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L’extrême droite en Europe

Une montée en popularité de l’extrême droite se produit partout en Europe. En arrière-plan, se profile la stagnation économique européenne, qui se traduit par une baisse de pouvoir d’achat qui est minimisée. L’autre difficulté, l’immigration, est mise au premier plan par ces partis qui en ont fait leur cheval de bataille. Ce thème rencontre une large adhésion populaire.

L’immigration n’est pas envisageable d’un bloc. Il faut bien distinguer l’arrivée de personnes d’autres pays, d'avec la question de la différence culturelle. Ce qui pose véritablement un problème, c’est la différence culturelle et le refus d’intégration par adhésion à la culture et aux mœurs des pays d’accueil. Assurément, si les immigrés se fondaient dans le pays d’accueil, ils passeraient inaperçus et le problème ne se poserait pas, ou faiblement.

Cette absence ou insuffisance d’assimilation/intégration a été constamment déniée. Face au déni tôt ou tard la réalité se manifeste. C’est moins le flux migratoire que l’intégration et l’adhésion des migrants à la culture des pays d’accueil qui provoque des difficultés. La population qui en souffre se tourne de façon rationnelle vers les partis politiques qui en tiennent compte. 

Une éthique humaniste conduit à une posture d’accueil. Cependant, elle n'impose en rien un déni des problèmes, ni d’avoir à subir une remise en cause de mœurs et de valeurs, elles aussi humanistes : égalité des sexes, laïcité, démocratie. L’éthique, demande à hiérarchiser et à harmoniser les valeurs. Le besoin d’identité culturelle, les acquis civilisationnels européens, sont légitimes et de plus permettent une cohésion sociale.

L’atteinte répétée à l’identité et aux valeurs se paye aujourd'hui par une réaction populaire contre l'inaction politique. Elle profite aux partis qui prétendent répondre au problème posé. Par ailleurs, ces partis prônent un nationalisme et un autoritarisme, dont les conséquences nocives ne sont pas perçues.

La Suède est à cet égard exemplaire. Elle est restée longtemps un pays homogène sur le plan ethnique et culturel, ouverte aux étrangers. La social-démocratie suédoise a réussi à créer une société la plus égalitaire possible en encadrant l’économie libérale du pays. Cela a permis un bon développement économique et de faibles différences  de classe. L'attitude accueillante envers les migrants a durée une longue période.

Cependant, la politique suédoise a nié les effets sociétaux négatifs causés par cette immigration massive. En septembre 2022, une coalition de droite a gagné les élections suédoises avec le soutien d’un parti d’extrême droite. La Suède pratique depuis la politique migratoire parmi les plus restrictives d’Europe.

Concernant la Suède voir : Ruiz, Ugo. Le virage nationaliste en Suède. La vie des idées. 2024. https://laviedesidees.fr/Le-virage-nationaliste-en-Suede

Mathématisation de la nature ou du temps ?

Après Zénon, Platon et Aristote s’étaient attaqués à l’énigme du mouvement. C’est au XVIIe siècle seulement qu’on put enfin la résoudre. Peut-on, comme Koyré, ramener cette Révolution scientifique à la mathématisation de la nature ? Archimède avait déjà mathématisé la statique, mais pour passer à la dynamique, il fallait étendre ce formalisme au temps. Cela nécessitait le développement préalable de nouveaux concepts physiques, en particulier l’inertie.

Quelles furent, dans ce processus, les contributions respectives de Copernic, Kepler, Galilée et Newton, et d’un philosophe comme Descartes ? La conscience des heures égales, qui avait accompagné la diffusion des horloges mécaniques, a-t-elle joué un rôle dans la décision de prendre le temps comme variable ? Cette science moderne est-elle d’origine chrétienne, comme le prétendent Kojève et tant d’auteurs ? Qu’en est-il du monde arabe, de la Chine ?

Ces interrogations soulèvent bien des débats. En analysant le rôle fondamental, mais aujourd’hui encore méconnu, de la période hellénistique dans la genèse de la science moderne, et en réexaminant la découverte du principe d’inertie ainsi que sa relation au temps, l'ouvrage La mathématisation du temps De la science hellénistique à la science moderne entend proposer une vision plus juste de la Révolution scientifique. L'essai de Jean-Pierre Castel et Jean-Claude Simard met en évidence son origine hellénistique, archimédienne, puis marchande, via notamment le temps des marchands. Il réfute en conséquence la thèse de son origine chrétienne, thèse qui a pourtant pignon sur rue, tant chez les théologiens que chez les philosophes, les historiens, voire les psychanalystes, et même chez certains scientifiques contemporains.

