aurait reçu instruction dans ses notes de ne pas dire « que l’on fait déjà ce que le RGPD demande » pour ne pas avoir à étendre au reste du Monde la règle européenne.

Devant les erreurs à répétition de Facebook, le sénateur démocrate de Floride, Ben Nelson, dont les propos sont repris par Le Figaro, pose clairement les termes du débat : « si Facebook ne peut pas résoudre ses problèmes de protection de données privées, nous allons le faire». Dont acte, mais comment ?

On pourrait se diriger vers une législation antitrust comparable à celle utilisée au début du XXe siècle par Roosevelt pour réguler la Standard Oil qui contrôlait alors 90 % du raffinage, du transport, du commerce et de la distribution de pétrole. Le Monde rappelle d’ailleurs à ce sujet que « Facebook contrôle près de 80 % du trafic des réseaux sociaux sur téléphone mobile, grâce à Instagram, WhatsApp et Messenger. Avec Google, la firme collecte 85 % de tout le marché publicitaire américain sur Internet…Mais de l’avis des experts, les infractions au Sherman Antitrust Act sont difficiles à établir. Et cette solution ne réglerait pas la question du respect de la vie privée, qui n’est pas liée à la taille de la compagnie. »

On le voit, le chemin sera encore long. Il n’est d’ailleurs pas exclu que la force des lobbies ralentisse considérablement le déploiement des politiques de régulation. Peut-on donc faire comme si rien ne se passait ?

Dans bien d’autres domaines, nombre de décideurs publics en appellent au principe de précaution. Ils ont souvent raison. Au nom de ce même principe, n’est-il donc pas urgent que tous ceux qui défendent le respect de la vie privée et la plus grande transparence possible décident de prendre des distances avec ce réseau et surtout d’expliquer pourquoi ? Peut-on vraiment être élu-e et utilisateurs de Facebook ou de ses « applications » comme Messenger, WhatsApp, ou encore par exemple Instagram ? Qu’en pensez-vous ?

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