Les auteurs remettent en cause la caractérisation habituelle de la Révolution Scientifique par la mathématisation de la nature. En effet, Euclide avait déjà mathématisé l’espace et Archimède les masses. Pour passer de la statique à la dynamique, c’était cette fois-ci non pas la nature, mais le temps qu’il fallait mathématiser. Or une nouvelle conception du temps, un temps laïcisé, abstrait et uniforme, avait émergé dans les cités marchandes médiévales, concomitamment avec l’invention de la diffusion des horloges mécaniques. La découverte par Galilée du principe d’inertie avait alors fourni, via les mouvements inertiels, l’étalon d’un temps dès lors mesurable, et donc mathématisable.

 

Castel Jean-Pierre Simard Jean-Claude, La mathématisation du temps De la science hellénistique à la science moderne, Vrin / Presses de l’Université Laval – 2024.

Les coulisses du Monde

Au-delà de l'Univers

La Terre plate est entourée de la sphère céleste sur laquelle se meuvent le Soleil, la Lune et les étoiles. Un homme s'aventure et passe la tête au-delà de la sphère céleste. Si la Terre est plate et enserrée dans une sphère, il y a une jonction des deux. Sur ce cercle de jonction, on pourrait aller voir derrière. Le dessin montre dans cet arrière monde des mécanismes, des tourbillons, des nuages, assez simples et étagés selon des sphères. Cet arrière simplifié s'oppose au concret foisonnant et divers du monde terrestre et de la voute céleste. Passant outre une cosmologie datée, on peut penser que cette image illustre la curiosité de l'Homme qui veut aller au-delà des apparences visibles et constatables. On peut supposer que le téméraire pèlerin regarde au-delà de l'Univers connu dans les coulisses du Monde. 

L'image est issue d'une gravure sur bois anonyme et non datée, imprimée dans le livre de Camille Flammarion (1888) L'atmosphère : météorologie populaire, p. 163. Le commentaire sous la gravure dit : Un missionnaire du Moyen Âge raconte qu'il avait trouvé le point où le ciel et la terre se touchent.

Simon Leys et l'idéologie

Un documentaire sur la vie de Simon Leys (né Pierre Ryckmans) montre le prix que cet homme a payé pour n'avoir pas cédé à l'idéologie maoïste à la mode. Il a, en effet, dénoncé les crimes maoïstes, qui ont provoqué la mort de 60 à 100 millions de personnes, à un moment, où il était de bon ton d'idéaliser Mao. Son ouvrage « Les Habits Neufs du Président Mao » publié dès 1971, une référence sur ce sujet, a été ignoré et vilipendé.

Simon Leys

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Anomie et idéologie

La notion d'anomie, utilisée par le sociologue Émile Durkheim, désigne la situation qui survient lorsque les règles sociales sont incompatibles entre elles ou qu'elles sont minées par les changements économiques et idéologiques en cours.

Dans son ouvrage De la division du travail social et le Suicide, Émile Durkheim considère l'anomie comme une pathologie sociale. Cette idée de pathologie sociale est intéressante ; elle contraste avec le relativisme que l'on a vu se développer ensuite en sociologie. Le terme de pathologie note quelque chose de défavorable, qui produit une souffrance individuelle et un dysfonctionnement collectif. Autrement dit fonctionnement et dysfonctionnement social ne sont pas considérés comme équivalents, même si Durkheim revendique une neutralité axiologique pour la sociologie.

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Le réductionnisme en psychiatrie

Le motif principal du réductionnisme en psychiatrie vient de l’impossibilité de penser de manière rationnelle l’esprit, ou le psychisme, ou le mental, etc, quelle que soit l’appellation. En conséquence, on ne s’occupera que des dysfonctionnements neurobiologiques et le reste sera considéré comme secondaire. Cette approche se concentre sur le cerveau et ses processus biochimiques pour comprendre et traiter les conduites pathologiques et maladies mentales.

Pour le matérialisme tous les phénomènes, y compris la conscience et les troubles mentaux, peuvent être expliqués par des processus physiques et chimiques. Selon cette vue, comprendre le cerveau au niveau moléculaire et génétique serait suffisant pour expliquer tous les aspects de la santé mentale. Accessoirement, le modèle réductionniste semble cadrer avec l'approche médicale traditionnelle des maladies, où la cause biologique est identifiée puis traitée spécifiquement. Mais ceci est une illusion, car dans la médecine organique la chaine causale entre la lésion et le symptôme est démontrée, ce qui n'est pas le cas en psychopathologie dans de nombreuses circonstances. A contrario, on peut montrer l’existence d’un niveau cognitif et représentationnel, et de manière plus large du psychisme, de façon rationnelle et argumentée. Cela sans faire appel ni à l’esprit, ni à une quelconque substance immatérielle !

Voir l'article : Ontologie du cognitif

Karl Bühler : une théorie du langage

Karl Bühler

Karl Bühler (1879-1963) est un psychologue et théoricien du langage allemand qui fut membre actif de l'« École de Wurzbourg », puis directeur de l'Institut de psychologie de Vienne.

Depuis sa parution en 1934, le livre de Karl Bühler, Théorie du langage La fonction représentationnelle, a été l’objet de nombreuses rééditions en allemand, ainsi que de traductions dans plusieurs langues. Il est considéré comme un classique de l’histoire de la linguistique au 20ᵉ siècle.

Karl Bühler considérait la pensée et le langage comme étroitement interconnectées. Pour Bühler, le langage sert pour la communication, mais aussi pour organiser la pensée. Il le voyait comme le médium à travers lequel les concepts et les idées prennent forme. Il a développé le concept de « fonction symbolique » du langage, soulignant que les mots servent de symboles pour les choses et les concepts.

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La confusion sémantique, arme idéologique

Idéologie n’est pas philosophie. L'idéologie opère, entre autres, par la corruption du langage. Nathalie Heinich note qu’elle opère par « entrisme sémantique, grâce auquel des mots à la connotation éminemment progressiste sont détournés vers des causes qui le sont beaucoup moins ».

Comme l’écrit Samuel Fitoussi, « la confusion sémantique – celle que dénonçait Orwell en 1946 – permet à des idées régressives, empaquetées dans des mots positivement connotés, de se déguiser en combats apolitiques et universels, de gagner du terrain grâce aux idiots utiles bien intentionnés. Et au wokisme de s’institutionnaliser, jusqu’à se confondre avec la neutralité » (S. Fitoussi, Woke fiction. Comment l’idéologie change nos films et nos séries, Le Cherche-Midi, 2023, p. 322). 

Par exemple, Nathalie Heinich indique qu’il faut se méfier désormais du mot diversité, « car au-delà de sa connotation sympathique, ouverte, accueillante, il signifie de fait l’imposition d’une vision communautariste de la citoyenneté, où les individus doivent être traités en tant que membres d’une « communauté » et non pas comme membres d’une nation, voire de la commune humanité ». 

Fait suite, dans son article « L’entrisme sémantique du wokisme », l’analyse fine d’une liste des mots détournés de leur signification à des fins idéologiques. 

Heinich, Nathalie. L’entrisme sémantique du wokisme. 2023. Télos. https://www.telos-eu.com/fr/societe/culture/lentrisme-semantique-du-wokisme.html

L’ignorance en sciences

Au plus simple, on peut définir l’ignorance comme l’absence de savoir.

L'ignorance, si elle est consciente d'elle-même, peut être le point de départ d'une enquête scientifique. Mais elle n'est jamais suffisante. Il faut qu'elle s'accompagne d'une volonté et d'une possibilité de connaitre. Le chercheur identifie un domaine vis-à-vis duquel le savoir est pauvre ou inexistant, ce qui l'amène, le cas échéant à  entreprendre une recherche. Cette forme d'ignorance est partielle, car il faut quand même arriver à désigner ce qui est inconnu, et donc en avoir une prescience. 

L'ignorance peut être systématique, car certains domaines ne sont pas intégrés ou pas intégrables dans les cadres conceptuels, méthodologiques ou institutionnels de la science en cours. C'est le résultat de limitations dans les approches de recherche, de biais dans la sélection des sujets étudiés, ou encore de contraintes financières ou éthiques qui limitent les questions pouvant être posées. Sur un plan cognitif, l'absence de recherche peut venir du refus de la nouveauté, de l'impossibilité d'envisager ce qui contredit le paradigme accepté.

L'ignorance peut aussi concerner un savoir existant dans un domaine scientifique donné. La raison principale de l’ignorance est alors l’absence de transmission du savoir. S’interroger sur l’absence de transmission d’un savoir inexistant est absurde et sur l’absence de transmission d’un savoir inutile et périmé est de peu d’intérêt. Par contre, il est intéressant de comprendre pourquoi certains savoirs utiles, tombent dans l’oubli ou deviennent marginaux.


Max Weber sur le champ de bataille des Sciences de la culture

Max WeberOccupant une place éminente dans le panthéon contemporain des sciences sociales, Max Weber ne cesse de faire l’objet d’appropriations contradictoires qui tendent à décontextualiser ses recherches. L'article de Max Weber Qu'est-ce que les sciences de la culture ? permet ainsi de replacer la réflexion de Weber dans les débats de son temps. Ce texte publié en plusieurs parties entre 1903 et 1906, qui est contemporain de L’Éthique protestante et L’esprit du capitalisme, montre comment un sujet qui pourrait sembler uniquement technique – la méthode spécifique des sciences de la culture – est indissociable d’enjeux académiques et politiques beaucoup plus larges.

Le livre de Wolf Feuerhahn, Max Weber, Qu'est-ce que les sciences de la culture ?, donne l'occasion d'une réflexion sur l'appellation de « sciences de la culture » et une perspective d’ensemble sur les positions de Weber en matière d’épistémologie. Il propose une traduction et analyse le gros article de Weber, paru en trois fois de 1903 à 1905 : « Roscher et Knies et les problèmes de l'économie politique historique ».

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La biologisation de la psychiatrie

Cerveau rouages Une nouvelle approche en psychiatrie se développe, dénommée Research Domain Criteria. Elle repose sur le présupposé selon lequel les maladies mentales seraient des maladies du cerveau. Cette thèse réductionniste ramène la psychiatrie à une neuroscience. Les RDoC sont en principe compatibles avec le pluralisme explicatif. Cependant, le point de vue réductionniste domine et les recherches se cantonnent aux explications biologiques.

C'est ce que note Élodie Gratreau dans ses travaux sur les enjeux épistémologiques du projet des Research Domain Criteria (1) 

Le présupposé réductionniste est double, d’une part ontologique, et d’autre part explicatif, le premier entraînant le second. Des auteurs ont critiqué comme une erreur logique le passage du réductionnisme ontologique réductionnisme explicatif. Il n'y a pas vraiment d'erreur de raisonnement, car le réductionnisme implique une clôture causale du domaine considéré. Il ne peut donc y avoir d'autres types de causes prises en compte par d'autres disciplines.

Le véritable problème vient du déni de l’existence d’un niveau psycho-cognitif chez Homme pouvant jouer un rôle dans les troubles mentaux. Si le support neurobiologique est d’évidence nécessaire, il n'est pas démontré à ce jour qu'il soit suffisant pour expliquer les conduites humaines. L'existence d'un niveau psycho-cognitif et représentationnel est plus probable que l'hypothèse inverse (2). 

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Eugenio Coseriu, au delà du structuralisme

Eugenio CoseriuEugenio Coseriu (1921-2002) est considéré comme l’un des plus importants linguistes de la seconde moitié du XXe siècle. Il est principalement connu en tant que structuraliste et linguiste roman, mais son œuvre est beaucoup plus vaste, comprenant une théorie linguistique complète ainsi que des écrits sur un large éventail de questions, allant de la sémantique, de la syntaxe, de la typologie, de la linguistique variationnelle, du changement de langue, de la pragmatique et de la linguistique textuelle au latin vulgaire, à l’histoire de la philosophie du langage et à l’histoire de la linguistique romane. 

Cet auteur donne une priorité absolue du langage. Le langage ne doit être rapporté à une autre faculté (entendement, pratique ou artistique). Par le langage l’homme se construit un monde approprié. La logique est postérieure au langage, et donc on ne peut pas construire de sémantique formelle, fondée sur la logique à partir de laquelle on pourrait déduire le langage. Coserius (influencé en cela par Hegel et l'idéalisme Allemand) insiste sur le fait que l’on parle toujours une langue particulière, ce qui s’oppose à l’universalisme linguistique.

La pensée de Coserius est fondée sur des principes philosophiques solides. Il a aussi bénéficié de cultures académiques diversifiées. Son œuvre nous est présentée par Johannes Kabatek dans un livre rédigé en anglais et intitulé : Eugenio Coseriu. Beyond Structuralism.  C'est la première monographie complète sur Eugenio Coseriu. Son objectif est de servir d'introduction à l'ensemble de son œuvre et de sa pensée.

Kabatek J., Eugenio Coseriu. Beyond Structuralism. Berlin, De Gruyter, 2023.

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Doutes sur la science

Les platistes, les complotistes, les anti-vac, les trolls en tous genres, se déchainent pour asséner leurs absurdités et vilipender la science. Mais ils ne sont pas les seuls. La philosophie postmoderne a assimilé les sciences aux autres discours. Elle produirait des opinions sans spécificité et les controverses seraient de simples polémiques (des débats non contraints par les faits et par des règles de raisonnement). Sont venues s'ajouter des idéologies identitaires, anti-universalistes, mettant en cause la science et la rationalité.

La science fait le lien entre la volonté de savoir et une manière de connaître efficace. Cette association est devenue possible à partir du XVIIe siècle. Un processus collectif s’est engagé les siècles suivants, si bien que la science est sortie de la marginalité. Sa prise en charge sociale a permis d'avoir des institutions qui veillent sur les garanties exigibles pour la connaissance qui se prétend scientifique.

Les raisons du soutien politique à la science sont étrangères à celle-ci. Le développement scientifique et technique constitue le principal moteur économique et la clé de la puissance militaire des sociétés, depuis le XIXe siècle. C'est pourquoi les États et les grands acteurs économiques soutiennent son développement et cherchent à l'influencer. De la sorte, une partie de la recherche s'oriente vers la technoscience. Il se crée ainsi un domaine mixte dans lequel connaissances scientifiques et techniques sont étroitement imbriquées.

Technoscience et recherche appliquée aboutissent à des techniques exploitables industriellement qui ont des effets sociaux et environnementaux massifs. Ils ne vont pas toujours dans le sens du bien commun, car leur utilisation dépend de la rivalité entre États. Cela ne doit pas faire prendre de vue l’essentiel ! La science est d’abord un processus de connaissance de l’Univers tel qu’il est.

Voir l'article : Qu'est-ce que la science ?

Max Weber sur le champ de bataille des Sciences de la culture

Occupant une place éminente dans le panthéon contemporain des sciences sociales, Max Weber ne cesse de faire l’objet d’appropriations contradictoires qui tendent à décontextualiser ses recherches. L'ouvrage intitulé Qu'est-ce que les sciences de la culture ? offre la traduction de son premier texte épistémologique, inédit en français, accompagnée de documents et de correspondances, et permet ainsi de replacer la réflexion de Weber dans les débats de son temps. Cet article publié en plusieurs parties entre 1903 et 1906, exactement contemporain de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, montre comment un sujet qui pourrait sembler uniquement technique – la méthode spécifique des sciences de la culture – est indissociable d’enjeux académiques et politiques beaucoup plus larges.

Max WeberLoin d’être simplement un partisan d’une sociologie « compréhensive » opposée à l’« explication », Weber fait de la compréhension des motivations des agents sociaux une modalité de l’explication causale. Surtout, à travers sa promotion de l’expression « sciences de la culture » (Kulturwissenschaften), il ne se contente pas de garantir une spécificité à ces sciences : il se saisit d’une question toujours très brûlante, celle de la « signification culturelle » du capitalisme, c’est-à-dire de la transformation de l’homme par le mode de fonctionnement de l’économie.

Une conférence de Wolf Feuerhahn en ligne et accessible à tous :

Mardi 12 mars à 18 h 

https://zoom.us/j/96263407754?pwd=RFdWK1BSR2ZKVmpYU0RSb0Njc1ZnZz09
ID de réunion: 962 6340 7754
Code secret: 884099

La biologisation de la psychiatrie

Cerveau rouages Une nouvelle approche en psychiatrie se développe, dénommée Research Domain Criteria. Elle repose sur le présupposé selon lequel les maladies mentales seraient des maladies du cerveau. Cette thèse réductionniste ramène la psychiatrie à une neuroscience. Les RDoC sont en principe compatibles avec le pluralisme explicatif. Cependant, le point de vue réductionniste domine et les recherches se cantonnent aux explications biologiques.

C'est ce que note Élodie Gratreau dans ses travaux sur les enjeux épistémologiques du projet des Research Domain Criteria (1) 

Le présupposé réductionniste est double, d’une part ontologique, et d’autre part explicatif, le premier entraînant le second. Des auteurs ont critiqué comme une erreur logique le passage du réductionnisme ontologique réductionnisme explicatif. Il n'y a pas vraiment d'erreur de raisonnement, car le réductionnisme implique une clôture causale du domaine considéré. Il ne peut donc y avoir d'autres types de causes prises en compte par d'autres disciplines.

Le véritable problème vient du déni de l’existence d’un niveau psycho-cognitif chez Homme pouvant jouer un rôle dans les troubles mentaux. Si le support neurobiologique est d’évidence nécessaire, il n'est pas démontré à ce jour qu'il soit suffisant pour expliquer les conduites humaines. L'existence d'un niveau psycho-cognitif et représentationnel est plus probable que l'hypothèse inverse (2). 

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Eugenio Coseriu, au delà du structuralisme

Eugenio CoseriuEugenio Coseriu (1921-2002) est considéré comme l’un des plus importants linguistes de la seconde moitié du XXe siècle. Il est principalement connu en tant que structuraliste et linguiste roman, mais son œuvre est beaucoup plus vaste, comprenant une théorie linguistique complète ainsi que des écrits sur un large éventail de questions, allant de la sémantique, de la syntaxe, de la typologie, de la linguistique variationnelle, du changement de langue, de la pragmatique et de la linguistique textuelle au latin vulgaire, à l’histoire de la philosophie du langage et à l’histoire de la linguistique romane. 

Cet auteur donne une priorité absolue du langage. Le langage ne doit être rapporté à une autre faculté (entendement, pratique ou artistique). Par le langage l’homme se construit un monde approprié. La logique est postérieure au langage, et donc on ne peut pas construire de sémantique formelle, fondée sur la logique à partir de laquelle on pourrait déduire le langage. Coserius (influencé en cela par Hegel et l'idéalisme Allemand) insiste sur le fait que l’on parle toujours une langue particulière, ce qui s’oppose à l’universalisme linguistique.

La pensée de Coserius est fondée sur des principes philosophiques solides. Il a aussi bénéficié de cultures académiques diversifiées. Son œuvre nous est présentée par Johannes Kabatek dans un livre rédigé en anglais et intitulé : Eugenio Coseriu. Beyond Structuralism.  C'est la première monographie complète sur Eugenio Coseriu. Son objectif est de servir d'introduction à l'ensemble de son œuvre et de sa pensée.

Kabatek J., Eugenio Coseriu. Beyond Structuralism. Berlin, De Gruyter, 2023.

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Doutes sur la science

Les platistes, les complotistes, les anti-vac, les trolls en tous genres, se déchainent pour asséner leurs absurdités et vilipender la science. Mais ils ne sont pas les seuls. La philosophie postmoderne a assimilé les sciences aux autres discours. Elle produirait des opinions sans spécificité et les controverses seraient de simples polémiques (des débats non contraints par les faits et par des règles de raisonnement). Sont venues s'ajouter des idéologies identitaires, anti-universalistes, mettant en cause la science et la rationalité.

La science fait le lien entre la volonté de savoir et une manière de connaître efficace. Cette association est devenue possible à partir du XVIIe siècle. Un processus collectif s’est engagé les siècles suivants, si bien que la science est sortie de la marginalité. Sa prise en charge sociale a permis d'avoir des institutions qui veillent sur les garanties exigibles pour la connaissance qui se prétend scientifique.

Les raisons du soutien politique à la science sont étrangères à celle-ci. Le développement scientifique et technique constitue le principal moteur économique et la clé de la puissance militaire des sociétés, depuis le XIXe siècle. C'est pourquoi les États et les grands acteurs économiques soutiennent son développement et cherchent à l'influencer. De la sorte, une partie de la recherche s'oriente vers la technoscience. Il se crée ainsi un domaine mixte dans lequel connaissances scientifiques et techniques sont étroitement imbriquées.

Technoscience et recherche appliquée aboutissent à des techniques exploitables industriellement qui ont des effets sociaux et environnementaux massifs. Ils ne vont pas toujours dans le sens du bien commun, car leur utilisation dépend de la rivalité entre États. Cela ne doit pas faire prendre de vue l’essentiel ! La science est d’abord un processus de connaissance de l’Univers tel qu’il est.

Voir l'article : Qu'est-ce que la science ?

Philosophie naturelle en bande dessinée

Non la science ne commence pas vraiment dans la Grèce antique, comme il est dit dans la préface du livre. Les auteurs de manière bien plus avisée nous apprennent qu'il s'agit alors de philosophie naturelle (p. 24) car science et philosophie ne sont pas encore distinctes. Cependant, la rationalité et l'esprit critique sont devenus possibles dans les cités démocratiques et, grâce à cette évolution, la philosophie naturelle s'est différenciée des mythologies et des religions. La science, au sens actuel du terme, ne viendra que bien plus tard, au tome 4, explique l'auteur au dessinateur, et donc au lecteur.

BD science et philoCet humour à trois (entre le lecteur, le narrateur et le dessinateur) est présent tout au long de l'ouvrage. Pascal Marchand et Jean-Benoit Meybeck chacun dans son rôle, façon Don Quichotte et Sancho Panza, jonglent entre le passé et le présent, entre l'apéro et l'apeiron, et nous entrainent avec eux dans une course folle, mais très sérieuse et bien documentée. Projeté dans l'aventure par la confrontation brutale à nos trolls contemporains, nous voilà partis pour un voyage allègre, à la fois temporel et graphique, une aventure un peu déjantée et passionnante. Ce premier tome est consacré aux débuts en Grèce de la philosophie naturelle, c'est-à-dire aux « théories à l'origine (ou non) des sciences contemporaines ! » Avec la série Épistémè, grâce aux personnages et aux anecdotes, la science prend chair ! s'exclame Pascal "Quichotte". Elle prend cher ! rétorque ironiquement Jean-Benoit "Panza" qui trouve bizarre les savants rencontrés. Nous conclurons que le livre est plutôt bon marché : 22 €

Marchand P. Meybeck B., Eurêka Une histoire de idées scientifiques durant l'Antiquité, Paris, La Boite à Bulles, 2023.

La nature n’est pas l'environnement

Un certain nombre de présupposés empêchent de penser convenablement la relation entre les humains et leur environnement. En tout premier lieu l’idée de Nature et l’opposition traditionnelle entre nature et culture. L’affaire est bien plus complexe. L’homme s’est créé un néo-environnement technicisé et industrialisé au sein de sociétés géantes.  Ce néo-environnement entre en conflit avec l’environnement terrestre (dit naturel). L’aménagement de la sphère terrestre est inéluctable compte tenu des capacités d’invention et d’action de l’Homme. Si, au lieu d’être harmonieux, il est destructeur, c’est que des facteurs délétères interviennent.

Ce sont les passions humaines. Passion de l’accumulation qui conduit une économie dévorante. Surtout, passion de domination et de puissance, qui conduisent les États à entrer dans des guerres incessantes ! Ces affrontements demandent une puissance techno-industrielle toujours plus grande, et donc ils produisent une course productive sans fin. Pour stigmatiser cette dynamique mortifère le terme de « mégamachine » a été proposé par Fabian Scheidler. Il désigne ainsi le système technique, économique et politique qui a envahi la Terre. À l’origine de la mégamachine, l’auteur place la volonté de domination.

Il est inéluctable que l’Homme modifie son environnement terrestre, car c’est l'effet de son intelligence combinée à la formation de vastes sociétés. Ces aspects sont bien réels et irréductibles. La formation d'un environnement techno-social est inéluctable. Le problème n’est pas dans cet intermédiaire indispensable pour améliorer la vie quotidienne. Il vient des excès, dus aux passions humaines : volonté de puissance, avidité et démesure, rivalité agressive et mortifère. Les sociétés technicisées et industrialisées, en concurrence les unes avec les autres, sont entrées dans une course à la puissance. Un gigantisme industriel dévastateur a vu le jour et un fossé s’est creusé entre l’humanité et son environnement premier.

Voir : Un Homme en interaction avec ses environnements
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